par Michael Tennesen | 14 octobre 2015

Faites vos jeux

New York a natu­­rel­­le­­ment besoin des microbes du sol et des racines qui proviennent des arbres et des plantes des montagnes Cats­­kill pour puri­­fier son eau potable. Et l’Amé­­rique centrale a natu­­rel­­le­­ment besoin des mangroves, des herbes maré­­ca­­geuses et des barrières de corail pour ralen­­tir les oura­­gans qui peuvent rava­­ger sa côte est. Mais qu’en est-il de Las Vegas ? Las Vegas n’a pas besoin de la nature. Descen­­dez le Strip à 23 heures un jeudi soir, et les hôtels alignés le long du Las Vegas Boule­­vard ressemblent aux manèges d’un parc d’at­­trac­­tions pris d’as­­saut par la foule. L’hô­­tel et casino New York-New York est une réplique à trois étages de la forêt de buil­­dings new-yorkais et de la Statue de la Liberté. Une Tour Eiffel penchée légè­­re­­ment penchée se dresse devant le Paris Las Vegas. Et le Bella­­gio ressemble à Venise, avec plus de 1 200 fontaines dansantes qui bougent en rythme sur un lac de plus de 3,4 hectares  d’eau.

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Le Strip à la tombée de la nuit
Crédits

Charles R. Marshall, écolo­­giste et ensei­­gnant à l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à Berke­­ley, m’a confié : « C’est telle­­ment spec­­ta­­cu­­laire, hors de contrôle, extrême. C’est un des endroits que je préfère au monde, même si cela horri­­fie la plupart des gens qui me connaissent ! » Marshall, qui a grandi en Austra­­lie avant de s’ins­­tal­­ler aux États-Unis, s’est marié à Las Vegas. Tout comme son père avant lui. Bien que la plupart des touristes ne voient que le côté arti­­fi­­ciel de la ville, celle-ci possède pour­­tant un paysage natu­­rel, ainsi qu’une histoire. À la fin du XIXe siècle, Las Vegas n’était qu’une étape sur la route de Santa Fe. Il y avait là-bas deux sources d’eau douce. En espa­­gnol, Las Vegas signi­­fie « les prés ». En 1900, la popu­­la­­tion était passée à près d’une tren­­taine d’ha­­bi­­tants, qui ne se donnèrent même pas la peine d’ef­­fec­­tuer un recen­­se­­ment. Mais en 1904, la ville fut dési­­gnée comme un empla­­ce­­ment idéal pour le repos et le chan­­ge­­ment d’équipe du train de l’Union Paci­­fic, qui reliait Salt Lake City à Los Angeles, et c’est ainsi qu’elle commença à se déve­­lop­­per. En 1928, le président Calvin Coolidge signa un projet de loi auto­­ri­­sant le déblo­­cage de 175 millions de dollars pour la construc­­tion du barrage Boul­­der (plus tard rebap­­tisé barrage Hoover) à l’ex­­té­­rieur de Las Vegas, ce qui trans­­porta la ville de joie. L’État du Nevada faisait preuve de laxisme depuis bien long­­temps, auto­­ri­­sant la pros­­ti­­tu­­tion, les mariages à la va-vite – et des divorces plutôt rapides eux aussi –, ainsi que des tables de jeu façon casino expo­­sées à la vue de tous.


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Un essai nucléaire dans le désert du Nevada
Crédits : Natio­­nal Nuclear Secu­­rity Admi­­nis­­tra­­tion

