par Nancy Jo Sales | 0 min | 28 novembre 2014

Le tueur est arrivé par le sommet du toit voisin, portant un étui à guitare souple dans le dos. À l’in­­té­­rieur, il y avait une arme : un fusil d’as­­saut Century Spor­­ter semi-auto­­ma­­tique de calibre .308 muni d’un char­­geur de vingt muni­­tions, le même genre de fusils dont il avait appris à se servir durant son service mili­­taire en Iran. La nuit était froide, ce 11 novembre 2013, et la lune brillait à son premier quar­­tier. Il a traversé la gale­­rie d’art à ciel ouvert que les jeunes gens habi­­tant l’im­­meuble du 318 Maujer Street, dans l’est du quar­­tier de William­s­burg, à Brook­­lyn, avaient aména­­gée sur le toit. L’une des dernières choses qu’il a dû voir avant de commen­­cer son massacre était la fresque murale de quatre mètres signée par les artistes iraniens Icy and Sot, qui repré­­sente une petite fille, un signe de paix bleu, blanc, rouge et jaune peint sur son visage accu­­sa­­teur.

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Sur les toits
Brook­­lyn, 2012
Crédits : ICY and SOT

Il est descendu sur la terrasse du troi­­sième étage de l’im­­meuble – un ancien bâti­­ment commer­­cial en béton blanc qui était devenu la demeure des Yellow Dogs. Les Yellow Dogs étaient un groupe de rock indé­­pen­­dant de Téhé­­ran, quatre beaux garçons aux cheveux noirs ébou­­rif­­fés, tous dans leur ving­­taine, et des yeux en amende couleur d’encre. Venues du milieu musi­­cal de Brook­­lyn et d’ailleurs, les foules se pres­­saient pour écou­­ter le post-punk redou­­table et psyché­­dé­­lique qu’ils distil­­laient sur scène, et leur maison de Maujer Street était toujours pleine d’amis, de grou­­pies, de musique, de fêtes… pleine de vie. Ils s’étaient recréés un foyer en Amérique, dans lequel ils vivaient entre eux et n’étaient jamais seuls. Ils cuisi­­naient, fumaient, s’as­­seyaient en rond pour rire et discu­­ter en farsi, tout comme ils le faisaient cette nuit-là. Ils avaient quitté l’Iran car jouer leur musique y était inter­­­dit par le minis­­tère de la Culture et de l’Orien­­ta­­tion isla­­mique. Et cepen­­dant, les Yellow Dogs n’étaient pas poli­­ti­­sés par essence. « Nous ne voulons pas chan­­ger le monde, nous voulons seule­­ment jouer de la musique », avait déclaré leur chan­­teur Siavash « Obash » Karam­­pour lors d’une inter­­­view diffu­­sée sur CNN en 2009, ce que d’au­­cuns consi­­dé­­raient comme une prise de risque car elle faisait la lumière sur leur scène under­­ground. La même année, ils ont quitté leurs familles et tous ceux qui les avaient soute­­nus jusqu’ici pour émigrer aux États-Unis. « Il règne une grande huma­­nité entre lui et ses cama­­rades du groupe », a confié à CNN la mère d’Obash, qui portait le voile. Plus qu’un groupe, les Yellow Dogs formaient une confré­­rie. Et le tueur était en mission pour mettre fin à tout cela.

Zirza­­mine

L’his­­toire des Yellow Dogs est en réalité l’his­­toire de trois groupes iraniens : Hyper­­nova, les Yellow Dogs et les Free Keys. Tous affirment ne pas être enga­­gés poli­­tique­­ment, mais il est impos­­sible d’évoquer leurs origines et leur exil en Amérique sans parler des condi­­tions de vie en Iran, à l’époque de leur adoles­­cence. Ils faisaient partie de la première géné­­ra­­tion post-révo­­lu­­tion iranienne. Pendant la guerre de huit ans contre l’Irak (entre 1980 et 1988), certains d’entre eux étaient de tout jeunes enfants, d’autres n’étaient pas encore nés. Et quand les garçons des premiers groupes du nouveau rock iranien sont deve­­nus adoles­­cents, à la moitié des années 1990, un esprit de révolte gran­­dis­­sait déjà au sein de la jeunesse.

Les jeunes de Ghori Park appar­­te­­naient plutôt à la classe moyenne.

Les jeunes voulaient désor­­mais être à la mode – surtout ceux issus de familles laïques, qui vivaient majo­­ri­­tai­­re­­ment dans les villes. Ils voulaient boire de l’al­­cool et écou­­ter de la musique améri­­caine, comme d’autres enfants partout dans le monde. Et si un grand nombre de choses qu’ils aimaient étaient inter­­­dites par la Répu­­blique isla­­mique, il y avait toujours des façons de se les procu­­rer, il suffi­­sait pour cela d’avoir les moyens. L’éco­­no­­mie du pays connais­­sait un essor grâce aux poli­­tiques de libre-échange menées par Ali Akbar Hachemi Rafsanjani, président de 1989 à 1997. Une partie de la popu­­la­­tion s’était consi­­dé­­ra­­ble­­ment enri­­chie, et leurs enfants avaient les moyens de se diver­­tir. On pouvait même faire du ski à la station spec­­ta­­cu­­laire de Shem­­shak, à une heure de route de Téhé­­ran. « Je me souviens aussi qu’on avait fait la fête sur un bateau : on fumait de l’herbe sur la mer Caspienne », raconte Nima Behnoud, créa­­teur de mode aujourd’­­hui âgé de 37 ans. Rien de tout cela n’était réel­­le­­ment surpre­­nant, étant donné le degré de moder­­ni­­sa­­tion de l’Iran d’avant la révo­­lu­­tion, mais cela contras­­tait tota­­le­­ment avec les images du pays qu’on montrait à longueur de temps dans les médias occi­­den­­taux. « Je ne savais même pas qu’il y avait des trot­­toirs en Iran », se souvient l’ar­­tiste Amir H. Akha­­van, 33 ans, qui est retourné à Téhé­­ran depuis l’Amé­­rique avec sa famille, quand il était adoles­cent. « Je m’at­­ten­­dais à atter­­rir dans une oasis peuplée de chameaux », au lieu de quoi « il y avait partout des gens super cool, et très éduqués ». Des gens avec lesquels il faisait la fête lors de soirées déchaî­­nées qui ont peu à peu gagné en inten­­sité, car ces rassem­­ble­­ments étaient illé­­gaux donc under­­ground. Même si le milieu ne comp­­tait qu’en­­vi­­ron mille personnes, c’étaient le genre d’in­­di­­vi­­dus qui savaient exploi­­ter le système à merveille – la plupart d’entre eux étaient des jeunes issus des écoles privées Horace Manns et Daltons, de Téhé­­ran. « On était exac­­te­­ment comme les enfants améri­­cains », explique le cinéaste Nari­­man Hamed, aujourd’­­hui âgé de 31 ans. « En mission pour faire la fête ! Nos parents étaient d’an­­ciens révo­­lu­­tion­­naires – ils avaient défié le régime du Shah – et nous repre­­nions cette éner­­gie à notre compte pour affron­­ter la police et faire la teuf. » Dans les caves et les salons de ces jeunes gosses de riches, il y avait de l’al­­cool, des joints, des garçons et des filles, et tous dansaient ensemble. Le phéno­­mène des aven­­tures d’un soir commençait à bour­­geon­­ner.

