par mgmalcorra@gmail.com | 0 min | 9 août 2016

Dans l’obs­­cu­­rité la plus totale, sous la cano­­pée des arbres emmê­­lés d’où provient une sympho­­nie inin­­ter­­rom­­pue de cris et de hulu­­le­­ments, le chef d’une tribu amazo­­nienne se tient debout, un fusil dans les mains. Il chasse durant la nuit car on entend mieux venir les jaguars, les tatous et autres sangliers. Et selon lui, les animaux nous repèrent moins bien. Le chef n’esquisse pas un seul mouve­­ment pendant une heure complète. Il est à l’af­­fût du moindre bruis­­se­­ment de feuillage ou du souffle d’une respi­­ra­­tion. La tâche est ardue alors que la jungle semble l’ap­­pe­­ler de tous côtés. Mais c’est sans comp­­ter sa déter­­mi­­na­­tion et sa patience à toutes épreuves. Zeca Gavião attend le bon moment.

Zeca Gavião 
Crédits : Divul­­gação/ Gavião Kyiba­­têgê

Les rondins

20 millions d’in­­di­­vi­­dus vivent dans l’Ama­­zo­­nie brési­­lienne. Parmi eux, quelques centaines de milliers seule­­ment sont des auto­ch­­tones. Cela ne signi­­fie pas pour autant qu’ils vivent dans des cabanes et frottent des bouts de bois entre eux pour faire du feu. Mais c’était encore le quoti­­dien de nombreuses tribus il y a cinquante ans, la seule façon de vivre qu’ils connais­­saient. Dans les années 1960, un groupe de Brési­­liens blancs décou­­vrit des flèches sur une plage de l’État de Para. Elles guidèrent le groupe jusqu’à la tribu à laquelle elles appar­­te­­naient. Au sein de cette tribu vivait Zeca, qui n’était alors qu’un petit garçon. L’ar­­ri­­vée de Brési­­liens blancs et le choc cultu­­rel qui s’en­­sui­­vit donna lieu à un partage de savoirs, une épidé­­mie de tuber­­cu­­lose, la mort du père du petit Zeca et enfin à sa relo­­ca­­li­­sa­­tion. Ils firent aussi connaître le foot­­ball à la tribu. Depuis cette rencontre, la plupart des garçons nés dans la tribu de Zeca ont grandi en jouant au foot, tout comme les autres enfants brési­­liens. Certains d’entre eux se sont révé­­lés parti­­cu­­liè­­re­­ment doués et ils ont formé au fil des années des équipes amateurs pour parti­­ci­­per au cham­­pion­­nat de l’État. Quand Zeca a grandi et qu’il est devenu le chef de sa tribu, il a encou­­ragé tous ses membres, hommes et femmes, à apprendre et à aimer le foot.

