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par Michael Klare | 8 septembre 2016

La bonne et la mauvaise nouvelles

La bonne nouvelle, c’est que l’éner­gie éolienne, l’éner­gie solaire et les autres formes d’éner­gies renou­ve­lables se déve­loppent bien plus rapi­de­ment que quiconque l’avait imaginé. Nous pouvons être sûrs qu’à l’ave­nir, ces systèmes four­ni­ront une part de plus en plus impor­tante de nos réserves d’éner­gie. D’après les prévi­sions les plus récentes de l’Agence d’in­for­ma­tion sur l’éner­gie (EIA) du dépar­te­ment de l’Éner­gie des États-Unis, la consom­ma­tion globale d’éner­gie éolienne, solaire, hydro­élec­trique et d’autres éner­gies renou­ve­lables doublera entre aujourd’­hui et 2040, faisant un bond de 19 à 38 quadril­lions de W⋅h. La mauvaise nouvelle, c’est que la consom­ma­tion de pétrole, de char­bon et de gaz natu­rel est elle aussi en constante augmen­ta­tion. Il est donc probable qu’en dépit des progrès que connaissent les éner­gies renou­ve­lables, les combus­tibles fossiles conti­nue­ront à domi­ner le paysage éner­gé­tique pour les décen­nies à venir, accé­lé­rant la progres­sion du réchauf­fe­ment clima­tique et l’in­ten­si­fi­ca­tion des catas­trophes dues au chan­ge­ment clima­tique.

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Des champs de pétrole au crépus­cule
Crédits : San Fran­cisco Chro­nicle

La crois­sance rapide des éner­gies renou­ve­lables est une bonne raison de se réjouir. Il n’y a pas si long­temps, les analystes du secteur de l’éner­gie certi­fiaient que les systèmes éolien et solaire étaient trop chers pour espé­rer concur­ren­cer le pétrole, le char­bon et le gaz natu­rel sur le marché mondial. On pensait alors que le déve­lop­pe­ment des éner­gies renou­ve­lables serait assujetti à des subven­tions coûteuses qui ne seraient pas assu­rées de durer éter­nel­le­ment. Cette rengaine a fait son temps. Aujourd’­hui, on constate avec effa­re­ment que l’éo­lien et le solaire sont d’ores et déjà compé­ti­tifs face aux éner­gies fossiles pour de nombreux usages et dans bien des marchés. Si on n’avait pas prévu ça, il y a malheu­reu­se­ment autre chose qu’on n’avait pas vu venir : malgré ces progrès encou­ra­geants, l’at­trait des combus­tibles fossiles ne s’est pas dissipé. Les indi­vi­dus, les gouver­ne­ments, des socié­tés entières conti­nuent d’op­ter pour ces carbu­rants alors même qu’il n’y a pas d’avan­tage écono­mique signi­fi­ca­tif à en tirer et que cela risque de causer de sévères dégâts envi­ron­ne­men­taux.

En clair, un compor­te­ment irra­tion­nel est à l’œuvre : une dépen­dance à grande échelle aux éner­gies fossiles. La nature contra­dic­toire et trou­blante du paysage éner­gé­tique est clai­re­ment visible dans l’édi­tion 2016 du rapport annuel sur les pers­pec­tives inter­na­tio­nales en matière d’éner­gie de l’EIA, publié en mai dernier. La bonne nouvelle à propos des éner­gies renou­ve­lables béné­fi­cie d’une atten­tion consi­dé­rable dans le rapport, qui comporte des prévi­sions sur l’uti­li­sa­tion d’éner­gie globale jusqu’en 2040. « Les éner­gies renou­ve­lables sont celles qui connaissent la crois­sance la plus rapide sur la période de prévi­sion », conclue-t-il. Dans les années à venir, on s’at­tend à voir l’éo­lien et le solaire faire un vigou­reux bond en avant : leur crois­sance devrait surpas­ser celles de toutes les autres formes d’éner­gie. Mais étant donné que les éner­gies renou­ve­lables partent de très loin – seule­ment 12 % de la tota­lité de l’éner­gie consom­mée en 2012 –, elles conti­nue­ront à être éclip­sées dans les décen­nies futures malgré leur crois­sance explo­sive. En 2040, d’après les prévi­sions du rapport, les combus­tibles fossiles auront encore la main­mise sur 78 % du marché des éner­gies mondiales. Et au cas où vous ne seriez pas encore tota­le­ment dépri­més, le pétrole, le char­bon et le gaz natu­rel détien­dront chacun de plus grandes parts de marché que toutes les éner­gies renou­ve­lables combi­nées.

