par Matthew Green | 17 août 2014

Dans le vieux Kaboul, au deuxième étage du marché des changes de Serai-e-Shah­­zada, se trouve l’en­­seigne 237. Dédale réson­­nant de passe­­relles et d’es­­ca­­liers déla­­brés, ce bazar est le refuge d’une confré­­rie de manieurs d’argent, ravis de troquer contre des tomans afghans et iraniens ou des roupies pakis­­ta­­nais des billets de cent dollars. Personne ne pose de ques­­tions : leur répu­­ta­­tion les précède. Au son des tasses de thé entre­­choquées et du ronron­­ne­­ment des comp­­teuses de billets, les affaires se concré­­tisent. J’étais à la recherche du proprié­­taire de l’en­­seigne 237, un homme du nom de Haji Khai­­rul­­lah. Je n’avais pas fran­­chi le seuil que déjà les choses s’an­­nonçaient mal. Condam­­née d’un trait bleu ciel, la vitrine ne lais­­sait plus appa­­raître que les extré­­mi­­tés manus­­crites du nom de Khai­­rul­­lah. À l’in­­té­­rieur, deux jeunes serveurs flânaient derrière le comp­­toir, appa­­rem­­ment à l’af­­fut des étran­­gers. Aucune tasse de thé n’était versée, aucun appel de client à enre­­gis­­trer. Parmi les quelques oisifs occu­­pés à passer le temps, seul un fumeur invé­­téré, maigre et nerveux, était disposé à parler. « Khai­­rul­­lah a des problèmes », a-t-il dit. « Les clients l’at­­tra­­paient par le col pour lui récla­­mer leur argent. » Lorsque je lui en ai demandé la raison, l’homme a froncé les sour­­cils. « Des soucis avec le gouver­­ne­­ment. » Je n’au­­rais pas d’autre réponse. Son atten­­tion s’est repor­­tée sur ses ciga­­rettes lorsque, en sortant, j’ai laissé derrière moi une carte de visite. Surmon­­tant la porte, une inscrip­­tion cora­­nique avait échappé à l’as­­saut de la pein­­ture. Elle disait : « Et Dieu est le Meilleur des Four­­nis­­seurs. » Au sein de la confré­­rie recluse des manieurs d’argent afghans, Haji Khai­­rul­­lah était roi. Aussi monu­­men­­tale soit la somme, aussi serré soit le délai, il parve­­nait toujours à dépla­­cer les fonds au bon endroit – avec la bonne commis­­sion, évidem­­ment. À la fois homme d’af­­faires accom­­pli et philan­­thrope, magnat de la propriété et patriarche, les richesses de Khai­­rul­­lah étaient liées à un système de trans­­fert de monnaie trans­­fron­­ta­­lier connu sous le nom de Hawala (le mot arabe pour « trans­­fert »). Système bancaire vaste et paral­­lèle anté­­rieur aux temps du Prophète Maho­­met, le Hawala est vive­­ment déni­­gré depuis le 11 septembre 2001, étant vu comme un moyen simple pour les acti­­vistes de dépla­­cer leurs fonds. Mais sans des hommes comme Khai­­rul­­lah, appe­­lés les Hawa­­la­­dars en Afgha­­nis­­tan, l’éco­­no­­mie du pays fonc­­tion­­ne­­rait au ralenti, comme une machine rouillée. Sa parole, du moins jusqu’à récem­­ment, était bien plus sûre que tous les coffres-forts.

Les États-Unis l’ont soumis à un trai­­te­­ment habi­­tuel­­le­­ment réservé aux barons de la drogue ou aux cerveaux des opéra­­tions terro­­ristes.

Le Hawa­­la­­dar était sous surveillance. Quelques semaines plus tôt, le Dépar­­te­­ment du Trésor des États-Unis les avaient soumis, lui et son parte­­naire en affaires, Haji Sattar, à un trai­­te­­ment, un gel des avoirs et une inter­­­dic­­tion de voya­­ger habi­­tuel­­le­­ment réser­­vée aux barons de la drogue ou aux cerveaux des opéra­­tions terro­­ristes. Le comité des Nations Unies à New York, occupé à surveiller les membres suspec­­tés des tali­­bans et d’Al-Qaïda, avait imposé des sanc­­tions simi­­laires aux deux hommes. Les nouvelles avaient à peine fait de vagues dans les médias, mais Khai­­rul­­lah avait en effet été présenté comme l’un des banquiers les plus soupçon­­nés de trai­­ter avec les tali­­bans ; un gardien du système finan­­cier sous-terrain qui alimente le mouve­­ment en cash. Encore quelques mois plus tôt, jamais je n’au­­rais accordé à Khai­­rul­­lah le béné­­fice du doute. J’avais employé ces deux dernières années à travailler comme jour­­na­­liste, sautant constam­­ment de l’Af­­gha­­nis­­tan au Pakis­­tan, guidé par une actua­­lité prin­­ci­­pa­­le­­ment atta­­chée aux attaques de tali­­bans, aux crises poli­­tiques et aux rencontres offi­­cielles. Puis j’ai commencé un nouveau travail avec Reuters. Libéré de l’ac­­tua­­lité quoti­­dienne, j’ai alors eu ma première oppor­­tu­­nité de partir sur la trace de l’argent. Voici l’his­­toire de mon inves­­ti­­ga­­tion.

