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Eunus était par bien des aspects supérieur à Spartacus. Non content de se libérer de l'esclavage, il fonda un État et devint roi de Sicile, résistant contre les légions romaines.

par Mike Dash | 4 octobre 2016

Semer le vent

Les augures avaient été terri­ble­ment mauvais cette année-là. À Rome, une esclave donna nais­sance à un monstre : « …un garçon avec quatre pieds, quatre mains, quatre yeux, quatre oreilles et deux paires d’or­ganes sexuels » – vrai­sem­bla­ble­ment un cas de jumeaux siamois. En Sicile, l’Etna entra en érup­tion « dans des éclairs de feu », crachant de la roche fondue et des cendres ardentes qui embra­sèrent les grandes proprié­tés à des kilo­mètres à la ronde. C’est dans ce climat apoca­lyp­tique que des troubles écla­tèrent en Sicile, parmi les esclaves. Les présages trou­vèrent alors du sens, car l’un d’eux était un monstre aux yeux des Romains. C’était un magi­cien qui crachait des flammes, tout comme le volcan, un mystique capable de prédire l’ave­nir. Ce futur prêtre-roi aux paroles messia­niques adorait une déesse étran­gère grotesque, et il mena son peuple à une révolte qui dura cinq ans. Il fallut cinq armées romaines pour la mater.

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La statue d’Eu­nus à Enna
Crédits : Clau­dia Schulte

Son nom était Eunus – qui peut se traduire par « le bien­veillant » – et même s’il est aujourd’­hui pratique­ment oublié, Eunus était un chef compa­rable à Spar­ta­cus. À dire vrai, il était même supé­rieur à Spar­ta­cus, car si les deux hommes étaient tous deux des esclaves qui fomen­tèrent des guerres contre Rome (la révolte de Spar­ta­cus eut lieu six décen­nies plus tard), la rébel­lion d’Eu­nus était quatre ou cinq fois plus grande et elle dura presque trois fois plus long­temps.

Il fonda un État, ce que Spar­ta­cus ne fit jamais, et tous les récits dont nous dispo­sons indiquent qu’il inspi­rait une loyauté farouche, dans des propor­tions inéga­lées par le gladia­teur thrace. Car contrai­re­ment à ce que ses portraits roman­cés racontent, Spar­ta­cus fut défait autant par la puis­sance des légions qui furent envoyées pour le détruire qu’à cause de dissen­sions entre ses rangs.

La fin d’Eu­nus est une rémi­nis­cence tragique de la chute de Massada, la forte­resse juive située au sommet d’une montagne de Judée, reprise par Rome autour de l’an 74 de notre ère. Les 960 derniers défen­seurs de Massada choi­sirent de se suici­der plutôt que de tomber entre les mains de leurs enne­mis. En Sicile, les 1 000 hommes choi­sis par l’es­clave-roi pour former sa garde rappro­chée se battirent pour échap­per à l’en­cer­cle­ment, avant de s’entre-tuer dans un geste simi­laire une fois la situa­tion réel­le­ment déses­pé­rée. Leur chef et ses quatre derniers hommes furent pour­chas­sés jusque dans les confins des montagnes qui les avaient proté­gés pendant toutes ces années.

Eunus appa­raît pour la première fois en 135 avant J.-C. – ou peut-être était-ce 138 ; les sources sont impré­cises et nous savons seule­ment que le soulè­ve­ment qu’il a mené commença une soixan­taine d’an­nées après la paix que Rome imposa à Carthage, à la fin de la Deuxième Guerre punique (218–202 av. J.-C.). Il était alors l’es­clave domes­tique d’un homme appelé Anti­gène, un riche Romain qui vivait dans l’in­té­rieur du terri­toire sici­lien. Eunus était né libre : il avait été capturé puis amené sur l’île quelques années plus tôt, proba­ble­ment par les pirates sici­liens qui étaient à la tête d’un commerce d’es­claves floris­sant dans l’est de la Médi­ter­ra­née.