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Gazprom, le géant du gaz russe
Crédits : DR

Il faut garder à l’es­prit que la consom­ma­tion totale d’éner­gie devrait être bien plus élevée en 2040 qu’aujourd’­hui. On estime que l’hu­ma­nité utili­sera près de 240 quadril­lions de W⋅h (contre approxi­ma­ti­ve­ment 175 aujourd’­hui). En d’autres termes, même si les éner­gies fossiles céde­ront certaines parts de marché aux éner­gies renou­ve­lables, elles connaî­tront dans l’ab­solu une crois­sance spec­ta­cu­laire. La consom­ma­tion de pétrole devrait augmen­ter de 34 %, passant de 90 à 121 millions de barils par jour. Malgré sa mauvaise presse, le char­bon devrait lui aussi connaître une crois­sance signi­fi­ca­tive en passant de 45 à 53 quadril­lions W⋅h d’ « éner­gie livrée » (la quan­tité d’éner­gie secon­daire moins les pertes liées au trans­port) sur cette période. Quant au gaz natu­rel, ce sera le cham­pion des combus­tibles fossiles avec une demande mondiale grim­pant jusqu’à 70 %. Pris ensemble, la consom­ma­tion d’éner­gies fossiles devrait augmen­ter de 38 % sur la période étudiée par le rapport. Toute personne dotée de connais­sances rudi­men­taires en matière de clima­to­lo­gie doit trem­bler devant ces prévi­sions. Les émis­sions issues de la combus­tion des éner­gies fossiles repré­sentent envi­ron les trois quarts des gaz à effet de serre que les êtres humains rejettent dans l’at­mo­sphère. La crois­sance de leur consom­ma­tion aura l’im­pact corres­pon­dant sur l’ef­fet de serre qui accé­lère la montée des tempé­ra­tures sur la planète.

Lors de la Confé­rence de Paris de 2015 sur le climat en décembre dernier, les délé­gués de plus de 190 pays ont adopté un plan destiné à conte­nir la hausse du ther­mo­mètre mondial sous la barre des +2°C par rapport au niveau pré-indus­triel. Cet objec­tif a été choisi car la plupart des scien­ti­fiques sont convain­cus qu’une hausse des tempé­ra­tures au-delà de ce seuil conduira à des effets clima­tiques catas­tro­phiques et irré­ver­sibles, parmi lesquels la fonte des calottes glaciaires du Groen­land et de l’An­tar­c­tique, qui entraî­nera une hausse du niveau de la mer entre 3 et 6 mètres. Dans le cadre de l’accord de Paris, les nations parti­ci­pantes ont signé un plan visant à prendre des mesures immé­diates pour mettre un frein à l’aug­men­ta­tion des émis­sions à effet de serre avant d’em­brayer sur leur réduc­tion. Même si l’ac­cord ne spéci­fie par quelles mesures doivent être prises pour y parve­nir – chaque pays doit élabo­rer ses « INDC », pour Inten­ded Natio­nally Deter­mi­ned Contri­bu­tions, des contri­bu­tions déci­dées au niveau natio­nal  –, l’ap­proche le plus évidente pour beau­coup d’entre elles serait de réduire leur consom­ma­tion d’éner­gies fossiles. Ce que le rapport de l’EIA met néan­moins en exergue, c’est que les États qui ont rati­fié l’Ac­cord de Paris ne sont pas soumis à l’obli­ga­tion de réduire leur consom­ma­tion de pétrole, de char­bon et de gaz natu­rel.

