par Michael Klare | 8 septembre 2016

La bonne et la mauvaise nouvelles

La bonne nouvelle, c’est que l’éner­­gie éolienne, l’éner­­gie solaire et les autres formes d’éner­­gies renou­­ve­­lables se déve­­loppent bien plus rapi­­de­­ment que quiconque l’avait imaginé. Nous pouvons être sûrs qu’à l’ave­­nir, ces systèmes four­­ni­­ront une part de plus en plus impor­­tante de nos réserves d’éner­­gie. D’après les prévi­­sions les plus récentes de l’Agence d’in­­for­­ma­­tion sur l’éner­­gie (EIA) du dépar­­te­­ment de l’Éner­­gie des États-Unis, la consom­­ma­­tion globale d’éner­­gie éolienne, solaire, hydro­é­lec­­trique et d’autres éner­­gies renou­­ve­­lables doublera entre aujourd’­­hui et 2040, faisant un bond de 19 à 38 quadril­­lions de W⋅h. La mauvaise nouvelle, c’est que la consom­­ma­­tion de pétrole, de char­­bon et de gaz natu­­rel est elle aussi en constante augmen­­ta­­tion. Il est donc probable qu’en dépit des progrès que connaissent les éner­­gies renou­­ve­­lables, les combus­­tibles fossiles conti­­nue­­ront à domi­­ner le paysage éner­­gé­­tique pour les décen­­nies à venir, accé­­lé­­rant la progres­­sion du réchauf­­fe­­ment clima­­tique et l’in­­ten­­si­­fi­­ca­­tion des catas­­trophes dues au chan­­ge­­ment clima­­tique.

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Des champs de pétrole au crépus­­cule
Crédits : San Fran­­cisco Chro­­nicle

La crois­­sance rapide des éner­­gies renou­­ve­­lables est une bonne raison de se réjouir. Il n’y a pas si long­­temps, les analystes du secteur de l’éner­­gie certi­­fiaient que les systèmes éolien et solaire étaient trop chers pour espé­­rer concur­­ren­­cer le pétrole, le char­­bon et le gaz natu­­rel sur le marché mondial. On pensait alors que le déve­­lop­­pe­­ment des éner­­gies renou­­ve­­lables serait assujetti à des subven­­tions coûteuses qui ne seraient pas assu­­rées de durer éter­­nel­­le­­ment. Cette rengaine a fait son temps. Aujourd’­­hui, on constate avec effa­­re­­ment que l’éo­­lien et le solaire sont d’ores et déjà compé­­ti­­tifs face aux éner­­gies fossiles pour de nombreux usages et dans bien des marchés. Si on n’avait pas prévu ça, il y a malheu­­reu­­se­­ment autre chose qu’on n’avait pas vu venir : malgré ces progrès encou­­ra­­geants, l’at­­trait des combus­­tibles fossiles ne s’est pas dissipé. Les indi­­vi­­dus, les gouver­­ne­­ments, des socié­­tés entières conti­­nuent d’op­­ter pour ces carbu­­rants alors même qu’il n’y a pas d’avan­­tage écono­­mique signi­­fi­­ca­­tif à en tirer et que cela risque de causer de sévères dégâts envi­­ron­­ne­­men­­taux.


En clair, un compor­­te­­ment irra­­tion­­nel est à l’œuvre : une dépen­­dance à grande échelle aux éner­­gies fossiles. La nature contra­­dic­­toire et trou­­blante du paysage éner­­gé­­tique est clai­­re­­ment visible dans l’édi­­tion 2016 du rapport annuel sur les pers­­pec­­tives inter­­­na­­tio­­nales en matière d’éner­­gie de l’EIA, publié en mai dernier. La bonne nouvelle à propos des éner­­gies renou­­ve­­lables béné­­fi­­cie d’une atten­­tion consi­­dé­­rable dans le rapport, qui comporte des prévi­­sions sur l’uti­­li­­sa­­tion d’éner­­gie globale jusqu’en 2040. « Les éner­­gies renou­­ve­­lables sont celles qui connaissent la crois­­sance la plus rapide sur la période de prévi­­sion », conclue-t-il. Dans les années à venir, on s’at­­tend à voir l’éo­­lien et le solaire faire un vigou­­reux bond en avant : leur crois­­sance devrait surpas­­ser celles de toutes les autres formes d’éner­­gie. Mais étant donné que les éner­­gies renou­­ve­­lables partent de très loin – seule­­ment 12 % de la tota­­lité de l’éner­­gie consom­­mée en 2012 –, elles conti­­nue­­ront à être éclip­­sées dans les décen­­nies futures malgré leur crois­­sance explo­­sive. En 2040, d’après les prévi­­sions du rapport, les combus­­tibles fossiles auront encore la main­­mise sur 78 % du marché des éner­­gies mondiales. Et au cas où vous ne seriez pas encore tota­­le­­ment dépri­­més, le pétrole, le char­­bon et le gaz natu­­rel détien­­dront chacun de plus grandes parts de marché que toutes les éner­­gies renou­­ve­­lables combi­­nées.

