par Nour Samaha | 10 octobre 2016

Les charo­­gnards

En ce week-end de la mi-août, les rues du centre-ville de Damas sont bouchées par le trafic. Les cafés et les restau­­rants débordent de clients, qui se détendent en fumant des nargui­­lés entre amis. Ils se bous­­culent sur les souks quasi­­ment tous les jours et le secteur tertiaire est en plein boom. Au cours des huit derniers mois, une douzaine de nouveaux bars ont ouvert leurs portes à Bab Charki, un quar­­tier de la vieille ville. Tous les week-ends, ils se remplissent de jeunes Syriens qui boivent et mangent en écou­­tant les derniers tubes à la mode. De temps à autre, l’écho d’une explo­­sion de mortier couvre la musique. À moins d’un kilo­­mètre de là, l’ar­­mée syrienne et les milices pro-gouver­­ne­­ment affrontent des combat­­tants isla­­mistes et des groupes armés affi­­liés à Al-Qaïda, dans un conflit meur­­trier qui déci­­dera de l’ave­­nir du pays. Si à première vue Damas paraît à l’abri de la guerre qui embrase la majeure partie du pays, c’est juste­­ment elle qui permet cette illu­­sion de norma­­lité. « Si nous pouvons ouvrir de nouveaux endroits, c’est parce que de moins en moins de gens voyagent à l’étran­­ger ou à l’in­­té­­rieur du pays. Mais ils veulent sortir quand même, alors ils vont au restau­­rant ou au bar dans leur quar­­tier », explique le proprié­­taire d’un bar de Bab Charki. « Ils ont de l’argent à dépen­­ser et ils en ont marre de rester à la maison. »

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Une terrasse du centre de Damas
Crédits : Eva Bart­­lett

La guerre en Syrie est dans sa sixième année et la plupart des gens vivant dans les zones sous contrôle du gouver­­ne­­ment conti­­nuent de souf­­frir de la crise écono­­mique qui para­­lyse le pays. Elle perdu­­rera proba­­ble­­ment long­­temps après que les armes seront retour­­nées au silence. Un rapport publié par la Commis­­sion écono­­mique et sociale des Nations unies pour l’Asie occi­­den­­tale (CESAO) en 2015 esti­­mait les pertes cumu­­lées entre 2011 et 2015 à plus de 230 milliards d’eu­­ros. D’après des contacts à Damas, l’éco­­no­­mie syrienne aura été divi­­sée par plus de dix depuis le début du conflit, d’ici la fin de l’an­­née. Cette situa­­tion catas­­tro­­phique est due au fait que peu de choses entrent ou sortent de Syrie.  L’im­­po­­si­­tion de sanc­­tions terribles par les Nations unies et l’Union euro­­péenne en 2011 empêche même l’im­­por­­ta­­tion des denrées de première néces­­sité. Ces sanc­­tions, ainsi que la destruc­­tion du tissu indus­­triel du pays – concen­­tré à Alep –, ont causé une dimi­­nu­­tion de près de 90 % des exports, toujours d’après la CESAO. Les infra­s­truc­­tures d’hy­­dro­­car­­bures syriennes ont été détruites pour une bonne part.

Pour s’adap­­ter à cette réalité nouvelle, les Syriens adoptent des mesures déses­­pé­­rées : ils vendent leurs biens, cumulent des emplois et parfois ils volent. D’autres ont flairé l’op­­por­­tu­­nité au milieu du chaos. Les profi­­teurs de guerre ont établi un marché noir floris­­sant en contour­­nant les sanc­­tions impo­­sées au régime. Ils se font des millions en impor­­tant et reven­­dant toutes sortes de biens, des Kit Kat aux cigares cubains. Ils ont tant amassé d’argent et de pouvoir en cinq ans qu’ils contrôlent une bonne partie de la vie des Syriens qui vivent dans les zones contrô­­lées par le gouver­­ne­­ment.

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La monnaie syrienne ne vaut plus grand-chose
Crédits : The Fiscal Times

L’as­­cen­­sion de ces rois du marché noir a commencé peu après le mois d’avril 2011. L’in­­sur­­rec­­tion avait débuté depuis un mois quand Barack Obama a imposé, par décret prési­­den­­tiel, la première de quatre volées de sanc­­tions écono­­miques à l’en­­contre de la Syrie. Selon son admi­­nis­­tra­­tion, ces mesures visaient à péna­­li­­ser les viola­­tions des droits de l’homme du président Bachar el-Assad en prenant à la gorge l’éco­­no­­mie du pays. Ils ont coupé l’ac­­cès à des biens essen­­tiels tels que les médi­­ca­­ments et le carbu­­rant, et empê­­ché les trans­­ferts bancaires vers la Syrie. Cela a entraîné une vague de destruc­­tion qui n’a fait que perver­­tir davan­­tage l’éco­­no­­mie syrienne, bien­­tôt rava­­gée par l’es­­ca­­lade du conflit. Des détour­­ne­­ments illé­­gaux ont eu lieu dans tous ses secteurs, de l’éner­­gie aux salaires des citoyens ordi­­naires.

