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Eunus était par bien des aspects supérieur à Spartacus. Non content de se libérer de l'esclavage, il fonda un État et devint roi de Sicile, résistant contre les légions romaines.

par Mike Dash | 4 octobre 2016

Semer le vent

Les augures avaient été terri­­ble­­ment mauvais cette année-là. À Rome, une esclave donna nais­­sance à un monstre : « …un garçon avec quatre pieds, quatre mains, quatre yeux, quatre oreilles et deux paires d’or­­ganes sexuels » – vrai­­sem­­bla­­ble­­ment un cas de jumeaux siamois. En Sicile, l’Etna entra en érup­­tion « dans des éclairs de feu », crachant de la roche fondue et des cendres ardentes qui embra­­sèrent les grandes proprié­­tés à des kilo­­mètres à la ronde. C’est dans ce climat apoca­­lyp­­tique que des troubles écla­­tèrent en Sicile, parmi les esclaves. Les présages trou­­vèrent alors du sens, car l’un d’eux était un monstre aux yeux des Romains. C’était un magi­­cien qui crachait des flammes, tout comme le volcan, un mystique capable de prédire l’ave­­nir. Ce futur prêtre-roi aux paroles messia­­niques adorait une déesse étran­­gère grotesque, et il mena son peuple à une révolte qui dura cinq ans. Il fallut cinq armées romaines pour la mater.

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La statue d’Eu­­nus à Enna
Crédits : Clau­­dia Schulte

Son nom était Eunus – qui peut se traduire par « le bien­­veillant » – et même s’il est aujourd’­­hui pratique­­ment oublié, Eunus était un chef compa­­rable à Spar­­ta­­cus. À dire vrai, il était même supé­­rieur à Spar­­ta­­cus, car si les deux hommes étaient tous deux des esclaves qui fomen­­tèrent des guerres contre Rome (la révolte de Spar­­ta­­cus eut lieu six décen­­nies plus tard), la rébel­­lion d’Eu­­nus était quatre ou cinq fois plus grande et elle dura presque trois fois plus long­­temps.

Il fonda un État, ce que Spar­­ta­­cus ne fit jamais, et tous les récits dont nous dispo­­sons indiquent qu’il inspi­­rait une loyauté farouche, dans des propor­­tions inéga­­lées par le gladia­­teur thrace. Car contrai­­re­­ment à ce que ses portraits roman­­cés racontent, Spar­­ta­­cus fut défait autant par la puis­­sance des légions qui furent envoyées pour le détruire qu’à cause de dissen­­sions entre ses rangs.

La fin d’Eu­­nus est une rémi­­nis­­cence tragique de la chute de Massada, la forte­­resse juive située au sommet d’une montagne de Judée, reprise par Rome autour de l’an 74 de notre ère. Les 960 derniers défen­­seurs de Massada choi­­sirent de se suici­­der plutôt que de tomber entre les mains de leurs enne­­mis. En Sicile, les 1 000 hommes choi­­sis par l’es­­clave-roi pour former sa garde rappro­­chée se battirent pour échap­­per à l’en­­cer­­cle­­ment, avant de s’entre-tuer dans un geste simi­­laire une fois la situa­­tion réel­­le­­ment déses­­pé­­rée. Leur chef et ses quatre derniers hommes furent pour­­chas­­sés jusque dans les confins des montagnes qui les avaient proté­­gés pendant toutes ces années.

Eunus appa­­raît pour la première fois en 135 avant J.-C. – ou peut-être était-ce 138 ; les sources sont impré­­cises et nous savons seule­­ment que le soulè­­ve­­ment qu’il a mené commença une soixan­­taine d’an­­nées après la paix que Rome imposa à Carthage, à la fin de la Deuxième Guerre punique (218–202 av. J.-C.). Il était alors l’es­­clave domes­­tique d’un homme appelé Anti­­gène, un riche Romain qui vivait dans l’in­­té­­rieur du terri­­toire sici­­lien. Eunus était né libre : il avait été capturé puis amené sur l’île quelques années plus tôt, proba­­ble­­ment par les pirates sici­­liens qui étaient à la tête d’un commerce d’es­­claves floris­­sant dans l’est de la Médi­­ter­­ra­­née.