Le banquier des tali­­bans

J’ai donc décidé de partir à la recherche de Khai­­rul­­lah, pour décou­­vrir si vrai­­ment il était cet homme que décri­­vait le gouver­­ne­­ment améri­­cain, et si ses affaires résis­­te­­raient à cet examen gênant. En fran­­chis­­sant l’en­­trée du royaume de Khai­­rul­­lah, à l’en­­seigne 237, je péné­­trais dans un univers de finances clan­­des­­tines où la réalité, telle que perçue par les véri­­tables diri­­geants de l’Af­­gha­­nis­­tan, n’avait rien à voir avec la version de Washing­­ton. J’ap­­pren­­drais bien­­tôt que la chasse aux millions présu­­més de Khai­­rul­­lah était, par bien des aspects, une allé­­go­­rie du dilemme plus grand que rencon­­trait le monde occi­­den­­tal avec l’Af­­gha­­nis­­tan. La campagne menée pour fermer l’en­­seigne du Hala­­wa­­dar soule­­vait la même ques­­tion que celle qui planait sur chaque déci­­sion prise par les hommes et les femmes menant la guerre – du sergent le moins gradé en passant par les diplo­­mates, jusqu’aux géné­­raux haut gradés et les respon­­sables poli­­tiques de la Maison Blanche. Comment espé­­rer parve­­nir à ses fins dans un pays où les visions du monde des étran­­gers et des habi­­tants entrent si souvent en oppo­­si­­tion ? Dans un tel climat, les plus hono­­rables inten­­tions ne finissent-elles pas inévi­­ta­­ble­­ment par faire des dégâts ? La peur se répand dans Kaboul concer­­nant l’ave­­nir du pays, lorsque en 2014 la plupart des troupes étran­­gères seront reti­­rées. Un pessi­­misme qui a fini par tein­­ter ma propre opinion sur l’in­­ter­­ven­­tion de l’Ouest en Afgha­­nis­­tan. Mais peut-être ai-je tort. Peut-être que l’ef­­fa­­ce­­ment de l’in­­fluence exté­­rieure permet­­tra à l’Af­­gha­­nis­­tan de trou­­ver un juste équi­­libre, inac­­ces­­sible sous tutelle étran­­gère. Quêter la vérité auprès d’un homme comme Khai­­rul­­lah pour­­rait bien me donner des répon­­ses…

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Marché de devises afghan
Crédits : Matthew Green

Je n’ai pas eu trop de mal à retrou­­ver l’en­­seigne 237 : le comité des sanc­­tions de l’ONU avait publié sur son site inter­­­net une liste des bureaux de Khai­­rul­­lah. Peu après ma visite, j’ai reçu l’ap­­pel d’un homme. On l’ap­­pel­­lera Fazal. Il dési­­rait connaître les raisons de ma venue. « Rejoins-moi à l’hô­­tel Safi Land­­mark de Kaboul et nous parle­­rons », m’a-t-il dit. La chute des tali­­bans a permis à de nombreuses personnes de s’en­­ri­­chir, et la majo­­rité de cet argent a été mis à profit. Situé dans un carre­­four dyna­­mique du centre de la capi­­tale, l’hô­­tel et centre commer­­cial Safi Land­­mark est à la fois le symbole de la pros­­pé­­rité de l’élite post-tali­­bans et une cible de choix pour les atten­­tats-suicides, argu­­ment de choc pour convaincre les kabou­­liens que ce sont les insur­­gés et non une plou­­to­­cra­­tie de profi­­teurs de guerre qui feront l’ave­­nir de l’Af­­gha­­nis­­tan. Je déjeu­­nais dans le restau­­rant de l’hô­­tel, le 14 février 2011, lorsqu’un kami­­kaze a tué deux gardes à l’en­­trée. Un serveur exalté insis­­tait pour que je règle la note, tandis que les explo­­sions et les coups de feu reten­­tis­­saient dans la rue. À l’époque, je m’étais juré de ne plus jamais retour­­ner dans l’en­­ceinte du bâti­­ment, mais plusieurs portes blin­­dées avaient été instal­­lées depuis et le centre commer­­cial grouillait de clients en quête de billets d’avion, de télé­­phones portables et de bijoux. Fazal a fait son entrée dans le café au sous-sol, accom­­pa­­gné d’un homme robuste d’une tren­­taine d’an­­nées. À mes yeux, il avait l’air impas­­sible d’un ouvrier plutôt que l’aura livresque à laquelle je m’at­­ten­­dais de la part d’un sorcier du commerce Hawala. Mais son nom était Asma­­tul­­lah Helmand, gérant de l’en­­seigne 237 et maillon essen­­tiel du clan Khai­­rul­­lah. Asma­­tul­­lah a fait son plai­­doyer autour d’un capuc­­cino. Les allé­­ga­­tions contre Khai­­rul­­lah étaient fausses, a-t-il déclaré. Au contraire, les affaires fami­­liales avaient servi de planche de salut aux Améri­­cains. On dénom­­brait parmi les nombreux clients de Khai­­rul­­lah des trans­­por­­teurs recru­­tés par le Penta­­gone dans le but de réap­­pro­­vi­­sion­­ner les bases améri­­caines répar­­ties en Afgha­­nis­­tan, sans quoi l’en­­gre­­nage de guerre serait bien vite enrayé. La famille Khai­­rul­­lah avait plus à s’inquié­­ter des poten­­tielles repré­­sailles des insur­­gés que des Améri­­cains. « Nous avons toujours eu peur des tali­­bans », affir­­mait Asma­­tul­­lah. Quand la nouvelle des sanc­­tions a été diffu­­sée sur Afghan TV, « tout le monde était sous le choc ». Malgré la moro­­sité qui régnait dans l’en­­seigne 237, Asma­­tul­­lah a insisté sur le fait que les affaires de la famille étaient toujours actives, et m’a promis de deman­­der à Khai­­rul­­lah s’il voulait bien accor­­der une inter­­­view à Reuters. Pour un homme que Washing­­ton consi­­dé­­rait comme passé maître dans l’art occulte de dépla­­cer l’argent tali­­ban, Khai­­rul­­lah semblait éton­­nam­­ment proche du gouver­­ne­­ment que le mouve­­ment tentait de renver­­ser. Les allé­­geances, dans les conflits afghans, sont souvent fluc­­tuantes, mais dans le sud Pach­­toune, berceau des tali­­bans, l’am­­bi­­guïté est encore plus impor­­tante. Les fonc­­tion­­naires locaux, les anciens du village ou les membres des forces de sécu­­rité peuvent être person­­nel­­le­­ment liés aux comman­­dants tali­­bans oppo­­sés au gouver­­ne­­ment, et ce même s’ils en sont de farouches oppo­­sants. Amis et enne­­mis coha­­bitent dans un même conti­­nuum, dont la fron­­tière est rare­­ment appa­­rente. Personne n’avait montré autant de dévo­­tion envers le Hawa­­la­­dar que Sayed Muham­­med Akhund, membre du parle­­ment de la province de Kanda­­har. Ancien Moudja­­hid (« guer­­rier saint ») marqué par les expé­­di­­tions vouées à l’échec des Sovié­­tiques, dans les années 1980, alors qu’il se frayait un chemin parmi ses enne­­mis terri­­fiés, Akhund conserve des restes de l’at­­ti­­tude sévère de sa jeunesse de guer­­rier, malgré l’ap­­pa­­ri­­tion d’un petit ventre de vété­­ran. Je lui ai rendu visite dans sa maison de Kaboul, où ses jeunes gardes du corps en treillis pares­­saient sur le tapis, leurs fusils posés dans un coin. Akhund, allongé sur un cous­­sin, balayait les accu­­sa­­tions améri­­caines contre ses amis avec la noncha­­lance dédai­­gneuse d’un homme qui chas­­se­­rait les mouches. « Je vous garan­­tis qu’il n’est pas impliqué dans le trafic de drogue ou parti­­san des tali­­bans », a affirmé Akhund. « Il n’a pas un poil de méchan­­ceté en lui. »