Une célé­­bra­­tion d’Aru Sompre
Crédits : Mário Quadros/Divul­­gação

Parfois, il importe peu que le joueur soit doué. Aru Sompre, le meilleur foot­­bal­­leur que la tribu ait connu toutes géné­­ra­­tions confon­­dues, a été appro­­ché par au moins un entraî­­neur de São Paulo, où riva­­lisent pas moins de quatre équipes. Lorsqu’Aru a passé ses essais pour inté­­grer l’équipe régio­­nale, un entraî­­neur lui a recom­­mandé d’évi­­ter de préci­­ser qu’il était auto­ch­­tone sur le formu­­laire. D’après lui, le président du club refu­­se­­rait tout net qu’il fasse partie de l’équipe. Cela n’a pas surpris les membres de la tribu de Zeca, Gavião Kyika­­tejê (pronon­­cez Ga-vaï-o Ki-ka-tè-jaï). Ils faisaient les frais depuis des décen­­nies des commen­­taires racistes des Blancs, notam­­ment lors des matchs. Retourne dans ta forêt ! Va donc jouer avec tes flèches ! Oui, la tribu a une forêt. Effec­­ti­­ve­­ment, ses membres savent tous tirer à l’arc – ils ont même l’ha­­bi­­tude d’uti­­li­­ser le tir à l’arc à l’en­­traî­­ne­­ment. Mais pour se jouer de ces commen­­taires infa­­mants, Gavião (« aigle ») a su tirer parti de ce qui fait d’elle une tribu unique au monde. « Lorsqu’on chasse, il faut prêter atten­­tion au moindre mouve­­ment, au moindre bruit », explique Aru en connais­­seur. « C’est pareil avec le foot­­ball, une fois sur le terrain, tu n’as plus droit à l’er­­reur. Il faut être atten­­tif et rester concen­­tré. » En 2009, Zeca est parvenu à faire de son équipe d’ama­­teurs une véri­­table équipe profes­­sion­­nelle, faisant d’elle la première équipe indi­­gène à mettre un pied dans la cour des grands. Il a été le premier entraî­­neur de l’équipe et en est toujours le président. Les joueurs ont débuté en troi­­sième divi­­sion. En 2013, ils sont montés en première divi­­sion à Para – une réus­­site magis­­trale qui a attiré l’at­­ten­­tion non seule­­ment des autres tribus mais aussi des brési­­liens urbains, qui ont long­­temps méprisé les popu­­la­­tions auto­ch­­tones. « Certains arbitres ne veulent pas voir d’In­­diens jouer », dit Zeca avec amer­­tume. Lorsque le meilleur archer de Gavião Kyika­­tejê vise les joueurs, ce n’est que pour les inci­­ter à gagner en agilité et en vitesse. Lorsqu’à 3 heures du matin, les joueurs se tiennent debout dans une rivière pendant des heures sans faire le moindre geste, c’est dans la pers­­pec­­tive d’amé­­lio­­rer leurs capa­­ci­­tés de concen­­tra­­tion. Et lorsque les femmes de la tribu peignent les joueurs avec des baies rouges écra­­sées avant qu’ils ne fassent la course à travers la forêt en portant des rondins de 45 kilos… c’est pour amélio­­rer pas mal d’autres trucs.

Le relais de rondins
Crédits : every­­thing.plus

Cette course, le « relais de rondins », était le sport le plus pratiqué par les ancêtres de la tribu. À elle seule, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion de la course prend déjà un après-midi complet. D’abord, une poignée d’hommes passent au crible la forêt pour déni­­cher l’arbre idéal, c’est-à-dire droit et sans bosses sur le tronc. Après l’avoir trouvé, l’un d’entre eux commence à tailler l’écorce à hauteur de cuisse, à l’aide d’un long couteau droit. Puis il répète le même geste de l’autre côté du tronc. « Bougez, ça va tomber ! » aver­­tit l’ar­­cher le plus doué de la tribu, qui les accom­­pagne pour les proté­­ger contre les animaux sauvages. Lorsque l’arbre commence à chuter, un bruis­­se­­ment se fait entendre. C’est le son des feuilles qui tombent lente­­ment contre d’autres branches, avant que l’arbre lui-même ne tombe dans les bras des arbres qui l’en­­tourent. Et l’homme de la tribu de ressor­­tir son couteau. Il conti­­nue à tailler l’écorce, plus vite cette fois, jusqu’à ce que le tronc soit coupé en deux et s’abatte sur le sol. Le son résonne dans les arbres des envi­­rons dans une sorte d’ap­­plau­­dis­­se­­ment, les feuilles se répandent sur le sol comme des confet­­tis. L’arbre est ensuite divisé en rondins impo­­sants, ses entrailles jaillis­­sant à la surface. Ensuite, les hommes lissent les extré­­mi­­tés des rondins avec le couteau et les creusent sur 15 centi­­mètres afin qu’on puisse les saisir comme des boules de bowling. Après quoi ils enduisent l’écorce de roucou, les fameuses baies rouges. En guise de déco­­ra­­tion, de grandes feuilles vertes drapent les rondins qui sont lais­­sés dans la forêt.

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Aru Sompre parti­­cipe à la course
Crédits : Gavião Kyika­­tejê Fute­­bol Clube

Le lende­­main matin, les joueurs se préci­­pitent dans la forêt pour récu­­pé­­rer les rondins, les hissent sur leurs cuisses et les placent sur leurs omoplates. Ils repartent alors en courant et déposent les rondins sur les épaules de leurs coéqui­­piers en guise de relais. La course ne dure que quatre minutes en tout et s’étend sur à peine 500 mètres, mais tous finissent hale­­tants, la sueur dégou­­li­­nant sur leurs visages enduits de rouge. La fin du relais est célé­­brée digne­­ment. Les membres de la tribu se mettent en cercle et récitent des incan­­ta­­tions tandis qu’un vieil homme chante dans le dialecte local et souffle une note unique dans une flûte en bois. Ils englou­­tissent ensuite un repas qui a cuit pendant 12 heures (de la racine râpée que l’on a fait fondre dans de la viande de porc sauvage que Zeca a chassé la veille).

