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par Mathilde Obert | 11 juillet 2017

Derrière les persiennes d’un bureau de la CIA, un homme prie dans la pénombre. En pleine réci­ta­tion du coran, « The Wolf » est arra­ché à son recueille­ment par trois coups secs frap­pés à la porte. L’agent améri­cain se tient à genoux, en bras de chemise, dans une flaque de lumière. Lente­ment, il se redresse et range son tapis de prière pour saluer Dan, le collègue qui vient d’en­trer, avant d’al­lu­mer une ciga­rette. Il est temps de reprendre la traque d’Ous­sama ben Laden. Quand est sorti Zero Dark Thirty, en janvier 2013, l’homme bien réel ayant inspiré « The Wolf » n’était connu que sous des surnoms sibyl­lins : « Roger », le « Prince noir » et « Ayatol­lah Mike ». On savait qu’un agent musul­man de la CIA avait effec­ti­ve­ment parti­cipé à l’ar­res­ta­tion de l’en­nemi public numéro 1 des États-Unis, guère plus. Le film de Kathryn Bige­low dans lequel on le voit prier s’ins­pire d’une histoire vraie.

Le person­nage de Zero Dark Thirty, inspiré du Prince noir
Crédits : Univer­sal Pictures

Désor­mais, son nom et sa trajec­toire sont connus. Après avoir mené les opéra­tions anti­ter­ro­ristes au Moyen-Orient pour les admi­nis­tra­tions Bush et Obama, Michael D’An­drea a été nommé, le 2 juin 2017, à la tête du nouveau centre de rensei­gne­ment améri­cain sur l’Iran. Pour la dernière de ses innom­brables missions, Ayatol­lah Mike fera face à l’aya­tol­lah Khome­nei. Une confron­ta­tion qui s’an­nonce musclée.

 Le Bien et le Mal

Le « message d’ami­tié » déli­vré dimanche 21 mai 2017, à Riyad, par Donald Trump, était prononcé avec un accent belliqueux et les mots du passé. « Ce n’est pas une bataille entre reli­gions, c’est une bataille entre le Bien et le Mal », a affirmé le président améri­cain devant une cinquan­taine de diri­geants arabes réunis dans la capi­tale de l’Ara­bie saou­dite. Pour appe­ler à « isoler l’Iran », Trump s’est contenté de para­phra­ser Georges W. Bush. L’ap­pa­reil concep­tuel est le même, mais les hommes ont changé. Dès son arri­vée au pouvoir, le milliar­daire a nommé un poli­ti­cien peu suspect d’ac­coin­tances avec la répu­blique isla­mique, Mike Pompeo, à la tête de la CIA. « Les Iraniens sont des profes­sion­nels de la triche », a un jour déclaré Pompeo. Le 2 juin, Trump lui a adjoint un profes­sion­nel du contre-terro­risme, Michael D’An­drea. Membre de la CIA depuis 1979, ce dernier est consi­déré comme l’un des prin­ci­paux archi­tectes du programme d’as­sas­si­nats de terro­ristes par drones. Et il se montrera proba­ble­ment aussi offen­sif en tant que président du nouveau centre de rensei­gne­ment sur l’Iran. Tout semble en place pour que recom­mence la rhéto­rique des années 2000. En 2002, l’ad­mi­nis­tra­tion Bush désigne trois pays qui forment l’ « axe du mal » : la Corée du Nord, l’Irak et l’Iran. Ils sont accu­sés de soute­nir le terro­risme et de vouloir se procu­rer des armes de destruc­tion massive. Dans le viseur pour son programme nucléaire, l’Iran reprend l’en­ri­chis­se­ment en uranium en 2005 après l’élec­tion du président Mahmoud Ahma­di­nejad. Le conseil de sécu­rité de l’ONU met en place plusieurs sanc­tions : la répu­blique isla­mique ne peut plus rece­voir de la part des pays de l’ONU du maté­riel ou de la tech­no­lo­gie pouvant contri­buer à ses programmes nucléaires et balis­tiques. Les fonds et avoirs finan­ciers à l’étran­ger de socié­tés ou person­na­li­tés iraniennes sont bloqués. La vente d’armes à Téhé­ran est inter­dite. À cette période, Michael D’An­drea se trouve dans un autre pays dudit axe du mal, l’Irak. Inconnu du grand public et couvert par l’ano­ny­mat, il pilote le dossier irakien depuis Bagdad avec un achar­ne­ment qui force le respect. Curieux de savoir ce que fait ce bour­reau de travail quand il ne reste pas dormir au bureau, un collègue raconte avoir reçu une réponse défi­ni­tive : « Je travaille. » En 2006, D’An­drea prend la direc­tion du CTC (Coun­ter Terro­rism Center), d’où il mènera pendant neuf ans la chasse aux terro­ristes dans le monde entier. Créée en 1986, cette orga­ni­sa­tion est l’une des divi­sions du Natio­nal Clan­des­tine Service, ancienne direc­tion des opéra­tions de la CIA. Il a pour objec­tif le pilo­tage de sa poli­tique anti­ter­ro­riste.

