par Nathalie-Kyoko Stucky | 16 mai 2016

Les droits de Hawa’a

En septembre 2014, Mohra Ferak avait 22 ans et elle était en dernière année à l’uni­­ver­­sité de Dar Al-Hekma, dans la ville portuaire de Djed­­dah. Elle a été solli­­ci­­tée pour un conseil par une femme qui avait entendu dire qu’elle étudiait le droit. Cette femme était la direc­­trice d’une école primaire pour filles, et elle a confié à Mohra qu’elle nour­­ris­­sait de plus en plus de frus­­tra­­tion vis-à-vis de son impuis­­sance à venir en aide aux petites filles sous sa respon­­sa­­bi­­lité qui avait été abusées – au fil des années, leur nombre était devenu consi­­dé­­rable.

Que l’agres­­seur fût un proche ou le chef de famille, les parents refu­­saient systé­­ma­­tique­­ment d’en­­ga­­ger des pour­­suites. L’hon­­neur d’une famille saou­­dienne repose, en grande partie, sur sa capa­­cité à garan­­tir la virgi­­nité de ses filles. Et les parents, de crainte de voir anéan­­ties leurs pers­­pec­­tives de marier leur fille, optaient pour le silence. Cela signi­­fiait que les coupables restaient impu­­nis, et qu’ils pouvaient réci­­di­­ver. Pour la plupart des filles, a ajouté la direc­­trice, le secret ne faisait qu’am­­pli­­fier leur trau­­ma­­tisme. Elle a demandé à Mohra s’il y avait quelque chose qu’elle puisse faire pour les aider, en tant que direc­­trice d’école.


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« Je lui ai dit : “Vous pouvez aller au tribu­­nal et deman­­der au juge que la procé­­dure ne soit pas rendue publique et ainsi préser­­ver la répu­­ta­­tion de la jeune fille” », m’a raconté Mohra lors d’un après-midi que nous avons passé ensemble il y a peu. Nous étions assises dans un restau­­rant liba­­nais bran­­ché de Djed­­dah, près de la corniche, et nous parta­­gions des assiettes de fata’ir four­­rés  d’épi­­nards et de raisins farcis, assises à une table en bois.

L’ap­­pel à la prière de l’après-midi avait résonné quelques minutes aupa­­ra­­vant, et le restau­­rant, confor­­mé­­ment à la loi, avait fermé ses portes et atté­­nué la lumi­­no­­sité à l’in­­té­­rieur. Le « carré familles » – l’en­­droit séparé réservé aux femmes que les restau­­rants ouverts aux deux sexes doivent compor­­ter, afin que les clientes qui couvrent leur visage puissent manger à leur aise – était calme à cette heure. Mis à part un serveur, nous avions l’en­­droit pour nous toutes seules.

Mohra est mince, parle d’une voix mélo­­dieuse, et elle a un visage rond orné de lunettes, cerclé d’un shayla noir étroi­­te­­ment serré. Les voiles, que les Saou­­diennes portent habi­­tuel­­le­­ment desser­­rés, ont une propen­­sion à glis­­ser et se défaire, et Mohra se débat­­tait avec le sien alors qu’elle me rappor­­tait sa conver­­sa­­tion avec la direc­­trice, le replaçant conve­­na­­ble­­ment à plusieurs reprises. La direc­­trice était abasour­­die d’ap­­prendre que les plai­­gnants pouvaient faire la demande de procé­­dures à huis clos. Elle a commencé à assaillir Mohra de ques­­tions juri­­diques, la plupart dans le but de conseiller des profes­­seures victimes de violences conju­­gales, où dont les ex-maris refu­­saient qu’elles voient leurs enfants.

La direc­­trice avait la cinquan­­taine, ce qui signi­­fiait qu’en tant que respon­­sable d’école, elle faisait partie des Saou­­diennes les plus éduquées de sa géné­­ra­­tion. Jusqu’au beau milieu des années 1980, d’après l’UNESCO, moins de la moitié des filles âgées de six à onze ans en Arabie saou­­dite avaient reçu une éduca­­tion hors du cadre fami­­lial. Et Mohra ajoute qu’il est devenu rapi­­de­­ment évident pour elle que les femmes en savaient peu sur les prin­­cipes fonda­­men­­taux de la loi Saou­­dienne.

