par Matt Cetti-Roberts | 14 novembre 2014
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Kurdis­­tan irakien
En rouge foncé, les terri­­toires offi­­ciels
En rouge clair, les terri­­toires reven­­diqués

Quand les mili­­ciens de l’État isla­­mique ont pris d’as­­saut plusieurs villes au nord du pays – des villes aban­­don­­nées par les troupes irakiennes –, la région semi-auto­­nome du Kurdis­­tan irakien a dépê­­ché sa milice pesh­­merga pour tenir la ligne. Les combat­­tants pesh ont été envoyés à Khânaqîn, une ville pétro­­lière proche de Kirkouk. De nombreux réfu­­giés ayant fui les combats ont trouvé refuge entre les murs de Khânaqîn et ses alen­­tours. Mais bien que Khânaqîn soit sous contrôle, la ville voisine de Jalula a été le théâtre de violents conflits entre les combat­­tants kurdes et les mili­­ciens de l’État isla­­mique. Pour les Kurdes, il ne s’agit pas seule­­ment d’une escar­­mouche. Ils combattent pour des terres qui, histo­­rique­­ment, leur appar­­tiennent. Et les ayant défen­­dues, ils comptent bien les conser­­ver.

Seuls

Le géné­­ral Hussein Mansour est respon­­sable de la base pesh à Khânaqîn. Assis à son bureau, il tire régu­­liè­­re­­ment sur son narguilé alors que nous parlons. Hussein exprime sa décep­­tion vis-à-vis des Améri­­cains, qui four­­nissent de trop nombreuses armes aux forces irakiennes. Quand celles-ci se sont reti­­rées, elles ont laissé une grande partie du maté­­riel fourni par les États-Unis derrière elles : des armes lourdes aux Humvees blin­­dés, l’EI a tout récu­­péré.

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Géné­­ral Hussein Mansour
À la tête des combat­­tants pesh­­merga
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Les pesh­­merga affrontent désor­­mais des insur­­gés isla­­miques équi­­pés des toutes dernières inno­­va­­tions de l’ar­­mée améri­­caine. Des armes bien plus puis­­santes que celles dont disposent les soldats pesh, selon Hussein. « C’est une honte pour les États-Unis », déclare le géné­­ral. Hussein me confie que l’ar­­mée irakienne a demandé de l’aide aux pesh­­merga, mais sans rien offrir aux Kurdes en contre­­par­­tie. Il y a peu ou prou de coor­­di­­na­­tion entre les deux forces dans leur combat mutuel contre les mili­­ciens. Le géné­­ral déclare que, pour l’ins­­tant, les Kurdes sont seuls pour tenir Khânaqîn.

Pesh­­merga peut être traduit par « ceux qui affrontent la mort ».

« Les pesh­­merga sont puis­­sants car nous sommes au Kurdis­­tan : nous défen­­dons notre pays et nous défen­­dons Khânaqîn contre l’État isla­­mique », dit-il. Pesh­­merga peut être traduit par « ceux qui affrontent la mort ». Du fait de l’ori­­gine mili­­cienne des forces pesh, il règne une atmo­­sphère infor­­melle dans les inter­­ac­­tions des soldats. Les combat­­tants kurdes s’ap­­pellent tous par leurs prénoms. Même le géné­­ral. Les soldats ne semblent pas inquiets de s’ex­­pri­­mer tout haut, ni même d’avoir des conver­­sa­­tions animées avec leurs supé­­rieurs. D’après le géné­­ral Hussein, les combat­­tants de l’État isla­­mique semblent rece­­voir des aides exté­­rieures. Il ajoute égale­­ment que les mili­­ciens comptent même des Euro­­péens et d’an­­ciens offi­­ciers irakiens baasistes dans leurs rangs. Hussein affirme que les troupes irakiennes ont cédé Jalula sans combattre. De leurs côtés, certains soldats de l’ar­­mée irakienne ont lancé des accu­­sa­­tions contre les Kurdes, affir­­mant qu’ils tentent de tirer parti de la crise actuelle pour servir leurs propres ambi­­tions.