Les rêves sans fin

L’équipe Gavião Kyika­­tejê a débuté sa première saison profes­­sion­­nelle en 2009 avec des joueurs exclu­­si­­ve­­ment d’ori­­gine indi­­gène. Ils se sont rapi­­de­­ment rendus compte qu’ils allaient avoir besoin de renfort. Ainsi, l’an­­née suivante, des Brési­­liens non-natifs ont fait leur entrée dans l’équipe. Ces joueurs ont été payés avec la contre­­par­­tie mensuelle que les compa­­gnies pétro­­lières versent aux tribus auto­ch­­tones pour l’ex­­ploi­­ta­­tion des ressources de la forêt amazo­­nienne. Gavião a adopté ses nouvelles recrues et leur a appris les coutumes locales. Dans la tribu, les nouveaux joueurs sont surnom­­més « kupay ». Zeca, l’en­­traî­­neur, s’adresse aux kupay exac­­te­­ment comme il s’adres­­se­­rait aux membres de sa commu­­nauté, mais sans renon­­cer pour autant à son objec­­tif : avoir 80 % de joueurs d’ori­­gine indi­­gène. Pour ce faire, la tribu a sélec­­tionné 19 joueurs indi­­gènes et 10 non-natifs pour son équipe des moins de 20 ans. À la fin de la saison, les garçons ont disputé les élimi­­na­­toires à Belem, la capi­­tale de l’État de Para. Pour la plupart des jeunes foot­­bal­­leurs, le trajet ne prend que 90 minutes, mais pour ceux origi­­naires de Gavião Kyika­­tejê, cela repré­­sente une véri­­table expé­­di­­tion en bus d’une durée de 12 heures, sur les routes amazo­­nienne mal entre­­te­­nues. Pendant un mois, contrai­­re­­ment aux cita­­dins, ils vivent éloi­­gnés de leur famille, dans une maison tenue par la tribu à l’usage des membres qui se rendent en ville. Quarante personnes vivent dans cette petite bâtisse mini­­ma­­liste qui ne contient que quelques chambres. La plupart des garçons dorment sur des mate­­las dans la cour ou bien dans des tentes – une demi-douzaine seule­­ment a droit aux lits gigognes, tous instal­­lés dans la même chambre. Leurs familles leur manquent.

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Lâcher de colombes
Crédits : AFP

Mais cette nuit-là, la veille d’un match qui pour­­rait mettre fin à leur rêve de finale et les renvoyer chez eux avec un désa­­gréable senti­­ment d’échec, ils ont un match à regar­­der, l’ou­­ver­­ture de la Coupe du monde. Ils s’en­­tassent dans une petite salle qui ne contient rien d’autre qu’un réfri­­gé­­ra­­teur, quelques douzaines de chaises et un ordi­­na­­teur Toshiba de 32 pouces. Avant le coup d’en­­voi, les jeunes voient à la télé­­vi­­sion trois enfants entrer dans le stade de São Paulo et lâcher des colombes. L’un d’eux porte la coiffe locale. Haprã Jõkare Komay­­tere est nerveux. Il ne veut pas regar­­der le match d’une heure avec ses cama­­rades. Il est le meilleur buteur de l’équipe des moins de 20 ans, et c’est aussi le plus disci­­pliné. Récem­­ment, Haprã a rejoint un mouve­­ment lancé par des membres de diffé­­rentes tribus qui a bloqué une route fréquen­­tée pour exiger des soins de meilleure qualité pour les auto­ch­­tones. Cette mani­­fes­­ta­­tion faisait suite à la mort d’un membre de la tribu, pour qui l’am­­bu­­lance n’est arrivé qu’un jour après. Alors qu’il protes­­tait avec les membres d’autres tribus, Haprã a dû, une fois de plus, essuyer des commen­­taires racistes. Retourne dans ta forêt ! Va donc jouer avec tes flèches ! De nombreux auto­ch­­tones se consi­­dèrent comme brési­­liens, mais sont trai­­tés comme de parfaits étran­­gers. Lorsque l’équipe natio­­nale joue, Haprã s’épou­­mone autant que n’im­­porte quel autre adoles­cent de Natal ou de Rio. Mais il aime­­rait pouvoir en faire autant sans avoir à soute­­nir tout ce que cette équipe signi­­fie. « Pour moi, l’équipe et le gouver­­ne­­ment brési­­lien, ce sont deux choses bien distinctes », dit-il. Avant que le sifflet ne donne le coup d’en­­voi de la Coupe du monde, les enfants de Gavião donnent leurs pronos­­tics pour le match Brésil-Croa­­tie : 2–0, 3–0, 3–1, 1–0, 3–1…

« Il faut se battre contre les préju­­gés », affirme Jaku­­rere avec force.