Le célèbre gang­s­ter Bugsy Siegel construi­­sit l’hô­­tel Flamingo à la fin des années 1940, ce qui eut pour effet d’at­­ti­­rer les vedettes d’Hol­­ly­­wood, séduites par l’as­­pect Ville du Péché de Vegas. Le 27 janvier 1951, la commis­­sion de l’Éner­­gie atomique testa la première d’une série de bombes atomiques à l’ex­­té­­rieur de Las Vegas. Des soldats furent inten­­tion­­nel­­le­­ment expo­­sés aux tests pour mesu­­rer les effets de la radia­­tion sur les êtres humains. Cela n’a pas eu l’air de déran­­ger Vegas, bien que le test laissa derrière lui une traî­­née de verre brisé à travers la ville. Ces tests furent fina­­le­­ment dépla­­cés sous terre. Au fil des ans, Las Vegas agré­­menta l’en­­semble de ses casi­­nos de néons, peut-être pour combler le manque de ces illu­­mi­­na­­tions nucléaires. Un matin sous le soleil du désert, j’ai conduit sur trois kilo­­mètres le long du Strip pour rejoindre l’uni­­ver­­sité du Nevada à Las Vegas (UNLV) et y rencon­­trer Stan Smith, un écolo­­giste. Les cactus et les yuccas entou­­raient son bureau, sur le campus qui se présente comme un arbo­­re­­tum géant, qui inclue l’en­­semble de ses 135 hectares. Smith a étudié comment les plantes s’adaptent au stress. Il a égale­­ment effec­­tué des recherches sur la façon dont le chan­­ge­­ment clima­­tique peut affec­­ter la struc­­ture et la fonc­­tion des paysages et écosys­­tèmes déser­­tiques. Smith a grandi à Las Cruces, au Nouveau-Mexique, mais il a passé du temps à Reno, dans le Nevada et à Phoe­­nix, en Arizona, avant de s’ins­­tal­­ler à Las Vegas. Il connais­­sait bien le désert du sud-ouest des États-Unis, même s’il affirme que les habi­­tants de Las Vegas sont plus accou­­tu­­més au jeu. « Vous voyez des machines à sous partout : à l’aé­­ro­­port, à la fin de la queue au super­­­mar­­ché. En Arizona et en Cali­­for­­nie, les gens utilisent le désert à des fins récréa­­tives. La dernière fois que j’ai été juré, les autres membres compa­­raient les coupons de plusieurs casi­­nos pour déter­­mi­­ner lequel offrait les meilleures récom­­penses. Même s’il y a quelques amou­­reux des grands espaces ici, la plupart des gens ne s’y inté­­ressent pas vrai­­ment », raconte Smith.

Rien ne va plus

La nature n’im­­pres­­sionne peut-être pas la majo­­rité des citoyens de Las Vegas, ni ses visi­­teurs en quête de fortune, mais c’est bien elle qui est le véri­­table trésor ici. Si les arbustes rachi­­tiques ne couvrent qu’en­­vi­­ron 20 % du sol aride, ils repré­­sentent un habi­­tat crucial pour les lézards, les serpents, les souris et les oiseaux. Les oiseaux et les chauve-souris sont d’im­­por­­tants distri­­bu­­teurs de graines, mangeant les fruits du désert pendant la saison humide et disper­­sant leurs graines à travers leurs excré­­ments. Ces fleurs sont essen­­tielles à la santé des oiseaux migra­­teurs et des rapaces. Dans les montagnes qui entourent Las Vegas vivent des lynx, des coyotes, des couguars, des tortues du désert et des mouflons cana­­diens. Près du lac Mead sur le fleuve Colo­­rado, qui s’étend juste à l’ex­­té­­rieur de Las Vegas, je me suis tenu à une petite centaine de mètres d’un point d’eau à midi où j’ai pu obser­­ver un groupe de vingt mouflons cana­­diens, dont certains arbo­­raient deux énormes cornes recour­­bées, alors qu’ils venaient se désal­­té­­rer. Même si la plupart des gens l’ignorent, les croûtes carac­­té­­ris­­tiques du désert du sud-ouest des États-Unis, qui en couvrent une grande partie, sont parmi les éléments natu­­rels les plus impor­­tants ici. Les croûtes du sol biolo­­gique se forment dans les zones déser­­tiques à l’air libre, à partir d’une commu­­nauté très spéci­­fiques de cyano­­bac­­té­­ries, de mousses et de lichens qui couvrent 70 % des espaces à ciel ouvert.