En réalité, on s’at­tend à voir les émis­sions de gaz à effet de serre augmen­ter de 34 % entre 2012 et 2040. La hausse nette prévue s’élève à 10,9 milliards de tonnes, l’équi­valent des émis­sions de carbone de l’Eu­rope, des États-Unis et du Canada en 2012. Si de telles prévi­sions s’avèrent exactes, les tempé­ra­tures mondiales vont augmen­ter, et proba­ble­ment bien au-delà de la barre des +2°C. Cela ne fera qu’in­ten­si­fier les effets destruc­teurs du chan­ge­ment clima­tique dont nous sommes déjà témoins aujourd’­hui : les feux, les vagues de chaleur, les inon­da­tions, les séche­resses, les oura­gans et la montée du niveau de la mer.

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Les chefs d’États rassem­blés à la COP21
Crédits : Presi­den­cia de la Repú­blica Mexi­cana

L’ad­dic­tion

Comment expliquer cette dépen­dance tenace et globale aux éner­gies fossiles, malgré les belles promesses faites à Paris et tout ce que nous savons sur le rôle qu’elles jouent dans le réchauf­fe­ment clima­tique ? Tout d’abord, elle est indu­bi­ta­ble­ment le produit de la dyna­mique actuelle : nos infra­struc­tures urbaines, indus­trielles et de trans­port ont pour la plupart été bâties sur des systèmes éner­gé­tiques dépen­dants des combus­tibles fossiles. Les rempla­cer ou les recon­fi­gu­rer en vue d’un futur post-carbone pren­dra du temps. La majeure partie de notre élec­tri­cité, par exemple, provient de centrales alimen­tées au char­bon et au gaz qui conti­nue­ront à opérer encore pendant de longues années. Même compte tenu de la crois­sance rapide des éner­gies renou­ve­lables, le char­bon et le gaz natu­rel devraient four­nir 56 % des combus­tibles pour la produc­tion d’éner­gie élec­trique mondiale en 2040 (une baisse de seule­ment 5 % comparé à aujourd’­hui).

De la même manière, l’im­mense majo­rité des voitures et des camions sur les routes sont pour l’heure alimen­tés au gaz et au diesel. Même si le nombre de véhi­cules élec­triques connais­sait une crois­sance spec­ta­cu­laire, il n’en faudrait pas moins de nombreuses années avant que les véhi­cules roulant au pétrole ne perdent leur domi­na­tion écra­sante sur le marché. L’his­toire nous a appris que les tran­si­tions d’une forme d’éner­gie à l’autre prennent du temps. Vient ensuite le problème – et pas des moindres – des inté­rêts parti­cu­liers. L’éner­gie est le marché le plus vaste et le plus lucra­tif du monde, et les titans des éner­gies fossiles jouissent depuis long­temps d’un statut privi­lé­gié et extrê­me­ment rentable. Les compa­gnies pétro­lières comme Chevron et ExxonMo­bil, ainsi que leurs homo­logues d’État Gazprom (Russie) et Aramco (Arabie saou­dite), figurent toujours parmi les entre­prises les plus perfor­mantes du monde.