Durant ses trois premières années d’études à Dar Al-Hekma, une univer­­sité entiè­­re­­ment compo­­sée de filles, Mohra avait été une étudiante moyenne. Une semaine après avoir parlé avec la direc­­trice d’école, elle a été trou­­ver Olga Nartova, la respon­­sable du service juri­­dique de l’uni­­ver­­sité, et lui a rapporté la conver­­sa­­tion. Nartova, 36 ans et spécia­­liste en droit des affaires origi­­naire de Moscou, trou­­vait jusque là que Mohra était une jeune femme brillante, mais peu moti­­vée, comme bon nombre de filles issues de familles aisées. Mais ce jour-là, Mohra a évoqué les droits des femmes avec une déter­­mi­­na­­tion et une verve telles que Nartova n’en avait jamais obser­­vée chez les étudiantes de Dar Al-Hekma.

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Mohra Ferak
Crédits : Mohra Ferak/LinkedIn

« Cette discus­­sion a complè­­te­­ment trans­­formé Mohra », dit-elle. L’une des histoires que rappor­­tait la direc­­trice, concer­­nant une jeune fille de son école abusée par l’un de ses frères, avait parti­­cu­­liè­­re­­ment touché Mohra, se souvient Nartova : « La direc­­trice a convoqué la mère et lui a dit : “Vous savez ce que fait votre fils ?” Et la mère a répondu : “Oui, il vaut mieux qu’il le fasse à elle plutôt qu’à une étran­­gère.” C’est après avoir entendu cette histoire qu’elle a demandé quoi faire à Mohra. Devait-elle appe­­ler la police ? Aller au tribu­­nal ? Que devait-elle faire ? »

Avec les encou­­ra­­ge­­ments de Nartova, Ferak a commencé à mettre en place une série de confé­­rences gratuites à l’uni­­ver­­sité, desti­­nées aux femmes et données par d’émi­­nents étudiants en droit ainsi que des avocats. Les présen­­ta­­tions avaient pour but d’in­­for­­mer les Saou­­diennes de leurs droits fonda­­men­­taux prévus par la loi. « Depuis que je suis toute jeune, je remarque la façon dont sont trai­­tées les femmes dans ce pays », me confie Mohra. « Depuis, j’ai ce senti­­ment profond à propos des femmes… Je n’aime pas qu’on nous sous-estime. »

Mais les droits des femmes ne sont pas un sujet de débat public très en vogue dans le royaume, et Mohra s’est deman­­dée si qui que ce soit vien­­drait assis­­ter aux confé­­rences, hormis la direc­­trice. Elle s’inquié­­tait aussi de la façon dont les profes­­sion­­nels réagi­­raient à cette requête, venant de la part d’une étudiante. Mohra a établi une liste de sujets qu’elle esti­­mait parti­­cu­­liè­­re­­ment impor­­tants pour les femmes au niveau local, et elle s’est mise à contac­­ter des avocats.

La première confé­­rence de la série, que Mohra a baptisé Hawa’a’s Rights (« Les droits de Hawa’a », comme on appelle Eve en arabe), a été postée sur Twit­­ter et a eu lieu le 15 avril au soir. Les quelques dizaines de parti­­ci­­pantes ont appris l’exis­­tence des crimes perpé­­trés sur les femmes sur les réseaux sociaux, un sujet parti­­cu­­liè­­re­­ment préoc­­cu­­pant dans un pays où les céli­­ba­­taires des deux sexes ne peuvent pas passer du temps ensemble dans risquer d’être arrê­­tés, et où la pres­­sion exer­­cée sur les femmes pour qu’elles couvrent leur visage en public est si marquée que la plus anodine des photos de visage peut servir de moyen de chan­­tage.

La seconde confé­­rence, qui a eu lieu le 26 avril, abor­­dait le droit person­­nel, la branche du droit saou­­dien qui concerne le mariage, le divorce, la garde des enfants et l’hé­­ri­­tage. L’in­­ter­­ve­­nante, Bayan Mahmoud Zahran – une avocate tren­­te­­naire de Djed­­dah qui, en janvier 2014, est deve­­nue la première femme saou­­dienne à ouvrir un cabi­­net d’avo­­cats – était censée commen­­cer à parler à 17 heures, ouvrant une soirée de discus­­sions qui se pour­­sui­­vrait jusqu’à 21 heures. Plus tard cet après-midi-là, Mohra est arri­­vée à l’uni­­ver­­sité et a trouvé une longue file noire de femmes en abaya, atten­­dant d’être placées.