« On a dû lui donner des rensei­­gne­­ments, l’aver­­tir que le raid allait arri­­ver. » — Massoudi

Extrê­­me­­ment inquiet, Khai­­rul­­lah avait appelé Akhund quelques semaines plus tôt et lui avait demandé quelle conduite adop­­ter face aux sanc­­tions. « C’est un homme bien, je ne comprends pas pourquoi il a été mis sur liste noire », a ajouté Akhund. Tandis que je m’as­­seyais face à lui, pendu à ses gestes, il a tenté un instant de joindre Khai­­rul­­lah au télé­­phone, en vain. À mon départ, il a insisté pour m’of­­frir un carton rempli de grenades juteuses, aussi grosses qu’un poing : le fruit typique de Kanda­­har. Le réseau de sympa­­thi­­sants de Khai­­rul­­lah semblait même s’étendre au sein de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion. FinTRACA, la cellule de rensei­­gne­­ment finan­­cier afghane, occupe l’un des immeubles monu­­men­­taux qui ont poussé dans les rues boueuses de Kaboul depuis l’ex­­pul­­sion des tali­­bans. Le respon­­sable, Moham­­mad Mustafa Massoudi, est issu d’une géné­­ra­­tion de coura­­geux jeunes tech­­no­­crates Afghans, luttant pour broder un tissu plus éclairé de gouver­­ne­­ment et le substi­­tuer au clien­­té­­lisme hérité du Président Hamid Karzai. Massoudi expliquait avoir ordonné aux banques afghanes de geler les comptes de Khai­­rul­­lah. Ils n’ont cepen­­dant trouvé que 20 000 dollars, une frac­­tion à peine des sommes qu’il était suspecté d’avoir dépla­­cées. « On a dû lui donner des rensei­­gne­­ments, l’aver­­tir de ce qui allait arri­­ver », a affirmé Massoudi. De toute évidence, Khai­­rul­­lah n’avait pas peur de faire lui-même du lobbying auprès du gouver­­ne­­ment. Haji Najee­­bul­­lah Akhtary, respon­­sable du marché des changes de Serai-e-Shah­­zada, a déclaré avoir reçu un appel de Khai­­rul­­lah qui, dans tous ses états, l’a informé de sa réso­­lu­­tion à rencon­­trer le Président Karzai pour faire appel à ses services et reje­­ter les sanc­­tions. La rencontre ne s’est jamais concré­­ti­­sée. Plus tard, j’ai visité un des bureaux de l’Ama­­niyat, le service de rensei­­gne­­ment de l’Af­­gha­­nis­­tan, forti­­fié par une rangée de murs en béton armé. Un agent du rensei­­gne­­ment m’a expliqué que Khai­­rul­­lah avait envoyé un de ses frères solli­­ci­­ter son aide pour contrer les sanc­­tions, mais les dossiers améri­­cains sur le Hawa­­la­­dar étaient toujours clas­­sés confi­­den­­tiels. Il a ajouté ne dispo­­ser person­­nel­­le­­ment d’au­­cune preuve lui permet­­tant de soute­­nir l’im­­pli­­ca­­tion de Khai­­rul­­lah dans les finances des tali­­bans, seule­­ment des soupçons alimen­­tés par son ascen­­sion fulgu­­rante. « Trente ans plus tôt il n’avait rien », a-t-il dit. « Je suis persuadé qu’il est impliqué dans le trafic de drogue. » Voilà le dilemme qui rend l’Af­­gha­­nis­­tan si complexe : la distinc­­tion entre « gouver­­ne­­ment » et « insur­­gés » est facile à saisir pour les forces étran­­gères, mais c’est égale­­ment une sché­­ma­­ti­­sa­­tion si monu­­men­­tale qu’elle voile la réalité plus qu’elle ne la reflète. Khai­­rul­­lah était membre d’une classe bien plus large d’hommes d’in­­fluence et d’an­­ciens, dont les inté­­rêts diffé­­raient natu­­rel­­le­­ment selon les époques. Jouer dans tous les camps est, en Afgha­­nis­­tan, à la fois une police d’as­­su­­rance et une forme d’art. Loin d’ébran­­ler leur répu­­ta­­tion, cette simpli­­fi­­ca­­tion ne fait que renfor­­cer leur statut de survi­­vants. Pour comprendre un homme comme Khai­­rul­­lah, il faut comprendre ses réseaux – une toile tissée durant trente ans d’une histoire houleuse, pendant laquelle quiconque pouvait se retrou­­ver membre ou exclu du gouver­­ne­­ment, au rythme de la roue de la fortune, sans voir décli­­ner son influence person­­nelle. C’est ce contexte que les étran­­gers ont eu tant de mal à comprendre, et qui est souvent passé inaperçu. Il me fallait me rendre Kanda­­har, cœur des opéra­­tions Hawala de Khai­­rul­­lah, et berceau du mouve­­ment tali­­ban.