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De retour du combat
Des combat­­tants pesh­­merga reviennent de Jalula
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Les enjeux de la bataille

Le colo­­nel Nahro, un des bras droits du géné­­ral Hussein, est en poste à Khânaqîn depuis dix-huit jours main­­te­­nant. Il assure que Jalula est à l’ori­­gine une ville kurde. La fron­­tière histo­­rique du Kurdis­­tan se situe juste après la ville, en direc­­tion des montagnes Hamsil, explique-t-il. L’État isla­­mique n’est pas seul dans son combat. La tribu arabe sunnite Karwy s’est instal­­lée aux alen­­tours de Khânaqîn il y a cinquante ans de cela, quand Bagdad tentait alors d’étendre son influence sur la région. Les combat­­tants tribaux Karwy auraient été en posi­­tion d’ai­­der l’État isla­­mique à Jalula.

Les soldats pesh­­merga effec­­tuent des rota­­tions entre la base et les lignes de combats à inter­­­valles régu­­liers.

Les attaques des mili­­ciens se sont inten­­si­­fiées durant le mois du Rama­­dan – qui commençait le 28 juin dernier –, une inten­­si­­fi­­ca­­tion due à la promesse de célestes récom­­penses en cas de martyr durant la période sacrée. Si les soldats de l’ar­­mée irakienne sont mieux payés que les pesh­­merga, Nahro assure que le moral est bon parmi les troupes, car ils croient en leur cause. « Ils ont un but », déclare-t-il. Nahro ajoute que le manque d’aide signi­­fi­­ca­­tive de la part de l’Oc­­ci­dent – ou de qui que ce soit d’autre – le fait grin­­cer des dents. Pendant que l’ar­­mée irakienne béné­­fi­­cie de l’at­­ten­­tion des conseillers améri­­cains – et, selon certaines sources, d’un support aérien iranien –, les pesh doivent faire avec ce qu’ils ont. Le colo­­nel pointe le fait que même les Russes ont fourni une aide aux forces de Bagdad, sous la forme d’avions SU-25. Le major Borham Moha­­mad est lui quar­­tier-maître de Khânaqîn. Il combat avec les pesh­­merga depuis l’in­­sur­­rec­­tion kurde contre Bagdad, en 1991. Il expose aux hommes les ordres du jour avant que les troupes ne s’en aillent au front. Il est égale­­ment en charge de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion des ravi­­taille­­ments, à Jalula et Sahdir. Le major n’a pas peur de parler des jeux poli­­tiques et s’ex­­prime volon­­tiers quant au soutien des États arabes du golfe Persique à l’État isla­­mique, ainsi que sur les rôles que jouent la Turquie et l’Iran dans le conflit.

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Moment de détente
Les soldats kurdes jouent aux cartes
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Les combat­­tants pesh­­merga se sentent igno­­rés par un monde foca­­lisé sur les infor­­tunes mili­­taires de Bagdad, déclare le major Borham. Mais à mesure que les Kurdes jouent un rôle de plus en plus prégnant dans le conflit, il lui semble que les médias commencent à y prêter davan­­tage atten­­tion. L’in­­dé­­pen­­dance kurde est en passe de se concré­­ti­­ser. À la base mili­­taire, les soldats tuent le temps en jouant aux cartes ou en envoyant des messages à leurs familles et à leurs amis. Les soldats pesh­­merga effec­­tuent des rota­­tions entre la base et les lignes de combats à inter­­­valles régu­­liers. Certains d’entre eux obtiennent même de courtes permis­­sions. Le lieu­­te­­nant Yadgar fait halte au bureau du major Borham avant de rentrer chez lui en permis­­sion. Il me confie ne pas être parti­­cu­­liè­­re­­ment excité à l’idée de voir sa famille. Le jeune offi­­cier, épuisé, n’a envie que d’une douche – et de retrou­­ver sa petite amie. Tandis que des pesh­­merga rentrent du front, fati­­gués et bles­­sés, les soldats au repos se hâtent de prendre leurs postes. Ils s’en­­tassent dans n’im­­porte lequel des véhi­­cules mis à leur dispo­­si­­tion, empor­­tant avec eux autant d’armes et d’équi­­pe­­ment que possible. Dans moins d’une heure, il seront au front. La bataille pour Jalula est une impasse dans laquelle les pesh s’en­­foncent, se prépa­­rant à un combat de longue haleine contre les mili­­ciens isla­­mistes.