Ces entre­prises – et les gouver­ne­ments auxquels elles sont asso­ciées – ne sont pas prêtes à aban­don­ner les profits colos­saux qu’elles génèrent année après année pour le bien-être de la planète. On peut être certains qu’ils emploie­ront tous les moyens à leur dispo­si­tion (comme leurs liens étroits et pécu­niaires avec la scène poli­tique) pour ralen­tir la tran­si­tion vers les éner­gies renou­ve­lables. Aux États-Unis par exemple, les poli­ti­ciens des États produc­teurs de char­bon élaborent actuel­le­ment des plans pour barrer la route à la dyna­mique d’ « éner­gie propre » que pour­suit l’ad­mi­nis­tra­tion Obama, qui pour­rait effec­ti­ve­ment conduire à une réduc­tion dras­tique de la consom­ma­tion natio­nale de char­bon. De son côté, Exxon a recruté dans le camp des Répu­bli­cains pour entra­ver les efforts de certains procu­reurs géné­raux trop curieux, qui enquêtent sur la dispa­ri­tion de rapports internes sur les liens entre l’ac­ti­vité de l’en­tre­prise et le chan­ge­ment clima­tique. Et ce ne sont là qu’une frac­tion des nombreuses tenta­tives des géants du secteur de détour­ner l’at­ten­tion des citoyens du problème et de nier la réalité du chan­ge­ment clima­tique.

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ExxonMo­bil est en eaux troubles
Crédits : DR

Évidem­ment, nul n’est plus déter­miné à main­te­nir le recours aux combus­tibles fossiles que les  « pétro-États », où ils consti­tuent les reve­nus du gouver­ne­ment. Ces derniers offrent des subven­tions éner­gé­tiques consi­dé­rables à leurs citoyens et vendent parfois leurs produits à des taux infé­rieurs à ceux du marché pour encou­ra­ger leur usage. D’après l’Agence inter­na­tio­nale de l’éner­gie, les subven­tions pour les éner­gies fossiles de toutes sortes attei­gnaient en 2014 la somme fara­mi­neuse de 493 milliards de dollars dans le monde – bien plus que le total de celles accor­dées au déve­lop­pe­ment de toutes les formes d’éner­gie renou­ve­lable.

Le G20 s’est entendu en 2009 pour suppri­mer ces subven­tions, mais lors d’une réunion à Pékin en juin, les ministres de l’éner­gie ne se sont pas enten­dus sur un calen­drier pour mettre en marche le proces­sus. Aucun progrès n’a été fait sur la ques­tion lors du rassem­ble­ment des chefs d’État à Hangz­hou le week-end dernier. Rien de tout cela n’est surpre­nant, compte tenu de la dépen­dance insti­tu­tion­na­li­sée de l’éco­no­mie mondiale aux éner­gies fossiles et le montant des sommes en jeu. Ce que cela n’ex­plique pas, en revanche, c’est la crois­sance prévi­sion­nelle de la consom­ma­tion de combus­tibles fossiles. Un déclin progres­sif, qui s’ac­cé­lé­re­rait avec le temps, serait plus en accord avec une tran­si­tion lente des éner­gies à base de carbone aux éner­gies renou­ve­lables. Mais c’est l’op­posé qui semble se produire. Leur utili­sa­tion se déve­loppe dans la majeure partie du monde et suggère qu’un autre facteur pèse dans la balance : l’ad­dic­tion. Nous savons tous que fumer du tabac, snif­fer de la cocaïne ou consom­mer trop d’al­cool est mauvais pour la santé, mais beau­coup d’entre nous persistent à le faire. Ils y trouvent une exal­ta­tion, un soula­ge­ment ou simple­ment de quoi trom­per la mono­to­nie du quoti­dien auxquels ils ne peuvent pas résis­ter. De la même façon, la majeure partie du monde semble trou­ver plus simple de remplir la voiture d’es­sence et de pres­ser l’in­ter­rup­teur pour allu­mer la lumière grâce au char­bon ou au gaz natu­rel plutôt que de commen­cer à chan­ger nos habi­tudes. Comme dans la vie de tous les jours, mais au niveau plané­taire, le pouvoir de l’ad­dic­tion semble nous détour­ner d’un chemin pour­tant plus dési­rable et sain. ulyces-energiesfossiles-04

Le futur que nous réserve-t-il ?