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Des croûtes biolo­­giques
Crédits

Les croûtes biolo­­giques et miné­­rales aident à préser­­ver la stabi­­lité du sol, explique Jayne Belnap, cher­­cheuse-biolo­­giste améri­­caine char­­gée d’étude en géolo­­gie, à Moab dans l’Utah. Une croûte biolo­­gique bien déve­­lop­­pée est presque immu­­ni­­sée contre l’éro­­sion du vent. « Elle est presque immu­­ni­­sée contre toutes les forces de vent », dit-elle. Des tests réali­­sés dans des souf­­fle­­ries révèlent qu’elles peuvent suppor­­ter des vents souf­­flant jusqu’à 160 kilo­­mètres par heure. Mais une fois ces croûtes sont abîmées, elles peuvent deve­­nir des mines de pous­­sière et alimen­­ter des tempêtes puis­­santes qui peuvent se dépla­­cer sur une longue distance. Les biolo­­gistes ont suivi la trace de tempêtes de pous­­sière en Afrique qui ont voyagé jusque sur l’Ama­­zone, en Amérique du Sud. Des tempêtes de pous­­sière en Chine ont été pistées jusqu’aux États-Unis, par-delà le conti­nent et l’océan Atlan­­tique. Si les réponses appor­­tées par la région en ce qui concerne le chan­­ge­­ment clima­­tique sont correctes, les déserts du sud-ouest des États-Unis menacent de deve­­nir de plus en plus chauds et secs. Avec moins d’hu­­mi­­dité, les croûtes ne se forme­­ront sans doute pas, et les tempêtes de sable pour­­raient deve­­nir de plus en plus fréquentes. Bien qu’ils ne s’en rendent pas compte, les croûtes sont aussi impor­­tantes pour les rési­­dents du Nevada que le jeu.

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Mais aussi impor­­tantes soient-elles, Las Vegas doit sa vie à l’eau appor­­tée à la ville par le fleuve Colo­­rado. Le fleuve débute son voyage dans le manteau neigeux des Rocheuses centrales, et s’élance vers le sud sur 2 330 kilo­­mètres, pompant une zone éten­­due mais aride qui inclut des portions de sept États améri­­cains et de deux États mexi­­cains.

Comme aux tables de craps des casi­­nos de Las Vegas, on ne peut pas gagner sur le long terme.

Le Colo­­rado est le fleuve le plus impor­­tant du sud-ouest des États-Unis et du nord-ouest du Mexique. Avant l’ar­­ri­­vée des colons euro­­péens, le fleuve péné­­trait le Mexique, où il formait un large delta avant de se vider dans le golfe de Cali­­for­­nie, au large des côtes mexi­­caines. Mais durant la plus grande part du dernier siècle, une consom­­ma­­tion d’eau inten­­sive à contre-courant a volé l’hu­­mi­­dité des dernières centaines de kilo­­mètres du fleuve, et il n’at­­teint aujourd’­­hui plus le golfe, sauf les années de trop-plein impor­­tant. Au cours des deux dernières décen­­nies, la crois­­sance démo­­gra­­phique le long du fleuve a été la plus impor­­tante des États-Unis. Entre 85 et 90 % du débit fluvial du fleuve Colo­­rado prend son origine dans la fonte des neiges, en grande partie des Rocheuses du Colo­­rado et du Wyoming. Le Nevada et d’autres États de l’Ouest améri­­cain comme la Cali­­for­­nie et l’Ari­­zona rencontrent d’ores et déjà des diffi­­cul­­tés avec la réduc­­tion de la fonte des neiges dans leur propre État, et comptent sur le fleuve Colo­­rado pour l’eau dont ils ont tant besoin. Le chan­­ge­­ment clima­­tique va faire bais­­ser le volume de préci­­pi­­ta­­tions dans le sud-ouest tout en faisant dimi­­nuer l’ac­­cu­­mu­­la­­tion de neige dans les Rocheuses. L’eau sera déver­­sée plus tôt, ce qui signi­­fie que l’hi­­ver et le prin­­temps seront proba­­ble­­ment suffi­­sam­­ment humides, mais que l’été et l’au­­tomne seront très secs. Las Vegas et le fleuve Colo­­rado souffrent de l’uti­­li­­sa­­tion crois­­sante qu’en font d’autres villes du désert, comme Phoe­­nix et Los Angeles. Emma Rosi-Marshall, écologue aqua­­tique à l’Ins­­ti­­tut Cary pour l’étude de l’éco­­sys­­tème, se penche sur le cas des pois­­sons indi­­gènes du fleuve Colo­­rado. Les deux barrages les plus impor­­tants, le barrage Hoover près de Las Vegas et celui de Glen Canyon en dessous du lac Powell dans l’Utah, ont eu des réper­­cus­­sions majeures sur la faune et les pois­­sons du fleuve Colo­­rado, modi­­fiant leur écosys­­tème natu­­rel, noyant leur habi­­tat et chan­­geant les tempé­­ra­­tures des eaux dans lesquelles ils évoluaient. Les vers, les escar­­gots et de nombreux insectes aqua­­tiques indi­­gènes ont disparu, d’im­­por­­tantes sources alimen­­taires pour ces pois­­sons. Résul­­tat ? Le nombre de pois­­sons indi­­gènes a dimi­­nué de moitié dans l’éco­­sys­­tème du Grand Canyon. Les agences gouver­­ne­­men­­tales libèrent l’eau à des moments diffé­­rents de l’an­­née pour tenter d’imi­­ter le ruis­­sel­­le­­ment natu­­rel. Mais les avan­­tages de cette stra­­té­­gie restent à établir. Il est possible que les barrages de Glen Canyon et de Hoover aient altéré l’éco­­sys­­tème du fleuve à tel point que la régu­­la­­tion du débit d’eau à travers les barrages ne puisse parve­­nir à accom­­plir ce que permet­­tait aupa­­ra­­vant le débit d’eau natu­­rel.

