par Mike Sager | 7 janvier 2015

Le vrai Rick Ross n’est pas un rappeur. C’est ce qui est écrit sur son T-shirt, élégam­­ment séri­­gra­­phié en deux couleurs. Les lettres épaisses et noires font écho à son parcours. Chauve et barbu, il est encore surpris par l’in­­ten­­sité de son come-back. L’encre dorée a néces­­sité un second pochoir. Sur sa tête est dessi­­née une couronne tout juste dépo­­sée et, parfai­­te­­ment aligné avec le O de son nom, le visage du caïd. Juste à côté appa­­raît sa signa­­ture : la marque flam­­boyante de l’homme qui, il fut un temps, gagnait plusieurs millions par jour en vendant de la cocaïne, mais qui n’a appris à lire qu’à l’âge de 28 ans, derrière les barreaux. C’est fina­­le­­ment par la lecture qu’il rega­­gnera sa liberté. Par un matin enso­­leillé du sud de la Cali­­for­­nie, Rick Ross quitte son appar­­te­­ment exigu pour lequel il ne paie pas de loyer, et roule le long d’Ocean Avenue, le quar­­tier chic de Long Beach. Il a des affaires pres­­santes à régler dans la ville ouvrière de River­­side, à une heure de route.

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Crédits : Blow­­back Produc­­tions

Il est le véri­­table Rick Ross, né Ricky Donnell Ross en 1960, l’un des trois Rick du quar­­tier, celui qui vivait sur 87th Place, à l’en­­droit où la rue venait buter contre la Free­­way 110, à l’ombre d’un pilier en béton massif. Il pouvait y sentir le sol trem­­bler sous ses pieds, et l’en­­droit lui a valu son surnom : Free­­way Rick Ross. Il ne s’agit pas du rappeur connu sous le nom de Rick Ross, ancien joueur de foot­­ball améri­­cain, univer­­si­­taire gras­­souillet et ex-gardien de prison, dont le nom de baptême est en réalité William Leonard Roberts II. Quand Roberts a débuté sa carrière musi­­cale, il s’est appro­­prié le nom et l’a fait tatouer sur ses phalanges : RICK RO$$. Il a bâti sa répu­­ta­­tion en rappant sur un passé crimi­­nel fictif, tandis que le Rick Ross authen­­tique, Free­­way Rick Ross, emblé­­ma­­tique au point de se faire voler son nom, était incar­­céré à perpé­­tuité dans une prison fédé­­rale améri­­caine, sans possi­­bi­­lité de remise en liberté condi­­tion­­nelle. Après avoir pour­­suivi en vain le rappeur pour infrac­­tion à la loi sur la propriété intel­­lec­­tuelle devant plusieurs tribu­­naux, Ross a eu l’idée de créer ces T-shirts. Au cours des mois précé­­dant notre rencontre, avec l’aide d’un gang­s­ter recon­­verti dans la séri­­gra­­phie, il en a imprimé cinq mille. Dispo­­nibles dans une large gamme de couleurs et de tailles allant jusqu’au 6XL, ces derniers sont méti­­cu­­leu­­se­­ment pliés et embal­­lés dans des sacs en plas­­tique par son grand frère, dans un minus­­cule entre­­pôt dont Ross a réussi à se procu­­rer la clé : un exemple parmi tant d’autres des petits arran­­ge­­ments  grâce auxquels il gère son porte­­feuille d’ac­­ti­­vi­­tés légales.

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Crédits : Free­­way Social Media

Partout où il va, Rick Ross traîne derrière lui une valise défon­­cée pleine d’objets promo­­tion­­nels. Ce, qu’il aille témoi­­gner dans une église de quar­­tier de l’On­­ta­­rio, donner une confé­­rence à des étudiants en droit de l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie du Sud ou faire une appa­­ri­­tion lors d’une soirée open-mic à Ingle­­wood. Il l’em­­porte égale­­ment quand il va déjeu­­ner chez Denny’s à Carson (il est végé­­ta­­rien, mais la chaîne de fast-food propose un garden burger), qu’il assiste à la fête d’un rappeur coréen qui le voit comme une légende du folk­­lore améri­­cain, ou bien qu’il parti­­cipe à une réunion dans les studios Warner Bros, à Burbank, ou dans les bureaux d’un vice-président d’Epic/Sony à Beverly Hills. Il ne se défait jamais de son large sourire quand il fouille parmi les paquets à la recherche de la bonne taille et de la bonne couleur. Prendre une photo en sa compa­­gnie est gratuit. Et si vous n’avez pas les 20 dollars qu’il demande pour le T-shirt, il est plus que probable qu’il vous le cédera pour moins que ça. Dans l’eu­­pho­­rie du moment, face à la recon­­nais­­sance et l’ad­­mi­­ra­­tion, il pour­­rait même vous en faire cadeau… Si vous rencon­­trez Rick Ross et que vous lui dites que vous êtes fauché, encore plus qu’il ne l’est lui-même – son relevé de compte bancaire indique 11,15 dollars –, il vous refi­­lera un paquet de dix T-shirts, d’une valeur de 200 dollars à la revente. Le fabri­­cant les lui vend autour de 4 dollars pièce. Le prix de gros s’élève à 10 dollars. Sur le web, ils se vendent à 25. Vendez-les, rembour­­sez-lui 100 dollars et gardez la monnaie. Si vous êtes aussi malin que Rick Ross, le vrai Rick Ross, Free­­way Rick, vous réin­­ves­­ti­­rez l’argent. Et paf, en un clin d’œil, vous êtes dans le busi­­ness.

La peste du crack

À l’époque, Ross aurait proposé le même deal, mais avec du crack. Pour vous aider à vous lancer, il vous en aurait donné gratui­­te­­ment pour 100 dollars, que vous auriez pu refour­­guer pour 300. Les procu­­reurs fédé­­raux ont estimé qu’entre 1982 et 1989, Ross avait acheté et revendu trois tonnes de cocaïne. Au cours du dollar de 1980, ses reve­­nus bruts étaient esti­­més à plus de 900 millions de dollars – dont un béné­­fice de près de 300 millions. Conver­­tis en dollars actuels : respec­­ti­­ve­­ment 2,5 milliards et 850 millions. Plus son empire s’éten­­dait, jusqu’à comp­­ter quarante-deux villes, plus le prix qu’il payait par kilo de poudre de cocaïne s’ef­­fon­­drait, passant d’en­­vi­­ron 60 000 dollars à 10 000. Cette chute verti­­gi­­neuse des prix était due pour une part à l’agran­­dis­­se­­ment expo­­nen­­tiel de son réseau de distri­­bu­­teurs, alors que les Crips et les Bloods s’af­­fron­­taient à travers le pays pour leurs parts du trafic, essai­­mant leur culture des gangs par la même occa­­sion.