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Gazprom, le géant du gaz russe
Crédits : DR

Il faut garder à l’es­­prit que la consom­­ma­­tion totale d’éner­­gie devrait être bien plus élevée en 2040 qu’aujourd’­­hui. On estime que l’hu­­ma­­nité utili­­sera près de 240 quadril­­lions de W⋅h (contre approxi­­ma­­ti­­ve­­ment 175 aujourd’­­hui). En d’autres termes, même si les éner­­gies fossiles céde­­ront certaines parts de marché aux éner­­gies renou­­ve­­lables, elles connaî­­tront dans l’ab­­solu une crois­­sance spec­­ta­­cu­­laire. La consom­­ma­­tion de pétrole devrait augmen­­ter de 34 %, passant de 90 à 121 millions de barils par jour. Malgré sa mauvaise presse, le char­­bon devrait lui aussi connaître une crois­­sance signi­­fi­­ca­­tive en passant de 45 à 53 quadril­­lions W⋅h d’ « éner­­gie livrée » (la quan­­tité d’éner­­gie secon­­daire moins les pertes liées au trans­­port) sur cette période. Quant au gaz natu­­rel, ce sera le cham­­pion des combus­­tibles fossiles avec une demande mondiale grim­­pant jusqu’à 70 %. Pris ensemble, la consom­­ma­­tion d’éner­­gies fossiles devrait augmen­­ter de 38 % sur la période étudiée par le rapport. Toute personne dotée de connais­­sances rudi­­men­­taires en matière de clima­­to­­lo­­gie doit trem­­bler devant ces prévi­­sions. Les émis­­sions issues de la combus­­tion des éner­­gies fossiles repré­­sentent envi­­ron les trois quarts des gaz à effet de serre que les êtres humains rejettent dans l’at­­mo­­sphère. La crois­­sance de leur consom­­ma­­tion aura l’im­­pact corres­­pon­­dant sur l’ef­­fet de serre qui accé­­lère la montée des tempé­­ra­­tures sur la planète.

Lors de la Confé­­rence de Paris de 2015 sur le climat en décembre dernier, les délé­­gués de plus de 190 pays ont adopté un plan destiné à conte­­nir la hausse du ther­­mo­­mètre mondial sous la barre des +2°C par rapport au niveau pré-indus­­triel. Cet objec­­tif a été choisi car la plupart des scien­­ti­­fiques sont convain­­cus qu’une hausse des tempé­­ra­­tures au-delà de ce seuil conduira à des effets clima­­tiques catas­­tro­­phiques et irré­­ver­­sibles, parmi lesquels la fonte des calottes glaciaires du Groen­­land et de l’An­­tar­c­­tique, qui entraî­­nera une hausse du niveau de la mer entre 3 et 6 mètres. Dans le cadre de l’accord de Paris, les nations parti­­ci­­pantes ont signé un plan visant à prendre des mesures immé­­diates pour mettre un frein à l’aug­­men­­ta­­tion des émis­­sions à effet de serre avant d’em­­brayer sur leur réduc­­tion. Même si l’ac­­cord ne spéci­­fie par quelles mesures doivent être prises pour y parve­­nir – chaque pays doit élabo­­rer ses « INDC », pour Inten­­ded Natio­­nally Deter­­mi­­ned Contri­­bu­­tions, des contri­­bu­­tions déci­­dées au niveau natio­­nal  –, l’ap­­proche le plus évidente pour beau­­coup d’entre elles serait de réduire leur consom­­ma­­tion d’éner­­gies fossiles. Ce que le rapport de l’EIA met néan­­moins en exergue, c’est que les États qui ont rati­­fié l’Ac­­cord de Paris ne sont pas soumis à l’obli­­ga­­tion de réduire leur consom­­ma­­tion de pétrole, de char­­bon et de gaz natu­­rel.