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La Ville du Péché

Le fait est que le fleuve perd rapi­­de­­ment son eau, un problème qui concerne l’en­­semble de la faune et de la flore qui compte sur elle – y compris l’homme. Le volume d’eau du lac Mead a dimi­­nué d’en­­vi­­ron 40 %. Las Vegas dispose actuel­­le­­ment de deux conduites pompant l’eau du lac, mais la ville a besoin de davan­­tage. Sous le lac Mead, le fleuve s’as­­sèche. L’agri­­cul­­ture du sud de la Cali­­for­­nie est l’un des plus grands consom­­ma­­teurs d’eau, et l’éco­­lo­­giste de l’UNLV Smith se demande à quel point ces fermes sont réel­­le­­ment impor­­tantes et produc­­tives. Mais si l’on se débar­­rasse de l’agri­­cul­­ture locale, il faudra aller cher­­cher la nour­­ri­­ture plus loin, augmen­­tant alors inévi­­ta­­ble­­ment la quan­­tité de CO2 relâ­­ché dans l’at­­mo­­sphère en raison du trans­­port de la nour­­ri­­ture, ce qui pour­­rait avoir pour consé­quence de dimi­­nuer plus encore le manteau neigeux des Rocheuses ainsi que les pluies du désert, les niveaux d’eau tombant encore plus bas… Comme aux tables de craps des casi­­nos de Las Vegas, on ne peut pas gagner sur le long terme.

Dust Bowl 2

La vallée de Las Vegas, qui comprend la ville, abrite une popu­­la­­tion de presque deux millions d’âmes, soit envi­­ron les deux tiers de l’en­­semble de la popu­­la­­tion de l’État. Les ingé­­nieurs proposent d’ex­­ploi­­ter les eaux souter­­raines des terres d’éle­­vage situées plus au nord, avec 145 puits disper­­sés sur 20 % de la partie nord du Nevada, et connec­­tés par plus de 1 600 kilo­­mètres de tuyaux. Une telle situa­­tion s’est produite il y a un siècle lorsque Los Angeles a cher­­ché de l’eau dans la vallée de l’Owens, à envi­­ron 500 kilo­­mètres plus au nord de l’État, à l’est des montagnes de la Sierra Nevada. Los Angeles a acquis les droits sur l’eau des rési­­dents de la vallée de l’Owens et expé­­dié toute l’eau dans le Sud.