Les insti­­tu­­tions et les affaires rela­­tives aux femmes sont très surveillées en Arabie saou­­dite, pour se prému­­nir de l’ikhti­­lat, la mixité – illé­­gale – des genres. Et de ce fait, les seuls hommes employés d’une école pour filles ou une univer­­sité pour femmes sont ses agents de sécu­­rité, postés en faction à l’en­­trée de l’éta­­blis­­se­­ment, pour véri­­fier les cartes d’iden­­tité et préve­­nir contre un éven­­tuel intrus mascu­­lin. Les agents de sécu­­rité ont été débor­­dés par l’af­­flux de parti­­ci­­pantes lors de la seconde confé­­rence Hawa’a’s Rights. Mohra a rassem­­blé plusieurs amies, et elles ont passé la demi-heure précé­­dant l’ou­­ver­­ture à courir de salle en salle, à cher­­cher des chaises supplé­­men­­taires et à les descendre dans la salle qui avait été réser­­vée pour l’oc­­ca­­sion. Elles ont rempli les allées et le fond avec ces chaises, pous­­sant à bout la capa­­cité initia­­le­­ment prévue pour 120 personnes.

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Mohra et ses cama­­rades enfin diplô­­mées
Crédits : Mohra Ferak/Face­­book

« Il y avait des étudiantes, des mères, des profes­­seures, beau­­coup d’em­­ployées de boutique –des femmes de tous milieux, y compris des docto­­rantes de l’uni­­ver­­sité », m’a raconté Mohra. « Nous nous regar­­dions les unes les autres, en nous deman­­dant si c’était vrai­­ment en train d’ar­­ri­­ver. » Lorsque Nartova est sortie de son bureau, quelques minutes avant la prise de parole de Zahran, elle a vu des femmes jouer des coudes pour trou­­ver de la place debout dans le fond et sur les marches, tandis que d’autres s’as­­seyaient par terre près de l’es­­trade.

Mohra a envoyé par MMS une photo de la grande salle bondée à son père, qui avait tout d’abord émis des doutes quant à l’in­­té­­rêt que susci­­te­­raient ces confé­­rences. Il a répondu en la taqui­­nant : « Essaies-tu de monter les femmes contre leurs maris ? » La troi­­sième confé­­rence, une intro­­duc­­tion au droit du travail saou­­dien desti­­née aux femmes qui venaient juste d’en­­trer dans le monde du travail, a attiré une foule encore plus gran­­de… L’uni­­ver­­sité n’a pas programmé de quatrième confé­­rence.

Opti­­miste

En 2004, l’Ara­­bie saou­­dite a instauré des réformes permet­­tant aux écoles et aux univer­­si­­tés réser­­vées aux femmes de propo­­ser des cursus de droit. Les premières étudiantes en droit ont été diplô­­mées en 2008, mais durant plusieurs années, il leur a été inter­­­dit d’exer­­cer au tribu­­nal. En 2013, quatre certi­­fi­­cats d’ap­­ti­­tude à la profes­­sion d’avo­­cat ont été décer­­nés à des femmes, parmi lesquelles Bayan Mahmoud Zahran. Les juristes et jour­­na­­listes en Occi­dent se sont alors deman­­dés si ce nouveau contin­gent de femmes avocates soutien­­draient la cause du droit des femmes.

Mais sur les dizaines de femmes avocates ou étudiantes en droit auxquelles j’ai parlé durant ma visite en Arabie saou­­dite au début du mois de novembre, seules deux d’entre elles m’ont confié s’in­­té­­res­­ser au fait d’étendre les droits des femmes saou­­diennes. Jusqu’ici, l’ef­­fet le plus profond des réformes semble être une prise de conscience crois­­sante parmi les femmes saou­­diennes ordi­­naires des droits juri­­diques dont elles disposent, ainsi qu’une volonté gran­­dis­­sante de reven­­diquer ces droits – en deman­­dant répa­­ra­­tion si néces­­saire.

Mes inter­­­lo­­cu­­trices ont concédé qu’au regard des stan­­dards inter­­­na­­tio­­naux, cela pouvait sembler ne pas être grand-chose. Mais au regard de la loi saou­­dienne, il en va diffé­­rem­­ment. Étant basée sur la charia, le témoi­­gnage d’une femme dans un tribu­­nal vaut, à de rares excep­­tions près, moitié moins que celui d’un homme. Dans le cas d’un homi­­cide, par exemple, on requiert norma­­le­­ment les témoi­­gnages de deux hommes : si l’un d’eux vient à manquer, deux femmes peuvent se substi­­tuer au témoin mascu­­lin manquant.