En réalité, on s’at­­tend à voir les émis­­sions de gaz à effet de serre augmen­­ter de 34 % entre 2012 et 2040. La hausse nette prévue s’élève à 10,9 milliards de tonnes, l’équi­­valent des émis­­sions de carbone de l’Eu­­rope, des États-Unis et du Canada en 2012. Si de telles prévi­­sions s’avèrent exactes, les tempé­­ra­­tures mondiales vont augmen­­ter, et proba­­ble­­ment bien au-delà de la barre des +2°C. Cela ne fera qu’in­­ten­­si­­fier les effets destruc­­teurs du chan­­ge­­ment clima­­tique dont nous sommes déjà témoins aujourd’­­hui : les feux, les vagues de chaleur, les inon­­da­­tions, les séche­­resses, les oura­­gans et la montée du niveau de la mer.

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Les chefs d’États rassem­­blés à la COP21
Crédits : Presi­­den­­cia de la Repú­­blica Mexi­­cana

L’ad­­dic­­tion

Comment expliquer cette dépen­­dance tenace et globale aux éner­­gies fossiles, malgré les belles promesses faites à Paris et tout ce que nous savons sur le rôle qu’elles jouent dans le réchauf­­fe­­ment clima­­tique ? Tout d’abord, elle est indu­­bi­­ta­­ble­­ment le produit de la dyna­­mique actuelle : nos infra­s­truc­­tures urbaines, indus­­trielles et de trans­­port ont pour la plupart été bâties sur des systèmes éner­­gé­­tiques dépen­­dants des combus­­tibles fossiles. Les rempla­­cer ou les recon­­fi­­gu­­rer en vue d’un futur post-carbone pren­­dra du temps. La majeure partie de notre élec­­tri­­cité, par exemple, provient de centrales alimen­­tées au char­­bon et au gaz qui conti­­nue­­ront à opérer encore pendant de longues années. Même compte tenu de la crois­­sance rapide des éner­­gies renou­­ve­­lables, le char­­bon et le gaz natu­­rel devraient four­­nir 56 % des combus­­tibles pour la produc­­tion d’éner­­gie élec­­trique mondiale en 2040 (une baisse de seule­­ment 5 % comparé à aujourd’­­hui).

De la même manière, l’im­­mense majo­­rité des voitures et des camions sur les routes sont pour l’heure alimen­­tés au gaz et au diesel. Même si le nombre de véhi­­cules élec­­triques connais­­sait une crois­­sance spec­­ta­­cu­­laire, il n’en faudrait pas moins de nombreuses années avant que les véhi­­cules roulant au pétrole ne perdent leur domi­­na­­tion écra­­sante sur le marché. L’his­­toire nous a appris que les tran­­si­­tions d’une forme d’éner­­gie à l’autre prennent du temps. Vient ensuite le problème – et pas des moindres – des inté­­rêts parti­­cu­­liers. L’éner­­gie est le marché le plus vaste et le plus lucra­­tif du monde, et les titans des éner­­gies fossiles jouissent depuis long­­temps d’un statut privi­­lé­­gié et extrê­­me­­ment rentable. Les compa­­gnies pétro­­lières comme Chevron et ExxonMo­­bil, ainsi que leurs homo­­logues d’État Gazprom (Russie) et Aramco (Arabie saou­­dite), figurent toujours parmi les entre­­prises les plus perfor­­mantes du monde.