Nous savons peu de choses sur la vie de citoyen d’Eu­­nus, mais les frag­­ments de récits de sa rébel­­lion assurent tous qu’il était doué d’une intel­­li­­gence excep­­tion­­nelle et qu’il était doté d’un charisme singu­­lier. Il avait la répu­­ta­­tion d’être un prophète et de faire des prédic­­tions lorsqu’il entrait en transe. Il était célèbre pour ce que les chro­­niqueurs histo­­riques présentent comme un tour de passe, mais qui, lorsqu’on lit entre les lignes, est possi­­ble­­ment plus impres­­sion­­nant et prodi­­gieux. Il souf­­flait des étin­­celles et du feu lorsqu’il parlait, un effet qu’il aurait produit en enfouis­­sant dans sa bouche une coquille de noix creuse et percée de trous, qu’il remplis­­sait « de souffre et de feu ».

Qu’im­­porte comment Eunus produi­­sait son effet et s’il se croyait vrai­­ment choisi et inspiré par les dieux, c’était un person­­nage hors du commun et Anti­­gène aimait le montrer lors de ses dîner pour diver­­tir ses invi­­tés. Lors de ces soirées, il est dit qu’Eu­­nus assu­­rait aux Romains atta­­blés qu’il était destiné à deve­­nir roi, et il décri­­vait des scènes du royaume sur lequel il régne­­rait. D’après l’his­­to­­rien grec Diodore de Sicile, Anti­­gène était si « captivé par ses sorties abra­­ca­­da­­brantes » qu’il entrait volon­­tiers dans son jeu. « Il l’in­­ter­­ro­­geait sur sa royauté et sur le sort qu’il réser­­ve­­rait aux hommes rassem­­blés autour de la table. »

Lorsque Eunus assu­­rait en souriant aux maîtres qu’il ferait preuve de modé­­ra­­tion, les invi­­tés « écla­­taient à chaque fois de rire ». « Certains lui offraient alors des morceaux des viandes exquises dispo­­sées sur la table, en lui disant que lorsqu’il serait roi, il devrait se souve­­nir de cette faveur. »

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Le plus trou­­blant dans cette histoire, c’est que la prédic­­tion d’Eu­­nus finit par se réali­­ser : il devint bel et bien roi et disposa du droit de vie et de mort sur les Romains qu’il avait jadis fait rire à la table de son maître. La vengeance qui s’abat­­tit sur les proprié­­taires d’es­­claves en Sicile fut terrible, mais Eunus se souvint des élans de géné­­ro­­sité sarcas­­tique des hommes qui lui avaient fait don de morceaux de viande. Il leur laissa la vie sauve et ils purent racon­­ter l’his­­toire de l’es­­clave qui s’était élevé au rang de roi.

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Les circons­­tances qui amenèrent Eunus au pouvoir ont leurs racines dans la décen­­nie précé­­dente. Les chro­­niqueurs qui firent le récit de sa rébel­­lion racontent que l’évé­­ne­­ment prit par surprise les citoyens romains de Sicile. Mais s’il semble plau­­sible qu’un petit groupe de fermiers échouèrent à repé­­rer les premiers signes des troubles à venir, il est peu probable qu’ils eurent échappé à des obser­­va­­teurs plus aguer­­ris. Le nombre d’es­­claves vendus dans la province avait dras­­tique­­ment augmenté, car l’île avait été trans­­for­­mée en grenier destiné à nour­­rir la Répu­­blique romaine, qui gran­­dis­­sait à vue d’œil. La culture du blé deman­­dait un travail haras­­sant qui alimenta la demande en ouvriers captifs.

L’île était à l’époque habi­­tée par une vaste commu­­nauté hellé­­no­­phone, qui devait se souve­­nir d’un passé dans lequel ils étaient davan­­tage que l’apanage d’un puis­­sant État. Ils devaient aussi être conscients que la Sicile abri­­tait au moins 200 000 esclaves, pour une popu­­la­­tion totale de moins de 600 000 habi­­tants. Les condi­­tions de vie de la plupart de ces esclaves étaient parti­­cu­­liè­­re­­ment atroces. Ils étaient marqués au fer rouge, entra­­vés, fouet­­tés, forcés à travailler dans les champs enchaî­­nés les uns aux autres, et enfer­­més dans des centaines de cachots souter­­rains appe­­lés ergas­­tules. Il exis­­tait une résis­­tance.