Le marché de Kanda­­har

Bordée de sinistres escar­­pe­­ments, la ville de Kanda­­har a la forme d’un diamant brut, malgré les teintes plus sombres de ses demeures, concen­­tra­­tion alvéo­­laire dans une palette déser­­tique de plaines du sud de l’Af­­gha­­nis­­tan. La ville, trop souvent relé­­guée à son statut d’an­­cien repaire de la théo­­cra­­tie tali­­bane, n’est pas si désa­­gréable. Ici, la lumière est diffé­­rente, plus vive et pour­­tant plus douce qu’à Kaboul, et l’air y est pur. Traver­­sant la ville, la vitre de la voiture capture des instants de beauté ines­­pé­­rés : la brève appa­­ri­­tion turquoise de la coupole d’une mosquée dans la venelle ; un poli­­cier diri­­geant avec sérieux une marée agitée de Corol­­las et de tuk-tuks ; un motard au visage angu­­leux filant dans les volutes de ses robes. Dans un bombant élan de fierté civique, une grenade gigan­­tesque trône sur son socle, devant le bureau du gouver­­neur. Aucun autre monu­­ment n’égale celui du pavot provin­­cial. L’Au­­to­­route 1 – le péri­­phé­­rique reliant les plus grandes villes d’Af­­gha­­nis­­tan – commu­­nique entre Kaboul et Kanda­­har, mais traver­­ser pendant des jours un terri­­toire disputé par un firma­­ment impul­­sif de factions aurait été, dans le meilleur des cas, inquié­­tant. J’ai embarqué à bord de l’un des vieux avions de ligne traçant sa route jusqu’à l’aé­­ro­­port, aux abords de la ville. Un ami kanda­­ha­­rien m’y a retrouvé et conduit en ville, croi­­sant la route d’un convoi améri­­cain de camions et de véhi­­cules blin­­dés, leurs phares étin­­ce­­lant au soleil de midi et leurs tourelles tres­­sau­­tant sans cesse.

Au deuxième jour de ma visite, trois poli­­ciers moins chan­­ceux furent tués lors d’un plus petit bombar­­de­­ment à l’autre extré­­mité de la ville.

Kanda­­har avait l’air plus sûre et plus active qu’elle ne l’était en 2010, lors de ma première visite. À l’époque, les forces améri­­caines déployées par l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama pour renfor­­cer les troupes lançaient des opéra­­tions d’in­­va­­sion des forte­­resses tali­­banes, dans les districts envi­­ron­­nant Arghan­­dab, Zhari and Panj­­wai. Les Améri­­cains étaient parve­­nus à reprendre de nombreux villages où flot­­tait le drapeau blanc des tali­­bans, mais leurs agents sévis­­saient toujours dans les rues de la ville. Quelques mois avant mon arri­­vée, un camion piégé avait failli tuer le chef de police, le Géné­­ral Abdul Razziq – un chef tribal d’ap­­pa­­rence juvé­­nile au sourire enfan­­tin, réputé pour être l’un des plus fervents oppo­­sants aux tali­­bans. Les offi­­ciels améri­­cains le suspec­­taient d’avoir gran­­de­­ment profité du trafic d’hé­­roïne lors de son mandat précé­dent, alors qu’il diri­­geait la police des fron­­tières de Kanda­­har (Razziq le nie), mais sa croi­­sade endia­­blée contre les insur­­gés avait encou­­ragé l’OTAN à fermer les yeux sur les acti­­vi­­tés secon­­daires qu’ils soupçon­­naient. Désor­­mais, il était un des hommes les plus puis­­sants de la province. Il ne doit qu’à la chance d’avoir survécu à sa tenta­­tive d’as­­sas­­si­­nat – une parmi tant d’autres. Un offi­­ciel améri­­cain m’a raconté qu’un 4×4 avait inopi­­né­­ment doublé son convoi et encaissé le choc de l’ex­­plo­­sion. Razziq a souf­­fert de méchantes brûlures mais, ayant frôlé la mort, son aura mysté­­rieuse n’en était que plus écla­­tante. Au deuxième jour de ma visite, trois poli­­ciers moins chan­­ceux ont été tués lors d’un plus petit atten­­tat à l’autre extré­­mité de la ville. Le site de l’ONU avait situé le comp­­toir de Khai­­rul­­lah à l’en­­seigne 25, au cinquième étage du marché des changes de Kanda­­har, un empo­­rium haut de sept étages dans le centre-ville. Pares­­sant sur une chaise en plas­­tique, un agent de police tenait une garde symbo­­lique ; aucun braqueur invé­­téré ne serait assez idiot pour s’at­­ti­­rer les foudres des Hawa­­la­­dars et de leurs impla­­cables clients, quel que soit le camp qu’ils défen­­daient dans cette guerre. À l’in­­té­­rieur, le système bancaire offi­­cieux de Kanda­­har était main­­tenu par une infi­­nie quan­­tité d’élas­­tiques, desti­­nés à ordon­­ner de grosses piles de billets. Les Hala­­wa­­dars super­­­po­­saient des montagnes d’af­­gha­­nis hautes comme des briques au sommet de vitrines de verre encom­­brées d’un peu plus de billets, ou épar­­pillaient leur monnaie comme des mains de poker. Des appren­­tis se hâtaient en tous sens, portant des tasses de thé vert fumantes remplies par des théières gigan­­tesques. Des paires de sandales, alignées devant les portes des enseignes, attes­­taient des négo­­cia­­tions serrées que menaient à l’in­­té­­rieur les proprié­­taires, à qui cligne­­rait des yeux en premier. Mais l’éner­­gie la plus vive irra­­diait d’une salle des marchés offi­­cieuse, où les marchands, rassem­­blés dans un atrium miteux, tendaient le cou pour négo­­cier avec leurs homo­­logues, penchés à l’étage du dessus. Tous aboyaient des taux, bran­­dis­­saient des télé­­phones ou échan­­geaient d’obs­­curs signaux de la main. L’en­­seigne de Khai­­rul­­lah se situait plusieurs étages plus haut, mais les portes vitrées étaient closes et personne ne semblait être à l’in­­té­­rieur. J’ai eu plus de faci­­li­­tés à rencon­­trer Haji Qandi Agha, le président du bazar. Affu­­blé d’une barbe grise majes­­tueuse et d’un turban brillant d’un éclat d’ivoire, le regard bien­­veillant, le Hawa­­la­­dar était perché les jambes croi­­sées sur un cous­­sin dans l’at­­ti­­tude d’un gnome médi­­ta­­tif. Tandis que nous discu­­tions, un client, un homme renfro­­gné, une casquette campée à l’ar­­rière de sa tignasse, s’est avachi sur le comp­­toir en débusquant de son gilet une liasse de billets infâmes. « Cet homme, voyez-vous, envoie de l’argent », dit Qandi Agha en lui jetant un coup d’œil. « Si le gouver­­ne­­ment ou les États-Unis le capturent en affir­­mant qu’il est un tali­­ban, suis-je fautif ? »