Ces entre­­prises – et les gouver­­ne­­ments auxquels elles sont asso­­ciées – ne sont pas prêtes à aban­­don­­ner les profits colos­­saux qu’elles génèrent année après année pour le bien-être de la planète. On peut être certains qu’ils emploie­­ront tous les moyens à leur dispo­­si­­tion (comme leurs liens étroits et pécu­­niaires avec la scène poli­­tique) pour ralen­­tir la tran­­si­­tion vers les éner­­gies renou­­ve­­lables. Aux États-Unis par exemple, les poli­­ti­­ciens des États produc­­teurs de char­­bon élaborent actuel­­le­­ment des plans pour barrer la route à la dyna­­mique d’ « éner­­gie propre » que pour­­suit l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Obama, qui pour­­rait effec­­ti­­ve­­ment conduire à une réduc­­tion dras­­tique de la consom­­ma­­tion natio­­nale de char­­bon. De son côté, Exxon a recruté dans le camp des Répu­­bli­­cains pour entra­­ver les efforts de certains procu­­reurs géné­­raux trop curieux, qui enquêtent sur la dispa­­ri­­tion de rapports internes sur les liens entre l’ac­­ti­­vité de l’en­­tre­­prise et le chan­­ge­­ment clima­­tique. Et ce ne sont là qu’une frac­­tion des nombreuses tenta­­tives des géants du secteur de détour­­ner l’at­­ten­­tion des citoyens du problème et de nier la réalité du chan­­ge­­ment clima­­tique.

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ExxonMo­­bil est en eaux troubles
Crédits : DR

Évidem­­ment, nul n’est plus déter­­miné à main­­te­­nir le recours aux combus­­tibles fossiles que les  « pétro-États », où ils consti­­tuent les reve­­nus du gouver­­ne­­ment. Ces derniers offrent des subven­­tions éner­­gé­­tiques consi­­dé­­rables à leurs citoyens et vendent parfois leurs produits à des taux infé­­rieurs à ceux du marché pour encou­­ra­­ger leur usage. D’après l’Agence inter­­­na­­tio­­nale de l’éner­­gie, les subven­­tions pour les éner­­gies fossiles de toutes sortes attei­­gnaient en 2014 la somme fara­­mi­­neuse de 493 milliards de dollars dans le monde – bien plus que le total de celles accor­­dées au déve­­lop­­pe­­ment de toutes les formes d’éner­­gie renou­­ve­­lable.

Le G20 s’est entendu en 2009 pour suppri­­mer ces subven­­tions, mais lors d’une réunion à Pékin en juin, les ministres de l’éner­­gie ne se sont pas enten­­dus sur un calen­­drier pour mettre en marche le proces­­sus. Aucun progrès n’a été fait sur la ques­­tion lors du rassem­­ble­­ment des chefs d’État à Hangz­­hou le week-end dernier. Rien de tout cela n’est surpre­­nant, compte tenu de la dépen­­dance insti­­tu­­tion­­na­­li­­sée de l’éco­­no­­mie mondiale aux éner­­gies fossiles et le montant des sommes en jeu. Ce que cela n’ex­­plique pas, en revanche, c’est la crois­­sance prévi­­sion­­nelle de la consom­­ma­­tion de combus­­tibles fossiles. Un déclin progres­­sif, qui s’ac­­cé­­lé­­re­­rait avec le temps, serait plus en accord avec une tran­­si­­tion lente des éner­­gies à base de carbone aux éner­­gies renou­­ve­­lables. Mais c’est l’op­­posé qui semble se produire. Leur utili­­sa­­tion se déve­­loppe dans la majeure partie du monde et suggère qu’un autre facteur pèse dans la balance : l’ad­­dic­­tion. Nous savons tous que fumer du tabac, snif­­fer de la cocaïne ou consom­­mer trop d’al­­cool est mauvais pour la santé, mais beau­­coup d’entre nous persistent à le faire. Ils y trouvent une exal­­ta­­tion, un soula­­ge­­ment ou simple­­ment de quoi trom­­per la mono­­to­­nie du quoti­­dien auxquels ils ne peuvent pas résis­­ter. De la même façon, la majeure partie du monde semble trou­­ver plus simple de remplir la voiture d’es­­sence et de pres­­ser l’in­­ter­­rup­­teur pour allu­­mer la lumière grâce au char­­bon ou au gaz natu­­rel plutôt que de commen­­cer à chan­­ger nos habi­­tudes. Comme dans la vie de tous les jours, mais au niveau plané­­taire, le pouvoir de l’ad­­dic­­tion semble nous détour­­ner d’un chemin pour­­tant plus dési­­rable et sain. ulyces-energiesfossiles-04

Le futur que nous réserve-t-il ?