Nous savons peu de choses sur la vie de citoyen d’Eu­nus, mais les frag­ments de récits de sa rébel­lion assurent tous qu’il était doué d’une intel­li­gence excep­tion­nelle et qu’il était doté d’un charisme singu­lier. Il avait la répu­ta­tion d’être un prophète et de faire des prédic­tions lorsqu’il entrait en transe. Il était célèbre pour ce que les chro­niqueurs histo­riques présentent comme un tour de passe, mais qui, lorsqu’on lit entre les lignes, est possi­ble­ment plus impres­sion­nant et prodi­gieux. Il souf­flait des étin­celles et du feu lorsqu’il parlait, un effet qu’il aurait produit en enfouis­sant dans sa bouche une coquille de noix creuse et percée de trous, qu’il remplis­sait « de souffre et de feu ».

Qu’im­porte comment Eunus produi­sait son effet et s’il se croyait vrai­ment choisi et inspiré par les dieux, c’était un person­nage hors du commun et Anti­gène aimait le montrer lors de ses dîner pour diver­tir ses invi­tés. Lors de ces soirées, il est dit qu’Eu­nus assu­rait aux Romains atta­blés qu’il était destiné à deve­nir roi, et il décri­vait des scènes du royaume sur lequel il régne­rait. D’après l’his­to­rien grec Diodore de Sicile, Anti­gène était si « captivé par ses sorties abra­ca­da­brantes » qu’il entrait volon­tiers dans son jeu. « Il l’in­ter­ro­geait sur sa royauté et sur le sort qu’il réser­ve­rait aux hommes rassem­blés autour de la table. »

Lorsque Eunus assu­rait en souriant aux maîtres qu’il ferait preuve de modé­ra­tion, les invi­tés « écla­taient à chaque fois de rire ». « Certains lui offraient alors des morceaux des viandes exquises dispo­sées sur la table, en lui disant que lorsqu’il serait roi, il devrait se souve­nir de cette faveur. »

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Le plus trou­blant dans cette histoire, c’est que la prédic­tion d’Eu­nus finit par se réali­ser : il devint bel et bien roi et disposa du droit de vie et de mort sur les Romains qu’il avait jadis fait rire à la table de son maître. La vengeance qui s’abat­tit sur les proprié­taires d’es­claves en Sicile fut terrible, mais Eunus se souvint des élans de géné­ro­sité sarcas­tique des hommes qui lui avaient fait don de morceaux de viande. Il leur laissa la vie sauve et ils purent racon­ter l’his­toire de l’es­clave qui s’était élevé au rang de roi.

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Les circons­tances qui amenèrent Eunus au pouvoir ont leurs racines dans la décen­nie précé­dente. Les chro­niqueurs qui firent le récit de sa rébel­lion racontent que l’évé­ne­ment prit par surprise les citoyens romains de Sicile. Mais s’il semble plau­sible qu’un petit groupe de fermiers échouèrent à repé­rer les premiers signes des troubles à venir, il est peu probable qu’ils eurent échappé à des obser­va­teurs plus aguer­ris. Le nombre d’es­claves vendus dans la province avait dras­tique­ment augmenté, car l’île avait été trans­for­mée en grenier destiné à nour­rir la Répu­blique romaine, qui gran­dis­sait à vue d’œil. La culture du blé deman­dait un travail haras­sant qui alimenta la demande en ouvriers captifs.

L’île était à l’époque habi­tée par une vaste commu­nauté hellé­no­phone, qui devait se souve­nir d’un passé dans lequel ils étaient davan­tage que l’apanage d’un puis­sant État. Ils devaient aussi être conscients que la Sicile abri­tait au moins 200 000 esclaves, pour une popu­la­tion totale de moins de 600 000 habi­tants. Les condi­tions de vie de la plupart de ces esclaves étaient parti­cu­liè­re­ment atroces. Ils étaient marqués au fer rouge, entra­vés, fouet­tés, forcés à travailler dans les champs enchaî­nés les uns aux autres, et enfer­més dans des centaines de cachots souter­rains appe­lés ergas­tules. Il exis­tait une résis­tance.