Echange de devises
Échange de devises
Crédits : Matthew Green

Quant aux accu­­sa­­tions améri­­caines à l’en­­contre de Khai­­rul­­lah, Qandi Agha avouait être décon­­certé : « Dans son bureau, il n’y avait que des gens échan­­geant leur monnaie, buvant du thé ou dégus­­tant des pâtis­­se­­ries. Aucune conver­­sa­­tion à propos des tali­­bans ou de l’hé­­roïne. » Les réponses brèves sur Khai­­rul­­lah avaient toujours la parti­­cu­­la­­rité d’être évasives, mais le mystère s’est encore épaissi lorsque j’ai rencon­­tré Haji Agha Jan, un autre Hawa­­la­­dar avec des déboires à racon­­ter. Homme à la barbe clair­­se­­mée, au regard sombre et animé, habi­­tué à accueillir le sort capri­­cieux de Kanda­­har avec un rictus et un haus­­se­­ment d’épaule, Agha Jan ponc­­tuait son récit en crachant des mollards de tabac verdâtre dans un crachoir. Un nuit d’oc­­tobre 2011, Agha Jan avait entendu quelque chose à l’ex­­té­­rieur de sa maison du District Neuf, un laby­­rinthe de ruelles au nord de Kanda­­har, tenu pour être le repaire des infil­­trés tali­­bans. Je me suis souvenu avoir traversé la zone au cours de l’été 2010, dans un véhi­­cule blindé de l’ar­­mée améri­­caine. Des enfants dissi­­mu­­lés dans les devan­­tures de maga­­sins jetaient des pierres qui rico­­chaient sur la cuirasse. Ce n’était pas l’en­­droit idéal où s’at­­tar­­der. Alors, lorsqu’A­­gha Jan a entendu du vacarme devant chez lui, il a empoi­­gné machi­­na­­le­­ment son pisto­­let et inséré les balles dans le char­­geur. Il s’est avéré que ce n’était pas les tali­­bans qui étaient venus frap­­per à sa porte, mais les troupes améri­­caines et afghanes. Ils ont bandé les yeux d’Agha Jan et de son fils avant de les conduire à l’aé­­ro­­drome de Kanda­­har, non loin de là, une base mili­­taire campée dans le désert au sud de la ville. Confiné dans une cellule minus­­cule, Agha Jan pouvait seule­­ment devi­­ner l’heure lorsque les gardes appe­­laient à la prière musul­­mane ou en osant des regards furtifs sur les montres de ses ravis­­seurs. Ses inter­­­ro­­ga­­teurs étaient obsé­­dés par le contenu de ses livres – de grands manus­­crits vieux de dix-huit ans, dont les lettres en pattes de mouche avaient été appo­­sées au stylo bille. « Je leur ai dit qu’en effet j’en­­voyais de l’argent via Hawala, mais pas de l’argent tali­­ban », m’a confié Agha Jan. « Il n’y a pas écrit “tali­­ban” dessus. » Il a été relâ­­ché vingt-cinq jours plus tard – dépouillé de 2,3 millions de roupies (24 000 dollars) et de quatre colliers en or saisis lors de son arres­­ta­­tion. Jonchés sur le tapis, Agha Jan me montrait les docu­­ments détaillant les récla­­ma­­tions de ses objets perdus. L’un d’entre eux, une lettre signée par un capi­­taine de l’ar­­mée améri­­caine, attes­­tait de leurs refus. Les ravis­­seurs d’Agha Jan avaient-ils commis une erreur ? Ou n’avaient-ils tout simple­­ment pas récolté assez de preuves ? Comment pouvaient-ils espé­­rer déchif­­frer les énigmes des codes gribouillés et les traces d’encre mouche­­tant ses livres de compte ? Si les inter­­­ro­­ga­­teurs s’étaient trom­­pés à propos d’Agha Jan, se pour­­rait-il qu’ils se soient égale­­ment four­­voyés sur Khai­­rul­­lah ? Ce ne serait pas la première fois que les Afghans ont à subir les consé­quences d’une erreur d’iden­­ti­­fi­­ca­­tion de la part des forces améri­­caines. J’ai enquêté par mail auprès de la FIAS (Force Inter­­na­­tio­­nale d’As­­sis­­tance et de Sécu­­rité) à propos du dossier d’Agha Jan, mais ils ont répliqué n’avoir aucune infor­­ma­­tion à me four­­nir. Haji Qasim Moham­­med, un autre Hawa­­la­­dar, a eu beau­­coup moins de chance. Visage connu sur le marché, Qasim avait été enlevé chez lui par les forces améri­­caines et afghanes, quelques mois avant ma visite. Personne ne savait où il était retenu captif. Plus tard, j’ai appris qu’il avait lui aussi été sanc­­tionné par le Dépar­­te­­ment du Trésor Améri­­cain, car il était suspecté d’ache­­mi­­ner des millions de dollars aux tali­­bans. Khai­­rul­­lah avait eu raison de faire profil bas. L’ar­­mée améri­­caine n’était pas très appré­­ciée des Hawa­­la­­dars de Kanda­­har, et les témoins dans l’af­­faire Khai­­rul­­lah ne manquaient pas. Connu pour sa piété isla­­mique, le noble marchand avait, selon ses confrères, gagné leur respect en orga­­ni­­sant des plans d’aide aux sinis­­trés dans les villages pauvres, frap­­pés par les inon­­da­­tions ou les trem­­ble­­ments de terre, ou en appor­­tant son soutien quoti­­dien, récol­­tant de l’argent pour des banquets de mariage ou des pèle­­ri­­nages à la Mecque. Il faut noter que Kanda­­har est un lieu où les troupes améri­­caines, grâce à des murs portables en béton et en acier armés, construisent des postes de contrôle sur toutes les routes prin­­ci­­pales de la ville. Un cadre évoquant les défenses des châteaux médié­­vaux. Pour un homme en âge de se battre, rentrer dans Kaboul revient, au moins, à se voir poin­­ter un scan­­ner réti­­nien par un soldat améri­­cain. Ce ne rendrait que plus effronté Khai­­rul­­lah s’il entre­­te­­nait bel et bien – comme l’af­­fir­­mait le Trésor Améri­­cain – l’équi­­valent d’un distri­­bu­­teur auto­­ma­­tique pour les tali­­bans au cinquième étage du marché des changes de Qandi Agha, aux nez et à la barbe de tous. Quelques jours plus tard, nous nous sommes diri­­gés vers Ayno Mina, un pres­­ti­­gieux complexe de loge­­ments à la lisière de Kanda­­har, construit par les proches du Président Karzai, du jamais vu en Afgha­­nis­­tan. Plusieurs personnes étaient convain­­cues que Khai­­rul­­lah avait forte­­ment investi dans le projet et que, lorsque la bulle spécu­­la­­tive due à la guerre avait éclaté, il en avait payé le prix, le plon­­geant dans la crise avant même qu’il ne soit sanc­­tionné. Même si les prix avaient consi­­dé­­ra­­ble­­ment chuté, le quar­­tier n’avait pas perdu de son éclat. Les avenues de larges maisons tuilées, les postes de garde et les fontaines renvoyaient une image verti­­gi­­neu­­se­­ment diffé­­rente de Kanda­­har que ne le faisait le laby­­rinthe de terre du District Neuf.