Haprã fait son entrée dans la pièce en applau­­dis­­sant. Il ne reste plus que quelques minutes avant que le Brésil n’ac­­cueille la Coupe du monde sur son sol pour la première fois depuis 64 ans. Quelqu’un a amené un immense cornet de pop-corn et les jeunes sautent de leurs chaises, enfournent une poignée de pop-corn dans leurs bouches et retournent à leur place juste à temps pour le début du match. Des pétards se font entendre. L’écran est voilé par la pous­­sière et l’image crépite dans le télé­­vi­­seur. La Croa­­tie marque à la onzième minute grâce à un but contre leur camp des Brési­­liens. Les cris des jeunes sonnent comme la rébel­­lion d’un chœur de sopra­­nos. À la mi-temps, une fois le score revenu à égalité, ils sortent dans la cour. Certains regardent leurs pages Face­­book et leurs noti­­fi­­ca­­tions WhatsApp, d’autres jonglent avec des balles de foot. Haprã ne revient pas. Il est bien trop en colère et boule­­versé par le dénoue­­ment à venir. « Je ne veux pas voir mon équipe perdre », dit-il tris­­te­­ment. « Je refuse de me dire qu’il pour­­raient perdre. » Haprã a déjà vécu un scéna­­rio simi­­laire lors de son premier grand match. Son équipe semblait vouée à perdre, mais il est parvenu à marquer deux buts qui leur ont permis de décro­­cher la victoire. Le souve­­nir de ce match ne le quit­­tera proba­­ble­­ment jamais. La salle télé s’em­­plit de cris d’en­­cou­­ra­­ge­­ment. La star natio­­nale, Neymar, vient de sauver son équipe au bord du préci­­pice en inscri­­vant un deuxième but. « Je suis brési­­lien depuis ma nais­­sance », crie un gamin en extase.

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L’équipe d’Aru Sompre
Crédits : Gavião Kyika­­tejê Fute­­bol Clube

L’am­­biance est à la fête, l’at­­mo­­sphère est élec­­trique. Dès le coup de sifflet final, tous descendent dans la rue pour tirer des pétards et témoi­­gner leur fidé­­lité à coups de klaxons. Un des kupay de l’équipe, Walex Rafael, appelle sa petite amie qui vit dans une grande ville et bran­­dit son portable pour que ses coéqui­­piers entendent les bruits de foule depuis la petite maison où ils se trouvent, à Belem. Avant de se coucher, leur entraî­­neur – Jaku­­rere, le fils de Zeca âgé de 27 ans – les rassemble. Il montre à l’équipe une vidéo de l’équipe pro de Gavião. Dans la vidéo, le très télé­­gé­­nique Aru plaide en faveur de la lutte contre la discri­­mi­­na­­tion. « Il faut se battre contre les préju­­gés », affirme Jaku­­rere avec force. Un pétard explose. Et Jaku­­rere de conti­­nuer : « Ça ne peut pas se termi­­ner demain. Je ne veux pas rentrer à la maison. Ma famille me manque, ma tribu me manque, mais je ne veux pas rentrer. Je me fiche de la Coupe du monde. Je ne veux pas rentrer. Ça ne peut pas se termi­­ner demain. Le rêve doit conti­­nuer. Nos rêves sont infi­­nis. »

Un match perdu d’avance

Pendant le trajet en bus qui conduit les garçons au stade, l’air est étouf­­fant et il règne une caco­­pho­­nie de chan­­sons rock que les jeunes joueurs écoutent sur leurs portables pour se moti­­ver. Le terrain est entouré d’un mur déla­­bré et recou­­vert d’un graf­­fiti repré­­sen­­tant un garçon qui shoote dans un ballon. Dans la moiteur du vestiaire, un joueur met l’hymne de la tribu sur son portable.