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Raam Emami
Pochette de The Vulture, 2014
Crédits : King Raam

Mais il n’y avait pas telle­­ment de concerts. Il y avait bien des DJ, qui jouaient de l’elec­­tro et de la house, mais peu de rock ‘n’ roll. Raam Emami, alias King Raam, à présent âgé de 33 ans, était ado à l’époque. Il avait passé son enfance en Amérique, où son père, profes­­seur d’uni­­ver­­sité, termi­­nait son docto­­rat à l’uni­­ver­­sité d’Ore­­gon. Alors qu’il faisait son service mili­­taire obli­­ga­­toire en Iran, Raam a rencon­­tré Kami Babaie, qui jouait de la batte­­rie. Ils se sont liés d’ami­­tié autour de leur passion commune pour les albums des Rolling Stones et de Led Zeppe­­lin qu’ils déni­­chaient au marché noir, et en 2000, ils ont décidé de monter un groupe. « Les premières années, on repre­­nait des stan­­dards du rock » qu’ils jouaient dans les soirées de leurs amis issus de familles aisées, se souvient Raam. « On faisait cela pour s’amu­­ser. Et puis j’ai commencé à réali­­ser qu’on pouvait faire des choses d’une autre ampleur. » Moham­­mad Khatami, président de 1997 à 2005, était à la tête d’un gouver­­ne­­ment réfor­­miste qui plai­­dait pour l’ou­­ver­­ture d’un dialogue avec l’Oc­­ci­dent et promet­­tait une société plus tolé­­rante. Son admi­­nis­­tra­­tion avait mis fin à la terrible série de meurtres perpé­­trés dans les années 1980 et 1990, qui prenaient pour cible des dissi­­dents poli­­tiques, des intel­­lec­­tuels et des artistes. Ainsi, Raam, le leader du groupe, Kami, le batteur, et le guita­­riste Poya Esghai, connus à l’époque sous le nom d’Un­­tit­­led, étaient rela­­ti­­ve­­ment tranquilles lorsqu’ils donnaient des concerts dans des studios clan­­des­­tins et des parkings souter­­rains. En 2005, quand Kami et Poya ont quitté le groupe pour partir étudier à l’étran­­ger, Raam a commencé à cher­­cher de nouveaux musi­­ciens parmi les jeunes « punk-skateurs » qui traî­­naient à Ghori Park – aussi connu sous le nom de « Frog Park » car il est envahi par les grenouilles –, dans la partie nord de Téhé­­ran. « C’était un peu le Haight-Ashbury de Téhé­­ran », explique Obash Karam­­pour, 24 ans. « Les jeunes venaient là pour fumer des joints entre potes. C’était le seul parc dans lequel on trou­­vait des tags, jusque dans les toilettes. » Les futurs membres des Yellow Dogs fréquen­­taient tous l’en­­droit : Obash, Koroush « Koory » Mirzaei, ainsi que Soroush « Looloosh » et Arash Faraz­­mand (deux frères dont les parents, Farza­­neh Shabani et Majid Faraz­­mand, sont des scéna­­ristes répu­­tés). Et puis, à leur adoles­­cence, ils sont deve­­nus les fers de lance d’une nouvelle vague. « Ils étaient vrai­­ment cool », se souvient Raam. Il avait fait leur connais­­sance parmi les jeunes qui traî­­naient là-bas, et avait proposé à Koory de deve­­nir le bassiste et à Looloosh de deve­­nir le guita­­riste d’un nouveau groupe, Hyper­­nova. Leurs deux milieux venaient de fusion­­ner. Tandis que les gosses de riches de Téhé­­ran faisaient la fête, portaient des vête­­ments de créa­­teurs et condui­­saient des voitures de luxe (après le pétrole, l’au­­to­­mo­­bile est la deuxième plus grosse indus­­trie en Iran), les jeunes de Ghori Park appar­­te­­naient plutôt à la classe moyenne, et ils étaient davan­­tage bran­­chés par le punk rock et le street art. Grâce à la connexion ADSL d’un ami dont le père était fonc­­tion­­naire, ils écou­­taient les Strokes, Modest Mouse et les Clash, et regar­­daient Jackass, qu’ils aimaient par-dessus tout. Le côté rebelle et absurde de l’émis­­sion semblait atti­­rer ces enfants qui avaient commencé par chan­­ter « Mort à l’Amé­­rique » sur les bancs de l’école, où leurs cama­­rades de classe étaient parfois espion­­nés par les auto­­ri­­tés, et où les passages à tabac étaient chose courante. Pooya Hosseina, 28 ans, l’un des membres fonda­­teurs des Free Keys, raconte que ses profes­­seurs le battaient « sévè­­re­­ment. Un grand type me donnait des coups de pieds dans la poitrine quand j’avais 12 ans. »

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Ambas­­sade des États-Unis à Téhé­­ran
Après la crise des otages, 1979–1981
Crédits : Phil­­lip Maiwald

Pooya était, selon ses propres termes, « le pire gamin du monde » – toujours fourré dans les ennuis. Mais sa mère et son père, un profes­­seur d’uni­­ver­­sité, étaient tolé­­rants et le soute­­naient sans faillir, et ce même quand Pooya et ses amis ont entre­­pris la construc­­tion d’un studio d’en­­re­­gis­­tre­­ment très sophis­­tiqué – c’était presque une boîte de nuit – dans le sous-sol de leur maison. Des amis donnaient de l’argent pour aména­­ger l’en­­droit avec de l’équi­­pe­­ment sonore et des instru­­ments. C’était un genre de club dont les murs étaient tapis­­sés de graf­­fi­­tis et de posters de Kurt Cobain et des Beatles. Connu des jeunes sous le nom de Zirza­­mine – le « Sous-sol » –, l’en­­droit est rapi­­de­­ment devenu le point de rallie­­ment central de la nouvelle contre-culture iranienne. Rappe­­lant les hippies améri­­cains des années 1960 – ils se lais­­saient même pous­­ser les cheveux –, ces jeunes gens explo­­raient d’autres reli­­gions (comme le zoroas­­trisme, l’an­­cienne reli­­gion de l’Iran) et médi­­taient sur la poésie d’Omar Khayyám. « Il y avait tout un truc de : “Sois toi-même. Ne fais que ce que tu veux” », explique Anthony Azarm­­gin, 28 ans, bassiste inter­­­mit­tent des Free Keys. « La première fois que je suis allé là-bas, je me suis dit : “C’est quoi ce délire, un rassem­­ble­­ment poli­­tique ?” Mais pas du tout, ils regar­­daient des émis­­sions sur l’ordi, ils jouaient à la Xbox, ils se défonçaient et faisaient des bœufs. » Les Yellow Dogs – qui tirent leur nom d’une expres­­sion farsi signi­­fiant « fauteur de troubles », « racaille » – se sont formés là-bas en 2006 (ils étaient à l’époque accom­­pa­­gnés du batteur Sina Khor­­rami). Même chose pour les Free Keys, avec Pooya à la guitare, Arya Afshar à la basse et Arash derrière les fûts. Les Yellow Dogs ont donné leur premier concert au Sous-sol en 2007. « Ils » – les jeunes du public – « perdaient litté­­ra­­le­­ment leur virgi­­nité avec le rock ‘n’ roll », se rappelle Obash. Au Sous-sol, ils se racon­­taient leurs rêves, comment ils iraient un jour vivre à New York. Il y avait cet autre garçon qui venait quelque­­fois, un rouquin timide et un peu bizarre, qui s’ap­­pe­­lait Ali Akbar Rafie. Le tueur.