Quelque part autour de 140 avant notre ère, cinq ou six ans avant que la rébel­lion ne commence, un gouver­neur de Sicile fit ériger une stèle sur le conti­nent : elle commé­mo­rait le jour où il avait arrêté 917 esclaves qui avaient fui sur le conti­nent, avant de les retour­ner à leurs maîtres. L’his­to­rien britan­nique Peter Green suggère que la rébel­lion était peut-être dans l’air depuis deux ou trois ans déjà lorsqu’elle éclata pour de bons, et que les esclaves de diffé­rentes parties de l’île avaient proba­ble­ment conspiré longue­ment pour la fomen­ter.

À bien des égards, les esclaves de Sicile repré­sen­taient un terreau peu fertile pour une rébel­lion. Ils étaient divi­sés par leur langue et leur culture – certains étaient amenés sur l’île depuis l’Es­pagne, d’autres de Grèce et de Macé­doine, et d’autres encore depuis la Syrie et les côtes d’Ana­to­lie. La plupart travaillaient en plein air sous un soleil ardent, pendant qu’une poignée de « chan­ceux » comme Eunus travaillaient comme servi­teurs dans les proprié­tés romaines, où ils jouis­saient de privi­lèges dont on peut imagi­ner qu’ils devaient nour­rir l’en­vie et la haine chez leurs pairs condam­nés à travailler aux champs.

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Des esclaves de la Rome antique

Il y avait égale­ment une troi­sième caté­go­rie d’es­claves, plus redou­tables que les deux autres réunis et qui four­ni­raient à Eunus ses troupes les plus aguer­ries. Il s’agis­sait des bergers des montagnes, des esclaves qui avaient pour devoir de veiller sur le chep­tel de leurs maîtres. Du fait de leur mission, ces hommes étaient armés de massues, de lances et « d’im­po­sants bâtons de bergers ». Ils avaient à leurs ordres des meutes de chiens à demi-sauvages nour­ris de viande crue, et ils étaient plus ou moins encou­ra­gés à mener des vies de brigands et de meur­triers.

Pour écono­mi­ser leur argent, certains maîtres romains refu­saient aux bergers la moindre nour­ri­ture et le moindre vête­ment, leur disant de voler ce dont ils avaient besoin dans les fermes des envi­rons ou aux voya­geurs de passage. Les bergers finirent par former ce qui s’ap­pa­rente à des groupes para­mi­li­taires, infes­tant les terres inté­rieures de Sicile comme « des bandes de soldats en déroute ». Avec l’ex­pé­rience, ils devinrent de plus en plus « arro­gants et auda­cieux ». Loin de la sécu­rité qu’of­fraient les villes côtières, la Sicile du IIe siècle avant J.-C. était un lieu dange­reux où s’aven­tu­rer pour un étran­ger. Il est dit que les meurtres était très communs sur l’île.

Un demi-siècle plus tard, l’ora­teur romain Cicé­ron disait encore se rendre dans « les contrées sauvages de Luca­nie [dans la botte de l’Ita­lie], où vivent les éleveurs et leur main d’œuvre – des esclaves armés qui attaquent et pillent les fermes et les trou­peaux de leurs voisins ». Dans un envi­ron­ne­ment aussi dange­reux, une étin­celle pouvait se chan­ger en feu de brousse avec une terri­fiante rapi­dité. Les chro­niqueurs s’en­tendent sur le fait qu’au­tour de 130 avant notre ère, l’étin­celle est venue en Sicile d’un proprié­taire d’es­claves appelé Damo­phile. « C’était un homme très riche mais aux manières inso­lentes » qui vivait à Henna (l’ac­tuelle Enna), loin dans l’in­té­rieur des terres. Son épouse, Mégal­lis, « riva­li­sait d’in­hu­ma­nité avec son mari dans le trai­te­ment qu’elle infli­geait aux esclaves ».

