par Mike Dash | 8 mai 2016

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Le dernier des derniers

Naka­­mura avait grandi à Formose (Taïwan) – posses­­sion japo­­naise saisie à la Chine à l’is­­sue de la guerre sino-japo­­naise de 1894–1895. Il était membre d’un peuple abori­­gène qui, à sa nais­­sance en 1923, ne repré­­sen­­tait qu’une petite mino­­rité de la popu­­la­­tion de l’île. Son vrai nom, semble-t-il, était Attun Pala­­lin, mais il adopta un nom japo­­nais lorsqu’il fut conscrit (ou s’en­­ga­­gea – les sources divergent à ce propos) et rejoi­­gnit l’ef­­fort de guerre en 1943. Après une forma­­tion rudi­­men­­taire, il fut envoyé avec son unité sur l’île indo­­né­­sienne de Moro­­tai quelques mois avant l’at­­taque de celle-ci par les Améri­­cains.

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Attun Pala­­lin alias Teruo Naka­­mura

Naka­­mura n’était donc pas japo­­nais, et lui et ses cama­­rades occu­­paient, au mieux, une posi­­tion margi­­nale au sein de l’ordre de bataille de l’ar­­mée impé­­riale. L’un des motifs de son enga­­ge­­ment, dans une guerre à laquelle on estime que seule­­ment 8 500 Taïwa­­nais prirent part, était peut-être l’ob­­ten­­tion d’un meilleur statut : les indi­­gènes qui rejoi­­gnaient les forces impé­­riales valaient mieux, aux yeux des admi­­nis­­tra­­teurs de l’île, que les Chinois locaux. Mais cette déci­­sion le plaçait égale­­ment face à un danger consi­­dé­­rable : les « soldats volon­­taires spéciaux » de Taïwan étaient souvent affec­­tés à des missions dange­­reuses et trai­­tés comme de la chair à canon lors de batailles parmi les plus sanglantes de la guerre. Comme le signale Trefalt, la survie même de Naka­­mura « a mis sur la place publique l’hé­­ri­­tage de l’im­­pé­­ria­­lisme japo­­nais ». Le dilemme de l’unité de Naka­­mura est simi­­laire à celui de nombreux autres soldats de l’ar­­mée impé­­riale, confron­­tés aux débarque­­ments alliés sur de petites îles. Forcés de faire durer leurs provi­­sions, en situa­­tion d’in­­fé­­rio­­rité numé­­rique et sans appui aérien, ils eurent le choix entre se sacri­­fier dans des efforts de défense sans espoir, ou faire retraite vers l’in­­té­­rieur des terres. Moro­­tai – une île d’en­­vi­­ron 1 800 kilo­­mètres carrés, soit cinq fois la taille de Lubang – était assez vaste pour rendre viable le second choix, et Naka­­mura eut la chance qu’on ordon­­nât à son unité de se disper­­ser et d’adop­­ter une stra­­té­­gie de guérilla dès le début de l’in­­va­­sion alliée. À la fin de la guerre, onze mois plus tard, il faisait partie d’un groupe réduit de soldats qui semble s’être dispersé puis reformé plusieurs fois, divisé en groupes toujours plus petits pour chas­­ser de quoi manger dans la jungle, et perdant régu­­liè­­re­­ment des membres à cause de la faim et de la mala­­die. Selon les survi­­vants d’un de ces groupes – neuf hommes qui furent décou­­verts et rapa­­triés en 1956 –, Naka­­mura était très auto­­nome. Il les quitta pour vivre seul dans la jungle entre 1946 et 1947, les rejoi­­gnit en 1950, puis dispa­­rut à nouveau quelques années plus tard. Les autres soldats suppo­­sèrent que Naka­­mura était mort quelque part dans la jungle.