Le rapport, bien sûr, ne dit rien de tout cela. Il montre simple­­ment combien notre dépen­­dance aux éner­­gies fossiles est domi­­nante et globa­­li­­sée. Pour expliquer la hausse de la demande de pétrole, il indique que « dans le secteur des trans­­ports, les carbu­­rants liquides [surtout le pétrole] conti­­nuent de four­­nir la plus grande part de l’éner­­gie consom­­mée ». Bien que « des avan­­cées en matière de tech­­no­­lo­­gies de trans­­port non-basées sur des liquides [élec­­tri­­cité] soient atten­­dues », elles ne seront pas suffi­­santes « pour satis­­faire l’aug­­men­­ta­­tion de la demande de services de trans­­port dans le monde ». De ce fait, la demande d’es­­sence et de diesel conti­­nuera d’aug­­men­­ter. La majeure partie de cette augmen­­ta­­tion devrait avoir lieu dans les pays en déve­­lop­­pe­­ment, où des centaines de millions de personnes font leur entrée dans la classe moyenne. Ils achètent ainsi leurs premières voitures à essence et s’ap­­prêtent à deve­­nir dépen­­dants à leur tour d’un mode de vie éner­­gé­­tique qui devrait être agoni­­sant, mais qui ne l’est pas. Entre 2012 et 2040, la consom­­ma­­tion de pétrole en Chine devrait augmen­­ter de 57 %, et plus rapi­­de­­ment encore en Inde avec une hausse spec­­ta­­cu­­laire de 131 %. Même aux États-Unis, la tendance de plus en plus affir­­mée à préfé­­rer les voitures de sport et les pick-ups va entraî­­ner une hausse signi­­fi­­ca­­tive de la consom­­ma­­tion de pétrole. En 2016, d’après Edmunds.com, près de 75 % des gens ayant revendu une voiture élec­­trique ou hybride chez un conces­­sion­­naire l’ont rempla­­cée par un véhi­­cule à essence plus impo­­sant, en géné­­ral un 4×4 ou un pick-up.

Le gaz natu­­rel géné­­rera plus d’émis­­sions au cours des 25 prochaines années que le char­­bon ou le pétrole.

La demande crois­­sante de char­­bon suit un schéma déses­­pé­­ré­­ment simi­­laire. Même s’il reste une source majeure d’émis­­sions de gaz à effet de serre, respon­­sables du chan­­ge­­ment clima­­tique, de nombreux pays en déve­­lop­­pe­­ment – parti­­cu­­liè­­re­­ment en Asie – conti­­nuent de préfé­­rer le char­­bon lorsqu’ils augmentent leur capa­­cité élec­­trique. La raison à cela est qu’il s’agit d’une éner­­gie peu coûteuse et à laquelle on est habi­­tués. La demande en char­­bon a beau ralen­­tir en Chine – qui en fut long­­temps le premier consom­­ma­­teur –, sa consom­­ma­­tion devrait malgré tout augmen­­ter de 12 % d’ici à 2035. Mais le prin­­ci­­pal acteur de la demande est l’Inde : d’après le rapport de l’EIA, la consom­­ma­­tion indienne de char­­bon pour­­rait croître de 62 % entre 2012 et 2040, faisant du pays le deuxième consom­­ma­­teur mondial en lieu et place des États-Unis. Cette hausse ira en grande partie à la produc­­tion d’élec­­tri­­cité, là encore du fait de « cette classe moyenne émer­­gente qui utilise davan­­tage d’ap­­pa­­reils consom­­mant de l’éner­­gie ». Puis vient la hausse tita­­nesque de la demande en gaz natu­­rel.