Leurs noms suggèrent que ce couple appar­te­nait à la vaste colo­nie des Grecs sici­liens, centrée autour de la ville de Syra­cuse, qui domi­naient la côte est de l’île. Ils descen­daient d’im­mi­grants qui s’étaient autre­fois mesu­rés à Rome pour le contrôle de l’île toute entière. Le couple se montrait inha­bi­tuel­le­ment brutal envers leurs esclaves, même compte tenu des stan­dards de l’époque. Ils les battaient « au-delà du raison­nable » et les châti­ments étaient la norme. « Il ne s’écou­lait pas un jour sans que Damo­phile ne punisse un de ses esclaves », nous dit Diodore, « et jamais pour une bonne raison. » Damo­phile est dépeint comme le méchant de l’his­toire dans tous les récits du soulè­ve­ment.

Non seule­ment il parcou­rait la campagne « dans un carrosse tiré par de beaux chevaux et escorté par une compa­gnie d’es­claves armés », mais il « trans­por­tait avec lui de beaux jeunes gens, des para­sites flat­teurs ». Il était arro­gant, « surpas­sait le luxe des Persans », et il était pourvu de manières gros­sières car il avait grandi « sans rece­voir d’édu­ca­tion ». En bref, Damo­phile et Mégal­lis cher­chaient les problèmes. Ils les trou­vèrent auprès d’Eu­nus et ses hommes.

La prise d’Henna

Le rôle qu’Eu­nus joua lui-même dans la révolte – la Première Guerre servile, comme on l’ap­pelle aujourd’­hui (Spar­ta­cus et ses gladia­teurs ont mené la troi­sième) – reste sujet à discus­sion. Diodore de Sicile affirme qu’il était l’émi­nence grise qui avait plani­fié la rébel­lion, mais la plupart des histo­riens de l’époque relatent une version plus brute de l’his­toire. Dans ces récits, le trai­te­ment sévère infligé par Damo­phile et sa femme à leurs esclaves les plon­gea dans un tel déses­poir qu’ils réso­lurent de les tuer. C’était un crime si abomi­nable qu’il était passible de cruci­fixion, et lourd de consé­quences pour les âmes des assas­sins à tel point qu’il requé­rait l’ap­pro­ba­tion des dieux. Les esclaves de Damo­phile s’en allèrent donc trou­ver le seul homme d’Henna capable de leur donner le feu vert divin : Eunus, le faiseur de miracles.

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Enna et sa région de nos jours
Crédits : DR

L’his­to­rien romain Florus, dont la chro­nique contient un résumé du 56e tome perdu de l’Histoire de Rome depuis sa fonda­tion de Tite-Live, nous en apprend davan­tage sur le pouvoir de l’es­clave-prêtre. Tite-Live décrit Eunus comme un « fana­tique » et ajoute qu’il « ondu­lait ses cheveux ébou­rif­fés en l’hon­neur de la déesse syrienne ». On en déduit qu’il devait être un adora­teur d’Atar­ga­tis, la déesse-mère véné­rée par le peuple de sa patrie natale, l’Empire séleu­cide – le succes­seur moyen-orien­tal sur le déclin du vieil empire macé­do­nien fondé par Alexandre le Grand. Atar­ga­tis était repré­sen­tée mi-femme, mi-pois­son : une sirène aux longs cheveux qui était mariée au dieu Soleil, Hadad. Le compor­te­ment de ses acolytes dégoû­tait profon­dé­ment les Romains.

Si Eunus comp­tait vrai­ment parmi ses adeptes, cela explique­rait non seule­ment sa capa­cité à comman­der aux esclaves, mais aussi l’hor­reur qu’il inspi­rait à ses enne­mis. En Syrie, les prêtres d’Atar­ga­tis portaient du maquillage et ils se mordaient, se fouet­taient ou se tailla­daient pour accé­der à l’ex­tase mystique. Leur initia­tion est rela­tée crûment par le sati­riste grec Lucien de Samo­sate, qui décrit comment les adeptes de la déesse s’émas­cu­laient pour la servir : « Le jeune homme jette ses habits à ses pieds, se préci­pite au centre dans un grand cri et se saisit d’une épée qui, je le présume, doit se trou­ver là depuis de nombreuses années. Il l’at­trape et se castre dans un même geste. Puis il court partout dans la ville en exhi­bant les parties dont ils vient de s’am­pu­ter. Il prend ensuite des habits et des parures de femmes dans la maison où il a choisi de jeter ses organes sexuels. C’est ce qu’ils font durant la Castra­tion. »