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Négo­­cia­­tions
Crédits : Matthew Green

Bravant l’ins­­ta­­bi­­lité des prix, les promo­­teurs prépa­­raient une seconde phase inti­­tu­­lée New Ayno Mina. Des réver­­bères éteints, bordant les routes désertes, rappe­­laient le style des banlieues améri­­caines ; les maisons non bâties demeu­­raient les créa­­tions imagi­­naires d’un archi­­tecte. Tandis que le soleil décli­­nait derrière les collines en dents de scie, au-delà de la ville, une bande d’ado­­les­­cents jouait au cricket sur une portion déserte de goudron. Alors que nous retour­­nions dans le véri­­table Kanda­­har, mon ami a aperçu une connais­­sance à lui, un agent immo­­bi­­lier, l’oc­­ca­­sion de s’ar­­rê­­ter pour parta­­ger une gourde de thé vert. Le cour­­tier nous a informé que Khai­­rul­­lah lui avait rendu visite dans son agence, quelques mois plus tôt, dans l’es­­poir de lui vendre vingt-quatre parcelles à New Ayno Mina, pour une somme de 360 000 dollars. À en juger par le désert goudronné que nous venions de traver­­ser, la somme semblait opti­­miste. « Je pouvais lire l’inquié­­tude sur son visage », a dit l’agent immo­­bi­­lier. « Il voulait vendre rapi­­de­­ment. » Je m’ima­­gi­­nais Khai­­rul­­lah arpen­­ter l’agence, nerveu­­se­­ment agrippé à son chape­­let, l’es­­prit bouillon­­nant au rythme des dollars, des afgha­­nis et des roupies.

Le mystère Khai­­rul­­lah

J’ai eu la chance, lors de mon dernier jour à Kanda­­har, de rencon­­trer un homme disposé à révé­­ler toutes les incon­­nues de cette histoire. Pour de multiples raisons, je ne suis pas parvenu à l’iden­­ti­­fier, et pour­­tant j’en vien­­drais à croire sa version des faits, qui recoupe d’autres frag­­ments de témoi­­gnages que j’ai pu rassem­­bler. Ce contact a affirmé que Khai­­rul­­lah avait montré pour la première fois ses tendances entre­­pre­­neu­­riales à l’ado­­les­­cence, alors qu’il vendait des pâtis­­se­­ries dans une char­­rette à bras, dans un village de sa province natale, Helmand. Il a rapi­­de­­ment été reconnu dans le domaine du Hawala, mais c’est seule­­ment à la prise de pouvoir des tali­­bans, au milieu des années 1990, qu’il a décro­­ché la timbale, alors que Moham­­mad Omar, le fonda­­teur spec­­tral du mouve­­ment, diri­­geait son Émirat depuis Kanda­­har. Khai­­rul­­lah aurait été membre d’une cote­­rie de trafiquants d’opium évoluant dans une orbite lucra­­tive autour du chef tali­­ban. Ma source a ajouté qu’elle avait vu Khai­­rul­­lah se rendre au camp du Mollah Omar à une ving­­taine de reprises. « Il s’est rappro­­ché des tali­­bans », a-t-elle conclu. « Il ache­­tait de la drogue, leur en reven­­dait et se faisait un paquet d’argent. » Une autre source, membre du conseil provin­­cial de Kanda­­har, m’a expliqué que Khai­­rul­­lah devait ses richesses à l’une des plus grandes arnaques de la diplo­­ma­­tie moderne. En 2000, le Mollah Omar a banni la culture du pavot, soi-disant pour répri­­mer le commerce de l’hé­­roïne. Déses­­péré à l’idée de gagner une once d’es­­time inter­­­na­­tio­­nale, le tali­­ban présen­­tait sa déci­­sion comme un acte de citoyen­­neté mondiale. Les agri­­cul­­teurs, crai­­gnant les repré­­sailles des tali­­bans, se sont vite confor­­més. La soudaine pénu­­rie de l’offre d’opium a entraîné une ascen­­sion prévi­­sible des prix. La clique de trafiquants du Mollah Omar, qui avait prudem­­ment amassé des réserves consi­­dé­­rables, a alors fait fortune du jour au lende­­main. Lorsque les tali­­bans se sont exilés au Pakis­­tan en 2001, sous un déluge de bombes améri­­caines, il aurait semblé évident pour leurs Hala­­wa­­dars habi­­tuels de conti­­nuer à travailler avec eux. Après tout, l’au­­to­­rité tali­­bane, en tant que gouver­­ne­­ment fantôme en exile, est demeu­­rée large­­ment intacte. Si l’on en croit les multiples témoi­­gnages des médias et ceux d’an­­ciens offi­­ciels de la lutte contre les stupé­­fiants, alors des figures influentes de l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Karzai, et pas seule­­ment les insur­­gés, auraient eux aussi gran­­de­­ment contri­­bué au commerce de l’hé­­roïne. Le trafic de l’opium n’était pas il est vrai néces­­sai­­re­­ment consi­­déré comme un crime à Kanda­­har. Mahmoud Karzai, un des frères du président, et certai­­ne­­ment le plus contro­­versé, aussi promo­­teur d’Ayno Mina, a synthé­­tisé un senti­­ment très répandu : « Au cours du règne des tali­­bans, 80 à 90 % des hommes d’af­­faires faisaient du trafic de drogue », m’a-t-il confié un jour. « C’était un commerce légi­­time. Il est extrê­­me­­ment injuste de condam­­ner les gens pour des choses que tout le monde faisait. » Alors que je me joignais à la file pour embarquer dans l’avion qui me mène­­rait à Kaboul, j’ai senti qu’on essayait d’at­­ti­­rer mon regard. Tour­­nant la tête, j’ai aperçu Asma­­tul­­lah Helmand, le gérant trapu de l’en­­seigne 237, posté derrière mon dos. Il souriait. La famille était au courant que je me trou­­vais à Kanda­­har pour enquê­­ter sur Khai­­rul­­lah. Une fois encore, il a promis d’es­­sayer de m’ar­­ran­­ger un rendez-vous avec son patron. Ville hantée et condam­­née, sujet évité du reste du Pakis­­tan, Quetta a long­­temps joué un rôle énig­­ma­­tique, quoique crucial, dans les stra­­té­­gies d’es­­pion­­nage, d’in­­fluence et d’in­­sur­­rec­­tion qui se jouaient le long de la fron­­tière afghane. C’est à Quetta, au grand dam des comman­­dants améri­­cains, que les diri­­geants tali­­bans ont trouvé refuge en 2001, et se sont réor­­ga­­ni­­sés patiem­­ment avant de tenter leur retour. Et c’est à Quetta que Khai­­rul­­lah s’est retiré, peu après l’an­­nonce des sanc­­tions.