Le rêve améri­­cain

« C’est ce qui me choque le plus, confie Anthony Azarm­­gin. Arash et lui – le tueur, Ali Akbar, qui se faisait appe­­ler “A.K.” – prenaient des acides ensemble. J’étais à vélo sur la route à Goa, en Inde, et je me souviens de les avoir vus se marrer tous les deux, ils riaient à en pleu­­rer. Ils couraient en rond comme des imbé­­ciles. Qui pour­­rait faire une chose pareille, après avoir partagé une défonce comme celle-ci ? Comment on peut être aussi taré, putain ? »

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Le tueur
Ali Akbar Rafie
Crédits : Danny Krug

Ceux qui connais­­saient A.K. à cette époque disent que rien ne lais­­sait présa­­ger que quatre ans plus tard, il tuerait Arash, 28 ans, son frère Looloosh, 27 ans, et un auteur-inter­­­prète améri­­cano-iranien du nom d’Ali Eskan­­da­­rian, 35 ans, qui vivait chez eux à ce moment-là. Il n’au­­raient pas pu prévoir davan­­tage qu’il se suici­­de­­rait, à l’âge de 29 ans. « Il n’avait pas l’air agres­­sif, se souvient Anthony. Plus tard, les gens ont dit qu’il les rendait dingues, à force d’em­­prun­­ter leurs affaires et de leur voler de l’argent. Mais il avait l’air inof­­fen­­sif. » Entre 2008 et 2009, certains des garçons habi­­tués du Sous-sol ont passé quelques temps ensemble en Inde – Pooya, Arash, Anthony, Koory et quelques autres, dont A.K., qui était alors le bassiste d’un groupe de metal appelé Vandida. Il venait d’une famille plus conser­­va­­trice et pieuse que celles des autres garçons, mais il faisait partie de leur univers, c’était un ado fan de rock. Il n’était donc pas éton­­nant qu’il les accom­­pagne dans leur voyage – qui avait été motivé par leur envie d’al­­ler à Goa, « le Burning Man indien », ainsi que par la crainte qu’a­­vaient certains d’entre eux de s’at­­ti­­rer les foudres du gouver­­ne­­ment iranien après leur appa­­ri­­tion dans Les Chats persans (2009), qui sorti­­rait l’an­­née d’après. « On avait peur de rester en Iran », dit Pooya. Les Chats persans est un film du cinéaste iranien Bahman Gohbadi qui explore le milieu under­­ground de Téhé­­ran. Il a remporté le prix spécial du Jury de la sélec­­tion Un Certain Regard du festi­­val de Cannes, en 2009. Même s’il est fiction­­nel, le film dépeint la façon dont les groupes de rock iraniens se sont formés, se produi­­saient et recou­­raient aux services d’obs­­curs cour­­tiers pour se procu­­rer des passe­­ports et quit­­ter le pays. Dans le film figurent certains groupes exis­­tant réel­­le­­ment, parmi lesquels les Yellow Dogs et les Free Keys. Une partie de l’ac­­tion a même été filmée au Sous-sol. Son inter­­­dic­­tion en Iran était un acte de censure expli­­cite. Ghobadi est désor­­mais exilé en Europe. L’Inde n’était qu’une zone de tran­­sit pour les garçons, mais ils espé­­raient trou­­ver le moyen, comme le dit l’un d’entre eux, « de foutre le camp de l’Iran ». Sous le régime radi­­cal et conser­­va­­teur de Mahmoud Ahma­­di­­nejad, président de 2005 à 2013, les droits fonda­­men­­taux étaient bafoués dans le pays, et nombre des jeunes qui fréquen­­taient le Sous-sol avaient été arrê­­tés pour de petits délits – l’un de leurs amis avait été condamné pour « adora­­tion de Satan », car il jouait dans un groupe de rock. Pendant ce temps, Hyper­­nova rencon­­trait un certain succès aux États-Unis. En 2007, le groupe avait été invité à jouer au festi­­val de musique SXSW (South by South­­west) d’Aus­­tin, au Texas. Une telle invi­­ta­­tion était tout ce dont ils avaient besoin pour faire la demande d’un visa tempo­­raire pour artistes et s’en­­vo­­ler pour l’Amé­­rique. Comme Koory et Looloosh n’avaient pas encore fait leur service mili­­taire – et qu’ils n’avaient pas de passe­­port –, Raam avait reformé le groupe avec Kami, Kodi Najm et Jam Goodarzi. « Étant donné que nous faisions partie de “l’Axe du Mal” aux yeux des Améri­­cains, explique Raam, obte­­nir des visas a été un cauche­­mar. » Mais ils ont fini par y arri­­ver, à Dubaï – avec l’aide du Séna­­teur de New York Charles Schu­­mer, qui a écrit dans une lettre qu’il était persuadé que ces quatre jeunes gens présen­­taient un inté­­rêt cultu­­rel. Quelques jours à peine après avoir atterri aux États-Unis, ils étaient inter­­­viewés par ABC, MTV et le New York Times, jouis­­sant ainsi d’une célé­­brité habi­­tuel­­le­­ment réser­­vée à des groupes bien plus impor­­tants. Mais leur mythe était déjà écrit : ils étaient les rockeurs indés qui avaient fui l’op­­pres­­sion iranienne. Cette atten­­tion soudaine, dit Raam, « était dange­­reuse pour nous tous. On nous regar­­dait comme des animaux curieux et exotiques – rendez-vous compte, ils savent même jouer de la guitare ! »

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Hyper­­nova
Jam, Kami, Kodi et King Raam
Crédits : Hyper­­love

En moins de deux ans, ils sont passés des cana­­pés de leurs amis new-yorkais à une tour­­née avec le groupe de rock anglais vintage Sisters of Mercy, et ils vivaient la grande vie à Los Angeles. « On faisait la teuf avec des gens célèbres tous les jours, on prenait des traces avec eux, raconte Raam. Ça vous monte à la tête, ces conne­­ries. » Ils avaient signé un contrat avec un label indé­­pen­­dant, Narnack Records. Et ils avaient aussi un mana­­ger, un Irano-Améri­­cain origi­­naire du Texas appelé Ali Sale­­he­­za­­deh, 32 ans, qui travaillait dans la publi­­cité. En 2007, Ali a assisté à un concert d’Hy­­per­­nova dans une salle du centre-ville de New York et leur a offert ses services. « Il ne connais­­sait rien à la musique, dit Raam. Il nous a simple­­ment vu jouer et il est tombé amou­­reux de la scène rock iranienne. » Ali raconte qu’il a appris à s’oc­­cu­­per d’un groupe en faisant des recherches sur Inter­­net. Et du fait de son expé­­rience dans le marke­­ting, il avait le senti­­ment qu’Hy­­per­­nova devait avoir une image de marque. Leur vie à Los Angeles avait un impact consi­­dé­­rable sur leur look et leur musique. Ils sont deve­­nus plus sombres et plus agres­­sifs, et ils ont commencé à porter des costumes trois-pièces à la mode. « Qu’a­­vons-nous fait ? Que sommes-nous deve­­nus ? » chan­­tait Raam dans la chan­­son d’Hy­­per­­nova « Ameri­­can dream » (2010).