Quelque part autour de 140 avant notre ère, cinq ou six ans avant que la rébel­­lion ne commence, un gouver­­neur de Sicile fit ériger une stèle sur le conti­nent : elle commé­­mo­­rait le jour où il avait arrêté 917 esclaves qui avaient fui sur le conti­nent, avant de les retour­­ner à leurs maîtres. L’his­­to­­rien britan­­nique Peter Green suggère que la rébel­­lion était peut-être dans l’air depuis deux ou trois ans déjà lorsqu’elle éclata pour de bons, et que les esclaves de diffé­­rentes parties de l’île avaient proba­­ble­­ment conspiré longue­­ment pour la fomen­­ter.

À bien des égards, les esclaves de Sicile repré­­sen­­taient un terreau peu fertile pour une rébel­­lion. Ils étaient divi­­sés par leur langue et leur culture – certains étaient amenés sur l’île depuis l’Es­­pagne, d’autres de Grèce et de Macé­­doine, et d’autres encore depuis la Syrie et les côtes d’Ana­­to­­lie. La plupart travaillaient en plein air sous un soleil ardent, pendant qu’une poignée de « chan­­ceux » comme Eunus travaillaient comme servi­­teurs dans les proprié­­tés romaines, où ils jouis­­saient de privi­­lèges dont on peut imagi­­ner qu’ils devaient nour­­rir l’en­­vie et la haine chez leurs pairs condam­­nés à travailler aux champs.

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Des esclaves de la Rome antique

Il y avait égale­­ment une troi­­sième caté­­go­­rie d’es­­claves, plus redou­­tables que les deux autres réunis et qui four­­ni­­raient à Eunus ses troupes les plus aguer­­ries. Il s’agis­­sait des bergers des montagnes, des esclaves qui avaient pour devoir de veiller sur le chep­­tel de leurs maîtres. Du fait de leur mission, ces hommes étaient armés de massues, de lances et « d’im­­po­­sants bâtons de bergers ». Ils avaient à leurs ordres des meutes de chiens à demi-sauvages nour­­ris de viande crue, et ils étaient plus ou moins encou­­ra­­gés à mener des vies de brigands et de meur­­triers.

Pour écono­­mi­­ser leur argent, certains maîtres romains refu­­saient aux bergers la moindre nour­­ri­­ture et le moindre vête­­ment, leur disant de voler ce dont ils avaient besoin dans les fermes des envi­­rons ou aux voya­­geurs de passage. Les bergers finirent par former ce qui s’ap­­pa­­rente à des groupes para­­mi­­li­­taires, infes­­tant les terres inté­­rieures de Sicile comme « des bandes de soldats en déroute ». Avec l’ex­­pé­­rience, ils devinrent de plus en plus « arro­­gants et auda­­cieux ». Loin de la sécu­­rité qu’of­­fraient les villes côtières, la Sicile du IIe siècle avant J.-C. était un lieu dange­­reux où s’aven­­tu­­rer pour un étran­­ger. Il est dit que les meurtres était très communs sur l’île.

Un demi-siècle plus tard, l’ora­­teur romain Cicé­­ron disait encore se rendre dans « les contrées sauvages de Luca­­nie [dans la botte de l’Ita­­lie], où vivent les éleveurs et leur main d’œuvre – des esclaves armés qui attaquent et pillent les fermes et les trou­­peaux de leurs voisins ». Dans un envi­­ron­­ne­­ment aussi dange­­reux, une étin­­celle pouvait se chan­­ger en feu de brousse avec une terri­­fiante rapi­­dité. Les chro­­niqueurs s’en­­tendent sur le fait qu’au­­tour de 130 avant notre ère, l’étin­­celle est venue en Sicile d’un proprié­­taire d’es­­claves appelé Damo­­phile. « C’était un homme très riche mais aux manières inso­­lentes » qui vivait à Henna (l’ac­­tuelle Enna), loin dans l’in­­té­­rieur des terres. Son épouse, Mégal­­lis, « riva­­li­­sait d’in­­hu­­ma­­nité avec son mari dans le trai­­te­­ment qu’elle infli­­geait aux esclaves ».