Est-ce vrai­ment lui en 1979 ?

À la tête d’un millier de personnes, D’An­drea contrôle les opéra­tions à l’étran­ger et est garant de la sécu­rité des États-Unis. « Contrai­re­ment aux autres titu­laires du poste, il a choisi de rester anonyme, ce qui signi­fie que le public améri­cain ne pouvait pas savoir qui assas­si­nait en son nom », pointe le jour­na­liste de Harper’s, Andrew Cock­burn, auteur du livre Kill Chain: The Rise of the High-Tech Assas­sins. En cas d’at­taque sur le sol améri­cain, il devrait pour­tant être le premier respon­sable. Dans son livre The Dark Side, la jour­na­liste améri­caine Jane Mayer l’ac­cuse d’ailleurs d’avoir perdu la trace d’un des terro­riste du 11-Septembre, Nawaf al-Hamzi, avant l’at­taque. Plus tard, « Roger » parti­cipe à la traque d’Ous­sama ben Laden. L’an­cien chef d’Al-Qaïda est assas­siné le 2 mai 2011 lors d’un raid des forces spéciales améri­caines au Pakis­tan, qui fait suite à une opéra­tion ultra-secrète de plus de 15 ans. D’An­drea y gagne une répu­ta­tion et un surnom en réfé­rence à son histoire : Ayatol­lah Mike.

Le chas­seur

Michael D’An­drea n’a pas laissé un souve­nir impé­ris­sable à Camp Peary. Issu d’une famille d’agents de la CIA depuis deux géné­ra­tions, il suit maladroi­te­ment les traces de ses aïeux lors de sa première année passée dans ce centre d’en­traî­ne­ment de l’agence situé en Virgi­nie, en 1979. D’après un cama­rade, les premiers pas de ce jeune homme alors « un peu gras » sont compliqués. « Les membres du staff lui mettaient la pres­sion », se souvient-il. « Il avait des notes très moyennes aux exer­cices écrits. Il parais­sait un peu abattu. » Sa stature change de l’autre côté de l’At­lan­tique. En quit­tant les bords de la paisible rivière York pour l’Afrique, d’An­drea déve­loppe « une exper­tise en insur­rec­tion, poli­tique tribale et conflit », énumère un de ses collègues. C’est quelque part sur le conti­nent, entre deux rapports, qu’il épouse sa femme et la reli­gion qu’elle pratique, l’is­lam. De dix ans sa cadette, Fari­dah Currimjee D’An­drea serait origi­naire de l’île Maurice. A-t-il trouvé sa voie ? Toujours est-il que la sienne est diffi­cile à tracer après le 11 septembre 2001. Dans la mati­née, ce jour-là, quatre avions de ligne détour­nés par des terro­ristes visent des bâti­ments symbo­liques améri­cains. Deux d’entre eux se lancent sur les tours jumelles du World Trade Center à Manhat­tan, qui s’ef­fondrent. Un troi­sième vise le Penta­gone à Washing­ton D.C., alors que le quatrième s’écrase en pleine campagne penn­syl­va­nienne après que des passa­gers et les membres d’équi­page ont essayé d’en reprendre le contrôle. Georges W. Bush, président à l’époque, lance alors une guerre contre le terro­risme, qu’il appelle « GWOT » (pour Global War on Terror). La parti­ci­pa­tion de Michael D’An­drea à cette initia­tive est sujette à caution. À en croire le jour­na­liste améri­cain du Washing­ton Post, Greg Miller, « Roger ne faisait pas partie de la première vague d’agents de la CIA déployés après le 11-Septembre et il n’a jamais opéré dans une prison secrète où les déte­nus d’Al-Qaïda étaient soumis à des inter­ro­ga­toires diffi­ciles ». Un doux euphé­misme. Entre autres réjouis­sances, des simu­lacres de noyade, des claquages au mur et la priva­tion de sommeil étaient employés pour extorquer des infor­ma­tions. Non seule­ment cette torture est inhu­maine, a reconnu le Sénat améri­cain en 2014, mais elle n’a pas prouvé son effi­ca­cité. Contrai­re­ment à l’illustre quoti­dien de la capi­tale, le New York Times avance que « Roger » était au contraire « très impliqué » dans le programme. En tout état de cause, Michael D’An­drea est nommé chef de poste au Caire, en 2002. C’est là qu’est né dans les années 1970 le Jihad isla­mique égyp­tien, orga­ni­sa­tion qui a contri­bué à la fonda­tion d’Al-Qaïda. Lui contri­buera à son affai­blis­se­ment, peu importe que le président soit répu­bli­cain ou démo­crate. Après la victoire de Barack Obama, en 2009, il conserve son poste à la tête du CTC.