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Les Bloods de South Central
Sud de Los Angeles
Crédits : Blow­­back Produc­­tions

D’autre part, elle était due à sa rela­­tion très cordiale avec un ressor­­tis­­sant nica­­ra­­guayen, dont on dira plus tard qu’il entre­­te­­nait des liens à la fois avec la CIA et avec les rebelles contras, soute­­nus pendant les années 1980 par l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion Reagan. Plus tard, ce même inter­­­mé­­diaire, Oscar Danilo Blandón, sera embau­­ché comme infor­­ma­­teur par la DEA : c’est lui qui ferait entrer Ross dans l’ac­­cord qui allait mener à sa condam­­na­­tion à perpé­­tuité. Les conclu­­sions d’une enquête menée en 1996 par Gary Webb, jour­­na­­liste au San Jose Mercury News, ont conduit beau­­coup de gens à croire que c’était en réalité la CIA qui avait déclen­­ché l’épi­­dé­­mie de crack aux États-Unis. L’agence aurait auto­­risé ou fermé les yeux sur l’ar­­ri­­vée sur le sol améri­­cain de char­­ge­­ments massifs de cocaïne, dont les profits ont servi à armer les rebelles qui combat­­taient un régime sud-améri­­cain auquel le gouver­­ne­­ment étasu­­nien était hostile. Selon Webb, la majeure partie de la coke des Contras (culti­­vée en Colom­­bie) avait fini entre les mains de Free­­way Rick Ross. Les révé­­la­­tions de Webb furent violem­­ment attaquées par les grands médias améri­­cains, à longueur de repor­­tages lestés de nombreux témoi­­gnages issus de sources gouver­­ne­­men­­tales, dont les noms étaient tus. Webb quitta son jour­­nal, en disgrâce. Il fut plus tard retrouvé mort, deux balles logées dans le crâne. Il s’était appa­­rem­­ment suicidé. Une enquête anté­­rieure menée par John Kerry, alors séna­­teur, soute­­nait en substance les allé­­ga­­tions de Webb, de même qu’un rapport de l’ins­­pec­­teur géné­­ral de la CIA datant de 1998. Même parmi ceux qui déni­­graient alors les travaux de Webb, beau­­coup recon­­naissent aujourd’­­hui qu’une grande partie de ce qu’il avait rapporté était vrai. Une mino­­rité de gens croit encore que l’ac­­tion de la CIA cachait des velléi­­tés géno­­ci­­daires, et que la coke était déli­­bé­­ré­­ment intro­­duite dans les ghet­­tos noirs afin de déci­­mer une popu­­la­­tion gênante.

À ce jour, on estime que les quarante ans de guerre contre la drogue ont coûté entre cinq cents milliards et un tril­­lion de dollars.

Volon­­tai­­re­­ment ou non, le crack s’est propagé comme un feu de paille à travers le paysage urbain dévasté, causant ce que Jody Armour, profes­­seur de droit à l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie du Sud, appelle « la peste du crack et ses consé­quences infectes ». Aujourd’­­hui encore, ces consé­quences se font sentir à tous les niveaux de la société, alors que 30 % des hommes afro-améri­­cains de moins de 30 ans sont actuel­­le­­ment incar­­cé­­rés ou en liberté condi­­tion­­nelle. Dans le même temps, le crack a aussi permis l’en­­ri­­chis­­se­­ment des forces de l’ordre et des entre­­prises de sécu­­rité privée, ainsi que l’élec­­tion de certains poli­­ti­­ciens : se montrer « intrai­­table avec le crime » est devenu une prise de posi­­tion néces­­saire, un état d’es­­prit qui a fini par se confondre avec les théma­­tiques sécu­­ri­­taires post-11 septembre. En 1986 – année où le nombre d’ho­­mi­­cides liés à la guerre des gangs qui faisait rage à travers le pays a atteint un niveau jusqu’a­­lors jamais vu –, des condam­­na­­tions systé­­ma­­tiques à des peines plan­­chers ont été mises en place au niveau fédé­­ral, les sentences pour les cas de posses­­sion de crack étant cent fois plus sévères que pour la posses­­sion de cocaïne. Pour beau­­coup, il s’agit d’une des causes de la dispa­­rité ethnique au sein de la popu­­la­­tion carcé­­rale améri­­caine. Ce n’est que récem­­ment que le président Obama a signé la loi rédui­­sant le rapport entre les peines de prison liées au crack et à la cocaïne à 18 contre 1. À ce jour, on estime que les quarante années de guerre contre la drogue ont coûté entre 500 milliards et un tril­­lion de dollars.

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Selon Rick Ross, il tenait alors le rôle de banquier dans une écono­­mie paral­­lèle, travaillant avec l’unique monnaie d’échange acces­­sible à cette frange déshé­­ri­­tée de la société. En accor­­dant des micro-crédits à risque, il créait des emplois. En distri­­buant de grandes quan­­ti­­tés de cette plante raffi­­née (semblable à du sucre ou à du café, mais illé­­gale), il s’est enri­­chi et a permis à d’autres de s’en­­ri­­chir. Rick Ross se voit en somme comme un capi­­ta­­liste parti de rien pour deve­­nir riche, dans la plus pure tradi­­tion améri­­caine.

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Free­­way Rick Ross
Retour aux affaires (légales)
Crédits : Blow­­back Produc­­tions

En travaillant avec des chefs de gangs qu’il connais­­sait depuis l’école primaire, des Crips aussi bien que des Bloods, Ross a créé une recette infaillible pour trans­­for­­mer la poudre de cocaïne en crack, en se servant de maté­­riel dispo­­nible dans tous les foyers. Il a égale­­ment mis sur pieds une orga­­ni­­sa­­tion hiérar­­chi­­sée, une armée de « Dope Boys », et des tech­­niques de vente au coin de la rue qui se sont expor­­tées dans tout le pays et ont conti­­nué à évoluer, gardant toujours un coup d’avance sur la police et son arse­­nal – pour­­tant de plus en plus consé­quent. Le vrai Rick Ross. Free­­way Rick Ross. Il n’a pas inventé le crack, mais il a proba­­ble­­ment fait plus que quiconque pour le diffu­­ser. « Dites non à la drogue, Oui à la vie ! » « Guerre contre les drogues » et « Peines plan­­chers ». Sur écoute. RICK RO$$. Voilà son héri­­tage. « Dis bonjour à ma petite copine. »

À table

Free­­way Rick Ross est assis au volant d’une Hyun­­dai Santa Fe reta­­pée, affi­­chant 270 000 kilo­­mètres au comp­­teur, et roule à 110 km/h sur la voie centrale de la Free­­way 110, en direc­­tion de la 91. Il discute en perma­­nence avec une série d’in­­ter­­lo­­cu­­teurs sur un BlackBerry à l’écran fissuré que la mère de ses deux plus jeunes enfants – Mycho­­sia Nigh­­tin­­gale, ancienne sergent dans l’ar­­mée qui a effec­­tué trois services en Irak – lui a dégoté sur Craig­s­list pour 29 dollars. Ross ne veut rien avoir à faire avec les ordi­­na­­teurs.