En réalité, il survé­­cut seul en pêchant dans les rivières, entre­­te­­nant son fusil (sans jamais toute­­fois l’uti­­li­­ser pour la chasse, de peur d’être entendu par les locaux), et finit par s’ins­­tal­­ler dans une crevasse dans les montagnes du sud de Moro­­tai. Là, il parvint petit à petit à déga­­ger une clai­­rière dans la forêt tropi­­cale où il cultiva des poivrons rouges, des bananes, du taro et des papayes. Il est diffi­­cile de connaître le degré d’iso­­le­­ment de Naka­­mura durant ces années. Certains témoi­­gnages suggèrent qu’il conti­­nua d’er­­rer à la recherche de nour­­ri­­ture pour supplé­­men­­ter son alimen­­ta­­tion, et fut régu­­liè­­re­­ment aperçu dans la jungle – une silhouette dans le loin­­tain, pratique­­ment nue, à flanc de coteau. Des avions appar­­te­­nant à une base indo­­né­­sienne de Moro­­tai survo­­laient égale­­ment la jungle à l’oc­­ca­­sion, et, au cours des années, leurs pilotes remarquèrent des traces d’ac­­ti­­vité humaine dans les zones les plus recu­­lées. Mais l’idée de la possible présence de soldats japo­­nais sur l’île demeura confi­­née à la base jusqu’à ce que la publi­­cité mondiale qui accom­­pa­­gna la capi­­tu­­la­­tion d’Onoda en 1974 rafraî­­chît certaines mémoires. Le Bureau d’as­­sis­­tance aux rapa­­triés fut mis au courant des obser­­va­­tions des pilotes lors d’une mission de rapa­­trie­­ment de dépouilles cette même année.

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À gauche, « Naka­­mura City » ; à droite, l’in­­té­­rieur de sa hutte

L’am­­bas­­sade japo­­naise à Jakarta fut mise au courant et trans­­mit l’in­­for­­ma­­tion à Tokyo, qui requit à son tour l’as­­sis­­tance du gouver­­ne­­ment indo­­né­­sien. Il était facile de repé­­rer la posi­­tion de Naka­­mura depuis les airs, mais atteindre sa clai­­rière à pied était une autre affaire. Il fallut trois jours aux hommes de l’ar­­mée indo­­né­­sienne pour traver­­ser la jungle au départ de la route la plus proche et, confron­­tés à un adver­­saire qui était proba­­ble­­ment armé, ils choi­­sirent d’adop­­ter une tech­­nique d’ap­­proche peu ortho­­doxe. Les onze soldats qui parvinrent jusqu’à ce qui serait connu sous le nom de « Naka­­mura City » au matin du 18 décembre 1974 s’étaient prépa­­rés avec soin pour leur rencontre avec le soldat soli­­taire. Ils avaient mémo­­risé les paroles de l’hymne natio­­nal japo­­nais, qu’ils enton­­nèrent à l’unis­­son lorsqu’ils émer­­gèrent de la jungle, et pris soin d’em­­por­­ter avec eux la photo d’une geisha. Ils n’étaient pas les seuls à suppo­­ser qu’un homme qui avait passé des années seul dans la jungle serait inté­­ressé par les femmes : Norio Suzuki avait lui aussi emporté des images érotiques lorsqu’il était parti pour Lubang – lorsqu’il offrit de les parta­­ger avec Onoda, il fut sèche­­ment rembarré.

Cepen­­dant, il n’était nul besoin d’avoir recours à de tels stra­­ta­­gèmes. Naka­­mura, « d’une maigreur mala­­dive et mani­­fes­­te­­ment terri­­fié », n’op­­posa aucune résis­­tance, quoiqu’il semblât convaincu, tout comme Yokoi, qu’il allait être exécuté une fois sorti de la jungle. Naka­­mura fut emmené à Jakarta et hospi­­ta­­lisé. Les Indo­­né­­siens, pendant ce temps, purent lire dans la presse des articles louant l’in­­gé­­nuité dont il avait fait preuve pour survivre si long­­temps. Il s’était construit une solide cabane, et avait gravé une carte gros­­sière de ses envi­­rons sur un rocher ; il avait tenté d’ap­­pri­­voi­­ser un sanglier et un oiseau pour lui tenir compa­­gnie. Selon les habi­­tants de Dehe­­gila, le village le plus proche de sa base, il était même en bons termes avec un chas­­seur local, qui lui appor­­tait parfois du sel et du sucre en gage de bonne entente. Plus tard, les villa­­geois érige­­raient une statue commé­­mo­­rant le séjour de Naka­­mura à Moro­­tai, le « bon Japo­­nais » qui, durant ses premières semaines dans la jungle, avait secouru une fille de la région lorsqu’elle avait été attaquée par d’autres membres de l’unité japo­­naise.

De tous les soldats sortis de leurs cachettes, Teruo Naka­­mura était le plus margi­­nal.