D’après les dernières prévi­­sions de l’EIA, la consom­­ma­­tion de gaz augmen­­tera plus vite que n’im­­porte quel autre carbu­­rant à l’ex­­cep­­tion des éner­­gies renou­­ve­­lables. Il s’agit par ailleurs de la plus grande augmen­­ta­­tion abso­­lue entre tous les carbu­­rants. De nos jours, le gaz natu­­rel semble jouir d’une posi­­tion avan­­ta­­geuse sur le marché de l’éner­­gie mondial. « Dans le secteur éner­­gé­­tique, le gaz natu­­rel est un choix attrac­­tif pour les nouvelles centrales élec­­triques étant donné ses coûts d’im­­mo­­bi­­li­­sa­­tion modé­­rés et son prix abor­­dable dans de nombreuses régions », dit le rapport. Il devrait aussi profi­­ter de sa répu­­ta­­tion d’éner­­gie « propre » (comparé au char­­bon) pour géné­­rer de l’élec­­tri­­cité. « Alors que de plus en plus de gouver­­ne­­ments commencent à mettre en œuvre des plans régio­­naux ou natio­­naux pour réduire les émis­­sions de dioxyde de carbone, le gaz natu­­rel pour­­rait supplan­­ter la consom­­ma­­tion de char­­bon ou de carbu­­rants liquides déli­­vrant plus de carbone. » Malheu­­reu­­se­­ment, en dépit de sa répu­­ta­­tion, le gaz natu­­rel reste un combus­­tible fossile à base de carbone et l’ac­­crois­­se­­ment de sa consom­­ma­­tion donnera lieu à une augmen­­ta­­tion signi­­fi­­ca­­tive des émis­­sions globales de gaz à effet de serre. Le rapport affirme même qu’il géné­­rera une augmen­­ta­­tion plus impor­­tante des émis­­sions au cours des 25 prochaines années que le char­­bon ou le pétrole – une préci­­sion qui devrait faire réflé­­chir ceux qui voient dans le gaz natu­­rel un « pont » vers un futur fait d’éner­­gie verte.

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À lire ce rapport, on finit désarmé face au besoin mala­­dif de l’hu­­ma­­nité d’un shoot quoti­­dien d’éner­­gies fossiles. Les analystes de l’EIA ajoutent les réserves d’usage, comme la possi­­bi­­lité que l’ac­­cord de Paris entraîne des réac­­tions et des régle­­men­­ta­­tions plus radi­­cales que celles qu’on s’at­­tend à voir mises en place. Cela pour­­rait alté­­rer ces prévi­­sions, mais pour le moment il n’y a aucune raison concrète de l’es­­pé­­rer.

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Ce dino­­saure a la peau dure
Crédits : DR

Si la dépen­­dance joue un rôle prépon­­dé­­rant dans notre situa­­tion, les stra­­té­­gies mises en place pour répondre au problème du chan­­ge­­ment clima­­tique doivent compor­­ter un trai­­te­­ment. Se conten­­ter de dire que le réchauf­­fe­­ment clima­­tique est mauvais pour la planète et que la prudence comme la morale nous dictent d’em­­pê­­cher les catas­­trophes futures ne suffira pas davan­­tage que de dire à des toxi­­co­­manes que le tabac et les drogues dures sont mauvais pour eux. Pour réus­­sir à empê­­cher la catas­­trophe d’ad­­ve­­nir, il faudra trai­­ter le compor­­te­­ment addic­­tif à la racine et opérer des chan­­ge­­ments durables dans notre mode de vie. Pour ce faire, il pour­­rait s’avé­­rer néces­­saire d’ap­­prendre auprès des commu­­nau­­tés anti-drogue et anti-tabac quelles sont les pratiques les plus effi­­caces dans le domaine, pour les appliquer ensuite aux éner­­gies fossiles.

Prenons par exemple la lutte contre le taba­­gisme. C’est la commu­­nauté médi­­cale qui la première a entre­­pris de lutter contre le tabac en l’in­­ter­­di­­sant dans les hôpi­­taux et les autres centres médi­­caux. L’ef­­fort s’est plus tard étendu aux bâti­­ments publics – écoles, aéro­­ports, insti­­tu­­tions, etc. – jusqu’à ce que de vastes pans de la sphère publique ne soient plus enfu­­més. Les mili­­tants anti-tabac ont égale­­ment fait campagne pour que des aver­­tis­­se­­ments soient affi­­chés jusque sur les paquets de ciga­­rettes. De telles approches ont permis de réduire la consom­­ma­­tion de tabac autour du monde et peuvent être adap­­tées à la lutte anti-carbone. Les voitures pour­­raient notam­­ment être inter­­­dites sur les campus univer­­si­­taires et dans les centres-villes – une stra­­té­­gie adop­­tée par le nouveau maire de Londres, Sadiq Khan. Les voies rapides des grandes avenues ou des auto­­routes pour­­raient être réser­­vées aux voitures élec­­triques et hybrides. Des panneaux d’aver­­tis­­se­­ment pour­­raient être affi­­chés dans les stations essence, aver­­tis­­sant sur les risques liés à la consom­­ma­­tion de ce mode d’éner­­gie. Une fois ce genre de mesures adop­­tées, d’autres idées vien­­dront immanqua­­ble­­ment aider à limi­­ter notre dépen­­dance aux éner­­gies fossiles. ulyces-energiesfossiles-06 Il pour­­rait égale­­ment être utile de mener des actions judi­­ciaires à l’en­­contre des géants de l’éner­­gie tels qu’ExxonMo­­bil, qui ont fait dispa­­raître les rapports qui liaient leurs acti­­vi­­tés au réchauf­­fe­­ment clima­­tique, tout comme des décen­­nies plus tôt les acti­­vistes anti-tabac ont traduit en justice les compa­­gnies de tabac qui passaient sous silence les liens entre le tabac et le cancer. Si aucun effort de ce type n’est réalisé à l’échelle mondiale, une chose est certaine : le futur prédit par le rapport de l’EIA advien­­dra bel et bien et l’hu­­ma­­nité toute entière s’ex­­pose à des souf­­frances inima­­gi­­nables.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « This Dino­­saur Isn’t Going Extinct Anytime Soon », paru dans Mother Jones. Couver­­ture : Trois hommes rassem­­blés autour d’un feu de pétrole. (Univ. du Nebraska-Lincoln)