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Une tempête de pous­­sière au Texas
18 avril 1935

La vallée de l’Owens s’est lente­­ment vue privée de son humi­­dité, et les fermiers et les éleveurs de la région sont partis s’ins­­tal­­ler ailleurs. Le détour­­ne­­ment des eaux pour les habi­­tants de Los Angeles a complè­­te­­ment assé­­ché le lac Owens avant 1920. Puis la pous­­sière a commencé à souf­­fler. Avant les années 1990, la plage du lac Owens était le plus grand produc­­teur aux États-Unis de parti­­cules fines atmo­s­phé­­riques PM10, des parti­­cules assez petites pour péné­­trer dans les poumons humains. Les tribu­­naux ont contraint la ville de Los Angeles à remettre un peu d’eau dans le lac, même si les écolo­­gistes pour­­suivent la bataille en ce qui concerne les chan­­ge­­ments dans l’uti­­li­­sa­­tion de l’eau et de la terre là-bas. Selon Greg Okin, profes­­seur de géogra­­phie à l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à Los Angeles, « les modèles clima­­tiques prédisent un sud-ouest plus chaud et plus sec. D’ici à 2050, l’hu­­mi­­dité du sol pour­­rait être plus basse qu’à l’époque du Dust Bowl. » Le Dust Bowl (« bassin de pous­­sière ») s’est produit dans les Grandes plaines du Midwest améri­­cain dans les années 1930. Une période inha­­bi­­tuel­­le­­ment humide avait encou­­ragé les gens à s’y instal­­ler, et les pluies exis­­tantes convainquirent beau­­coup d’entre eux de commen­­cer à labou­­rer les prai­­ries en profon­­deur. Ce qui eut pour effet de détruire les pâtu­­rages qui rete­­naient norma­­le­­ment le sol et l’hu­­mi­­dité lors des périodes de séche­­resse et de grands vents. Ainsi, lorsque la séche­­resse s’ins­­talla dans les années 1930, il y avait peu d’herbe pour rete­­nir la terre. En 1930, une séche­­resse prolon­­gée et sévère causa la perte des récoltes, lais­­sant les champs labou­­rés à l’ex­­po­­si­­tion de l’éro­­sion éolienne, ce qui trans­­porta les sols fins à l’est.

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Las Vegas de nuit, par un astro­­naute
Crédits : NASA Earth Obser­­va­­tory

Les « bliz­­zards noirs », nom donné aux tempêtes de pous­­sière, ont commencé à souf­­fler, et les consé­quences furent désas­­treuses. En mai 1934, deux tempêtes de pous­­sière firent dispa­­raître des quan­­ti­­tés impres­­sion­­nantes de terre dans les fermes des Grandes plaines, la trans­­por­­tant jusqu’à Chicago, et dépo­­sant 5 400 tonnes de pous­­sière sur la ville, avant de dévier vers Boston, New York et Washing­­ton. Elle est connue comme la pire séche­­resse de l’his­­toire offi­­cielle des États-Unis. Las Vegas est un phéno­­mène humain, une infra­s­truc­­ture futu­­riste incroya­­ble­­ment grande construite presque entiè­­re­­ment au cour du siècle dernier. En 1900, on comp­­tait une tren­­taine d’ha­­bi­­tants dans la vallée. Aujourd’­­hui, on en dénombre deux millions. Si cela n’a pris que cent ans pour en arri­­ver là, combien d’an­­nées supplé­­men­­taires (100 ? 200 ? 300 ?) faudra-t-il pour en arri­­ver au point où il n’y aura plus assez d’eau pour que survive la ville, que les croûtes déser­­tiques dispa­­raissent, que les tempêtes de pous­­sière commencent à souf­­fler et que les touristes plient bagage ? Pour obte­­nir un aperçu de ce futur aride et pous­­sié­­reux, il suffit d’al­­ler jeter un œil là où finit le fleuve Colo­­rado, à envi­­ron 80 kilo­­mètres au sud de la fron­­tière étasu­­nienne. L’eau qui se trouve dans son lit à cet endroit n’est plus qu’un maré­­cage de sel étroit et peu profond, et le trop-plein des pesti­­cides issus de l’ir­­ri­­ga­­tion des cultures. Le passé paraît bien loin. Aldo Leopold, écolo­­giste et fores­­tier améri­­cain, auteur d’Alma­­nach d’un comté des sables (1949), décri­­vit un jour le delta du fleuve Colo­­rado en ces termes : « Une terre sauvage de lait et de miel, où les aigrettes se rassem­­blaient comme une tempête de neige, où les jaguars vaga­­bon­­daient, et pous­­saient des melons sauvages. » Aujourd’­­hui, les Indiens Cucapá gagnent tout juste de quoi vivre dans un estuaire rempli d’herbes, de déchets et de maré­­cages éphé­­mères formés par une eau insa­­lubre.