D’après la Banque mondiale, les expor­­ta­­tions de pétrole ont chuté de 4,2 milliards d’eu­­ros en 2011 à 0,12 milliards en 2015. Chaque jour, des dizaines de voitures font la queue pendant des heures devant les stations-service, où le prix de l’es­­sence est aujourd’­­hui jusqu’à 15 fois plus élevé qu’en 2011, à cause de la pénu­­rie. À mesure que les réserves de change syriennes dimi­­nuent, sa monnaie est déva­­lo­­ri­­sée, passant de 47 livres syriennes le dollar en 2011 avant que la guerre ne commence, à près de 520 livres le dollar aujourd’­­hui.

Les nouveaux patrons

Pour prendre la mesure du désastre, il convient de placer tout cela en contexte : en 2010, le travailleur moyen à Damas gagnait un mini­­mum de 11 000 livres par mois – un peu moins de 200 euros. Aujourd’­­hui, s’il a de la chance, il peut gagner jusqu’à 26 500 livres syriennes, soit approxi­­ma­­ti­­ve­­ment 48 euros. Pour une famille syrienne de cinq personnes, le coût de la vie moyen est de 196 000 livres, soit envi­­ron 340 euros. À Damas, il tourne autour de 220 000 livres, l’équi­­valent de 380 euros. Pour complé­­ter leurs maigres reve­­nus, certaines familles reçoivent des vire­­ments de la part de proches vivant à l’étran­­ger. Ils doivent alors faire le voyage jusqu’à Beyrouth pour récu­­pé­­rer leur argent, après l’avoir fait envoyer au Liban – de rares pays auto­­risent encore les trans­­ferts vers la Syrie. D’autres ont été contraints de prendre un deuxième emploi. « Je gagne 50 dollars par mois » – ce que perçoivent les soldats après 18 mois de service obli­­ga­­toire – « qui servent unique­­ment à payer mon loyer. J’ai de la chance car je possède entre­­prise à côté, ce qui me permet de vivre rela­­ti­­ve­­ment confor­­ta­­ble­­ment. Ce n’est pas le cas de tout le monde », confie un haut fonc­­tion­­naire.

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Des produits rares
Crédits : Eva Bart­­lett

Abou Yous­­sef, soldat dans l’ar­­mée syrienne, a passé les deux dernières années mobi­­lisé à Deir ez-Zor, une des lignes de front les plus actives contre l’État isla­­mique. Lorsqu’il n’est pas au combat, il travaille à Damas comme chauf­­feur de taxi, comme nombre de ses confrères. « J’ai un bébé et une femme dont je dois m’oc­­cu­­per », dit-il. « Mon salaire dans l’ar­­mée est de 50 dollars par mois. Ce n’est pas assez pour prendre soin de ma famille. Donc quand je suis en permis­­sion, je fais le taxi. » Il dit avoir vu sa famille cinq jours au total dans l’an­­née. Le reste du temps, il sillonne les rues de Damas pour gagner un peu d’argent de plus. Refaat est musi­­cien. Avant la guerre, il jouait dans des fêtes et des festi­­vals. Ces six années de guerre lui ont enlevé des amis et des membres de sa famille. Aujourd’­­hui, il n’a plus aucune envie de quit­­ter le pays pour se construire un futur. « Pourquoi je parti­­rais ? Je suis mort à l’in­­té­­rieur », dit-il. « À présent je me lève le matin, je fais ce que j’ai à faire, je rentre à la maison et je dors. C’est ça ma vie. » Pour joindre les deux bouts, il vit de petits boulots aux quatre coins de Damas, endos­­sant tour à tour le rôle de manu­­ten­­tion­­naire ou de chauf­­feur de taxi. Un rictus déforme ses lèvres alors qu’un convoi de 4×4 noirs nous dépasse. « On m’a proposé de bosser pour un des “nouveaux patrons” », raconte-t-il. Il veut parler des comman­­dants des milices pro-gouver­­ne­­ment, qui mènent des trains de vie extra­­­va­­gants grâce à leurs à-côtés lucra­­tifs. Ils font partie des profi­­teurs de guerre. L’un d’eux lui a demandé de travailler pour son compte, en jouant dans les fêtes qu’il orga­­nise. « J’ai refusé. Si je travaille pour eux, ils me tiennent et je ne pour­­rai travailler nulle part ailleurs. Qu’on me laisse au moins dispo­­ser libre­­ment de ma personne. » L’his­­toire de Refaat est le reflet d’une réalité nouvelle, née de l’éco­­no­­mie dévas­­tée du pays. George Saghir, écono­­miste syrien basé à New York, explique que les entre­­pre­­neurs des secteurs public et privé ont trouvé des moyens de tirer profit des sanc­­tions. Lorsqu’elles ont été infli­­gées au régime, la Maison-Blanche escomp­­tait l’ef­­fet inverse. « Ce sont parmi les sanc­­tions les plus puni­­tives jamais conçues… Aucun étran­­ger ne peut faire d’af­­faires en Syrie », dit Saghir. « Elles ont été écrites de façon à ruiner l’éco­­no­­mie du pays et retour­­ner les élites contre le gouver­­ne­­ment. »