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Mycho­­sia Nigh­­tin­­gale et Rick Ross
Visite carcé­­rale
Crédits : Myspace

Le volant vibre sous ses mains et le véhi­­cule se déporte légè­­re­­ment : il a été acheté aux enchères, en son nom, par un autre de ses parte­­naires, un ancien braqueur de banques qui lui apprend à reta­­per des voitures bon marché. Cette semaine, Ross a déjà vendu deux voitures, dont la berline que son frère condui­­sait. Une fois déduits les frais de répa­­ra­­tion, il en a retiré 2 000 dollars. Une jolie Honda l’at­­tend à River­­side, il ne lui manque plus qu’un nouvel airbag pour atter­­rir sur Craig­s­list. Avant de s’en­­ga­­ger sur l’au­­to­­route, Ross a fait un détour par la casse et réalisé de bonnes affaires. Rentrer dans la léga­­lité a été tout sauf aisé. Après sa libé­­ra­­tion en 2009, Ross a voulu se lancer dans le trans­­port routier longue distance. Il avait réussi à se procu­­rer sept camions quand les frais de répa­­ra­­tion l’ont mis sur la paille. Après quoi, raconte-t-il, deux de ses cousins ont filé avec les deux derniers camions en état de marche. Il s’est alors lancé sur le marché du cheveu – les cheveux humains utili­­sés pour les exten­­sions. Un autre de ses cousins, censé se rendre en Inde pour en ache­­ter, s’est fait la malle avec une valise pleine d’argent. Éter­­nel opti­­miste, Ross persé­­vère. Sa liste de projets est inter­­­mi­­nable : une boutique pour vendre ses T-shirts, une campagne en faveur de l’al­­pha­­bé­­ti­­sa­­tion, une autre sur les réseaux sociaux, une maison de disques consa­­crée au rap (pour qu’elle vous produise, il faut vendre des T-shirts), une agence de repré­­sen­­ta­­tion et d’en­­traî­­ne­­ment spécia­­li­­sée pour les athlètes en diffi­­culté, et même une pilule éner­­gé­­tique (son parte­­naire poten­­tiel a fait fortune en vendant de la marijuana factice et des sels de bain). Mais ses plus grands espoirs reposent, de loin, sur Holly­­wood. Ross s’est asso­­cié à la créa­­tion d’un docu­­men­­taire sur sa vie, Crack in the System, réalisé par Marc Levin. Il cherche aussi à vendre son biopic. Il a été écrit par Nick Casse­­vetes, co-scéna­­riste de Blow. Nick Cannon a accepté de jouer le rôle de Free­­way Rick Ross. Jusqu’ici, Ross n’a trouvé personne pour lui donner les 36 millions de dollars néces­­saires pour la produc­­tion du film. Même chose pour les T-shirts. Il en a vendu pour 1 500 cents dollars le premier mois et a tout réin­­vesti. Son souci, pour l’ins­­tant, est de renou­­ve­­ler ses stocks – on lui doit quelque chose comme 4 000 dollars. Appa­­rem­­ment, ses effec­­tifs de vendeurs de rue ont connu un léger hic avec le modèle commer­­cial de Ross : les T-shirts ne se vendent pas comme du crack. Le télé­­phone de Ross est sur haut-parleur, et coincé sur son épaule droite pour éviter qu’il n’écope d’une nouvelle amende. Il recharge une batte­­rie dans un télé­­phone cassé qui gît dans le porte-gobe­­let, et une troi­­sième batte­­rie flotte dans la poche de ses jeans. Ces jeans lui ont été four­­nis par l’État à sa sortie de la prison fédé­­rale de Texar­­kana, dans le nord-est du Texas, après avoir purgé quatorze ans et vu sa peine réduite. Son télé­­phone sonne toutes les cinq minutes : acolytes et flat­­teurs, amis de longue date et nouvelles connais­­sances, parte­­naires poten­­tiels, repré­­sen­­tants des médias… « Quoi de neuf ? » répond Ross, toujours guille­­ret. « Parle, c’est qui ? »

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La recette du crack
Du bicar­­bo­­nate de soude, de la cocaïne, un briquet,
une cuillère à soupe et une bougie.

Cet appel-ci était très attendu. Il vient de l’émis­­sion de deuxième partie de soirée de Russel Brand, Brand X. L’hu­­mo­­riste anglais, très popu­­laire aux États-Unis, enre­­gistre son dernier numéro de la saison plus tard ce soir-là. Il est prévu que Ross y fasse une appa­­ri­­tion. Comme l’a appris Rick, c’est une chose d’être adulé par une foule de frères et sœurs dans la grande église de City of Hope, chez Earlez Grille sur Cren­­shaw Boule­­vard, ou au croi­­se­­ment de la 81e rue et de Hoover Avenue – un ancien spot de trafic d’herbe et de PCP, où Ross est devenu le premier dealer à propo­­ser au public des cailloux de crack prêts à l’usage. Ses premiers clients étaient les D Boys, qui aimaient ajou­­ter un peu de crack dans leurs joints, ils appe­­laient ça des coco-puffs. Mais il est autre­­ment plus diffi­­cile d’ar­­ri­­ver à se faire accep­­ter par la classe domi­­nante – surtout quand on cherche à lever 36 millions de dollars pour un film. Cette oppor­­tu­­nité, diffu­­sée sur une chaîne de télé­­vi­­sion natio­­nale, arrive à point nommé : une tribune pres­­ti­­gieuse où promou­­voir ses T-shirts et ses divers autres projets, l’oc­­ca­­sion d’en faire savoir un peu plus sur lui-même, de repla­­cer les choses dans leur contexte et d’ex­­pliquer sa situa­­tion. À savoir qu’il tient davan­­tage de l’en­­tre­­pre­­neur accor­­dant des micro-crédits que du trafiquant de drogue vendant la mort, et que la CIA lui avait pratique­­ment mis la came dans les mains. Au télé­­phone, son corres­­pon­­dant semble très amical. Ils se sont déjà parlés aupa­­ra­­vant. On lui explique la marche à suivre pour entrer dans le bâti­­ment. On établit la liste des personnes auto­­ri­­sées à lui rendre visite dans sa loge et on lui demande de four­­nir un T-shirt « Real Rick Ross », taille M. La conver­­sa­­tion bascule ensuite sur le contenu de l’émis­­sion. « On aime­­rait que vous montriez au public comment fabriquer du crack », dit la personne au télé­­phone. Les grands yeux expres­­sifs de Ross sont à deux doigts de leurs orbites. « Vous voulez… que je vienne dans votre émis­­sion pour cuisi­­ner du crack ? » Il semble au bord des larmes. « Oui ! » répond l’in­­ter­­lo­­cu­­teur, enthou­­siaste. Le ton de sa voix m’évoque l’image d’une pom-pom girl levant les bras en l’air. « Pouvez-vous me dire de quoi nous aurions besoin ? »