Rien n’in­dique qu’Eu­nus était lui-même eunuque ; il avait même une épouse, origi­naire de la même ville que lui. Ce dont nous sommes certains, c’est qu’il avait des attri­buts sacer­do­taux. C’était un « prophète », qui disait avoir vu en vision les dieux séleu­cides. Il lui avaient révélé le futur « de leurs propres lèvres », et certaines de ses prédic­tions se sont réali­sées. Ce seul fait, combiné aux souffles ardents et aux transes, dût suffire à impres­sion­ner un grand nombre d’hommes, car si les chro­niqueurs qui rela­tèrent sa vie ont accueilli ces carac­té­ris­tiques avec scep­ti­cisme, on sait combien ce genre de mani­fes­ta­tions reli­gieuses avaient de l’im­pact sur les gens à l’époque.

Il était commu­né­ment accepté que les dieux agis­saient au travers d’hommes ordi­naires, et qu’ils pouvaient accom­plir des miracles quand ils le déci­daient. Qu’Eu­nus fut un zélote charis­ma­tique ou – comme on incline à le penser – un esprit habile qui avait trouvé le moyen idéal d’as­seoir son pouvoir importe rela­ti­ve­ment peu. Le fait est que son pres­tige au sein de la commu­nauté d’Henna condui­sit les aspi­rants assas­sins de Damo­phile et sa femme à le suivre.

Damo­phile se montra extra­or­di­nai­re­ment éloquent et il sembla un instant qu’il pour­rait sauver sa vie.

D’après Diodore de Sicile, ils vinrent pour rece­voir sa béné­dic­tion et Eunus les  exauça. 400 esclaves se rassem­blèrent dans un champ hors des murs d’Henna peu avant minuit, et là, « après s’être fait des promesses et avoir échangé des serments sur le sort de leurs victimes sacri­fi­cielles, ils s’ar­mèrent autant que l’oc­ca­sion le permet­tait ». Le chro­niqueur veut dire par là qu’ils étaient pauvre­ment équi­pés. Ils portaient prin­ci­pa­le­ment des bâtons, des faucilles et des broches de cuisine, mais ils étaient animés par le ressen­ti­ment et le déses­poir. « Ils bran­dirent leur meilleure arme », écrit Diodore, « leur déter­mi­na­tion farouche à se débar­ras­ser de ces maîtres arro­gants. » Puis, avec Eunus à leur tête, crachant des flammes dans les ténèbres, les esclaves prirent la ville d’as­saut.

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Il est probable qu’a­près 60 années de paix, ils trou­vèrent les portes d’Henna grandes ouvertes, ou du moins à peine défen­due. La garni­son de la ville se résu­mait sûre­ment à une milice mal entraî­née. La révolte fut un triomphe. D’autres esclaves de la ville s’y joignirent, tuant leurs propres maîtres dans un massacre géné­ral des habi­tants libres de la ville. Les rebelles étaient impi­toyables. « Ils n’épar­gnèrent pas même les nour­ris­sons », raconte un chro­niqueur. « Ils les arra­chaient bruta­le­ment du sein de leur mère pour les frap­per contre le sol. »

Eunus tua Anti­gène ainsi que son ancien maître, un certain Python. Ses hommes massa­crèrent les autres proprié­taires d’es­claves d’Henna et les femmes furent violées. Ils traquèrent Damo­phile et Mégal­lis jusque dans une de leurs proprié­tés à l’ex­té­rieur de la ville, et tandis que leur fille fut épar­gnée – elle avait toujours été bonne envers les esclaves, pansant leurs plaies lorsqu’ils avaient été battus –, ils furent tous deux traî­nés vivant en ville. On peut se deman­der à quel point les rebelles étaient orga­ni­sés, et s’ils avaient une quel­conque stra­té­gie.