Le rapport, bien sûr, ne dit rien de tout cela. Il montre simple­ment combien notre dépen­dance aux éner­gies fossiles est domi­nante et globa­li­sée. Pour expliquer la hausse de la demande de pétrole, il indique que « dans le secteur des trans­ports, les carbu­rants liquides [surtout le pétrole] conti­nuent de four­nir la plus grande part de l’éner­gie consom­mée ». Bien que « des avan­cées en matière de tech­no­lo­gies de trans­port non-basées sur des liquides [élec­tri­cité] soient atten­dues », elles ne seront pas suffi­santes « pour satis­faire l’aug­men­ta­tion de la demande de services de trans­port dans le monde ». De ce fait, la demande d’es­sence et de diesel conti­nuera d’aug­men­ter. La majeure partie de cette augmen­ta­tion devrait avoir lieu dans les pays en déve­lop­pe­ment, où des centaines de millions de personnes font leur entrée dans la classe moyenne. Ils achètent ainsi leurs premières voitures à essence et s’ap­prêtent à deve­nir dépen­dants à leur tour d’un mode de vie éner­gé­tique qui devrait être agoni­sant, mais qui ne l’est pas. Entre 2012 et 2040, la consom­ma­tion de pétrole en Chine devrait augmen­ter de 57 %, et plus rapi­de­ment encore en Inde avec une hausse spec­ta­cu­laire de 131 %. Même aux États-Unis, la tendance de plus en plus affir­mée à préfé­rer les voitures de sport et les pick-ups va entraî­ner une hausse signi­fi­ca­tive de la consom­ma­tion de pétrole. En 2016, d’après Edmunds.com, près de 75 % des gens ayant revendu une voiture élec­trique ou hybride chez un conces­sion­naire l’ont rempla­cée par un véhi­cule à essence plus impo­sant, en géné­ral un 4×4 ou un pick-up.

Le gaz natu­rel géné­rera plus d’émis­sions au cours des 25 prochaines années que le char­bon ou le pétrole.

La demande crois­sante de char­bon suit un schéma déses­pé­ré­ment simi­laire. Même s’il reste une source majeure d’émis­sions de gaz à effet de serre, respon­sables du chan­ge­ment clima­tique, de nombreux pays en déve­lop­pe­ment – parti­cu­liè­re­ment en Asie – conti­nuent de préfé­rer le char­bon lorsqu’ils augmentent leur capa­cité élec­trique. La raison à cela est qu’il s’agit d’une éner­gie peu coûteuse et à laquelle on est habi­tués. La demande en char­bon a beau ralen­tir en Chine – qui en fut long­temps le premier consom­ma­teur –, sa consom­ma­tion devrait malgré tout augmen­ter de 12 % d’ici à 2035. Mais le prin­ci­pal acteur de la demande est l’Inde : d’après le rapport de l’EIA, la consom­ma­tion indienne de char­bon pour­rait croître de 62 % entre 2012 et 2040, faisant du pays le deuxième consom­ma­teur mondial en lieu et place des États-Unis. Cette hausse ira en grande partie à la produc­tion d’élec­tri­cité, là encore du fait de « cette classe moyenne émer­gente qui utilise davan­tage d’ap­pa­reils consom­mant de l’éner­gie ». Puis vient la hausse tita­nesque de la demande en gaz natu­rel.