Au front

Un tireur d’élite kurde serre contre lui son fusil de préci­­sion SVD Dragu­­nov. Sergent dans les rangs pesh­­merga, il est habillé en civil, ses muni­­tions dissi­­mu­­lées sous une cein­­ture en tissu. Il ne souhaite pas être nommé ou photo­­gra­­phié, mais accepte de parler. Il dit combattre depuis trois semaines. À Jalula, Kurdes et mili­­ciens s’épient, osant quelques tirs avant de se remettre préci­­pi­­tam­­ment à couvert. Les snipers kurdes sont indé­­pen­­dants et agissent géné­­ra­­le­­ment par paires, explique le sergent. Mais ils font partie d’un groupe plus impor­­tant, et coor­­donnent leurs fréquents dépla­­ce­­ments. Il semble que chaque coin de rue de Jalula contrôlé par les Kurdes est gardé par un ou deux soldats pesh­­merga.

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Patrouilleurs
Les combat­­tants pesh­­merga veillent au dehors
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Le sniper dit aper­­ce­­voir parfois des combat­­tants de l’État isla­­mique, mais ils se déplacent rapi­­de­­ment une fois repé­­rés. Les tireurs de l’État isla­­mique se terrent dans les cavi­­tés creu­­sées dans les immeubles par les défla­­gra­­tions. Il dit aussi voir beau­­coup de civils. Selon lui, les mili­­ciens de l’EI ouvrent le feu depuis des maisons civiles, afin que les pesh­­merga ne puissent pas ripos­­ter. D’après lui, la plupart des civils en ques­­tion restent sur place car ils sont liés à des combat­­tants de l’État isla­­mique, ou bien parce qu’ils appar­­tiennent à la tribu Karwy. Beau­­coup de pesh­­merga rencon­­trés à Khânaqîn ont de la famille à Jalula, mais la plupart d’entre elles ont fui vers un Kurdis­­tan plus sûr, déclare le tireur d’élite.

Les Kurdes ont racheté des pièces pour leurs tanks à des offi­­ciers irakiens corrom­­pus. C’était le seul moyen de garder les tanks opéra­­tion­­nels.

Ici, les soldats pesh­­merga sont origi­­naires de tout le Kurdis­­tan irakien, ainsi que de commu­­nau­­tés kurdes instal­­lées dans les terri­­toires contrô­­lés par le gouver­­ne­­ment – et par l’État isla­­mique. Le tireur d’élite vient de Kirkouk et se réjouit que la ville soit désor­­mais sous contrôle pesh. On peut de temps à autre obser­­ver des civils vaquer à leurs occu­­pa­­tions en ville, essayant de main­­te­­nir un semblant de vie quoti­­dienne. Certains signes évoquent des temps plus rassu­­rants : des vête­­ments mis à sécher, éten­­dus le long d’un balcon sur une corde à linge, ou bien une voiture garée devant une maison. Il n’est pas toujours aisé de savoir qui est qui dans ce combat. Un offi­­cier kurde se souvient d’une femme ayant appro­­ché les pesh­­merga, leur deman­­dant de l’eau. Ils sont désor­­mais convain­­cus qu’elle faisait du repé­­rage pour l’État isla­­mique. Selon le géné­­ral Hussein, l’EI a géné­­ra­­lisé les atten­­tats-suicides à Jalula. Faire des prison­­niers est dès lors une tâche exces­­si­­ve­­ment risquée pour les pesh. Si le sniper ne sait pas combien de mili­­ciens sont enga­­gés dans le combat, il sait au moins qu’ils sont lour­­de­­ment armés. L’État isla­­mique a mis la main sur des tanks irakiens T-55 et T-62. Les pesh­­merga possèdent des tanks à peu de chose près simi­­laires, mais leurs modèles sont plus anciens. Le colo­­nel Nahro explique que les Kurdes ont racheté des pièces pour leurs tanks à des offi­­ciers irakiens corrom­­pus. C’était le seul moyen de garder les tanks opéra­­tion­­nels.