Le siège du CTC

Alors qu’il parais­sait vouloir se rappro­cher de l’Iran, le nouveau président condamne la répres­sion violente des mani­fes­ta­tions après la réélec­tion contro­ver­sée de Mahmoud Ahma­di­nejad. Les rela­tions conti­nuent de s’en­ve­ni­mer entre les deux pays. En décembre 2009, Téhé­ran accuse Washing­ton d’avoir enlevé le physi­cien Shah­ram Amiri. Une cyber­guerre lancée par les Améri­cains retarde d’un an et demi le projet nucléaire iranien. En octobre 2011, Washing­ton annonce avoir déjoué un projet d’at­ten­tat préparé par l’Iran. La compa­gnie aérienne Mahan Air est alors mise sur liste noire. Deux mois plus tard, l’Iran capture un drone améri­cain dans son espace aérien. L’ombre d’Aya­tol­lah Mike plane sur le golfe persique : si, en quelques années, l’ap­pa­reil est devenu une arme massi­ve­ment employée par les États-Unis, il n’y est pas complè­te­ment étran­ger.

M. Drones

Le 20 janvier 2009, deux millions de personnes sont réunies au Mall, l’es­pla­nade qui fait face au Capi­tole à Washing­ton, pour écou­ter la pres­ta­tion de serment de Barack Obama. Le nouveau président des États-Unis avait annoncé pendant sa campagne vouloir « contrô­ler les maté­riaux nucléaires aux mains des terro­ristes », « ouvrir un dialogue ferme et direct avec l’Iran pour élimi­ner la menace iranienne », et « renou­ve­ler la diplo­ma­tie améri­caine ». Il promet­tait de mettre fin au conflit en Irak et d’éli­mi­ner les acti­vistes d’Al-Qaïda basés à la fron­tière avec le Pakis­tan. Enfin, il esti­mait que l’en­ga­ge­ment des États-Unis à l’égard d’Is­raël était « non négo­ciable ». Il prônait alors l’iso­le­ment du Hamas et du Hezbol­lah tant qu’ils n’au­raient pas renoncé au terro­risme. Une fois au pouvoir, Barack Obama applique sa poli­tique exté­rieure en ampli­fiant le programme des drones. Mis en place sous l’ad­mi­nis­tra­tion de Georges W. Bush, il permet de réali­ser des élimi­na­tions ciblées. Obama les utilise abon­dam­ment contre les leaders d’Al-Qaïda, au Pakis­tan et au Yémen, pays qui ne sont pour­tant pas consi­dé­rés comme des zones de guerre. En tant que direc­teur du CTC, Michael D’An­drea est présenté comme un ardent promo­teur, si ce n’est l’ar­chi­tecte de la poli­tique d’éli­mi­na­tion de terro­ristes au moyen d’ap­pa­reils sans pilote. Alors que seuls quelques drones surveillaient le ciel pakis­ta­nais à son arri­vée, leur nombre croît de façon expo­nen­tielle sous son comman­de­ment.