Le sanc­­tuaire

Les Yellow Dogs – Obash, Looloosh, Koory et Sina Khor­­rami – ont atterri à New York en janvier 2010. Dans la vidéo de leur arri­­vée à l’aé­­ro­­port Kennedy qu’a filmée Raam, qui venait les cher­­cher, ils appa­­raissent fous de joie et profon­­dé­­ment soula­­gés. Ils avaient vécu entre-temps durant des mois en Turquie, où ils avaient fait leurs demandes de visas (eux aussi garan­­tis par une invi­­ta­­tion du festi­­val SXSW). « J’ai fondu en larmes lorsque je les ai vus pour la première fois », se rappelle Kodi Najm d’Hy­­per­­nova, 24 ans. « Je me sentais coupable de vivre ici et d’avoir du succès alors qu’ils étaient toujours en Iran. » Ils ont emmé­­nagé dans l’ap­­par­­te­­ment de William­s­burg où vivaient Raam et Ali, leur nouveau mana­­ger. Sur les images de l’une de leurs premières nuits en Amérique, ils dansent autour de la table de la cuisine. « Notre rêve deve­­nait réalité », se souvient Koory, 25 ans. « Nous étions dans la ville où nos héros avaient vécu. »

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The Yellow Dogs
Koory, Sina, Looloosh et Obash
Crédits : Hyper­­love

« On connais­­sait tous ces groupes new-yorkais, ajoute Obash. The Rapture, Inter­­pol, Blon­­die. On connais­­sait par cœur la scène de Brook­­lyn. » Scène dans laquelle ils se trou­­vaient comme des pois­­sons dans l’eau. Avant d’ar­­ri­­ver en Amérique, ils n’avaient jamais entendu le mot « hips­­ter ». « J’ai cher­­ché sur Google, avoue Koory, et j’ai réalisé que j’en étais un ! » Main­­te­­nant qu’ils étaient libres de jouer de la musique, ils n’at­­ten­­daient plus que ça – ils se moquaient d’où et pour combien. Ils ont donné leur premier concert new-yorkais à la Cameo Gallery, un bar de William­s­burg. Durant les deux années qui ont suivi, ils se sont bâtis un public, jouant leurs morceaux de punk-rock dansant dans des salles de Brook­­lyn et de Manhat­­tan comme le Brook­­lyn Bowl ou le Mercury Lounge. Une nuit à William­s­burg, sur des images filmées par Nari­­man Hamed, ils marchent sur le trot­­toir et croisent par hasard des fans qui les recon­­naissent et se mettent à crier : « Yellow Dogs ! Yellow Dogs ! » Les garçons répondent en criant : « Yeah ! » « Ils étaient fous de joie de pouvoir enfin vivre cette vie », se remé­­more Pablo Douzo­­glou, 29 ans, un Véné­­zué­­lien qui a été leur batteur entre 2011 et 2012. Le gigan­­tesque loft dans lequel ils ont emmé­­nagé avec Raam et Ali en 2010, sur North 10th and Berry à William­s­burg (un immeuble aban­­donné dans un état déplo­­rable), est rapi­­de­­ment devenu un repère. Raam l’ap­­pe­­lait « le Sanc­­tuaire ». « Il y avait en perma­­nence quinze ou vingt personnes qui vivaient ici avec nous, se rappelle-t-il. On faisait des soirées complè­­te­­ment dingues. Il y avait des musi­­ciens iraniens, des peintres, des photo­­graphes. Nous retrou­­vions la dyna­­mique que nous avions en Iran, la peur en moins. » Janelle Best, la chan­­teuse du groupe indé Desert Stars, se souvient que « tout le monde n’avait que leurs fêtes à la bouche. Ils orga­­ni­­saient des nuits de débauche pendant lesquelles on s’amu­­sait beau­­coup. » Mais au-delà de la fête, les Yellow Dogs étaient en train de créer une véri­­table commu­­nauté ; ils prépa­­raient de la nour­­ri­­ture perse pour tout le monde. « On avait l’im­­pres­­sion de faire partie d’une famille quand on traî­­nait avec eux, raconte Pablo Douzo­­glou. Les gars vivaient ensemble dans un véri­­table amour frater­­nel, ce senti­­ment d’avoir sa place quelque part. » Leur atti­­tude insou­­ciante et enjouée était une bouf­­fée d’air frais pour leurs vieux amis d’Hy­­per­­nova. « Ils me rappe­­laient ce que je ressen­­tais avant d’ar­­ri­­ver ici », explique Raam. Durant l’été 2010, Hyper­­nova et les Yellow Dogs sont partis en tour­­née ensemble. Ils ont donné plus de trente concerts dans cinq États, ainsi qu’à D.C., voya­­geant à travers le pays dans des vans. Dans celui des Yellow Dogs, on fumait des ciga­­rettes, de l’herbe, et on prenait parfois des cham­­pi­­gnons hallu­­ci­­no­­gènes. Ali Eskan­­da­­rian, un artiste et chan­­teur à la voix habi­­tée qui avait grandi à Dallas, faisait le trajet avec eux et s’in­­vi­­tait parfois sur scène pour chan­­ter avec le groupe – il avait emmé­­nagé dans le loft de Berry Street peu après sa première visite là-bas. Il appe­­lait les Yellow Dogs ses « gamins ». Ils l’ap­­pe­­laient « Capi­­taine ». Refu­­sant l’al­­lo­­ca­­tion que leur propo­­sait leur mana­­ger pour dormir à l’hô­­tel, les Yellow Dogs ont insisté pour camper, ce qu’ils avaient l’ha­­bi­­tude de faire en Iran. Ils ont planté leur tente dans le Yose­­mite. « Looloosh voulait pêcher », se remé­­more Obash avec affec­­tion. Ils étaient tombés amou­­reux de l’Amé­­rique. « La nature ! s’ex­­clame Koory. L’Amé­­rique est telle­­ment belle ! On a vu le désert, les montagnes ennei­­gées, les forêts, et chacune de ces choses était la plus belle qu’on ait jamais vue. Je trou­­vais presque cela injuste, même le désert est magni­­fique en Amérique ! »

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Road Trip
Koory, Sina, Obash, Jason Shams et Looloosh
Crédits : Face­­book

Et les Améri­­cains qu’ils ont rencon­­trés sur la route les ont instan­­ta­­né­­ment adorés. Ils ont fait salle comble au Trou­­ba­­dour, à L.A., et en Caro­­line du Sud, ils se sont liés d’ami­­tié avec un groupe de sudistes ruraux dans un bar. « J’avais peur, vu leur appa­­rence, que les gens ne les prennent pour des terro­­ristes », dit Aaron John­­son, 31 ans, à l’époque clavié­­riste d’Hy­­per­­nova. Mais en l’af­­faire de quelques minutes, raconte-t-il, les gens leur payaient des verres et jouaient au billard avec eux. « Ils avaient simple­­ment envie d’en apprendre plus sur eux et leur culture. C’étaient les meilleurs ambas­­sa­­deurs dont l’Iran puisse rêver. »