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Un village Gavião Kyika­­tejê
Crédits : Gavião Kyika­­tejê Fute­­bol Clube

Gavião Kyika­­tejê… Nos tambours résonnent au son de notre passion. Nous sommes le sang qui défend le drapeau de l’Ama­­zo­­nie. La fierté du Brésil. La nation guer­­rière. Allez, allez, allez ! Même leurs adver­­saires recon­­naissent que l’équipe Gavião joue avec passion, et pas seule­­ment pour marquer des buts. Ils ont tous vu les vidéos des joueurs portant sur leurs épaules les rondins dans la forêt. Avant d’en­­trer sur le terrain, l’équipe prie en cercle, bras dessus, bras dessous. Tous s’adressent à Dieu en chucho­­tant et écoutent les derniers mots d’en­­cou­­ra­­ge­­ment de Jaku­­rere. « Il se peut que ce soit notre dernier match, mais vous avez tous joué comme des guer­­riers. » Jaku­­rere se veut rassu­­rant et pour­­suit. « Je veux que vous y mettiez du cœur. » Le match n’est pas beau à voir. Gavião prend un but en tout début de partie. Les hommes et les femmes de la tribu qui sont dans les gradins crient sur l’ar­­bitre. « Qui te paie, espèce de con ? » « Sors un peu le chèque de ton cul, pour voir ! »

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Zeca en tenue de suppor­­ter
Crédits : Gavião Kyika­­tejê Fute­­bol Clube

Ils estiment que les orga­­ni­­sa­­teurs discri­­minent les indi­­gènes – et à raison. Durant un match, cette saison, lorsqu’un joueur de Gavião a marqué le but de la victoire, l’ar­­bitre a crié avec mépris : « But des Indiens ! » Peu de temps avant la mi-temps, Gavião est mené un but à zéro. Un joueur auto­ch­­tone, Babu, est à la lutte avec un adver­­saire et tombe à terre. Une dispute éclate avec l’ar­­bitre qui, selon ses coéqui­­piers, aurait dit à Babu : « Ferme-la et joue en silence, tu as déjà perdu le match. » Pendant la mi-temps, les orga­­ni­­sa­­teurs descendent sur le terrain et Jaku­­rere explose litté­­ra­­le­­ment. « Vous êtes tous pétris de préju­­gés ! » leur crie-t-il. « Vous faites tous comme si on avait déjà perdu le match. » Furieux, Jaku­­rere tire sur sa ciga­­rette. Il sait que son équipe est foutue. « Ils nous méprisent depuis le début de la saison », lâche-t-il pour soula­­ger sa frus­­tra­­tion. « Ils font tout ce qu’ils peuvent pour nous empê­­cher de jouer, mais nous en avons le droit. C’est pour ça qu’ils nous mettent des bâtons dans les roues sur le terrain. Ils ne veulent pas voir d’In­­diens jouer au foot. » Sur le banc de touche, on sent la décep­­tion poindre dans les mots d’Ha­­prã : « Je me sens humi­­lié. La discri­­mi­­na­­tion est trop forte. » Mais Babu voit les choses diffé­­rem­­ment : « Person­­nel­­le­­ment, je le vois plus comme une inspi­­ra­­tion pour aller de l’avant, défendre ma tribu et tout donner. » Jaku­­rere s’adresse à ses joueurs : « Les arbitres sont en train de mani­­gan­­cer contre nous. Lais­­sez-les faire. Lais­­sez-les être injuste. Nous allons nous battre. » Les joueurs applau­­dissent ses mots. Et puis ils perdent, malgré le but de Babu sur penalty. « Les arbitres devraient montrer plus de respect à notre égard, car nous autres peuples indi­­gènes étions là avant eux », rappelle un joueur en train de soigner sa bles­­sure à la cheville. « C’était nous les premiers habi­­tants du Brésil ! » Après le match, Edvaldo Figuei­­redo, l’ar­­bitre qui a méprisé Babu, nie avoir prononcé ces mots et prétend avoir encou­­ragé le gamin de Gavião à se calmer plutôt que de céder aux provo­­ca­­tions. « À chaque fois c’est la même chose, ils disent qu’on se pose en victimes de la discri­­mi­­na­­tion », explique Babu. « Ils nous victi­­misent. » Sur le terrain, l’équipe défaite se rassemble. Ils sont à genoux, bras dessus, bras dessous et prient une fois de plus. ulyces-gaviao-04