« Les Améri­­cains et les Nations Unis m’ont persé­­cu­­tés. Ils me devront une compen­­sa­­tion pour ce que j’ai perdu. » — Haji Khai­­rul­­lah

Les auto­­ri­­tés de la sécu­­rité pakis­­ta­­naise, long­­temps accu­­sées de soute­­nir les tali­­bans, sont à juste titre réti­­centes à l’idée que des étran­­gers viennent s’in­­tro­­duire impu­­dem­­ment à Quetta, aussi est-il pratique­­ment impos­­sible d’ob­­te­­nir une permis­­sion offi­­cielle de visi­­ter person­­nel­­le­­ment la ville en tant que jour­­na­­liste étran­­ger. Même si j’avais pu bluf­­fer pour sortir de l’aé­­ro­­port, m’aven­­tu­­rer dans le quar­­tier abri­­tant le bureau de Khai­­rul­­lah aurait été trop dange­­reux. Le site de l’ONU avait genti­­ment fourni une adresse. J’ap­­pren­­drais plus tard que ses locaux occu­­paient le premier étage d’un immeuble quel­­conque, en face d’un atelier de répa­­ra­­tion de motos, dans l’angle d’un marché connu sous le nom de Kanda­­hari Bazaar. Le bureau était encore plus quel­­conque que l’en­­seigne 237 de Kaboul : pas même un insigne, une simple porte blanche en métal. J’avais perdu tout espoir de parler un jour à Khai­­rul­­lah quand le télé­­phone a sonné. Trois mois après ma visite à l’en­­seigne 237, il avait fina­­le­­ment décidé d’ac­­cor­­der une inter­­­view à Reuters. Par le biais d’un inter­­­mé­­diaire parlant le pach­­tou à Isla­­ma­­bad, je pouvais m’en­­tre­­te­­nir avec Khai­­rul­­lah au télé­­phone. Les Pakis­­ta­­nais qui ne parlent pas le pach­­tou, disent la langue semblable à un bruit de ferraille dans une boite en métal pleine de cailloux. Mais au contraire, la voix à l’autre bout du fil  était claire et précise, bouillon­­nant d’une colère justi­­fiée.

Le jeu d’échecs

« Je suis un homme d’af­­faires, et un homme d’af­­faires est comme un bélier : quiconque déte­­nant l’au­­to­­rité peut l’at­­tra­­per par le cou et le massa­­crer », dit Khai­­rul­­lah, avec un lyrisme pach­­tou tout à fait rustique. « Ma vie est deve­­nue un enfer. J’ai perdu ma crédi­­bi­­lité et ma répu­­ta­­tion. On m’a déclaré coupable sans aucun procès. » Khai­­rul­­lah a farou­­che­­ment nié tout lien avec les tali­­bans ou le commerce de l’hé­­roïne. Il récla­­mait en outre des inté­­rêts aux États-Unis pour les dommages causés à ses affaires, résul­­tat des sanc­­tions prises à son encontre. « Les Améri­­cains et les Nations Unies m’ont persé­­cuté », fulmi­­nait-il. « Ils me doivent une compen­­sa­­tion pour ce que j’ai perdu ! » La colère de Khai­­rul­­lah était sincère. Après tout, même s’il avait déli­­bé­­ré­­ment servi les tali­­bans à son comp­­toir – ce qu’il contes­­tait –, être pris pour cible lui semblait sans doute extrê­­me­­ment injuste. Quelles que soient les sommes qu’il déplaçait, il était de noto­­riété publique que les renforts envoyés par Obama avaient consi­­dé­­ra­­ble­­ment profité au trésor de guerre des tali­­bans. Les insur­­gés avaient extorqué des millions de dollars aux contri­­buables améri­­cains, moyen­­nant des rackets de protec­­tion des entre­­pre­­neurs impliqués dans des projets d’aide finan­­cés par les États-Unis, ou en diri­­geant les entre­­prises de trans­­port dont le Penta­­gone avait besoin pour réap­­pro­­vi­­sion­­ner ses troupes en nour­­ri­­ture, eau et essence. Les tali­­bans n’étaient pas les seuls à battre monnaie : les entre­­pre­­neurs du secteur privé améri­­cain avaient eux aussi fait de vastes profits. L’Af­­gha­­nis­­tan était la preuve, une nouvelle fois, d’une sempi­­ter­­nelle vérité : la guerre est un commerce. Et dans les deux camps, les plus futés y trou­­vaient leur compte. J’avais entendu que le dossier améri­­cain sur les acti­­vi­­tés du Hala­­wa­­dar, en tant que banquier suspecté de trai­­ter avec les tali­­bans, était l’un des plus four­­nis du genre. Pour­­tant, il demeu­­rait secret. Khai­­rul­­lah n’avait pas tout à fait tort : il avait été déclaré coupable par des accu­­sa­­teurs sans visage, vivant à l’autre bout du monde, sur un bien-fondé dont il ne connai­­trait jamais la nature.