Parmi ces méthodes, l’une des plus répan­­dues est d’ac­qué­­rir le mono­­pole de la vente de certains produits, comme les télé­­phones portables, les ciga­­rettes ou les « produits de luxe » – les vête­­ments de marque, l’ali­­men­­taire d’im­­por­­ta­­tion comme le sucre ou le fromage et le whisky Johnny Walker. Tandis que le gouver­­ne­­ment tente d’éco­­no­­mi­­ser ses devises étran­­gères en n’im­­por­­tant que des produits alimen­­taires de première néces­­sité et des médi­­ca­­ments, comme des trai­­te­­ments pour le cancer et du blé, les souks des zones sous son contrôle ne semblent jamais à court de produits d’im­­port de luxe. Avant la guerre, envi­­ron 95 % des médi­­ca­­ments syriens étaient produits dans les usines locales, dont la plupart sont détruites aujourd’­­hui. 13680783_512355688960154_1957191583788815374_nL’été dernier, des Syriens ont fait circu­­ler sur les médias sociaux une photo de bouteilles d’1,25 L d’Evian, consi­­dé­­rée comme un produit de luxe. Leur prix était fixé à 1 925 livres syriennes (3,30 euros), soit plus du double du salaire de base d’un soldat du contin­gent. Les derniers modèles de smart­­phones, comme le Samsung Note 7 et l’iP­­hone 7, atter­­rissent sur les étals syriens quelques jours seule­­ment après leur sortie inter­­­na­­tio­­nale. Ceux qui les importent, parmi d’autres produits de luxe, « font partie du “nouveau public” : c’est-à-dire ceux qui ne sont pas nommés dans les sanc­­tions. Ils ont des contacts à l’étran­­ger grâce auxquels ils font entrer à Damas des produits comme le riz, le sucre et le thé », dit Saghir. « La Syrie est deve­­nue une caverne pleine d’or où tout le monde rêve d’être Ali Baba », raille un habi­­tant de Damas. « C’est dégueu­­lasse, mais tout le monde veut sa part. »

Le nerf de la guerre

Certains check­­points mili­­taires génèrent égale­­ment d’énormes profits, qui atter­­rissent dans les poches des offi­­ciers. Le « Million Check­­point » de Damas est réputé pour faire des millions de livres syriennes de béné­­fices chaque jour. Ailleurs, des soldats donnent accès à la voie mili­­taire, habi­­tuel­­le­­ment réser­­vée aux véhi­­cules de l’ar­­mée, en l’échange de pots-de-vin. Les bons payeurs évitent ainsi des embou­­teillages inter­­­mi­­nables. Les marchands mettent aussi la main à la poche pour faire circu­­ler rapi­­de­­ment leurs camions char­­gés de marchan­­dises, car attendre de longues heures aux check­­points risque d’en­­dom­­ma­­ger leurs produits. D’autres ont monté des socié­­tés de sécu­­rité privées, qui four­­nissent des escortes armées à leurs clients pour se dépla­­cer dans les zones contrô­­lées par le gouver­­ne­­ment.