Le système tuté­­laire – qui stipule qu’une femme adulte doit avoir la permis­­sion de son tuteur avant de voya­­ger à l’étran­­ger ou de solli­­ci­­ter des soins médi­­caux – donne aux femmes saou­­diennes un statut légal qui ressemble à celui d’un mineur… ou presque. Parce qu’en réalité, le tuteur d’une femme saou­­dienne peut être son propre fils adoles­cent.

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Bayan Mahmoud Zahran

Les femmes saou­­diennes ne peuvent pas quit­­ter leur maison sans se couvrir les cheveux et mettre une abaya descen­­dant jusqu’au sol. Elle ne peuvent pas conduire de voiture. Depuis 2013, il est permis aux femmes de faire du vélo, mais seule­­ment dans les parcs et certaines zones de loisirs agréés, et toujours chape­­ron­­nées par un proche parent mascu­­lin.

Les mariages des femmes saou­­diennes sont le plus souvent arran­­gés, et il demeure extrê­­me­­ment diffi­­cile pour elles d’ob­­te­­nir le divorce. Les maris, en revanche, peuvent épou­­ser jusqu’à trois autres femmes, et dans certains cas ils peuvent mettre un terme au mariage en répé­­tant simple­­ment trois fois « Je divorce de toi » – ou en tapant la triple formule de divorce dans un message.

J’ai atterri en Arabie saou­­dite pour la première fois en décembre 2007. J’avais beau avoir lu des milliers de pages à propos des lois saou­­diennes et des conven­­tions cultu­­relles du pays, être confron­­tée direc­­te­­ment au système a été un choc. D’im­­por­­tantes ressources sont allouées à la préser­­va­­tions des succur­­sales bancaires, des services gouver­­ne­­men­­taux et d’autres entre­­prises réser­­vés aux femmes, ciment de l’in­­fra­s­truc­­ture de ségré­­ga­­tion des genres dans le royaume.

Je me rappelle avoir ressenti une bouf­­fée d’es­­poir en appre­­nant que Sarah, une jeune femme intel­­li­­gente et drôle de 17 ans que j’avais rencon­­trée le troi­­sième jour de mon voyage, à l’étage réservé aux femmes d’un mall de Riyad, était étudiante en première année de droit à la Prince Sultan Univer­­sity. J’ai vécu à Riyad, la capi­­tale saou­­dienne, pendant deux mois.

Durant ce temps-là, j’ai passé de nombreuses heures avec Sarah et ses cama­­rades étudiantes en droit, leur rendant visite chez elles le soir pour faire griller des marsh­­mal­­lows et regar­­der des séries en costumes. (Les filles se dispu­­taient régu­­liè­­re­­ment à propos de savoir s’il était vrai­­ment néces­­saire de se couvrir les yeux durant les scènes de baiser – ou des scènes dans lesquelles Colin Firth était à cheval, par exemple – pour se prému­­nir des dommages irré­­pa­­rables faits à leur pudeur.)

Le matin, j’al­­lais à l’uni­­ver­­sité pour boire du Nescafé avec elles entre leurs cours. À l’époque, une femme ne pouvait pas obte­­nir de certi­­fi­­cat pour exer­­cer le droit, et je pensais logique­­ment que ce serait un sujet de discus­­sion pénible pour elles. Mais les filles n’avaient pas l’air de s’en soucier. C’était leur premier semestre, et elles étaient absor­­bées par la nostal­­gie de leurs années lycée, et par le rythme crois­­sant de leurs amies qui se mariaient. (Pour les jeunes femmes évoluant dans les cercles saou­­diens conser­­va­­teurs, se marier juste après le lycée reste très répandu. Beau­­coup de femmes deviennent grand-mères alors qu’elles ont encore la tren­­taine.)

Les efforts des femmes pour obte­­nir plus de respect et d’in­­fluence au sein de la vie publique saou­­dienne ont donné lieu à de rapides progrès.