Leurs noms suggèrent que ce couple appar­­te­­nait à la vaste colo­­nie des Grecs sici­­liens, centrée autour de la ville de Syra­­cuse, qui domi­­naient la côte est de l’île. Ils descen­­daient d’im­­mi­­grants qui s’étaient autre­­fois mesu­­rés à Rome pour le contrôle de l’île toute entière. Le couple se montrait inha­­bi­­tuel­­le­­ment brutal envers leurs esclaves, même compte tenu des stan­­dards de l’époque. Ils les battaient « au-delà du raison­­nable » et les châti­­ments étaient la norme. « Il ne s’écou­­lait pas un jour sans que Damo­­phile ne punisse un de ses esclaves », nous dit Diodore, « et jamais pour une bonne raison. » Damo­­phile est dépeint comme le méchant de l’his­­toire dans tous les récits du soulè­­ve­­ment.

Non seule­­ment il parcou­­rait la campagne « dans un carrosse tiré par de beaux chevaux et escorté par une compa­­gnie d’es­­claves armés », mais il « trans­­por­­tait avec lui de beaux jeunes gens, des para­­sites flat­­teurs ». Il était arro­­gant, « surpas­­sait le luxe des Persans », et il était pourvu de manières gros­­sières car il avait grandi « sans rece­­voir d’édu­­ca­­tion ». En bref, Damo­­phile et Mégal­­lis cher­­chaient les problèmes. Ils les trou­­vèrent auprès d’Eu­­nus et ses hommes.

La prise d’Henna

Le rôle qu’Eu­­nus joua lui-même dans la révolte – la Première Guerre servile, comme on l’ap­­pelle aujourd’­­hui (Spar­­ta­­cus et ses gladia­­teurs ont mené la troi­­sième) – reste sujet à discus­­sion. Diodore de Sicile affirme qu’il était l’émi­­nence grise qui avait plani­­fié la rébel­­lion, mais la plupart des histo­­riens de l’époque relatent une version plus brute de l’his­­toire. Dans ces récits, le trai­­te­­ment sévère infligé par Damo­­phile et sa femme à leurs esclaves les plon­­gea dans un tel déses­­poir qu’ils réso­­lurent de les tuer. C’était un crime si abomi­­nable qu’il était passible de cruci­­fixion, et lourd de consé­quences pour les âmes des assas­­sins à tel point qu’il requé­­rait l’ap­­pro­­ba­­tion des dieux. Les esclaves de Damo­­phile s’en allèrent donc trou­­ver le seul homme d’Henna capable de leur donner le feu vert divin : Eunus, le faiseur de miracles.

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Enna et sa région de nos jours
Crédits : DR

L’his­­to­­rien romain Florus, dont la chro­­nique contient un résumé du 56e tome perdu de l’Histoire de Rome depuis sa fonda­­tion de Tite-Live, nous en apprend davan­­tage sur le pouvoir de l’es­­clave-prêtre. Tite-Live décrit Eunus comme un « fana­­tique » et ajoute qu’il « ondu­­lait ses cheveux ébou­­rif­­fés en l’hon­­neur de la déesse syrienne ». On en déduit qu’il devait être un adora­­teur d’Atar­­ga­­tis, la déesse-mère véné­­rée par le peuple de sa patrie natale, l’Empire séleu­­cide – le succes­­seur moyen-orien­­tal sur le déclin du vieil empire macé­­do­­nien fondé par Alexandre le Grand. Atar­­ga­­tis était repré­­sen­­tée mi-femme, mi-pois­­son : une sirène aux longs cheveux qui était mariée au dieu Soleil, Hadad. Le compor­­te­­ment de ses acolytes dégoû­­tait profon­­dé­­ment les Romains.

Si Eunus comp­­tait vrai­­ment parmi ses adeptes, cela explique­­rait non seule­­ment sa capa­­cité à comman­­der aux esclaves, mais aussi l’hor­­reur qu’il inspi­­rait à ses enne­­mis. En Syrie, les prêtres d’Atar­­ga­­tis portaient du maquillage et ils se mordaient, se fouet­­taient ou se tailla­­daient pour accé­­der à l’ex­­tase mystique. Leur initia­­tion est rela­­tée crûment par le sati­­riste grec Lucien de Samo­­sate, qui décrit comment les adeptes de la déesse s’émas­­cu­­laient pour la servir : « Le jeune homme jette ses habits à ses pieds, se préci­­pite au centre dans un grand cri et se saisit d’une épée qui, je le présume, doit se trou­­ver là depuis de nombreuses années. Il l’at­­trape et se castre dans un même geste. Puis il court partout dans la ville en exhi­­bant les parties dont ils vient de s’am­­pu­­ter. Il prend ensuite des habits et des parures de femmes dans la maison où il a choisi de jeter ses organes sexuels. C’est ce qu’ils font durant la Castra­­tion. »