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Sur le front
À Jalula, un soldat kurde inspecte un pick-up
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Le colo­­nel affirme que les Kurdes se sont rete­­nus d’uti­­li­­ser leurs tanks, leurs mortiers et autres armes lourdes, de peur de bles­­ser les civils et d’en­­dom­­ma­­ger la ville – une ville qu’ils cherchent à reprendre. Mais l’État isla­­mique n’a que faire de la popu­­la­­tion civile et semble tout à fait disposé à faire usage des armes lourdes, souligne Nahro avec dégoût. Borham estime que les pesh ont fait envi­­ron quatre-vingt victimes parmi les mili­­ciens à Jalula depuis le début des combats. Le major sympa­­thise avec les sunnites locaux, bien qu’ils soutiennent pour beau­­coup l’État isla­­mique. Bagdad a aussi bien négligé les sunnites d’Irak que les Kurdes, explique-t-il.

Rêves d’in­­dé­­pen­­dance

Borham ajoute qu’il existe une possi­­bi­­lité pour que les tribus sunnites passent un accord avec les Kurdes contre l’État isla­­mique, de la même manière qu’ils se sont aupa­­ra­­vant alliés aux forces améri­­caines dans le combat contre Al-Qaïda durant l’éveil d’An­­bar, il y a huit ans.

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Distrac­­tions
Un jeune combat­­tant à Jalula
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Selon lui, les comman­­de­­ments reli­­gieux radi­­caux des mili­­ciens ont mis en colère beau­­coup d’ha­­bi­­tants, et cette colère ne peut désor­­mais que s’in­­ten­­si­­fier. Il est d’avis que l’État isla­­mique pour­­rait dispa­­raître d’ici deux mois à peine. Les mili­­ciens auraient été trop ambi­­tieux : ce sont de médiocres admi­­nis­­tra­­teurs et ils sont dans l’in­­ca­­pa­­cité la plus totale de four­­nir des services sur les terri­­toires qu’ils contrôlent. Il ne croit pas que des pays tels que le Qatar ou l’Ara­­bie Saou­­dite, qui ont armé et financé l’État isla­­mique, sont prêts à le soute­­nir dans la gestion des villes. Et selon lui, c’est ce qui provoquera  sa chute. Mais si l’on veut vrai­­ment voir du chan­­ge­­ment, le premier ministre irakien Nouri al-Maliki doit se reti­­rer (ce qu’il a fait en août dernier, ndt), ajoute Borham. Si tel n’est pas le cas, les combats conti­­nue­­ront bien après la chute de l’EI. Car à ses yeux, il est impos­­sible que l’ar­­mée irakienne parvienne à reprendre les bastions sunnites sans l’aide de la popu­­la­­tion. Et pour le moment, cette aide est pour le moins timide. Il ne doute pas que les Kurdes seront amenés à gérer leurs propres affaires. Mais leur volonté d’au­­to­­no­­mie les emmène au devant de grandes diffi­­cul­­tés. Récem­­ment, des fonc­­tion­­naires améri­­cains ont soutenu Bagdad en menaçant de pour­­suites quiconque achè­­te­­rait du pétrole kurde sans l’ac­­cord du gouver­­ne­­ment central irakien. Que le conflit entre Kurdes et l’État isla­­mique s’éter­­nise ou pas, le combat pour leur indé­­pen­­dance est à n’en pas douter leur plus grande bataille.

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En route pour Jalula
Des combat­­tants pesh­­merga vont cher­­cher du ravi­­taille­­ment
Crédits : Matt Cetti-Roberts

Traduit de l’an­­glais par Gwen­­dal Pado­­van d’après l’ar­­ticle « The ‘Pesh­­mer­­ga’ Are Those Who Face Death », paru dans Medium. Couver­­ture : Un soldat pesh­­merga, par Matt Cetti-Roberts.

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