Premier client

La Free­­way 110 relie le port de Long Beach au centre-ville de Los Angeles. Elle longe la partie est de la ville, paral­­lèle à la côte, passant tout près des Watts Towers, du L.A. Memo­­rial Coli­­seum, du campus de l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie du Sud et du Staples Center. Elle se jette ensuite dans l’In­­ters­­tate 10, la porte d’en­­trée vers le reste du pays.

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430 West 87th Place
Aux abords de la Free­­way 110
Crédits : Blow­­back Produc­­tions / Google

En quit­­tant Long Beach, la 110 traverse des commu­­nau­­tés dévas­­tées, qui étaient aupa­­ra­­vant peuplées de centaines de milliers de travailleurs en col bleu, pour la plupart des noirs qui avaient immi­­grés depuis les États du sud en vagues succes­­sives après la Seconde Guerre mondiale, en quête d’un travail et d’une vie meilleure. Aujourd’­­hui, l’en­­droit est plus connu pour ses gangs, la drogue et le déses­­poir écono­­mique qui y règnent. Après les émeutes de 1992, ses habi­­tants ont commencé à appe­­ler la zone située au sud de Pico Boule­­vard « Soweto » – la ligne de démar­­ca­­tion géogra­­phique entre riches et pauvres à Los Angeles. Il y a quelques années, la Free­­way 110 a été élar­­gie. La maison où Ross avait grandi, au 430 West 87th Place, a été expro­­priée et détruite. Si on s’y rendait aujourd’­­hui, le sol trem­­ble­­rait toujours. Des sans-abris vivent dans des habi­­ta­­tions de fortune construites sous le viaduc. Si nous étions en 1979, quand Ross avait 19 ans et que la maison était toujours sur pieds, il serait rentré avec son pote Ollie « Big Loc » Newell pour retrou­­ver ses amis et sa famille instal­­lés dans le garage que lui et son frère avaient trans­­formé en chambre à coucher. La maison était parta­­gée par la tante de Ross et sa mère, Annie Mae Maul­­din, la fille d’un agri­­cul­­teur de l’est du Texas. La père de Ross, Sonny Ross, cuisi­­nier dans l’ar­­mée puis éleveur de porcs, était aussi d’ori­­gine texane. Rick n’a jamais eu de liens avec lui avant son premier passage en prison.

« Les proxé­­nètes et les voyous étaient mes seuls modèles de conduite. » — Rick Ross

Ross et sa mère sont arri­­vés à South Central en 1963, alors qu’il n’avait que 3 ans. Au départ, ils vivaient avec son oncle George et sa femme. Un soir, George, pris d’un accès de fureur, s’est rué sur sa femme et sa sœur. Alors que le petit Ricky assis­­tait à la scène, terri­­fié, Annie Mae Maul­­din a sorti un pisto­­let de son sac à main et a tué l’oncle George. Après ce dont Ross se souvient comme d’une longue et doulou­­reuse sépa­­ra­­tion, Maul­­din fut libé­­rée de prison, et la mère et le fils furent réunis à nouveau. En mettant en commun ses écono­­mies avec celles de la femme de George, Maul­­din a acheté la maison sur 87th Place. Maul­­din faisait des ménages, du jardi­­nage, et elle travaillait pour un avocat pour lequel elle recru­­tait des clients pour des affaires d’ac­­ci­­dents de la route. Fina­­le­­ment, la famille fut prise en charge par l’as­­sis­­tance sociale. Ross se souvient d’être allé récu­­pé­­rer des boîtes de conserve dans des maga­­sins pillés après les émeutes de Watts. Maul­­din est aujourd’­­hui octo­­gé­­naire, une femme pétillante au rire facile qui conduit un mini­­van et aime jouer au casino du coin. Elle se souvient que Ricky était mal à l’aise avec la charité du gouver­­ne­­ment, et qu’il cher­­chait toujours à se faire de l’argent en douce. Il tondait des pelouses, vendait de la limo­­nade, faisait des pleins d’es­­sence en échange de pour­­boires, volait à l’éta­­lage et faisait diverses commis­­sions pour les proxé­­nètes du quar­­tier… À l’école primaire Manches­­ter Elemen­­tary, Ross n’était pas aussi travailleur. Il se bagar­­rait avec ses cama­­rades de classe et répon­­dait aux profes­­seurs – un petit gars au carac­­tère bien trempé. Bien qu’il ne sache pas lire, on le lais­­sait passer chaque année dans la classe supé­­rieure. « Dans mon quar­­tier, il n’y avait pas de banquiers ou d’avo­­cats dont on aurait pu s’ins­­pi­­rer, raconte Ross. Les proxé­­nètes et les voyous étaient mes seuls modèles de conduite. Certains étaient experts en cambrio­­lages, d’autres savaient comment braquer quelqu’un au distri­­bu­­teur de billets, se procu­­rer un flingue, limer les numé­­ros de série… toutes ces infos se trou­­vaient à portée de main dans notre commu­­nauté. Le crime était notre seul boulot. »

Ross est entré au collège au début des années 1970, à l’époque où le gang des Crips a été fondé. Au départ conçu comme une sorte de milice de quar­­tier par des costauds qui se pava­­naient dans des vête­­ments extra­­­va­­gants, ils feraient bien­­tôt des émules dans tout South Central (avant de donner nais­­sance aux Bloods). Un jour, à Bret Harte Junior High, alors qu’il rangeait ses livres dans son casier, Ross s’est retourné et s’est retrouvé nez à nez avec le canon d’un pisto­­let de calibre .38. Il s’est alors juré de ne jamais entrer dans un gang. « Je me disais qu’il devait y avoir quelque chose de mieux pour moi. Seule­­ment, je ne savais pas encore quoi. »

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Le jeune Rick Ross
Crédits : Blow­­back Produc­­tions