Rien n’in­­dique qu’Eu­­nus était lui-même eunuque ; il avait même une épouse, origi­­naire de la même ville que lui. Ce dont nous sommes certains, c’est qu’il avait des attri­­buts sacer­­do­­taux. C’était un « prophète », qui disait avoir vu en vision les dieux séleu­­cides. Il lui avaient révélé le futur « de leurs propres lèvres », et certaines de ses prédic­­tions se sont réali­­sées. Ce seul fait, combiné aux souffles ardents et aux transes, dût suffire à impres­­sion­­ner un grand nombre d’hommes, car si les chro­­niqueurs qui rela­­tèrent sa vie ont accueilli ces carac­­té­­ris­­tiques avec scep­­ti­­cisme, on sait combien ce genre de mani­­fes­­ta­­tions reli­­gieuses avaient de l’im­­pact sur les gens à l’époque.

Il était commu­­né­­ment accepté que les dieux agis­­saient au travers d’hommes ordi­­naires, et qu’ils pouvaient accom­­plir des miracles quand ils le déci­­daient. Qu’Eu­­nus fut un zélote charis­­ma­­tique ou – comme on incline à le penser – un esprit habile qui avait trouvé le moyen idéal d’as­­seoir son pouvoir importe rela­­ti­­ve­­ment peu. Le fait est que son pres­­tige au sein de la commu­­nauté d’Henna condui­­sit les aspi­­rants assas­­sins de Damo­­phile et sa femme à le suivre.

Damo­­phile se montra extra­­or­­di­­nai­­re­­ment éloquent et il sembla un instant qu’il pour­­rait sauver sa vie.

D’après Diodore de Sicile, ils vinrent pour rece­­voir sa béné­­dic­­tion et Eunus les  exauça. 400 esclaves se rassem­­blèrent dans un champ hors des murs d’Henna peu avant minuit, et là, « après s’être fait des promesses et avoir échangé des serments sur le sort de leurs victimes sacri­­fi­­cielles, ils s’ar­­mèrent autant que l’oc­­ca­­sion le permet­­tait ». Le chro­­niqueur veut dire par là qu’ils étaient pauvre­­ment équi­­pés. Ils portaient prin­­ci­­pa­­le­­ment des bâtons, des faucilles et des broches de cuisine, mais ils étaient animés par le ressen­­ti­­ment et le déses­­poir. « Ils bran­­dirent leur meilleure arme », écrit Diodore, « leur déter­­mi­­na­­tion farouche à se débar­­ras­­ser de ces maîtres arro­­gants. » Puis, avec Eunus à leur tête, crachant des flammes dans les ténèbres, les esclaves prirent la ville d’as­­saut.

~

Il est probable qu’a­­près 60 années de paix, ils trou­­vèrent les portes d’Henna grandes ouvertes, ou du moins à peine défen­­due. La garni­­son de la ville se résu­­mait sûre­­ment à une milice mal entraî­­née. La révolte fut un triomphe. D’autres esclaves de la ville s’y joignirent, tuant leurs propres maîtres dans un massacre géné­­ral des habi­­tants libres de la ville. Les rebelles étaient impi­­toyables. « Ils n’épar­­gnèrent pas même les nour­­ris­­sons », raconte un chro­­niqueur. « Ils les arra­­chaient bruta­­le­­ment du sein de leur mère pour les frap­­per contre le sol. »

Eunus tua Anti­­gène ainsi que son ancien maître, un certain Python. Ses hommes massa­­crèrent les autres proprié­­taires d’es­­claves d’Henna et les femmes furent violées. Ils traquèrent Damo­­phile et Mégal­­lis jusque dans une de leurs proprié­­tés à l’ex­­té­­rieur de la ville, et tandis que leur fille fut épar­­gnée – elle avait toujours été bonne envers les esclaves, pansant leurs plaies lorsqu’ils avaient été battus –, ils furent tous deux traî­­nés vivant en ville. On peut se deman­­der à quel point les rebelles étaient orga­­ni­­sés, et s’ils avaient une quel­­conque stra­­té­­gie.