Le jaguar et la colombe

Avant que les Blancs n’entrent en contact pour la première fois avec la tribu, quand Zeca n’était encore qu’un petit garçon, il allait ramas­­ser des noix brési­­liennes avec les hommes de la tribu.  Parmi eux, il y avait son grand frère, un prêtre doué de pouvoirs magiques. Alors qu’ils s’ap­­pro­­chaient d’un arbre, ils se sont retrou­­vés face à face avec un jaguar, l’ani­­mal sacré qui aurait appris aux hommes à faire du feu. Alors que le jaguar se prépa­­rait à se jeter sur eux, le frère de Zeca a dit aux autres de partir. « Je vais parler avec le jaguar », leur a-t-il dit. « Il ne veut parler qu’a­­vec moi. » Zeca a protesté mais s’est fait congé­­dier comme les autres. Il n’a jamais vu ce qui s’est passé ensuite, mais peu de temps après, lorsque leur père est mort de la tuber­­cu­­lose appor­­tée par les Blancs, son frère lui a révélé le fin mot de l’his­­toire : « Le jaguar m’avait dit que quelque chose de terrible allait se produire. » Des années plus tard, lorsque la tribu a été contrainte de se réins­­tal­­ler dans une réserve mise en place par le gouver­­ne­­ment, le nouveau chef a ordonné la mise à mort de tous les chiens de la commu­­nauté. Il pensait que ceux-ci appor­­taient la malchance aux hommes. Zeca devait s’oc­­cu­­per des cadavres des chiens.

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L’ani­­mal sacré
Crédits : USFWS

Il char­­geait les corps dans un camion lorsque l’un d’entre eux est subi­­te­­ment revenu à la vie. « Ressus­­cité », comme il dit. Il a tout raconté à son grand frère. « Quand je mour­­rai », lui a demandé ce dernier, « je veux que tu prennes toute notre famille avec toi et que tu quittes cette tribu. » « Pourquoi ? » lui a demandé Zeca. « Le chien a ressus­­cité, voilà pourquoi », a répondu son frère. « Tous les animaux ont de l’hon­­neur. S’il a ressus­­cité, c’est parce qu’il n’ap­­prou­­vait pas nos mœurs, cela veut dire que la tribu va cesser de fonc­­tion­­ner. Alors emmène avec toi notre famille et deviens leur chef. » Des mois plus tard, Zeca rencon­­trait les chefs de tribu d’une autre ville lorsqu’il a reçu un appel de la maison. Son frère était tombé malade après avoir été en contact avec le sang d’un animal qu’il avait chassé, et il était mort. Zeca a quitté la tribu avec sa famille et en a fondé une nouvelle, Gavião Kyika­­tejê, dont il est devenu le chef.

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Zeca a invité au village Ever Pala­­cios, un Colom­­bien qui a joué lors de la Coupe du monde 1998, dans l’es­­poir d’en faire l’en­­traî­­neur des moins de 20 ans. Cela implique­­rait non seule­­ment que Pala­­cios quitte son pays, mais aussi qu’il renonce à la vie cita­­dine au profit d’une vie tribale. Les gens de Gavião ont des maisons et des voitures toutes simples, et la rusti­­cité préside à leur quoti­­dien. « Je suis un guer­­rier, ça n’est pas un problème », assure Pala­­cios à Zeca devant la maison de ce dernier, au soleil couchant. « Il est impos­­sible de proté­­ger la forêt car l’homme la détruit », dit tris­­te­­ment Zeca.  Il confesse que la tribu a accepté certains des pièges de la vie moderne.

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Ever Pala­­cios
Crédits : The Natio­­nal