La réponse à son inter­­­ro­­ga­­tion lui est appa­­rue sous la forme impro­­bable d’une raquette de tennis, quand un type a débarqué pour gérer une clinique dans Manches­­ter Park. Ross se rendait au parc pratique­­ment tous les jours, même si, avec ses copains, ils y avaient décou­­vert un cadavre mutilé flot­­tant dans la piscine. Ce souve­­nir le hante­­rait des années durant, tout comme le meurtre de son oncle – lui causant à l’oc­­ca­­sion de sévères symp­­tômes de stress post-trau­­ma­­tique. Dans les années qui suivirent, Ross n’a jamais été connu pour sa violence. Si quelqu’un le doublait sur un deal, il n’or­­don­­nait pas qu’on le descende. Au lieu quoi il se disait : « Cet enculé s’en voudra quand je vais carton­­ner. » Trop petit pour le foot­­ball améri­­cain ou le basket-ball, Ross, rapide et hargneux, a trouvé dans le tennis une place où briller dans la léga­­lité. En classe de troi­­sième, il fut recruté pour jouer pour la Dorsey High School, une école spécia­­li­­sée de Bald­­win Hills, un quar­­tier rési­­den­­tiel huppé connu à l’époque comme le « Beverly Hills noir ». Ross quitta l’école avant d’ob­­te­­nir son diplôme. Alors que ses amis qui persé­­vé­­raient dans le sport étaient partis pour profi­­ter de leurs bourses univer­­si­­taires, Ross se retrouva à jouer pour l’équipe de tennis du Los Angeles Trade-Tech­­ni­­cal College. Il y étudiait l’amé­­na­­ge­­ment auto­­mo­­bile, inspiré en cela par sa nouvelle passion pour ces voitures au système de suspen­­sion trafiqué, les lowri­­ders. Il acheta une Impala déca­­po­­table de 1966 et se mit en tête de la remettre en état et de la custo­­mi­­ser. Moteur plus puis­­sant, nouvelles suspen­­sions et enjo­­li­­veurs clinquants : la voiture pouvait bondir à un mètre du sol. Pour finan­­cer son passe-temps, Ross inté­­gra un réseau de voleurs de voitures connus sous le nom des Free­­way Boys. Il devint aussi co-proprié­­taire d’un atelier de démon­­tage de voitures volées.

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Le « goudron noir »
L’hé­­roïne des quar­­tiers sud
Crédits : DEA

Vers le prin­­temps 1982, Ross fut arrêté pour la première fois et accusé de déten­­tion de pièces auto­­mo­­biles volées. Libéré sous caution, et dans l’at­­tente de son procès, il reçut un coup de fil de son « vieil ami » Mike, un running back qui avait quitté la ville pour une bourse d’études et une place dans l’équipe de foot­­ball améri­­cain de l’uni­­ver­­sité publique de San Jose. Mike logeait dans une maison d’hôtes, un bel endroit à Sugar Hill, une zone prisée par les noirs aisés avant Bald­­win Hills. Il avait sa propre cuisine, tout le confort. Ross n’avait jamais eu sa propre chambre. D’après Ross, en l’ac­­cueillant lui et son pote Ollie, Mike leur a présenté un sachet en plas­­tique rempli de petits morceaux de papiers soigneu­­se­­ment pliés. Il en a sorti un du sac et l’a ouvert – à l’in­­té­­rieur se trou­­vait une petite quan­­tité de poudre blanche qui étin­­ce­­lait sous la lumière de la lampe. À l’époque, les drogues qui se vendaient le plus couram­­ment dans le ghetto étaient l’hé­­roïne « Black Tar », la marijuana et le PCP – la phen­­cy­­cli­­dine, un puis­­sant anes­­thé­­sique. La seule fois où Ross avait entendu parler de cocaïne, c’était dans le film Super­­fly. « — Ça vaut cinquante dollars, a dit Mike. — Arrête de mentir, a répondu Ross en riant. — Mec, je plai­­sante pas. Ce truc les rend oufs. Tous les artistes en prennent. Tous les blancs en prennent. — Hé ben, si ça vaut aussi cher, je vais trou­­ver un moyen de deve­­nir riche, a répliqué Ross. — Prends ça et regarde ce que tu peux en faire », a dit Mike en lui tendant le sachet d’un demi-gramme. Ross et Ollie retour­­nèrent à la maison, où la bande habi­­tuelle était regrou­­pée dans le garage/chambre/club. Pour Ross, « ces mecs étaient ceux qui savaient ce qui se passait dans la rue, dans notre cercle. Les gros bonnets, les trafiquants, les débrouillards – tous ces types-là. » Ollie verrouilla la porte et Ross révéla céré­­mo­­nieu­­se­­ment le petit sachet de cocaïne. Il le posa sur la table et l’ou­­vrit déli­­ca­­te­­ment. L’odeur évoquait celle d’un médi­­ca­­ment, quelque chose qu’on aurait pu sentir aux urgences. Tout le monde resta ébahi, se regar­­dant en chiens de faïence. Fina­­le­­ment, Cruz Dog prit la parole le premier. C’était un des plus vieux compa­­gnons de Ross, un joueur de foot­­ball améri­­cain recon­­verti en soldat crip intré­­pide, que Ross connais­­sait depuis l’école primaire. Il retira sa casquette et se gratta la tête. « C’est quoi ça, cousin ? »

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Un fumeur de crack dans les années 1980
Crédits : Blow­­back Produc­­tions

Ross et Ollie firent le tour du quar­­tier, pour voir ce qu’ils pouvaient tirer de cette nouvelle drogue. Ils finirent par croi­­ser Martin, le proxo du coin. Martin leur montra comment cuisi­­ner la poudre pour en faire du crack – il en sortit une petite pépite qui ressem­­blait à une pierre d’aqua­­rium blanche. Puis il leur montra comment le fumer. En flam­­bant, le caillou émet­­tait des craque­­ments sonores. Pour certains, c’est de là que vient le nom de « crack ». Une heure plus tard, les complices étaient de retour à la maison sur 87th Place, bouillon­­nant sous le porche : la drogue avait disparu. Ils devaient cinquante dollars à Mike et Ollie voulait se venger. « Mec, tu ne peux pas tuer Martin, dit Ross. C’est un vrai gang­s­ter, tout le monde dans le quar­­tier va être furax. » Quelques minutes plus tard, Martin se garait devant la maison. Il était accom­­pa­­gné de Big Mouse, un des fonda­­teurs des Crips. Ils s’ap­­pro­­chèrent du porche. Les yeux de Martin étaient écarquillés, il avait le regard fou. Ross se prépara pour l’af­­fron­­te­­ment, mais le vieux proxé­­nète serra la main de Ross : « Mec, je t’ai dégoté un client », dit Martin avec enthou­­siasme.