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Marché de devises
Crédits : Matthew Green

À certains égards, en revanche, Khai­­rul­­lah s’en était bien sorti. Seuls ses comptes avaient été gelés. Le projet qui l’avait amené à être inscrit sur la liste des sanc­­tions n’était pas sans rappe­­ler le système opaque auto­­ri­­sant Barack Obama à ordon­­ner person­­nel­­le­­ment l’exé­­cu­­tion par des drones de la CIA d’ac­­ti­­vistes présu­­més au Pakis­­tan, en Afgha­­nis­­tan et au Yémen. Quoi que puisse dire le gouver­­ne­­ment améri­­cain à propos de Khai­­rul­­lah, il était sans aucun doute un homme entouré d’amis. Les marchés des changes de Kaboul, Kanda­­har et d’autres villes, sont les poumons qui oxygènent l’éco­­no­­mie liquide de l’Af­­gha­­nis­­tan. Les hommes qui les font pros­­pé­­rer ne sont donc pas à prendre à la légère. Je me deman­­dais toujours si les possibles profits améri­­cains, récol­­tés en pertur­­bant les finances des tali­­bans par le biais des sanc­­tions, avaient davan­­tage pesé que la colère avivée au sein d’une cohorte d’hommes d’af­­faires afghans, compa­­tis­­sant de la situa­­tion déses­­pé­­rée de Khai­­rul­­lah. L’iso­­ler avait bien pu, en effet, être inter­­­prété comme une manœuvre parti­­cu­­liè­­re­­ment irra­­tion­­nelle, étant donné que l’homme théo­­rique­­ment en charge de l’ar­­rê­­ter, le Géné­­ral Razziq, chef de police de Kanda­­har, avait lui-même été iden­­ti­­fié par les respon­­sables améri­­cains comme un suspect de choix dans le commerce d’hé­­roïne – et ce même s’il clamait son inno­­cence. À la diffé­­rence, bien sûr, que Razziq s’était rallié à l’Ouest, contrai­­re­­ment aux clients tali­­bans qu’on soupçon­­nait Khai­­rul­­lah de servir.

« C’est comme un jeu d’échecs en trois dimen­­sions », m’a expliqué un capi­­taine de l’ar­­mée améri­­caine.

Ce déca­­lage complexe entre les percep­­tions se répé­­te­­rait de diffé­­rentes façons tout au long de la guerre. Une connais­­sance kanda­­ha­­rienne m’a raconté, un soir autour d’un dîner à Kaboul, que la plupart des gens de sa province étaient convain­­cus que, pour les États-Unis, repous­­ser les tali­­bans rele­­vait d’un impé­­né­­trable jeu de pouvoir régio­­nal. Comment expliquer autre­­ment l’échec d’une super­­­puis­­sance à anni­­hi­­ler une insur­­rec­­tion menée par des jeunes hommes, armés de AK-47 et de bombes arti­­sa­­nales fabriquées à partir d’en­­grais ? Lorsque le Président Karzai, plus tôt cette année, en accu­­sant les États-Unis de conspi­­rer avec les tali­­bans, avait indi­­gné Washing­­ton, il n’es­­sayait pas de dire aux Afghans quoi penser : il essayait déses­­pé­­ré­­ment de prou­­ver à ses compa­­triotes kanda­­ha­­riens qu’il était du même avis qu’eux. Ce gouffre expliquait, parmi d’autres raisons, pourquoi prédire les événe­­ments à venir est si diffi­­cile, que ce soit dans un village, une province ou dans le pays tout entier. J’ai eu un jour une conver­­sa­­tion avec un capi­­taine de la 82e Divi­­sion améri­­caine des troupes aéro­­por­­tées, terré dans une base à Arghan­­dab, une vallée au nord de Kanda­­har, où il me décri­­vait les compli­­ca­­tions auxquelles se heur­­tait son bataillon pour trou­­ver le meilleur moyen d’in­­fluen­­cer les camps rivaux. « C’est comme un jeu d’échecs en trois dimen­­sions », a-t-il expliqué. « En comprendre les règles est déjà diffi­­cile. Gagner l’est d’au­­tant plus. » En fin de compte, l’ave­­nir de l’Af­­gha­­nis­­tan ne dépen­­dra pas de l’is­­sue du combat, dans lequel les tali­­bans et les troupes afghanes s’en­­li­­se­­ront dans un pat. Il sera bien plutôt façonné par les marchés conclus par les cour­­tiers du pays, alors qu’ils essaye­­ront de se placer dans le nouveau paysage poli­­tique qui émer­­gera l’an prochain, lorsque le Président Karzai se reti­­rera et le trans­­fert de la sécu­­rité aux forces afghanes arri­­vera à son terme. En tant qu’homme ayant faci­­le­­ment accès aux fonds, les services de Khai­­rul­­lah seront certai­­ne­­ment toujours solli­­ci­­tés par ses clients, que ce soit pour des fonds de campagne élec­­to­­rale ou pour ache­­ter des armes. Khai­­rul­­lah est donc loin d’en avoir terminé. Tandis qu’il fulmine à l’en­­contre des États-Unis et des Nations Unies, depuis ses quar­­tiers géné­­raux de Quetta, j’ai entendu dire par un respon­­sable occi­­den­­tal qu’il n’avait toujours pas de mal à récol­­ter des sommes à six chiffres, en liquide. Et sa répu­­ta­­tion, bien qu’en­­ta­­chée, n’est pas le moins du monde anéan­­tie. « Ce n’est pas un voleur, ni un homme mauvais, ni un escroc », affir­­mait un des Hala­­wa­­dars de Kanda­­har. « S’il se remet­­tait à travailler, ce serait à lui que je ferais le plus confiance pour trans­­fé­­rer mon argent. »


Traduit de l’an­­glais par Mehdi Chau­­vot d’après l’ar­­ticle « Hunting Afgha­­nis­­tan’s Money­­men », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : Jon Rasmus­­sen.

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