« Tu ne penses pas que le monde moderne va détruire ta culture ? », lui demande Pala­­cios. « Non », répond Zeca, en poin­­tant du doigt l’église de la tribu, un bel exemple de la perma­­nence des tradi­­tions. « Nos joueurs chantent l’hymne natio­­nal dans notre dialecte. » Au sommet de la montagne, on sonne la corne, d’abord par inter­­­valles, puis en une note conti­­nue, comme un conduc­­teur qui se serait endormi au volant de sa voiture. C’est le retour des moins de 20 ans, qui rentrent de Belem et achèvent leur trajet en bus de douze heures. Les garçons ont les fenêtres grandes ouvertes et crient au travers, leurs glapis­­se­­ments aigus faisant écho partout dans le village. Le bus s’ar­­rête devant la maison de Zeca et qui l’ac­­cueille, prenant soin d’en­­la­­cer chaque enfant pour marquer le retour sur leur terre natale. Tous se sont chan­­gés et ont revêtu leur survê­­te­­ment vert. C’est un joyeux retour au bercail, bien qu’ils soient tous très fati­­gués du trajet et de l’échec. Ça fait une demi-jour­­née qu’ils n’ont pas joué au foot et quelques-uns d’entre eux se plantent devant une télé autour de laquelle sont dispo­­sés les trophées de l’équipe d’ama­­teurs. Ils suivent le match Angle­­terre – Italie. Il se joue à Manaus, l’énorme plate­­forme commer­­ciale du Brésil, à presque 650 kilo­­mètres à l’ouest de Para. Quand la Fédé­­ra­­tion brési­­lienne de foot­­ball a choisi Manaus, de nombreux habi­­tants de Para se sont sentis snobés. Para est connue pour être l’État le plus dingue de foot­­ball du Brésil. La riva­­lité entre les équipes Paysandu et Remo à Belem est consi­­dé­­rée comme l’une des plus agres­­sives du pays. Et lorsque l’équipe natio­­nale a joué contre l’Ar­­gen­­tine à Belem en 2011, le stade de 45 000 places affi­­chait complet. En ville, l’am­­biance était celle d’une Coupe du monde. Les gens ont natu­­rel­­le­­ment pensé que les orga­­ni­­sa­­teurs allaient récom­­pen­­ser Para pour son amour du jeu. L’État avait aussi mis en place des équipes pour les personnes atteintes de nanismes et les personnes handi­­ca­­pées. La tribu Gavião avait même commencé à ramas­­ser des os d’ani­­maux morts pour en faire leurs tradi­­tion­­nels bijoux et objets déco­­ra­­tifs, dans l’es­­poir de parta­­ger leur culture avec le monde entier sous les plus gros projec­­teurs qui soient. Mais c’est Manaus qui a été choi­­sie, une métro­­pole bien loin de reflé­­ter la culture amazo­­nienne. Un stade flam­­bant neuf qui a coûté près de 300 millions de dollars a été construit pour l’oc­­ca­­sion, et comme Manaus ne possède pas d’équipe digne de ce nom, le stade n’a plus grande utilité aujourd’­­hui.

Le nouveau stade de Manaus
Crédits : France Info

Les habi­­tants de Belem rient à l’idée que les fans de foot­­ball, touristes et jour­­na­­listes qui ont volé de Manaus en Amazo­­nie pour les matchs de la Coupe du monde rentre­­ront chez eux avec de multiples histoires à racon­­ter sur les moments passés dans la jungle. Ils racon­­te­­ront par exemple que Beth Chei­­ro­­sinha, véri­­table célé­­brité locale, vend des potions pour soigner les mala­­dies que les docteurs ne parviennent pas à trai­­ter, comme la « mala­­die d’amour » ou le manque de chance. Un autre de ses produits est un gel douche qui, s’il est utilisé correc­­te­­ment, est censé appor­­ter la victoire à l’équipe natio­­nale de foot­­ball. « L’Ama­­zo­­nie est la meilleure et la plus authen­­tique des régions du Brésil », affirme Chei­­ro­­sinha avec une convic­­tion inébran­­lable. « Mais les hommes détruisent l’Ama­­zo­­nie. Ils ne respectent pas la nature. » La nuit du retour des jeunes de l’équipe Gavião, Zeca s’est rendu en voiture dans une tribu à proxi­­mité. Quatre joueurs de Gavião y vivent, dont Babu. La tribu orga­­ni­­sait alors une fête surprise pour ses joueurs. La commu­­nauté n’est pas aussi moderne que Gavião. En guise de maisons, ses membres vivent dans des cabanes faites avec du bois séché et du feuillage. Des ballons rouges, blancs et noirs ont été accro­­chés à la poutre centrale qui soutient l’église : les couleurs de l’équipe Gavião. Zeca s’adresse aux quatre joueurs en présence des membres de la tribu. « Nous devons montrer que nous pouvons réali­­ser nos rêves », annonce-t-il. Et le père de Babu d’ajou­­ter : « Notre géné­­ra­­tion n’a pas eu cette oppor­­tu­­nité. Nous jouions beau­­coup au foot mais nous n’avons jamais eu cette chance. Alors profi­­tez-en. Ne la lais­­sez pas s’échap­­per. » Plus tard, en mangeant son plat de riz et de pois­­son, Babu confesse avec une tranquillité retrou­­vée : « Mon père m’avait beau­­coup manqué. »