Le reste du monde, cepen­­dant, ne put s’em­­pê­­cher d’être un peu déçu par le dernier soldat caché japo­­nais. L’au­­to­­no­­mie et la robus­­tesse de Naka­­mura, certes admi­­rables à leur manière, étaient bien pâles compa­­rées à Onoda et à ses presque trente années de service : il ne possé­­dait rien de l’ins­­tinct drama­­tique du lieu­­te­­nant japo­­nais, ni de son aisance face à la presse. Il était même diffi­­cile de s’ac­­cor­­der sur la natio­­na­­lité de Naka­­mura. Au moment où il quitta la jungle, l’his­­toire l’avait rendu apatride. L’em­­pire japo­­nais qu’il avait servi pendant si long­­temps n’exis­­tait plus. Taïwan était devenu le siège du gouver­­ne­­ment natio­­na­­liste chinois. Et même s’il exprima le vœu d’être « rapa­­trié » au Japon, il n’y avait jamais mis les pieds, et – on le décou­­vrit plus tard – n’avait aucune légi­­timé à y vivre non plus.

Cache-cache

De tous les soldats sortis de leurs cachettes dans le Paci­­fique entre 1945 et 1974, Teruo Naka­­mura était le plus margi­­nal et le plus diffi­­cile à caté­­go­­ri­­ser. Mais là où Hirō Onoda suscita l’in­­té­­rêt du public pour son patrio­­tisme et son adhé­­rence obsti­­née à un état d’es­­prit et un mode de vie dispa­­rus avec les années 1940, Naka­­mura était en quelque sorte son image oppo­­sée. L’im­­por­­tance de son histoire réside moins dans ses longues années passées dans la jungle que dans la signi­­fi­­ca­­tion de son retour pour le Japon des années 1970. L’ap­­pa­­ri­­tion d’un soldat indi­­gène taïwa­­nais consti­­tua un embar­­ras consi­­dé­­rable pour un pays aussi déter­­miné que le Japon à se déta­­cher de son passé impé­­rial. De nombreux Japo­­nais consi­­dé­­raient que Naka­­mura méri­­tait une certaine consi­­dé­­ra­­tion pour ses années de loyauté à leur nation, et furent conster­­nés d’ap­­prendre que son salaire rétro­ac­­tif pour trois décen­­nies de service était seule­­ment de 68 000 yens (envi­­ron 1 000 euros aujourd’­­hui). On solli­­cita égale­­ment les témoi­­gnages des autres vété­­rans de Moro­­tai, rapa­­triés en 1956. Ceux-ci mirent en doute la répu­­ta­­tion d’in­­gé­­nuité et d’au­­to­­no­­mie que Yokoi et Onoda avaient permis de renfor­­cer – « Les soldats japo­­nais avaient de la chance que nous soyons là. Quand ils manquaient de nour­­ri­­ture, nous étions là pour les aider. »

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L’au­­to­­bio­­gra­­phie de Naka­­mura

Les vété­­rans révé­­lèrent égale­­ment le côté obscur de l’at­­ti­­tude du pays envers ses soldats taïwa­­nais. Naka­­mura lui-même laissa entendre avec une certaine colère qu’il avait fui dans la jungle de peur que les survi­­vants japo­­nais de son groupe n’aient le projet de le tuer, et alors qu’on avait permis à ses anciens cama­­rades de s’ins­­tal­­ler au Japon, on décou­­vrit qu’une fois arri­­vés à Tokyo, ils avaient dû s’ac­quit­­ter eux-mêmes de leurs factures d’hô­­pi­­tal et avaient passé les dernières décen­­nies à travailler pour de bas salaires de canton­­niers : « Tout le monde était hostile. On s’est vrai­­ment faits avoir. » Ces révé­­la­­tions eurent des retom­­bées posi­­tives. Une asso­­cia­­tion pour l’ac­­cueil de Teruo Naka­­mura fut formée, et ses membres orga­­ni­­sèrent la collecte de 4,25 millions de yens de la part du gouver­­ne­­ment et de la popu­­la­­tion (envi­­ron 56 000 euros aujourd’­­hui). Ils firent égale­­ment pres­­sion pour faire voter une propo­­si­­tion de loi requé­­rant que 2 millions de yens soient versés à chaque vété­­ran taïwa­­nais ainsi qu’aux familles de ceux qui avaient péri pendant la guerre. La loi fut tardi­­ve­­ment votée en 1987. Les expé­­riences de Naka­­mura en temps de paix furent égale­­ment problé­­ma­­tiques. Lorsqu’un jour­­na­­liste lui demanda comment il se sentait après avoir « gâché » trois décen­­nies de sa vie à Moro­­tai, il répon­­dit avec colère que ces années n’avaient pas été gâchées, puisqu’il les avait passées au service de son pays. Et le pays dans lequel il revint n’était pas le Japon mais Taïwan.