D’après les dernières prévi­sions de l’EIA, la consom­ma­tion de gaz augmen­tera plus vite que n’im­porte quel autre carbu­rant à l’ex­cep­tion des éner­gies renou­ve­lables. Il s’agit par ailleurs de la plus grande augmen­ta­tion abso­lue entre tous les carbu­rants. De nos jours, le gaz natu­rel semble jouir d’une posi­tion avan­ta­geuse sur le marché de l’éner­gie mondial. « Dans le secteur éner­gé­tique, le gaz natu­rel est un choix attrac­tif pour les nouvelles centrales élec­triques étant donné ses coûts d’im­mo­bi­li­sa­tion modé­rés et son prix abor­dable dans de nombreuses régions », dit le rapport. Il devrait aussi profi­ter de sa répu­ta­tion d’éner­gie « propre » (comparé au char­bon) pour géné­rer de l’élec­tri­cité. « Alors que de plus en plus de gouver­ne­ments commencent à mettre en œuvre des plans régio­naux ou natio­naux pour réduire les émis­sions de dioxyde de carbone, le gaz natu­rel pour­rait supplan­ter la consom­ma­tion de char­bon ou de carbu­rants liquides déli­vrant plus de carbone. » Malheu­reu­se­ment, en dépit de sa répu­ta­tion, le gaz natu­rel reste un combus­tible fossile à base de carbone et l’ac­crois­se­ment de sa consom­ma­tion donnera lieu à une augmen­ta­tion signi­fi­ca­tive des émis­sions globales de gaz à effet de serre. Le rapport affirme même qu’il géné­rera une augmen­ta­tion plus impor­tante des émis­sions au cours des 25 prochaines années que le char­bon ou le pétrole – une préci­sion qui devrait faire réflé­chir ceux qui voient dans le gaz natu­rel un « pont » vers un futur fait d’éner­gie verte.

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À lire ce rapport, on finit désarmé face au besoin mala­dif de l’hu­ma­nité d’un shoot quoti­dien d’éner­gies fossiles. Les analystes de l’EIA ajoutent les réserves d’usage, comme la possi­bi­lité que l’ac­cord de Paris entraîne des réac­tions et des régle­men­ta­tions plus radi­cales que celles qu’on s’at­tend à voir mises en place. Cela pour­rait alté­rer ces prévi­sions, mais pour le moment il n’y a aucune raison concrète de l’es­pé­rer.

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Ce dino­saure a la peau dure
Crédits : DR

Si la dépen­dance joue un rôle prépon­dé­rant dans notre situa­tion, les stra­té­gies mises en place pour répondre au problème du chan­ge­ment clima­tique doivent compor­ter un trai­te­ment. Se conten­ter de dire que le réchauf­fe­ment clima­tique est mauvais pour la planète et que la prudence comme la morale nous dictent d’em­pê­cher les catas­trophes futures ne suffira pas davan­tage que de dire à des toxi­co­manes que le tabac et les drogues dures sont mauvais pour eux. Pour réus­sir à empê­cher la catas­trophe d’ad­ve­nir, il faudra trai­ter le compor­te­ment addic­tif à la racine et opérer des chan­ge­ments durables dans notre mode de vie. Pour ce faire, il pour­rait s’avé­rer néces­saire d’ap­prendre auprès des commu­nau­tés anti-drogue et anti-tabac quelles sont les pratiques les plus effi­caces dans le domaine, pour les appliquer ensuite aux éner­gies fossiles.

Prenons par exemple la lutte contre le taba­gisme. C’est la commu­nauté médi­cale qui la première a entre­pris de lutter contre le tabac en l’in­ter­di­sant dans les hôpi­taux et les autres centres médi­caux. L’ef­fort s’est plus tard étendu aux bâti­ments publics – écoles, aéro­ports, insti­tu­tions, etc. – jusqu’à ce que de vastes pans de la sphère publique ne soient plus enfu­més. Les mili­tants anti-tabac ont égale­ment fait campagne pour que des aver­tis­se­ments soient affi­chés jusque sur les paquets de ciga­rettes. De telles approches ont permis de réduire la consom­ma­tion de tabac autour du monde et peuvent être adap­tées à la lutte anti-carbone. Les voitures pour­raient notam­ment être inter­dites sur les campus univer­si­taires et dans les centres-villes – une stra­té­gie adop­tée par le nouveau maire de Londres, Sadiq Khan. Les voies rapides des grandes avenues ou des auto­routes pour­raient être réser­vées aux voitures élec­triques et hybrides. Des panneaux d’aver­tis­se­ment pour­raient être affi­chés dans les stations essence, aver­tis­sant sur les risques liés à la consom­ma­tion de ce mode d’éner­gie. Une fois ce genre de mesures adop­tées, d’autres idées vien­dront immanqua­ble­ment aider à limi­ter notre dépen­dance aux éner­gies fossiles. ulyces-energiesfossiles-06 Il pour­rait égale­ment être utile de mener des actions judi­ciaires à l’en­contre des géants de l’éner­gie tels qu’ExxonMo­bil, qui ont fait dispa­raître les rapports qui liaient leurs acti­vi­tés au réchauf­fe­ment clima­tique, tout comme des décen­nies plus tôt les acti­vistes anti-tabac ont traduit en justice les compa­gnies de tabac qui passaient sous silence les liens entre le tabac et le cancer. Si aucun effort de ce type n’est réalisé à l’échelle mondiale, une chose est certaine : le futur prédit par le rapport de l’EIA advien­dra bel et bien et l’hu­ma­nité toute entière s’ex­pose à des souf­frances inima­gi­nables.