De la poignée d’his­­to­­riens qui ont étudié la Première Guerre servile, la plupart racontent que le soulè­­ve­­ment était plus ou moins spon­­tané. Ils insistent sur le fait que les esclaves étaient dépour­­vus de toute sorte d’idéo­­lo­­gie. De leur point de vue, Henna n’était qu’une affaire locale qui fit des émules en raison de l’in­­com­­pé­­tence des Romains et se répan­­dit sur l’île plus ou moins au hasard. L’opi­­nion contraire, qui semble plus plau­­sible, est qu’ils devaient avoir au moins l’ébauche d’un plan. On incline à le penser lorsqu’on sait que Damo­­phile, qui ne devait s’at­­tendre qu’à peu de clémence de la part des rebelles, fut conduit dans l’am­­phi­­théâtre d’Henna où il eut droit à un semblant de procès.

S’il s’agis­­sait d’une tenta­­tive de la part d’Eu­­nus d’éta­­blir un embryon d’État de droit, l’idée se retourna rapi­­de­­ment contre lui. Damo­­phile se montra extra­­or­­di­­nai­­re­­ment éloquent – ce qui contre­­dit le portrait de Diodore, qui le décrit comme un homme rustre et gros­­sier. Il défen­­dit la justesse fonda­­men­­tale avec laquelle il trai­­tait ses esclaves et influença une grande partie de l’as­­sis­­tance avec sa rhéto­­rique. Il sembla un instant qu’il pour­­rait sauver sa vie. Il fallut deux des lieu­­te­­nants prin­­ci­­paux d’Eu­­nus, Hermias et Zeuxis (tous deux décon­­cer­­tés), pour préci­­pi­­ter la fin du procès et le déca­­pi­­ter sans ambages. Mégal­­lis fut pour sa part livrée aux mains de ses femmes esclaves, qui la rouèrent de coups avant de la jeter du haut d’un préci­­pice.

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Atar­­ga­­tis, la déesse-mère séleu­­cide

Deux autres indices au moins laissent penser qu’Eu­­nus avait plani­­fié acti­­ve­­ment la révolte, plutôt que d’avoir été dési­­gné comme chef à la dernière seconde. Le premier est que durant le massacre d’Henna, les esclaves firent preuve d’as­­sez de prévoyance et de disci­­pline pour iden­­ti­­fier et épar­­gner les forge­­rons et les armu­­riers de la ville. Ces derniers furent enchaî­­nés et mis au travail : ils forgèrent des épées d’acier et des boucliers pour rempla­­cer les armes de fortune de la première étape du soulè­­ve­­ment. L’autre, plus convain­­cant encore, est qu’une révolte simi­­laire éclata juste après la première dans une autre partie de la Sicile.

Moins d’un mois après la chute d’Henna, un autre esclave du nom de Cléon rassem­­bla plusieurs centaines d’hommes et prit le contrôle du port méri­­dio­­nal d’Akra­­gas (aujourd’­­hui Agri­­gente). Il fit ensuite route vers le nord. Les Romains espé­­raient que les deux armées d’es­­claves s’entre-tueraient, mais ils joignirent leurs forces. Le Cléon des chro­­niques est un homme coriace, un des bergers-soldats que Cicé­­ron mépri­­sait tant. Il n’était effec­­ti­­ve­­ment pas étran­­ger à la violence – Diodore nous assure qu’il avait « commis des meurtres partout où il était passé ». Mais il jura fidé­­lité à Eunus de son plein gré et fut fait géné­­ra­­lis­­sime des armées rebelles. L’his­­to­­rien Peter Green peine à croire que le tour des événe­­ments n’avait pas été plani­­fié à l’avance, et cela semble effec­­ti­­ve­­ment probable.

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

COMMENT ROME EST VENUE À BOUT DU SOULÈVEMENT

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Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « King, magi­­cian, gene­­ral… slave: Eunus and the First Servile War against Rome », paru dans A Blast From the Past. Couver­­ture : Paysage de Sicile. (Lisa Limer/Ulyces)


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