En 2010, l’agence en a ainsi lancé 117 contre des orga­ni­sa­tions terro­ristes à la fron­tière entre le Pakis­tan et l’Af­gha­nis­tan. Cette poli­tique qui entraîne l’éli­mi­na­tion de hauts diri­geants djiha­distes engendre son lot de drames. Une enquête du site d’in­ves­ti­ga­tion The Inter­cept a révélé en 2015 les secrets de ce programme : jusqu’à neuf personnes tuées sur dix n’étaient en réalité pas visées. Il a causé la mort d’une centaine de civils. Les critères pour figu­rer sur la kill list se sont aussi révé­lés être plutôt vagues : « repré­sen­ter une menace pour les soldats améri­cains ou les inté­rêts améri­cains » valait par exemple d’y être inscrit. En 2009, en pleine « guerre des drones », le méde­cin jorda­nien Humam Khalil Abou-Mulal Al-Balawi est accueilli secrè­te­ment dans la base mili­taire de Chap­man, près de Khost, en Afgha­nis­tan. Il affir­mait avoir quitté Al-Qaïda, et avait trans­mis dans les mois précé­dents des données impor­tantes, comme la loca­li­sa­tion du numéro deux de l’or­ga­ni­sa­tion terro­riste. L’homme est récep­tionné par des agents de la CIA pour être inter­rogé, quand il fait explo­ser la veste piégée qu’il portait sur lui. L’ex­plo­sion fait neuf morts, dont sept agents de la CIA, parmi lesquels se trouve Jenni­fer Lynne-Matthews, chef de la base de Khost, et l’une des prin­ci­pales colla­bo­ra­trices de Michael D’An­drea. Blan­chi par une enquête, ce dernier a de plus en plus de mal à rester dans l’ombre.

Dès 2012, dans le Washing­ton Post, Greg Miller se sert de l’is­lam pour mettre D’An­drea en miroir avec ses victimes. « Pour chaque nuage de fumée qui suit une attaque au drone de la CIA au Pakis­tan », écrit-il, « des dizaines de petits panaches mènent vers une personne perdue dans une cour, près du siège de l’agence à Langley, en Virgi­nie. Il préside une campagne qui a tué des centaines d’is­la­mistes et suscité la colère de millions de musul­mans, mais il est lui-même converti à l’is­lam. » La colère dépasse pour­tant les cadres confes­sion­nels : en janvier 2015, dans la vallée de Shawal, des drones améri­cains visant le mili­tant pakis­ta­nais Radja Muham­mad Salman frappent par erreur deux otages occi­den­taux, l’Amé­ri­cain Warren Wein­stein et l’Ita­lien Giovanni Lo Porto. Quelques mois plus tard, le direc­teur de la CIA John Bren­nan réor­ga­nise l’agence. Michael D’An­drea est écarté, après neuf ans à la tête du CTC. Le jour­na­liste du New York Times Mark Mazzetti révèle alors le nom d’Aya­tol­lah Mike, nous sommes en juin 2016. « C’est quelqu’un qui est à un poste de mana­ge­ment et dirige plusieurs centaines ou milliers de personnes. Il n’est pas sur le terrain à travailler avec des sources anonymes », justi­fie-t-il. L’ar­gu­ment vaut d’au­tant plus aujourd’­hui qu’il est de retour aux respon­sa­bi­li­tés. Pendant sa campagne, Donald Trump avait promis de « déchi­rer » l’ac­cord sur le nucléaire iranien signé en juillet 2015 sous la prési­dence Obama. Pour mener l’opé­ra­tion, il compte sur « un des agents les plus intel­li­gents de sa géné­ra­tion », d’après l’an­cien direc­teur-adjoint de la CIA, Michael Morell. Pour l’ex-avocat de l’agence, Robert Eatin­ger, D’An­drea « peut mener un programme très agres­sif mais intel­li­gem­ment ». Cette fois, les Améri­cains sauront tout de suite qui féli­ci­ter. Ou à qui s’en prendre.


Couver­ture : Qui est Ayatol­lah Mike ? (Ulyces.co)


 

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