La confré­­rie

« Ils formaient une véri­­table confré­­rie, explique Anthony Azarm­­gin, dans laquelle il était très diffi­­cile d’être admis. Et s’ils ne vous aimaient pas, ils vous claquaient la porte au nez. Cela m’est arrivé. Et je l’ai vu se produire avec Ali Akbar. » Le tueur. Il faisait réfé­­rence à la période, en 2011, où il vivait avec les Yellow Dogs dans le loft de Berry Street (ayant la double natio­­na­­lité, il lui était possible de voya­­ger libre­­ment aux États-Unis). Il a commis quelques faux pas qui ont fait grin­­cer des dents, notam­­ment lorsqu’il est sorti avec une fille qui était aupa­­ra­­vant avec l’un d’eux. « Alors ils m’ont foutu dehors. » Il recon­­naît que c’était sa faute (« Je me suis comporté comme un con »), mais se faire exclure du cercle qui l’avait accueilli à bras ouverts l’a plongé dans une spirale de soli­­tude et de doute. Même s’il dit qu’il a plus tard « arrangé les choses » avec eux, il a néan­­moins l’im­­pres­­sion qu’ « ils trai­­taient chaque personne diffé­­rem­­ment, genre : “Soit tu es assez cool, soit tu ne l’es pas.” Les choses ne se passaient pas comme ça en Iran. L’Amé­­rique change les gens. »

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En décembre 2011, les Free Keys ont fina­­le­­ment débarqué à New York. Ils avaient parcouru un chemin diffi­­cile, d’Iran jusqu’en Inde, pour retour­­ner ensuite en Iran et fina­­le­­ment gagner la Turquie. Leurs visas d’ar­­tistes avaient été obte­­nus là encore grâce à une invi­­ta­­tion du festi­­val SXSW. Le groupe était à présent formé de Pooya, Arash et A.K., à la basse. Arya, le bassiste origi­­nel des Free Keys, n’était pas parvenu à obte­­nir un passe­­port car il n’avait pas effec­­tué son service mili­­taire, et comme il était néces­­saire pour deman­­der des visas d’ar­­tistes de présen­­ter un groupe au complet, ils ont proposé à A.K. de se joindre à eux. « C’était juste un bassiste avec un passe­­port », dit Obash avec tris­­tesse.

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Les Free Keys
Anthony, Pooya, Ali Akbar et Arash
Crédits : Face­­book

Ali avait rencon­­tré les Free Keys, ainsi que A.K., lors d’un voyage en Iran. Il leur avait dit qu’il les aide­­rait à trou­­ver des dates et à obte­­nir leurs visas, comme il l’avait fait avec les Yellow Dogs. Il n’a cepen­­danr pas proposé de deve­­nir leur mana­­ger. Mais il y avait une autre raison pour laquelle il voulait faire venir le groupe en Amérique : les Yellow Dogs avaient besoin d’un nouveau batteur. Sina, leur batteur origi­­nel, était parti au Canada – Pablo Douzo­­glou n’était là que pour dépan­­ner. « À ce moment-là, explique Ali, nous avons décidé qu’A­­rash – un batteur très talen­­tueux – allait rejoindre le groupe. » Arash était appa­­rem­­ment d’ac­­cord avec ce plan, et Pooya avait compris qu’A­­rash serait le batteur des deux groupes. « Nous atten­­dions Arash », confirme Koory. Mais il n’y avait pas que la pers­­pec­­tive d’ac­­cueillir Arash dans le groupe qui rendaient les Yellow Dogs impa­­tients d’être rejoints à New York par les Free Keys. « L’une des raisons était que la maison du 318 Maujer était trop grande pour nous, confie Obash, et l’idée avait germé dans nos têtes que les Free Keys pour­­raient venir s’y instal­­ler. La commu­­nauté que nous avions en Iran nous manquait constam­­ment. Donc nous nous sommes dits qu’on pour­­rait faire de cet endroit un terreau fertile pour notre commu­­nauté, afin qu’elle puisse s’épa­­nouir à nouveau en Amérique. » Mais dès l’ins­­tant où les Free Keys ont posé le pied en Amérique, les ennuis ont commencé. L’at­­mo­­sphère dans la nouvelle maison des Yellow Dogs sur Maujer Street ressem­­blait beau­­coup à celle du loft de Berry Street (Hyper­­nova en moins, le groupe s’étant provi­­soi­­re­­ment dissous quand Raam est parti à Londres) : c’était une zone libre, pleine de musique et toujours en fête. Mais les Free Keys se dispu­­taient à longueur de temps. « Les deux premiers jours, ils se sont engueu­­lés sans arrêt », se souvient Koory, à propos de savoir « si oui ou non ils devraient donner des concerts, s’ils devaient commen­­cer à répé­­ter », pour­­suit Ali, qui vivait égale­­ment dans la maison. Ils dormaient dans le grand espace vide au milieu du salon, mais la tension qui régnait entre eux remplis­­sait la pièce d’élec­­tri­­cité. Sans comp­­ter qu’Ali Akbar les mettait tous mal à l’aise. Au début, ils pensaient que « c’était un type correct, dit Obash, mais on ne s’en­­ten­­dait pas aussi bien avec lui qu’a­­vec Arash et Pooya » – avec qui ils étaient amis depuis près de dix ans, et qui semblaient avoir égale­­ment des problèmes avec A.K. à cause de son compor­­te­­ment et de ses habi­­tudes de para­­site. « Arash disait toujours qu’il sentait le poulet », dit Pooya.

A.K. était convaincu qu’on cher­­chait à le flouer ; il appe­­lait, se poin­­tait à Maujer Street, profé­­rait des accu­­sa­­tions.

Lors de l’une des premières nuits qu’il a passée en Amérique, A.K. a agi d’une manière qui les a tous choqués. Ils se trou­­vaient à l’Union Pool, un bar de William­s­burg, quand il est ressorti en portant une veste qu’il avait volée. Quelques minutes plus tard, dans le métro, il a sauté le tour­­niquet. « J’ai fait : “Mec, tu viens à peine de débarquer d’Iran. Tu n’es pas heureux d’être ici ?” » raconte Koory. Ils cher­­chaient l’asile poli­­tique et avaient natu­­rel­­le­­ment peur d’être renvoyés au pays s’ils se faisaient arrê­­ter. « Il nous a ri au nez, se souvient Pooya. Il disait qu’on avait peur, qu’on était des fillettes. » A.K. n’était pas cool, et cela posait problème. « On faisait des soirées, se rappelle Koory, et il se compor­­tait bizar­­re­­ment avec nos potes. Il était vrai­­ment chelou avec les filles. » Il ne s’était pas écoulé un mois quand les Yellow Dogs ont demandé aux Free Keys de quit­­ter Maujer Street. « On leur a dit d’al­­ler régler leurs histoires ailleurs », dit Ali. Ils ont emmé­­nagé dans une sous-loca­­tion à court terme, à Brook­­lyn Heights, dans une seule chambre pour trois. Ils ont essayé pendant plusieurs mois de faire monter la sauce autour du groupe et ont joué trois concerts dans des petites salles de Brook­­lyn – ils ont d’ailleurs eu du mal à finir l’un d’entre eux. « Ali Akbar ne voulait jamais répé­­ter, dit Pooya, et il jouait mal. » Sans comp­­ter qu’ils ne s’en­­ten­­daient pas musi­­ca­­le­­ment. A.K. aimait le metal, alors que les Free Keys étaient un groupe de rock alter­­na­­tif. En avril, Arash a commencé à jouer de la batte­­rie pour les Yellow Dogs. Il est retourné vivre à Maujer Street, et Pooya aussi. Pooya a viré A.K. des Free Keys. Ce dernier vivait à présent seul dans un appar­­te­­ment de Ridge­­wood, dans le Queens. C’était en mai 2012.