Traduit de l’an­glais par Nico­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­ticle « This Dino­saur Isn’t Going Extinct Anytime Soon », paru dans Mother Jones. Couver­ture : Trois hommes rassem­blés autour d’un feu de pétrole. (Univ. du Nebraska-Lincoln)


QUAND VOTRE JOB EST DE PRÉDIRE LA FIN DU MONDE

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Le chan­ge­ment clima­tique affecte parti­cu­liè­re­ment les clima­to­logues. À quoi ressemble la vie de ceux dont le métier est de prédire la fin de l’hu­ma­nité ?

I. « On est foutus »

Il s’agis­sait d’un inci­dent mineur, et pour­tant, Jason Box refuse d’en parler. Depuis, il se sent nerveux vis-à-vis des médias. C’est arrivé l’été dernier, alors qu’il lisait les billets de blogs enthou­siastes que lui avait trans­mis le respon­sable scien­ti­fique du brise-glace suédois Oden, qui explo­rait l’Arc­tique dans le cadre d’une expé­di­tion inter­na­tio­nale diri­gée par l’uni­ver­sité de Stock­holm. « Les premières obser­va­tions d’un niveau de méthane élevé, envi­ron dix fois supé­rieur au niveau de méthane présent dans les fonds marins, ont été rele­vées… Nous avons décou­vert 100 nouveaux sites où le méthane s’in­fil­tre… Les dieux de la météo sont toujours à nos côtés alors que nous progres­sons à travers les vapeurs de la mer des Laptev, désor­mais exempte de glace… »

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Le brise-glace suédois Oden

Box est un éminent clima­to­logue qui a passé de nombreuses années à étudier l’Arc­tique au Byrd Polar and Climate Research Center, dans l’Ohio. Il savait à ce moment-là que ce déta­che­ment décri­vait l’un des pires scéna­rios clima­tique sur le long terme : une boucle de rétro­ac­tion dans laquelle le réchauf­fe­ment des mers a entraîné des émis­sions de méthane qui engendrent à leur tour un réchauf­fe­ment clima­tique plus impor­tant, et ce jusqu’à ce que la planète devienne incom­pa­tible avec toute vie humaine. Il savait égale­ment que des émis­sions de méthane simi­laires étaient présentes dans la région. Sur un coup de tête, il a écrit sur Twit­ter : « Si ne serait-ce qu’une infime partie du carbone présent dans les fonds marins de l’Arc­tique est libéré dans l’at­mo­sphère, on est foutus. » Le tweet est devenu immé­dia­te­ment viral et a été repris par les titres de jour­naux : « DES CLIMATOLOGUES AFFIRMENT QUE LES ÉMISSIONS DE CARBONE DANS L’ARCTIQUE MENACENT LA VIE HUMAINE » « LES DÉCOUVERTES SAISISSANTES DE CLIMATOLOGUES DANS L’ARCTIQUE FONT L’EFFET D’UNE BOMBE » « SELON LES CLIMATOLOGUES, LES REJETS DE MÉTHANE DANS L’ARCTIQUE SONT UNE MENACE POUR LA VIE HUMAINE »

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