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Au XVIIe siècle, les femmes espionnes étaient légion

par   Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer   | 15 février 2016

stuart
Élisa­beth Stuart, reine de Bohême
Gerard van Honthorst
1642
Au XVIIe siècle, l’es­pion­nage n’était pas si rudi­men­taire qu’on pour­rait l’ima­gi­ner. Comme le révèlent les recherches de la cher­cheuse néer­lan­daise Nadine Akker­man, on comp­tait alors nombre de femmes espionnes qui avaient recours à des tech­niques fasci­nantes. C’est en exami­nant les lettres qu’é­cri­vait la reine de Bohême Élisa­beth Stuart durant son exil à La Haye qu’Ak­ker­man a décou­vert qu’elles étaient remplies de codes secrets. Ses missives envoyées via Bruxelles et Anvers étaient agré­men­tées de cryp­to­grammes, d’énigmes et de messages écrits à l’encre invi­sible. « Cela m’a natu­rel­le­ment rendue curieuse quant à la raison de leur utili­sa­tion », a confié Akker­man à l’uni­ver­sité de Leiden. Ses recherches l’ont conduite à décou­vrir la première femme espionne avérée du XVIIe siècle, la comtesse Alexan­drine de Thurn und Taxis, maîtresse de poste à Bruxelles. La comtesse était à la tête d’un réseau d’es­pions connu sous le nom de Chambre de Thurn und Taxis, qui rassem­blait des spécia­listes de la cryp­to­gra­phie, de la traduc­tion et de la fabri­ca­tion de sceaux. Se donnant rendez-vous en secret, ils décryp­taient des messages et en créaient d’autres, tran­si­tant à travers toute l’Eu­rope. De telles Chambres n’avaient pas néces­sai­re­ment de moti­va­tions reli­gieuses ou poli­tiques, mais elles vendaient leurs infor­ma­tions aux plus offrants. Akker­man est parve­nue à décou­vrir bien d’autres espionnes en exami­nant des bases de données telles que l’Oxford Dictio­nary of Natio­nal Biogra­phy (ODNB). « Au bout d’un moment, j’ai appris à recon­naître certains termes qui dési­gnent de poten­tielles femmes espionnes », explique Acker­mann. « Une femme à laquelle on fait réfé­rence en tant qu’ “héroïne roya­liste” ou qu’ “aven­tu­rière” retient immé­dia­te­ment mon atten­tion. Ce sont dans de nombreux cas des euphé­mismes utili­sés pour ne pas dire “espionne”. » Quel genre de femmes étaient donc ces espionnes ? Akker­man affirme qu’ « elles pouvaient venir de tous milieux », bien qu’aux premières heures de l’Eu­rope moderne, les femmes ne pouvaient pas exer­cer de postes diplo­ma­tiques ou être inves­ties de respon­sa­bi­li­tés offi­cielles. Malgré cela, elles pouvaient se trou­ver dans une posi­tion d’où il leur était possible d’ac­cé­der à des infor­ma­tions cruciales. « Ce pouvaient être des nour­rices, des commerçantes, des dames d’hon­neur, ou bien des femmes nobles, comme c’était souvent le cas », raconte Akker­man. L’une des plus éminentes espionnes de l’époque était la drama­turge anglaise Aphra Behn, que le roi Charles II avait recru­tée comme espionne poli­tique durant la Deuxième Guerre anglo-néer­lan­daise. Behn, sous les noms de code « Astra » ou « Agent 160 », avait été envoyée à Anvers pour recru­ter l’une de ses vieilles connais­sances, le dissi­dent William Scot, en tant qu’agent double. Elle tenta de souti­rer de l’es­pion néer­lan­dais des infor­ma­tions impor­tantes à trans­mettre aux Anglais. Mais sa carrière d’es­pionne tourna court tandis que Charles II renâ­clait à la payer, en consé­quence de quoi elle finit en prison à cause de ses dettes…
behn
La drama­turge Aphra Behn
Sir Peter Lely
vers 1670
Nadine Akker­man a décou­vert envi­ron 60 femmes espionnes œuvrant à cette époque, dont elle aborde les cas dans sa mono­gra­phie à paraître. En colla­bo­ra­tion avec le MIT, elle a égale­ment réalisé une série de vidéos faisant la démons­tra­tion des tech­niques ingé­nieuses auxquelles avaient recours les femmes espionnes pour dissi­mu­ler leurs messages – comme de l’encre invi­sible produite à partir de jus d’ar­ti­chauts, ou des messages dissi­mu­lés dans des œufs. En effet, qui pense­rait à inspec­ter un panier d’œufs ? https://www.youtube.com/watch?v=-Rmj0kvsCZU https://www.youtube.com/watch?time_conti­nue=1&v=u5AOqOxFDiA Source : Univer­sité de Leiden/Letter Locking/YouTube Nico­las Prouillac Avant de deve­nir scéna­riste, Leo Marks fut cryp­to­graphe pour les services secrets britan­niques. ↓ crypti