La conspi­­ra­­tion d’un seul

« Dis à Ali Akbar d’al­­ler se faire foutre et que s’il ne me paye pas d’ici le 10 août [2012], je le ferai payer plus cher (pour mes services et le délai de paie­­ment) et j’en réfé­­re­­rai à la police ou à la justice. Je ne plai­­sante pas et je n’ai pas peur de faire annu­­ler son visa – oui, c’est possible », a écrit Ali dans un e-mail envoyé en juillet 2012. Il avait écrit le message en réac­­tion au fait qu’Ali Akbar avait demandé à voir la facture (en pièce jointe de l’e-mail) de Tamiz­­dat Artist Services, le négo­­ciant en visas améri­­cains par lequel Ali était passé pour aider les Free Keys à renou­­ve­­ler leurs visas d’ar­­tistes de trois mois. Ali avait avancé l’argent. Le prix était de 875 dollars par personne, et la facture prouve qu’Ali ne surfac­­tu­­rait personne. Mais A.K. était convaincu qu’on cher­­chait à le flouer : il appe­­lait, se poin­­tait à Maujer Street, profé­­rait des accu­­sa­­tions. « J’étais très emmerdé, dit Ali. À ce moment-là, on commençait tous à se dire : “Wow, ce type est vrai­­ment barré.” Il agis­­sait comme un psycho­­pathe. »

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Ali Akbar Rafie
Le meur­­trier

Quand Koory a présenté à A.K. le reçu pour la demande de visa, raconte-t-il, « il ne voulait pas me croire et m’ac­­cu­­sait d’avoir fait un montage sur Photo­­shop. C’était absurde. Et quand j’ai lu sur son visage qu’il croyait vrai­­ment qu’on se faisait de l’argent sur son dos, j’ai compris que ce type avait de sérieux problèmes. Alors j’ai fait genre : “Merci. J’ai passé de bons moments avec toi. Mais ne soyons plus amis. Tu ne nous aimes pas, tu le dis toi-même.” » « Ce n’était plus notre problème », explique Ali. Ils racontent qu’ils lui ont dit de ne plus s’inquié­­ter de l’argent et de se conten­­ter de ne plus reve­­nir. Pendant les quinze mois qui ont suivi, A.K. a vécu seul dans le Queens et travaillait comme messa­­ger à vélo pour Brea­­ka­­way, un service de messa­­ge­­rie de Manhat­­tan. « Il était très gentil et se montrait très amical », se rappelle l’un de ses collègues. « Il disait qu’il était bassiste dans un groupe. Il ne parlait pas très bien anglais et le boulot était diffi­­cile pour lui, car il implique beau­­coup de commu­­ni­­ca­­tion », mais « il ne perdait jamais son calme ». Il devait gagner autour de 500 dollars par semaine, la moyenne pour les messa­­gers de la société. « Il avait beau­­coup d’idées fausses à propos de l’Amé­­rique », se souvient Andrew Young, direc­­teur géné­­ral de Brea­­ka­­way. « Il est tombé malade et quand je lui ai demandé s’il avait une assu­­rance mala­­die, il m’a répondu : “C’est quoi ? Je ne peux pas juste aller chez le docteur ?” » D’après le témoi­­gnage d’un épicier de son quar­­tier, A.K. s’ar­­rê­­tait souvent ache­­ter une grande bière pour faire la route jusque chez lui. « Il ne semblait pas avoir de problèmes d’al­­cool ou de drogue », confie son collègue. Mais il perdait du poids et il avait une casquette de base­­ball vissée sur la tête en perma­­nence, car à seule­­ment 29 ans, il était presque chauve. Sur Face­­book, il semblait nour­­rir un inté­­rêt gran­­dis­­sant pour les théo­­ries du complot, fulmi­­nant contre les Illu­­mi­­nati. Il rôdait égale­­ment à vélo dans le quar­­tier des Yellow Dogs. « Je me disais que s’il croi­­sait l’un de nous dans la rue, peut-être qu’il le frap­­pe­­rait », dit Koory. En août 2012, il est venu à une expo­­si­­tion qu’Ali avait orga­­ni­­sée sur un toit de SoHo, en l’hon­­neur de Icy and Sot. Les frères street-artistes, Saman, 28 ans, et Sasan Sadegh­­pour, 23 ans, connais­­saient les Yellow Dogs depuis l’époque de Ghory Park. Ils étaient arri­­vés aux États-Unis en juillet. Ali était égale­­ment leur mana­­ger et les avait aidés à obte­­nir leurs visas. Il a fait raccom­­pa­­gner A.K. dehors par des agents de la sécu­­rité. Lorsque A.K. est venu à la rencontre d’Ali, Anthony, Arash et Sot une nuit à l’Union Pool, mi-2012, il s’est battu avec Anthony – qui avait fait son retour au sein des Free Keys, le groupe s’étant reformé avec de nouveaux membres que Pooya avait recru­­tés sur Craig­s­list. Ils avaient des dates et les choses allaient pour le mieux. « Il s’est pointé devant nous, raconte Anthony, et il a fait : “Quoi de neuf, Amajoon ?” » – c’était le surnom que les Yellow Dogs donnaient à Anthony. « Moi j’ai répondu : “Me parle pas, mec, rends d’abord son fric à Ali.” »

Street art seen in Lower East Side, New-York. (http://icyandsot.com)
Une œuvre des street-artistes iraniens
Lower East Side, New York
Crédits : ICY and SOT

Leur confron­­ta­­tion a dégé­­néré en bagarre sur le trot­­toir, où Anthony a fini par poser un genou sur son torse et frap­­per A.K. à la mâchoire. « C’était vrai­­ment bizarre, se souvient Anthony, à chaque fois que je le frap­­pais, il écla­­tait de rire. » La nuit suivante, pour­­suit Anthony, A.K. « m’a parlé sur Skype et m’a dit : “Je vais te retrou­­ver et te tuer.” » Anthony est allé à Maujer Street pour aver­­tir les Yellow Dogs de ce qui venait de se passer, mais d’après lui ils l’ont ignoré. « Koory m’a fait genre : “T’inquiète pas, mec, c’est ça l’Amé­­rique.” »

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« Mec », a envoyé par sms A.K. à l’un de ses vieux amis en août 2013. « Tu as payé pour nos bagnoles et tout ça, et je te suis recon­­nais­­sant, je veux te rendre la monnaie de ta pièce ! C’est tout !! Mais en ce qui nous concerne en fait je me rappelle plus de pourquoi toi et moi on se figh­­tait telle­­ment et je m’en fous complè­­te­­ment main­­te­­nant… pour moi c’est comme si j’avais perdu mon meilleur ami et c’est grave, c’est pas bon pour moi qu’on se soit séparé, c’est juste bon pour toi parce que c’est moi le méchant de l’his­­toi­­re… et tu me manques, aussi. » La personne à qui il a envoyé le message lui a écrit en retour : « Ali poole­­sho mikhad. » (« Ali veut son argent. ») Fin octobre, trois semaines avant la tuerie, A.K. a quitté son travail. « Il avait le senti­­ment de ne pas être traité équi­­ta­­ble­­ment par les répar­­ti­­teurs », raconte son collègue du service de messa­­ge­­rie. « C’était de plus en plus dur pour lui. Il s’est fait voler son vélo, il a perdu son portable, et puis il est parti. »

La veille de la tuerie, A.K. a posté sur Face­­book la photo d’un fusil d’as­­saut Century Spor­­ter de calibre .308.