Le piège

Quand Mike avait sorti la coke à la maison d’hôtes, Ross avait sniffé une ligne ou deux et n’avait pas été spécia­­le­­ment impres­­sionné. Sous forme de poudre, les effets étaient subtils. Mais après avoir vu Martin prépa­­rer le crack, le fumer compul­­si­­ve­­ment et reve­­nir une heure plus tard en cher­­chant fréné­­tique­­ment à s’en procu­­rer davan­­tage, Ross comprit qu’il avait trouvé le bon plan. Au départ, Ross faisait office d’in­­ter­­mé­­diaire pour Mike, sans commis­­sion, pour apprendre les ficelles du métier. Il décou­­vrit alors que son profes­­seur de déco­­ra­­tion auto­­mo­­bile, qui rési­­dait à Bald­­win Hills, trafiquait de la coke. Il avait des connexions avec des dealers au Nica­­ra­­gua. Ross commença à ache­­ter et revendre de plus en plus de drogue. Il payait Martin pour trans­­for­­mer chaque livrai­­son en crack. Et au bout d’un moment, Rick a compris lui-même le proces­­sus, somme toute assez simple.

« Je n’étais ni un Crip, ni un Blood. J’étais le type avec le matos et les bons plans. » — Rick Ross

Ross n’était pas le premier à dealer du crack – une variante produite en masse de ce que d’autres appe­­laient la free base. Le crack avait été repéré par des cher­­cheurs de l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie à Los Angeles dès 1974, dans la région de San Fran­­cisco. Au moment où Ross s’es­­sayait à la vente de ready rocks (des cailloux de crack déjà cuisi­­nés, ndt), d’autres dealers et consom­­ma­­teurs faisaient la même chose à New York et Miami. En plus d’une source de chaleur et d’un peu d’eau, « une soucoupe, un verre, de l’es­­suie-tout et du bicar­­bo­­nate de soude sont à peu près tout ce dont on a besoin » pour cuisi­­ner du crack, d’après le témoi­­gnage d’un physi­­cien devant un comité du Parle­­ment améri­­cain, en 1979. Par la suite, chaque fois que Ross recru­­tait un dealer, il lui appre­­nait à cuisi­­ner. Il n’avait pas peur de se rendre dans un quar­­tier rival pour rencon­­trer un chef de gang et lui propo­­ser un deal. « Je n’étais ni un Crip, ni un Blood. J’étais le type avec le matos et les bons plans », explique Ross. Fina­­le­­ment, Ross fut présenté à un Nica­­ra­­guayen du nom d’Os­­car Danilo Blandón. Ancien direc­­teur marke­­ting au Nica­­ra­­gua, Blandón et sa femme avaient dû fuir leur pays en 1979, lorsque les rebelles sandi­­nistes, aidés par Cuba, avaient vaincu l’ar­­mée – entraî­­née par les États-Unis – du dicta­­teur nica­­ra­­guayen Anas­­ta­­sio Somoza et s’étaient empa­­rés du pays. En s’as­­so­­ciant à Blandón, Ross dispo­­sait d’un accès pratique­­ment illi­­mité à la drogue. À l’âge de 23 ans, il était million­­naire. D’une certaine manière, Rick Ross était le proto­­type du baron de la drogue : il portait un gilet pare-balles et un 9 mm, il avait eu cinq enfants avec quatre femmes diffé­­rentes et il était en perma­­nence entouré de colla­­bo­­ra­­teurs reliés entre eux par des talkie-walkies. Il comman­­dait des meubles de desi­­gners tombés du camion pour habiller son motel (dont il avait confié la gestion à sa mère), il avait acheté un immeuble et spon­­so­­ri­­sait aussi une équipe de basket-ball semi-profes­­sion­­nelle. Oh, et il avait acheté de nouveaux bancs pour l’église de sa maman. Il avait tant d’argent liquide qu’il devait enga­­ger des gens pour le comp­­ter. Malgré cela, il se faisait toujours discret. Il portait des jeans et des T-shirts et se déplaçait dans une vieille voiture. « Au lieu de m’ache­­ter des voitures et des trucs de riches, je prenais l’argent et j’ache­­tais de plus en plus de drogue. Au final, mon dealer a dit aux autres qu’ils jouaient trop petit et qu’ils devraient désor­­mais ache­­ter leur drogue chez moi. Du coup, je l’ache­­tais à un prix plus bas, et je gagnais de l’argent sur leurs affaires », explique Ross.

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Oscar Danilo Blandón

Pendant long­­temps, la Free­­way Rick Task Force – Le bureau du shérif du comté de Los Angeles avait monté une équipe de flics endur­­cis de la brigade des stupé­­fiants entiè­­re­­ment dédiée à sa capture – n’avait aucune idée de ce à quoi il pouvait ressem­­bler. En 1988, un char­­ge­­ment de coke en partance pour le  nouveau terri­­toire promet­­teur de Cincin­­nati fut détecté par un chien, sur une aire d’au­­to­­bus au Nouveau-Mexique. On a pu remon­­ter la trace de la drogue jusqu’à Ross et il fut arrêté. Des incul­­pa­­tions fédé­­rales furent déli­­vrées à Cincin­­nati, Los Angeles et Tyler, au Texas. Ross a plaidé coupable des accu­­sa­­tions de trafic de drogue et a écopé d’une peine plan­­cher de dix ans de prison, qu’il a commen­­cée à purger en 1990. À cette époque, une enquête fédé­­rale sur le bureau du shérif révé­­lait progres­­si­­ve­­ment des actes de corrup­­tion massive. Des dizaines d’of­­fi­­ciers de la brigade des stupé­­fiants ont été condam­­nés pour avoir frappé des suspects, volé l’argent de la drogue et mani­­pulé des preuves. Ross a témoi­­gné pour le gouver­­ne­­ment. En échange, il n’a purgé qu’une peine de quatre ans et neuf mois.