Sarah et plusieurs autres étudiantes ont formulé à demi-mot l’es­­poir que les femmes seraient auto­­ri­­sées à deman­­der un certi­­fi­­cat d’ap­­ti­­tudes « d’ici notre diplôme, sinon avant ». Mais beau­­coup d’étu­­diantes en première année m’ont dit qu’elles n’étaient pas sûres qu’elles cher­­che­­raient du travail, dans le droit ou n’im­­porte quel autre domaine, après avoir quitté Prince Sultan. Bon nombre d’entre elles semblaient étudier la loi par curio­­sité intel­­lec­­tuelle.

Lorsque je leur deman­­dais pourquoi elles avaient choisi ce domaine, la plupart d’entre elles me répon­­daient que c’était parce que les cursus en droit pour les femmes étaient nouveaux : elles trou­­vaient exci­­tant le fait d’être des pion­­nières. Aujourd’­­hui, plusieurs milliers de femmes saou­­diennes sont diplô­­mées en droit, et 67 béné­­fi­­cient de certi­­fi­­cats d’exer­­cice, d’après les chiffres du minis­­tère de la Justice publiés à la fin du mois de novembre 2015.

En 2011, lorsque Mohra Ferak est entrée au dépar­­te­­ment de droit de l’uni­­ver­­sité Dar Al-Hekma, ses plus proches parents l’ont soute­­nue, mais d’autres étaient tout bonne­­ment horri­­fiés. « Les gens me deman­­daient : “Tu es sérieuse ?!” » m’a raconté Mohra en se remé­­mo­­rant leurs réac­­tions. « Ils me disaient : “Tu es une femme. Tu ne pour­­ras pas aller au tribu­­nal. Tu n’au­­ras rien.” »

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Les premières femmes cais­­sières dans les super­­­mar­­chés saou­­diens

Deux des entre­­prises de Djed­­dah où Mohra a postulé pour du travail ont été inté­­res­­sées par sa candi­­da­­ture, mais elles lui ont dit plus tard qu’elles ne dispo­­saient malheu­­reu­­se­­ment pas de la licence du minis­­tère du Travail auto­­ri­­sant les entre­­prises à accueillir des femmes dans leurs bureaux. Le minis­­tère du Travail exige des socié­­tés qui emploient des femmes qu’elles construisent des zones sépa­­rées pour leurs employées, leur permet­­tant de commu­­niquer avec leurs collègues mascu­­lins sans prendre le risque d’être vues.

Dans les super­­­mar­­chés, qui emploient des femmes depuis 2013, des cloi­­sons basses suffisent, car les espaces semi-publics sont faci­­le­­ment surveillés par les membres de la Commis­­sion pour la promo­­tion de la vertu et de la préven­­tion du vice, la police reli­­gieuse du royaume. Mais les entre­­prises qui opèrent dans des espaces de travail clos, comme les bureaux, font face à des régle­­men­­ta­­tions plus strictes. L’une des consé­quences de ces restric­­tions, explique Mohra, c’est que pour le moment, seuls les plus grands cabi­­nets d’avo­­cats saou­­diens emploient des femmes.

En dépit de ses frus­­tra­­tions, Mohra me fait remarquer que les efforts des femmes pour obte­­nir plus de respect et d’in­­fluence au sein de la vie publique saou­­dienne ont donné lieu à de rapides progrès, en consi­­dé­­rant la rela­­tive jeunesse du pays et la culture tribale tradi­­tion­­nelle profon­­dé­­ment ancrée dans le tissu social de la pénin­­sule arabique. Mohra semble reprendre à son compte la théo­­rie des « petits pas » du progrès social, souvent mise en avant par le gouver­­ne­­ment saou­­dien pour excu­­ser les viola­­tions de droits ou les excès rhéto­­riques des digni­­taires reli­­gieux soute­­nus par le gouver­­ne­­ment. Je ne suis pas sûre du fait qu’elle y croyait sincè­­re­­ment.

Mais son opti­­misme était de retour, et quand le serveur est passé à notre table, elle a solli­­cité son aide pour trou­­ver une prise élec­­trique pour mettre à char­­ger son télé­­phone portable.

LISEZ ICI LA SUITE DE L’HISTOIRE

COMMENT LES FEMMES REVENDIQUENT PROGRESSIVEMENT LEURS DROITS EN ARABIE SAOUDITE

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Traduit de l’an­­glais par Matthieu Volait, Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « Sisters in Law », paru dans le New Yorker. Couver­­ture : Une femme saou­­dienne. (Créa­­tion graphique par Ulyces)


 

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