Sans travail, ni moyen de trans­­port ou de commu­­ni­­ca­­tion, son état mental semble avoir empiré. Il racon­­tait aux gens qu’il avait quitté Brea­­ka­­way parce qu’on lui avait demandé de livrer un colis suspect au World Finan­­cial Center. Il disait à certains de ses amis qu’il allait se suici­­der. Mais les gens ne le prenaient pas au sérieux, ils plai­­san­­taient à ce propos sur Face­­book, lui suggé­­rant des moyens d’en finir. « Je suis encore là ! » a-t-il publié. « Tu t’es pas ouvert les poignets ? » a plai­­santé quelqu’un en farsi. « Non, mec, a-t-il répondu. Ce serait doulou­­reux. » Il a raconté à ses amis qu’il avait tenté d’en finir en faisant une over­­dose de médi­­ca­­ments. Là encore, personne ne semblait le croire. Près d’une semaine avant la tuerie, quelqu’un qui le connais­­sait a reçu un appel de sa mère depuis Téhé­­ran. « Sa mère m’a dit : “Pourquoi tu ne veux plus voir mon fils ?” » raconte son ancien ami. « Je lui ai répondu qu’il avait mal agi. Qu’il avait fait ci et ça. Elle a répondu que son fils n’était pas du tout comme je le décri­­vais. » La veille de la tuerie, A.K. a posté sur Face­­book la photo d’un fusil d’as­­saut Century Spor­­ter de calibre .308, fabriqué en Espagne. Il repo­­sait dans une boîte avec un serre-câble atta­­ché au char­­geur. « In chetore », a-t-il écrit en farsi – « Qu’est-ce que vous en dites ? » « Qui dois-je buter en premier ? » a-t-il demandé dans les commen­­taires. Les gens ne le prenaient toujours pas au sérieux. Quelqu’un lui a suggéré : « Va régler son compte à ton proprio. » Ce à quoi A.K. a répondu : « Ici, les gens se font agres­­ser à coups de baffes dans la tronche. » « Je me suis occi­­den­­ta­­lisé, a-t-il déclaré. D’abord, je veux tuer Amo plus que tout » – Anthony Azarm­­gin. « Je cherche son adresse. »

La dernière nuit

La nuit de la tuerie, le 11 novembre, les loca­­taires de Maujer Street discu­­taient entre eux depuis un long moment déjà, assis autour de la table de la pièce prin­­ci­­pale, et ils s’ap­­prê­­taient à aller se coucher. Il y avait huit personnes dans la maison cette nuit-là : Arash, Looloosh, Pooya, Icy, Sot, Ali Eskan­­da­­rian et un couple de tren­­te­­naires améri­­cains – des membres de la Garde côtière, de passage en ville à l’oc­­ca­­sion de la jour­­née des Anciens combat­­tants – qui sous-louaient la chambre d’Ali Sale­­he­­za­­deh. Il était au Brésil, explique-t-il, « où je rendais visite à ma future ex-femme ». Koory travaillait comme videur à la Cameo Gallery, et Obash servait dans un bar de l’Up­­per West Side. Peu après minuit, Pooya et Looloosh se trou­­vaient chacun dans leur chambre, respec­­ti­­ve­­ment au troi­­sième et au deuxième étage, jouant au billard l’un contre l’autre sur leurs télé­­phones. Arash était dans sa chambre au troi­­sième et jouait à un jeu vidéo sur sa Plays­­ta­­tion Vita.

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Ali Eskan­­da­­rian
Musi­­cien, paro­­lier et roman­­cier
Crédits : www.alies­­kan­­da­­rian.com

Ali Eskan­­da­­rian jouait de la guitare seul dans le salon du troi­­sième étage. Il était revenu à New York seule­­ment quelques semaines aupa­­ra­­vant, après avoir passé du temps en famille à Dallas. Il traver­­sait une période émotion­­nelle impor­­tante de sa vie, alors qu’il avait récem­­ment arrêté de boire et de se droguer, et qu’il tentait de se rache­­ter auprès de ses amis. Il s’est allongé sur le canapé pour lire avant d’al­­ler se coucher. Icy et Sot étaient dans leur chambre, au deuxième, un espace rudi­­men­­taire avec un rideau en guise de mur. Sot travaillait à la concep­­tion d’une œuvre sur son ordi­­na­­teur, pendant qu’Icy fabriquait des pochoirs. Le couple de sous-loca­­taires, quant à lui, était dans la salle de bain, où ils prenaient leur douche. Pooya a entendu la première déto­­na­­tion. Il a pensé que ce devait être la noix de coco qu’il avait ache­­tée qui était tombée du réfri­­gé­­ra­­teur. La balle avait traversé la fenêtre et touché Ali Eskan­­da­­rian, le tuant. Arash a crié en farsi : « C’était quoi ce bruit ?! » Il s’est préci­­pité hors de sa chambre. Pooya a entendu un autre coup de feu, puis Arash, en train d’étouf­­fer, cher­­chant déses­­pé­­ré­­ment de l’air. Le tireur s’est frayé un chemin jusqu’au deuxième étage, enfonçant les portes du pied avant d’ou­­vrir le feu. Il a tiré sur Looloosh dans la poitrine, alors qu’il était étendu sur son lit. Il a tiré plusieurs salves dans la porte de la salle de bain, mais aucune balle n’a atteint le couple, recroque­­villé dans la baignoire. Il a tiré dans le couloir et dans la chambre où Icy et Sot travaillaient. Les balles volaient d’un bout à l’autre de la pièce, l’une d’elles bles­­sant Sot au bras droit. La balle s’est enfon­­cée dans la chair mais n’a pas trouvé l’os. Sot a hurlé et les deux frères se sont brusque­­ment éloi­­gnés du rideau. Ils n’ont pas vu le tireur. « Ça faisait un bruit de malade, dit Sot. J’ai vu des trous dans le mur. J’ai vu du sang. » Un nuage de pous­­sière flot­­tait dans l’air. Soudain, quand les deux frères ont compris ce qu’il se passait, ils ont crié à l’unis­­son : « Looloosh ! » Ils se sont jetés sur leurs télé­­phones et ont appelé la police. « Quelqu’un est en train de tirer, on a été touchés ! » ont-ils crié à l’opé­­ra­­teur. Ils ont entendu le tueur remon­­ter à l’étage et se sont préci­­pi­­tés en bas, courant hors de la maison. Sur le chemin, Icy a vu Looloosh étendu mort sur son lit, ses yeux révul­­sés. En quelques minutes à peine, il y avait des voitures de police des deux côtés de Maujer Street, envi­­ron trente poli­­ciers. Icy et Sot leur ont dit : « Nos amis sont à l’in­­té­­rieur ! » Mais la police est restée dehors. « Nous avons entendu d’autres coups de feu, raconte Sot. Et ils ne faisaient rien, ils restaient là à attendre. » C’était vrai­­sem­­bla­­ble­­ment un proto­­cole de sécu­­rité. (Le Dépar­­te­­ment de la police de New York n’a pas souhaité répondre à cette ques­­tion.)