Lorsqu’il débarqua à Taipei, début janvier 1975, ce fut pour décou­­vrir que sa femme avait un fils qu’il n’avait jamais connu – et que, persua­­dée qu’il ne lui revien­­drait jamais, elle s’était rema­­riée dix ans après qu’il fût déclaré mort. Naka­­mura partit vivre avec une de ses filles, mais il eut fina­­le­­ment une fin heureuse, si l’on peut dire : sa femme finit par chan­­ger d’avis, et quitta son second mari pour se récon­­ci­­lier avec lui. Le couple renou­­vela ses vœux de mariage et commença une nouvelle vie dans une autre ville. Naka­­mura vécut quatre ans de plus, avant de succom­­ber à un cancer du poumon en 1979. Peut-être peut-on lais­­ser Shoi­­chi Yokoi résu­­mer l’ex­­pé­­rience d’un soldat caché japo­­nais, survi­­vant durant des années en terri­­toire ennemi. Il avait gardé la foi, dit-il, en un sauve­­tage final : sachant que le Japon avait perdu la guerre dans laquelle il avait combattu, il croyait cepen­­dant qu’il combat­­trait à nouveau, et que tôt ou tard le pays enva­­hi­­rait Guam à nouveau. Par anti­­ci­­pa­­tion de ce jour – éloi­­gné de dix ans tout au plus, avait-il estimé – il tenait une sorte de calen­­drier basé sur les phases de la Lune. Et, pour s’oc­­cu­­per en atten­­dant, il se souve­­nait : après son bain quoti­­dien chaque soir dans la rivière, dit-il, il s’al­­lon­­geait pour profi­­ter de la brise dans les bambous et se souve­­nir de sa famille. Lorsqu’un jeune neveu lui demanda comment il avait fait pour survivre si long­­temps, sur une petite île où sa cachette était située à seule­­ment à deux ou trois kilo­­mètres d’une base améri­­caine, Yokoi répon­­dit simple­­ment : « J’ai toujours été très bon à cache-cache. »

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Le retour en fanfare de Naka­­mura

EPILOGUE

Norio Suzuki, le Japo­­nais qui mit la main sur Hirō Onoda, fut célé­­bré pour sa décou­­verte et partit sans tarder dans sa seconde quête : trou­­ver un panda géant dans la nature sauvage chinoise. Et bien qu’il ait déclaré avoir repéré pas moins de cinq abomi­­nables hommes des neiges dans le loin­­tain alors qu’il explo­­rait l’Hi­­ma­­laya, il a pour­­suivi sa folle entre­­prise dans l’es­­poir de croi­­ser leur chemin de plus près. Il est mort dans une avalanche en haute montagne en 1986. Higa Kazuko, la femme soli­­taire d’Ana­­ta­­han, est rentrée chez elle à Okinawa où elle est deve­­nue une prin­­ci­­pale de lycée respec­­tée. Shoi­­chi Yokoi s’est marié à son retour au Japon en 1972 et a mené une vie discrète dans la ville de Nagoya. En 1974, il s’est présenté mais n’a pas été élu au siège de la Chambre des repré­­sen­­tants du Japon. Il est mort en 1997, quelques temps après avoir été diagnos­­tiqué de la mala­­die de Parkin­­son. La convic­­tion la plus répan­­due veut qu’il ait préféré s’af­­fa­­mer à mort plutôt que de deve­­nir un fardeau pour sa femme. Hirō Onoda est devenu une célé­­brité.

À l’aé­­ro­­port, à son retour au Japon, ses vieux parents ont été repous­­sés par une phalange de poli­­ciers pres­­sés de lui remettre leurs cartes de visite en main propre. Il a publié ses mémoires – qu’il n’a pas écrites lui-même – et est devenu un temps éleveur de bétail au Brésil. Mais il a fini par rentrer au Japon, où il a fondé une école de survie très pros­­père. Admiré partout ailleurs, Onoda est resté une figure contro­­ver­­sée dans son pays natal. Le père de son compa­­gnon de longue date Kinshi­­chi Kozuka l’a même accusé d’être respon­­sable de la mort de son fils, les yeux dans les yeux. L’au­­teur de son livre, Shin Ikeda, a plus tard fait paraître sa propre version des événe­­ments inti­­tu­­lée « Héros de fantai­­sie », dans laquelle il écrit qu’il ne voyait pas Onoda comme un héros, non plus qu’un homme coura­­geux. ulyces-stragglers-10


Traduit de l’an­­glais par Jade Marin et Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « Final strag­­gler: the Japa­­nese soldier who outlas­­ted Hiroo Onoda », paru dans A Blast From the Past. Couver­­ture : Hirō Onoda rentre enfin de la guerre.

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