QUAND VOTRE JOB EST DE PRÉDIRE LA FIN DU MONDE

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Le chan­­ge­­ment clima­­tique affecte parti­­cu­­liè­­re­­ment les clima­­to­­logues. À quoi ressemble la vie de ceux dont le métier est de prédire la fin de l’hu­­ma­­nité ?

I. « On est foutus »

Il s’agis­­sait d’un inci­dent mineur, et pour­­tant, Jason Box refuse d’en parler. Depuis, il se sent nerveux vis-à-vis des médias. C’est arrivé l’été dernier, alors qu’il lisait les billets de blogs enthou­­siastes que lui avait trans­­mis le respon­­sable scien­­ti­­fique du brise-glace suédois Oden, qui explo­­rait l’Arc­­tique dans le cadre d’une expé­­di­­tion inter­­­na­­tio­­nale diri­­gée par l’uni­­ver­­sité de Stock­­holm. « Les premières obser­­va­­tions d’un niveau de méthane élevé, envi­­ron dix fois supé­­rieur au niveau de méthane présent dans les fonds marins, ont été rele­­vées… Nous avons décou­­vert 100 nouveaux sites où le méthane s’in­­fil­­tre… Les dieux de la météo sont toujours à nos côtés alors que nous progres­­sons à travers les vapeurs de la mer des Laptev, désor­­mais exempte de glace… »

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Le brise-glace suédois Oden

Box est un éminent clima­­to­­logue qui a passé de nombreuses années à étudier l’Arc­­tique au Byrd Polar and Climate Research Center, dans l’Ohio. Il savait à ce moment-là que ce déta­­che­­ment décri­­vait l’un des pires scéna­­rios clima­­tique sur le long terme : une boucle de rétro­ac­­tion dans laquelle le réchauf­­fe­­ment des mers a entraîné des émis­­sions de méthane qui engendrent à leur tour un réchauf­­fe­­ment clima­­tique plus impor­­tant, et ce jusqu’à ce que la planète devienne incom­­pa­­tible avec toute vie humaine. Il savait égale­­ment que des émis­­sions de méthane simi­­laires étaient présentes dans la région. Sur un coup de tête, il a écrit sur Twit­­ter : « Si ne serait-ce qu’une infime partie du carbone présent dans les fonds marins de l’Arc­­tique est libéré dans l’at­­mo­­sphère, on est foutus. » Le tweet est devenu immé­­dia­­te­­ment viral et a été repris par les titres de jour­­naux : « DES CLIMATOLOGUES AFFIRMENT QUE LES ÉMISSIONS DE CARBONE DANS L’ARCTIQUE MENACENT LA VIE HUMAINE » « LES DÉCOUVERTES SAISISSANTES DE CLIMATOLOGUES DANS L’ARCTIQUE FONT L’EFFET D’UNE BOMBE » « SELON LES CLIMATOLOGUES, LES REJETS DE MÉTHANE DANS L’ARCTIQUE SONT UNE MENACE POUR LA VIE HUMAINE »

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