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Crépus­­cule sur le village
Crédits : Gavião Kyika­­tejê Fute­­bol Clube

La nuit est noire mais Zeca ne chasse pas dans la jungle. Cette nuit, il marche. Peut-être pense-t-il au jaguar qu’il a tué lors d’un défi. Ou peut-être songe-t-il à son frère qui l’a sauvé du jaguar en s’adres­­sant à lui. Peut-être Zeca prête-t-il simple­­ment atten­­tion aux bruits que font les animaux quand ils tentent de se faire discrets derrière les lianes et les feuillages, alerté par le bruis­­se­­ment des brin­­dilles qui bougent sur le sol et suggèrent une présence hostile. Il fait une pause, sa respi­­ra­­tion parfai­­te­­ment silen­­cieuse. Il est prêt à tirer, mais il n’y a rien. Zeca fait demi-tour et rentre chez lui. Parmi les trois colombes que les enfants ont lâché dans le stade de São Paulo avant l’ou­­ver­­ture de la Coupe du monde, deux d’entre elles se sont écra­­sées dans les gradins. L’un des enfants était d’ori­­gine indi­­gène et juste après le lâcher de colombes, il a brandi une bannière pour reven­­diquer les droits des auto­ch­­tones sur leurs terres. Les camé­­ras n’ont pas daigné le filmer, dési­­reuses d’évi­­ter toute contro­­verse, aucun des télé­s­pec­­ta­­teurs n’a donc vu cette bannière. La colombe tout juste déli­­vrée des mains de l’en­­fant volait au-dessus des gens, libre comme l’air. Était-ce celle qui a survécu ?


Traduit de l’an­­glais par Lucile Marti­­nez, d’après l’ar­­ticle « A place in the Game », paru dans Sports Illus­­tra­­ted Couver­­ture : L’équipe de Gavião. (Gavião Kyika­­tejê Fute­­bol Clube)

ET AU MILIEU DU FLEUVE, L’ÎLE AUX PIRANHAS

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Repor­­tage sur les rives du fleuve Araguaia, où un homme tente d’apai­­ser les tensions qui règnent entre les habi­­tants de l’île et le gouver­­ne­­ment brési­­lien.

Lagoa Da Confusão, au Brésil. Il est midi et nous roulons vers l’ouest, un paysage terne de champs de soja et de brous­­sailles dessé­­chées défi­­lant à vive allure par la fenêtre. Nous devons trou­­ver un habi­­tant du coin qui puisse nous faire traver­­ser le fleuve à bord d’un skiff et nous conduire jusqu’à un parc natio­­nal dont l’exis­­tence dépend de la personne à laquelle vous vous adres­­sez. Un clic métal­­lique reten­­tit lorsque mon compa­­gnon, Raoni Japiassu Merisse, le gérant bien réel de ce parc, fait glis­­ser la cartouche dans son pisto­­let semi-auto­­ma­­tique, sur lequel sont gravées les initiales de son employeur : l’Ins­­ti­­tut Chico Mendes pour la conser­­va­­tion de la biodi­­ver­­sité (CMIBC). Jiapassu n’a jamais tiré la moindre balle en dehors des séances d’en­­traî­­ne­­ment, mais il est prêt à le faire. « Nos respon­­sables croient que nous sommes en guerre contre les habi­­tants de l’île », dit-il d’une voix où se mêlent sens du devoir et rési­­gna­­tion.

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Raoni Japiassu Merisse
Crédits : Bren­­dan Borrell

À seule­­ment 30 ans, Japiassu est l’homme qui se retrouve pris dans ce qu’il appelle « une situa­­tion impos­­sible ». Sur les cartes fédé­­rales, le parc natio­­nal d’Ara­­guaia englobe toujours le tiers nord de l’île de Bana­­nal, qui mesure plus de 350 km de long. En forme de pointe de flèche gros­­sière, elle se situe nord du Brésil. Cette île était autre­­fois consi­­dé­­rée comme un équi­­valent brési­­lien du parc de Yellows­­tone, mais il y a treize ans, les tribus Javaé et Karajá, qui habitent l’île, ont pris un des prédé­­ces­­seurs de Japiassu en otage et ont réqui­­si­­tionné des bateaux et des véhi­­cules terrestres, avant de mettre le feu au bâti­­ment admi­­nis­­tra­­tif du parc.

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