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Peut-être que le véri­­table futur de Las Vegas réside sur les rives de la mer de Salton, dans le sud de la Cali­­for­­nie, à envi­­ron 190 kilo­­mètres plus au nord. La zone est née lorsque le fleuve Colo­­rado a tempo­­rai­­re­­ment dévié vers la mer de Salton, en 1905. Pendant un temps, le trop-plein des fermes a gardé le niveau d’eau du lac constant, sinon pollué. Même s’il s’agit du plus grand lac de Cali­­for­­nie, la mer de Salton est aussi celui doté du niveau le plus bas, et son eau est plus salée que celle de l’océan Paci­­fique.

Si le désert devient plus chaud et plus sec, le boom des cinquante dernières années ne tardera pas à faire ses adieux.

La mer de Salton connut un certain succès dans les années 1950, alors que les stations de villé­­gia­­ture s’ins­­tal­­laient sur la rive est et semblaient promises à un bel avenir. Pendant un temps. Mais sans écou­­le­­ment, le lac est devenu de plus en plus pollué. Dans les années 1970, la plupart des immeubles construits le long du litto­­ral furent aban­­don­­nés. Les oiseaux qui migrent vers le sud du lac en hiver attirent toujours les obser­­va­­teurs, mais c’est surtout dû au fait que tous les maré­­cages de la vallée impé­­riale, où se trouve la mer de Salton, sont exploi­­tés par l’agri­­cul­­ture. Les oiseaux ne peuvent se rendre nulle part ailleurs. Il y a toujours quelques maisons disper­­sées du côté ouest, mais le côté est de la mer autour de l’an­­cien club nautique compte surtout des cara­­vanes aban­­don­­nées et des ruines de toutes sortes. Las Vegas pour­­rait aussi en arri­­ver là. Si l’eau des sols descend en dessous des niveaux du Dust Bowl, les croûtes se brise­­ront et les sables pour­­raient bien s’en­­vo­­ler avec le vent. Si l’eau vient à manquer et que la ville s’as­­sèche, il ne faudra pas beau­­coup de temps pour que terrains de golf, fontaines et piscines perdent de leur attrait. Et si le désert devient plus chaud et plus sec, la grande migra­­tion et le boom de la construc­­tion des cinquante dernières années ne tarde­­ront pas à faire leurs adieux.

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La menace pèse sur Sin City

Un artiste du futur se délec­­te­­rait peut-être des infra­s­truc­­tures rouillées de la célèbre Ville du Péché, cher­­chant des reliques de vieilles machines à sous dans les décharges voisines, ou collec­­tion­­nant de vieux néons pour un quel­­conque musée. Il ou elle pour­­rait fouiller dans de vieux livres ou maga­­zines pour lire des récits sur la manière dont Vegas succomba sous les assauts combi­­nés de la séche­­resse, des tempêtes de pous­­sière et des factures d’élec­­tri­­cité verti­­gi­­neuses, et sur le jour où le dernier néon vacilla avant de s’éteindre pour toujours. Au bout du compte, c’est la nature qui a toutes les cartes en main.


Traduit de l’an­­glais par Ludi­­vine Halé d’après un extrait de The Next Species: The Future of Evolu­­tion in the After­­math of Man, paru chez Simon & Schus­­ter. Couver­­ture : Un paysage désolé et le célèbre panneau de Las Vegas. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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