~

De retour chez lui à 34 ans, Rick trouva un job d’éboueur. Il s’in­­ves­­tit dans la recon­­ver­­sion d’un vieux théâtre de South Central en complexe qui était à la fois une maison des jeunes, un studio d’en­­re­­gis­­tre­­ment et un espace d’ex­­pres­­sion pour artistes. Lorsqu’il était en prison, conser­­ver son théâtre et les autres actifs qui lui restaient coûtait presque 50 000 dollars par mois. Avec tout l’argent qu’il avait dépensé pour payer ses avocats et ceux de ses colla­­bo­­ra­­teurs, il était pratique­­ment fauché. Il avait payé au proprié­­taire du théâtre 900 000 dollars d’avance, et 6 000 dollars par mois pendant son incar­­cé­­ra­­tion. À présent, Ross était en retard dans les paie­­ments, et le proprié­­taire le menaçait de saisie. Tout le reste avait disparu. Ross était déter­­miné à ne pas perdre aussi le théâtre. C’est à peu près à ce moment-là que Ross reçut un coup de fil de son vieux parte­­naire en affaires, Blandón. Fin 1990 (ou début 1991), Blandón fut arrêté par la police de Los Angeles avec une valise pleine d’argent liquide. Mais il fut immé­­dia­­te­­ment relâ­­ché par le dépar­­te­­ment de la Justice améri­­cain, qui affirma qu’il était lié à une affaire de blan­­chi­­ment d’argent. Blandón fut alors arrêté par la DEA pour asso­­cia­­tion de malfai­­teurs en vue de distri­­buer de la cocaïne. Alors que les juges d’ap­­pli­­ca­­tion des peines récla­­maient une peine d’em­­pri­­son­­ne­­ment à vie et une amende de 4 millions de dollars, l’ac­­cu­­sa­­tion a fait valoir que Blandón était « d’une grande valeur pour des enquêtes capi­­tales de la DEA sur des trafiquants de drogue de classe I » et a recom­­mandé une peine de quarante-huit mois, sans amende. Dans un mémo adressé à un juge, le procu­­reur a écrit que Blandón avait « un poten­­tiel virtuel­­le­­ment illi­­mité pour aider les États-Unis (…) en tant qu’in­­for­­ma­­teur payé à temps plein, après sa libé­­ra­­tion de prison ».

Evidence photo "100 Kilos cocaine" recovered in arrest of Ricky Ross.
« 100 Kilos cocaine »
L’ar­­res­­ta­­tion de Rick Ross
Crédits : DEA

Ross était un peu surpris d’avoir des nouvelles de Blandón, mais ils avaient toujours fait des affaires fruc­­tueuses ensemble. Accom­­pa­­gné d’un ami, Ross s’est rendu jusqu’au restau­­rant de Blandón, dans le centre-ville de Los Angeles. Après avoir discuté et échangé des bana­­li­­tés, Blandón en est venu aux choses sérieuses. « Les Colom­­biens sont après moi », a-t-il dit à Ross. Il leur devait de l’argent, et il avait un char­­ge­­ment qu’il avait besoin d’écou­­ler. « Pourquoi te casser la tête à mendier l’argent pour ton théâtre si tu peux le gagner en une seule fois ? » a demandé Blandón. Avec plus ou moins de bonne volonté, Ross a trouvé un ache­­teur. En tant qu’in­­ter­­mé­­diaire, il touche­­rait une commis­­sion de 300 000 dollars pour la vente de 100 kilos de cocaïne. L’échange eut lieu dans le parking d’un centre commer­­cial près de San Diego, le 2 mars 1995. La DEA et la police locale ont débarqué. L’ar­­res­­ta­­tion de Ross rapporta à Blandón plus de 45 000 dollars de récom­­pense de la part du gouver­­ne­­ment. Ross fut jugé coupable d’as­­so­­cia­­tion de malfai­­teurs en vue de la vente de cocaïne four­­nie par la DEA, dans un deal mis en place par cette même agence. Un scéna­­rio typique de la guerre contre les drogues. Ross en était à ce qui fut consi­­déré comme sa troi­­sième infrac­­tion crimi­­nelle, aussi fut-il condamné à perpé­­tuité, sans possi­­bi­­lité de libé­­ra­­tion condi­­tion­­nelle.

Le martyr et l’avo­­cat

Pendant les années qui suivirent, Ross, qui n’avait appris à lire qu’au cours de son premier séjour en prison, a méti­­cu­­leu­­se­­ment lu tous les livres d’ini­­tia­­tion au commerce et aux affaires de la biblio­­thèque de la prison. Sur une période de quatorze ans, il se vante d’avoir dévoré plus de trois cents livres. Ses trois préfé­­rés ? Think and Grow Rich, de Napo­­leon Hill (un disciple d’An­­drew Carne­­gie) ; The Richest Man in Baby­­lon, de George Samuel Clason ; et Asa Man Thin­­keth, de James Allen. Fina­­le­­ment, Ross a mis sur pied des groupes d’étude avec d’autres déte­­nus, vantant les mérites de l’auto-suffi­­sance écono­­mique et de l’en­­tre­­pre­­neu­­riat capi­­ta­­liste parmi ses cama­­rades. Si on peut rencon­­trer autant de succès en vendant du crack, prêche Ross, pourquoi ne pas mettre à profit ces compé­­tences pour monter des affaires légales ? Fin 1995, le prison­­nier imma­­tri­­culé 05550–045 reçut la visite de Gary Webb. La série « Dark Alliance » de Webb a été publiée dans Mercury News en août 1996, et a par la suite fait l’objet d’un livre. Webb accu­­sait le gouver­­ne­­ment améri­­cain d’avoir secrè­­te­­ment auto­­risé la livrai­­son de cargai­­sons de cocaïne dans le pays. Ce, afin de finan­­cer l’ar­­me­­ment néces­­saire aux rebelles contras pour combattre le gouver­­ne­­ment socia­­liste des Sandi­­nistes, qui avait pris le pouvoir au Nica­­ra­­gua. Ross y était décrit comme le pion d’un jeu de poli­­tique inter­­­na­­tio­­nale ultra-confi­­den­­tiel.

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Les Contras
Résis­­tants anti-sandi­­nistes du Nica­­ra­­gua
Sud-est du pays, 1987

Après avoir dû, couvert de honte, quit­­ter son travail et assis­­ter à la destruc­­tion de son mariage, Webb a vendu tous ses biens et s’est suicidé en décembre 2004. Selon le rapport du méde­­cin légiste, lorsqu’il tenta une première fois de se tirer une balle dans la tête, le père de trois enfants a manqué son coup – il avait subi une bles­­sure non létale. Il a alors placé le canon de son calibre .38 contre sa tête une seconde fois, et a pressé la gâchette. Entre-temps, Ross avait entamé une action en justice, récla­­mant plus de 5 millions de dollars de dommages et inté­­rêts au gouver­­ne­­ment. Bien que sa plainte fût reje­­tée, sa répu­­ta­­tion prit une ampleur consi­­dé­­rable dans une commu­­nauté acquise à l’idée que le fléau du crack avait été causé par un complot gouver­­ne­­men­­tal. Dans cette mytho­­lo­­gie popu­­laire, le baron de la drogue était devenu une victime, un anti­­hé­­ros, un martyr. Coincé en prison pour le restant de ses jours, Ross explique qu’il était « complè­­te­­ment absorbé par la lecture de livres de droit ». « J’ai commencé à les lire avec autant d’in­­ten­­sité que je mettais à vendre de la drogue. Quand la biblio­­thèque ouvrait le matin, j’étais déjà là, à faire la queue. Si ça me faisait rater le déjeu­­ner, tant pis, je ratais le déjeu­­ner. Je dépen­­sais tout l’argent que je pouvais réunir pour faire des copies de ces livres de droit, car nous n’étions pas auto­­ri­­sés à les empor­­ter dans notre cellule. »

Ross a été montré au public du studio comme un ancien boxeur et présenté comme le « Donald Trump du crack ».