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Un agent sécu­­rise la scène de crime
318 Maujer Street, Brook­­lyn
Crédits : Katie Lusso

A.K. fouillait le troi­­sième étage, en quête d’une autre cible. Il a enfoncé la porte de la chambre de Pooya d’un coup de pied. « Oh, tu es là », a-t-il dit en farsi. Pooya était au sol, caché derrière une petite pende­­rie pour­­vue d’un rideau. « – Ne me tue pas, a-t-il imploré en farsi. Qu’est-ce que je t’ai fait ? – C’était quoi ton plan ? a demandé A.K. Tu voulais m’ame­­ner ici et me mettre en rela­­tion avec la Franc-Maçon­­ne­­rie ? – Mais de quoi tu parles ? a demandé Pooya, horri­­fié. – Mets-toi debout face à moi », a ordonné A.K., poin­­tant son arme sur lui. « Je peux te tuer sur le champ. » Pooya s’est relevé lente­­ment. Il assure que le visage d’A.K. était « très calme ». « – C’était ma mission, lui a dit A.K. J’ai tué tout le monde. Tu es le prochain sur la liste, et ensuite je devrai me tuer. – Tu penses que si tu te tues tu iras mieux ? » a demandé Pooya. Il a rappelé à A.K. « tous les bons moments que nous avons passés ensemble, et même les mauvais que nous avons passés en Amérique. » Il lui a rappelé qu’il « s’était souvent mal comporté envers nous. » « Qu’est-ce que je t’ai fait, moi ? a demandé Pooya. Je t’ai juste demandé de quit­­ter ma vie. Je ne voulais plus te voir, et toi tu es revenu, tu as tué tout le monde et main­­te­­nant, tu veux me tuer et te tuer ensuite ? » Ils ont entendu des sirènes. A.K. a tourné la tête en direc­­tion des sons que produi­­sait l’ar­­ri­­vée de la police. C’est à ce moment-là que Pooya s’est saisi du canon de l’arme et qu’il l’a écarté, écra­­sant son poing droit sur le visage du meur­­trier. A.K. a pressé la détente, les balles ont volé dans la pièce. « Un tat-a-tat-a-tat constant », mime Pooya. Certaines devaient avoir touché A.K., car il était maculé de sang, qui avait écla­­boussé le visage et la poitrine de Pooya. « Tu m’as tiré dans le ventre ! » a hurlé ce dernier, espé­­rant qu’A.K. le croi­­rait à l’ago­­nie (cela n’a pas marché). Ils se sont battus pour l’arme, débou­­lant dans la chambre de Koory, la porte d’à côté. Ils sont tombés sur le lit et Pooya pres­­sait le fusil contre la gorge d’A.K., en le frap­­pant au visage. Il a vu A.K. prendre quelque chose dans sa poche – un char­­geur, il en trans­­por­­tait sur lui cinq de cent muni­­tions chacun. « J’al­­lais m’en saisir, mais il a agrippé ma chemise et m’a fait valser », raconte Pooya. A.K. a fait tomber Pooya du lit, puis il l’a repoussé hors de la chambre, le jetant à terre près des esca­­liers avant de s’en­­fuir vers le toit. Pooya s’est relevé en vitesse et a verrouillé la porte du toit derrière lui. Les poli­­ciers se sont engouf­­frés dans l’im­­meuble. Ils ont entendu un unique coup de feu. A.K. avait retourné l’arme contre lui.

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Depuis le jour du massacre, après que le commis­­saire Ray Kelly a quali­­fié l’évé­­ne­­ment de « dispu­­te… pour de l’argent », le NYPD a fourni peu de détails. Le Dépar­­te­­ment de la police a simple­­ment indiqué que l’arme avait été à l’ori­­gine ache­­tée léga­­le­­ment en 2006, chez un armu­­rier du nord de l’État de New York à présent fermé.

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« De la part de Koory et Obaash : encore sous le choc, nous avons perdu 3 de nos frères,
Soroush Faraz­­mand, Arash Faraz­­mand et Ali Eskan­­da­­rian, Repo­­sez en paix »

Les Iraniens qui connais­­saient les victimes sont frap­­pés par la bruta­­lité avec laquelle la liberté qu’é­­taient venus cher­­cher leurs amis en Amérique leur a été enle­­vée par le tueur. Comment Ali Akbar Rafie – sans travail, désœu­­vré, immi­­grant dont le visa avait expiré – avait-il pu mettre la main sur un fusil d’as­­saut ? ont-ils demandé. « On n’en­­tend pas d’his­­toires de ce type en Iran, des gens qui deviennent fous et massacrent leurs amis ou leur famille », affirme l’écri­­vain Hooman Majd. Les parents d’Ali Eskan­­da­­rian ont publié un commu­­niqué sur la page Face­­book de leur fils, faisant part de leurs condo­­léances aux parents de toutes les victimes. « Ali Rafie, ont-ils écrit, du fond de nos cœurs, nous te pardon­­nons. » En Iran, la tragé­­die a connu un grand reten­­tis­­se­­ment. « Ici, les Yellow Dogs étaient des héros de la contre-culture », explique un musi­­cien iranien. Lorsque les corps d’Arash et Soroush Faraz­­mand ont été inhu­­més dans la section réser­­vée aux artistes de premier plan du plus grand cime­­tière de Téhé­­ran, il y a eu de la contro­­verse. Mais si certains reli­­gieux conser­­va­­teurs du pays ont argué que les frères défunts ne méri­­taient pas cet honneur, leurs funé­­railles ont rassem­­blé malgré tout des milliers de personnes. Saideh Rafie, la sœur d’Ali Akbar Rafie, a fait circu­­ler des théo­­ries conspi­­ra­­tion­­nistes sur la chaîne d’ac­­tua­­li­­tés iranienne, avançant que son frère avait été tué par une orga­­ni­­sa­­tion sioniste et que sa mort s’ins­­cri­­vait dans un complot visant à embour­­ber les négo­­cia­­tions entre l’Iran et l’Amé­­rique concer­­nant la restric­­tion du programme d’en­­ri­­chis­­se­­ment nucléaire de l’Iran et la levée des sanc­­tions. La soirée commé­­mo­­ra­­tive en l’hon­­neur d’Arash, Looloosh et Ali Eskan­­da­­rian, qui a eu lieu en novembre 2013 à la Cameo Gallery, était terri­­ble­­ment sombre. En bas, sur la scène éclai­­rée par des bougies, les gens étaient conviés à parta­­ger leurs souve­­nirs, mais durant près d’une heure personne n’est parvenu à dire quoi que ce soit. Il n’y avait que des étreintes et des larmes. « C’étaient les gamins les plus adorables que je connaisse », a dit plus tard au bar de l’étage Poya Esghai, ancien guita­­riste d’Hy­­per­­nova, en parlant d’Arash et Looloosh. « Ils étaient si polis, ils n’ont jamais fait de mal à personne. Ils souriaient tout le temps et c’étaient d’ex­­cel­­lents musi­­ciens. » Leur ami Jason Shams affirme que « si vous leur aviez dit il y a quatre ans : “Vous allez partir en Amérique et jouer de la musique. Vous aurez un super groupe, mais dans quatre ans vous serez tués…” ils seraient quand même montés dans l’avion. »

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Pluie de couleurs
Quar­­tier de William­s­burg, Brook­­lyn
Crédits : ICY and SOT

Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac d’après l’ar­­ticle « To Live and Die in America », paru dans Vanity Fair. Couver­­ture : The Yellow Dogs. Créa­­tion graphique par Ulyces.


LA RÉPUBLIQUE ISLAMIQUE D’IRAN EN SEPT HISTOIRESvol-teheran

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