De la poignée d’his­to­riens qui ont étudié la Première Guerre servile, la plupart racontent que le soulè­ve­ment était plus ou moins spon­tané. Ils insistent sur le fait que les esclaves étaient dépour­vus de toute sorte d’idéo­lo­gie. De leur point de vue, Henna n’était qu’une affaire locale qui fit des émules en raison de l’in­com­pé­tence des Romains et se répan­dit sur l’île plus ou moins au hasard. L’opi­nion contraire, qui semble plus plau­sible, est qu’ils devaient avoir au moins l’ébauche d’un plan. On incline à le penser lorsqu’on sait que Damo­phile, qui ne devait s’at­tendre qu’à peu de clémence de la part des rebelles, fut conduit dans l’am­phi­théâtre d’Henna où il eut droit à un semblant de procès.

S’il s’agis­sait d’une tenta­tive de la part d’Eu­nus d’éta­blir un embryon d’État de droit, l’idée se retourna rapi­de­ment contre lui. Damo­phile se montra extra­or­di­nai­re­ment éloquent – ce qui contre­dit le portrait de Diodore, qui le décrit comme un homme rustre et gros­sier. Il défen­dit la justesse fonda­men­tale avec laquelle il trai­tait ses esclaves et influença une grande partie de l’as­sis­tance avec sa rhéto­rique. Il sembla un instant qu’il pour­rait sauver sa vie. Il fallut deux des lieu­te­nants prin­ci­paux d’Eu­nus, Hermias et Zeuxis (tous deux décon­cer­tés), pour préci­pi­ter la fin du procès et le déca­pi­ter sans ambages. Mégal­lis fut pour sa part livrée aux mains de ses femmes esclaves, qui la rouèrent de coups avant de la jeter du haut d’un préci­pice.

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Atar­ga­tis, la déesse-mère séleu­cide

Deux autres indices au moins laissent penser qu’Eu­nus avait plani­fié acti­ve­ment la révolte, plutôt que d’avoir été dési­gné comme chef à la dernière seconde. Le premier est que durant le massacre d’Henna, les esclaves firent preuve d’as­sez de prévoyance et de disci­pline pour iden­ti­fier et épar­gner les forge­rons et les armu­riers de la ville. Ces derniers furent enchaî­nés et mis au travail : ils forgèrent des épées d’acier et des boucliers pour rempla­cer les armes de fortune de la première étape du soulè­ve­ment. L’autre, plus convain­cant encore, est qu’une révolte simi­laire éclata juste après la première dans une autre partie de la Sicile.

Moins d’un mois après la chute d’Henna, un autre esclave du nom de Cléon rassem­bla plusieurs centaines d’hommes et prit le contrôle du port méri­dio­nal d’Akra­gas (aujourd’­hui Agri­gente). Il fit ensuite route vers le nord. Les Romains espé­raient que les deux armées d’es­claves s’entre-tueraient, mais ils joignirent leurs forces. Le Cléon des chro­niques est un homme coriace, un des bergers-soldats que Cicé­ron mépri­sait tant. Il n’était effec­ti­ve­ment pas étran­ger à la violence – Diodore nous assure qu’il avait « commis des meurtres partout où il était passé ». Mais il jura fidé­lité à Eunus de son plein gré et fut fait géné­ra­lis­sime des armées rebelles. L’his­to­rien Peter Green peine à croire que le tour des événe­ments n’avait pas été plani­fié à l’avance, et cela semble effec­ti­ve­ment probable.

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COMMENT ROME EST VENUE À BOUT DU SOULÈVEMENT

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Traduit de l’an­glais par Nico­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­ticle « King, magi­cian, gene­ral… slave: Eunus and the First Servile War against Rome », paru dans A Blast From the Past. Couver­ture : Paysage de Sicile. (Lisa Limer/Ulyces)


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