Un jour, Ross a trouvé ce qu’il pensait cher­­cher. Il avait été condamné à perpé­­tuité après avoir été reconnu coupable d’un crime fédé­­ral pour la troi­­sième fois, suivant la loi des « trois coups » (la Three Strikes Law, qui condamne auto­­ma­­tique­­ment le prévenu à la prison à perpé­­tuité s’il est reconnu coupable d’un crime fédé­­ral pour la troi­­sième fois, ndt). Pour­­tant, tech­­nique­­ment, il pensait n’en être qu’à son deuxième « coup ». Étant donné que ses condam­­na­­tions pronon­­cées au Texas et dans l’Ohio avaient trait à sa respon­­sa­­bi­­lité dans un seul et même crime fédé­­ral, pourquoi les avait-on fait comp­­ter comme deux condam­­na­­tions diffé­­rentes ? Fiévreux, Ross appela son avocat, qui l’en­­voya prome­­ner. Il se vit alors adjoindre un avocat commis d’of­­fice. En 1998, la Cour d’ap­­pel des États-Unis pour le neuvième circuit lui donna raison. La peine à perpé­­tuité de Ross fut réduite à vingt ans. Il n’en purgea que quatorze. Le 4 mai 2009, il fut libéré de la prison de Texar­­kana, retrou­­vant les bras de sa compagne, le sergent Mycho­­sia Nigh­­tin­­gale. Elle avait vu Ross dans un docu­­men­­taire sur le crack. Elle lui avait alors écrit et il l’avait encou­­ra­­gée à lire ses livres favo­­ris. Pour éviter d’être déployée en Irak une quatrième fois, Nigh­­tin­­gale quitta l’ar­­mée et voya­­gea depuis l’État de Géor­­gie jusqu’au Texas pour le retrou­­ver. Elle passa une semaine à dormir dans son 4×4, atten­­dant sa sortie avec un sac de sport rempli de vête­­ments neufs. Aujourd’­­hui, ils ont deux jeunes enfants. Ross a déjà commencé à leur apprendre à se servir d’une raquette de tennis.

~

Le vrai Rick Ross, Free­­way Rick Ross, roule vers le sud, le long de la Free­­way 110. Il rentre à la maison. Cette fois, il est assis derrière le chauf­­feur d’une limou­­sine d’un blanc écla­­tant mise à sa dispo­­si­­tion par les produc­­teurs de Brand X, et porte un polo « REAL RICK » unique, que son séri­­gra­­phiste a créé tout spécia­­le­­ment pour son passage à la télé­­vi­­sion natio­­nale. Bien que Ross se soit inquiété toute la jour­­née à propos de la demande du produc­­teur de lui faire cuisi­­ner du crack à la télé­­vi­­sion – soucieux de ne pas les déce­­voir, il leur avait donné à contre-cœur une liste d’in­­gré­­dients compre­­nant un bec bunsen et de la procaïne, un anes­­thé­­sique qui, d’après son expé­­rience, réagi­­rait comme du crack à la cuis­­son –, Russel Brand ne lui a fina­­le­­ment jamais demandé de le faire.

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Le Donald Trump du crack
Rick Ross sur son 31
Crédits : Patrick Bastien

À la place, Ross a été montré au public du studio comme un ancien boxeur et présenté comme le « Donald Trump du crack ». Bien que ce ne soit pas là ce que Ross recher­­chait – être à la fois admiré et ridi­­cu­­lisé –, c’est sans doute en partie vrai. À la fin de l’émis­­sion, Brand a laissé échap­­per quelque chose à propos de la fabri­­ca­­tion de crack à la télé­­vi­­sion natio­­nale. Il était clair que certains membres du studio avaient réussi à garder la tête froide et fait annu­­ler la séquence. « Toutes ces inter­­­views que je fais tous les jours, toutes ces réunions auxquelles je parti­­cipe, toutes les mains que je sers, toutes les photos… j’es­­père que ça va finir par donner quelque chose », dit Ross en songeant  aux événe­­ments de la jour­­née. Il semble fati­­gué. Il est près de minuit, la fin d’une longue jour­­née de plus. « Je dois juste persé­­vé­­rer, insis­­ter et me battre contre toutes ces petites choses. Je suis passé maître dans le busi­­ness de la drogue. Je savais qui vendait de la came à Comp­­ton, à Watts, dans le West Side, dans la Jungle… Et tout le monde me connais­­sait. Mais Holly­­wood et tous ces autres trucs, je ne m’y connais pas encore. C’est comme ce produc­­teur holly­­woo­­dien. Après une longue réunion, quand on s’est levé pour partir, il a éclaté de rire et a dit à tout le monde : “Mais pourquoi est-ce que je sers la main à ce trafiquant de drogue ?” » Au-delà de la fenêtre de Ross, une voiture de police se place à hauteur de la limou­­sine. Le flic sur le siège passa­­ger semble montrer Ross du doigt, bien que les vitres tein­­tées l’em­­pêchent de le voir. Ross fait un rêve récur­rent : il est endormi dans une de ses vieilles planques à crack quand un bélier défonce le mur. Il lui arrive encore de se réveiller sans savoir où il se trouve. À 53 ans, il a passé vingt années en cellule, dans diffé­­rentes prisons. Il sait qu’il a de la chance de ne plus être derrière les barreaux. Ross fait un geste en direc­­tion des poli­­ciers. « Tu n’ai­­me­­rais pas savoir à quoi ils pensent ? » Je lui réponds qu’il n’a pas à s’en inquié­­ter. « Non, plus main­­te­­nant. Plus comme avant », dit-il. Un mois plus tard, il a fina­­le­­ment conclu un arran­­ge­­ment pour le tour­­nage d’une mini-série sur sa vie – pas tout à fait le deal qu’il souhai­­tait, mais au moins quelque chose qui paiera, pense-t-il. Ses lèvres s’étirent en un large sourire, les yeux pleins de joie et de la fierté dans la voix. « Je n’irai pas en prison ce soir. »


Traduit de l’an­­glais par Benja­­min Bertho d’après l’ar­­ticle « Say Hello To Rick Ross », paru dans Esquire. Couver­­ture : South LA, par Craig Dietrich, et Rick Ross, par James Cheadle. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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