En août 2013, le président Assad a promul­­gué un décret leur permet­­tant d’opé­­rer libre­­ment en Syrie. La plupart appar­­tiennent à des hommes d’af­­faires proches du cercle intime du président. Les chauf­­feurs de camions et les entre­­pre­­neurs ache­­mi­­nant de grosses cargai­­sons font appel à leurs services quasi-systé­­ma­­tique­­ment pour être escor­­tés de check­­point en check­­point. D’après une source proche d’une de ces entre­­prises, « ces escortes armées ne sont pas alliées aux mili­­tants anti-Assad ou aux terro­­ristes, mais ils empêchent malgré tout que des milices loyales envers le régime extorquent de l’argent de ces convois ou ne les pillent ». Ceux qui font encore des affaires en Syrie savent qu’ils faut grais­­ser la patte à tout le monde pour espé­­rer conti­­nuer. Il y a une autre méthode répan­­due pour tirer profit de la guerre : le pillage des quar­­tiers repris aux rebelles. Le mois dernier, quand l’ar­­mée et les forces pro-gouver­­ne­­ment ont repris Ramous­­seh, le quar­­tier indus­­triel d’Alep, des centaines d’usines et d’ate­­liers ont été pillés. Fares Al-Shihabi, membre du parle­­ment et direc­­teur de la Chambre des indus­­triels d’Alep, s’est indi­­gné en réac­­tion à cet inci­dent sur sa page Face­­book. « Ce qu’il s’est passé à Ramous­­seh était grave et honteux… soit nous vivons dans une jungle sans loi, soit nous vivons dans une nation qui se respecte et respecte ses lois », a-t-il écrit. « Personne n’est au-dessus de la loi, ne ternis­­sez pas vos victoires et respec­­tez le sang de vos martyrs. » Un combat­­tant pro-gouver­­ne­­ment de Sala­­myeh, dans la province de Hama, affirme que « la plupart des gens se méfient des milices pro-gouver­­ne­­ment car ils savent que lorsqu’ils arrivent, ils font “le ménage” dans les quar­­tiers ».

Syrian security tries to quash dissent in Douma, but residents remain defiant, Jan. 14, 2012. (Elizabeth Arrott/VOA)
Un check­­point de l’ar­­mée syrienne
Crédits : Eliza­­beth Arrott/VOA

Ils ne laissent rien derrière eux. Mahin est une ville au sud du gouver­­no­­rat de Homs qui a été déser­­tée en 2015 après que Daech s’en soit empa­­rée. Les terro­­ristes se sont reti­­rés quelques temps plus tard à l’is­­sue d’af­­fron­­te­­ments sanglants avec le gouver­­ne­­ment. Durant mon séjour là-bas, j’ai pu consta­­ter que des enca­­dre­­ments de fenêtres et de portes entiers avaient été reti­­rés. À l’in­­té­­rieur des bâti­­ments, il n’y avait plus la moindre trace de mobi­­lier ou d’ap­­pa­­reils élec­­tro­­mé­­na­­gers. Les tuyaux de cuivre dispa­­raissent souvent des cuisines et des salles de bain, pour resur­­gir plus tard sur les souks locaux. Cette situa­­tion est source de discorde entre les soldats de l’ar­­mée syrienne et les combat­­tants pro-gouver­­ne­­ment, car les soldats – qui paient le prix le plus élevé dans les batailles – ne parti­­cipent géné­­ra­­le­­ment pas aux pillages. Ils n’ont que mépris pour les mili­­ciens qui arrivent à la fin des combats avec leurs camions, pour char­­ger tout ce qu’ils peuvent des zones libé­­rées. Plusieurs comman­­dants des Forces de défense natio­­nale ont la répu­­ta­­tion d’ac­­cu­­mu­­ler d’im­­menses fortunes. L’un d’eux, vivant dans la campagne qui entoure Lattaquié, a récem­­ment célé­­bré son neuvième milliard de livres syrien­­nes…

C’est l’éco­­no­­mie de guerre qui sert de moteur au conflit.

Les profits réali­­sés par ces indi­­vi­­dus grâce à l’éco­­no­­mie souter­­raine depuis le début de la guerre favo­­rise la pour­­suite des combats. Cela ne fera qu’ac­­croître le gouffre socio-écono­­mique entre les très riches et la majo­­rité de ceux qui s’en­­foncent sous le seuil de pauvreté. On peut craindre qu’au sortir de la guerre, cette caste illé­­gi­­time soit la mieux placée pour béné­­fi­­cier des projets de recons­­truc­­tion. Ce proces­­sus néces­­saire servira alors leurs inté­­rêts parti­­cu­­liers plutôt que ceux de la popu­­la­­tion syrienne. Quand la guerre sera finie, l’éco­­no­­mie de paix fera immanqua­­ble­­ment son retour, mais les fortunes bâties illé­­ga­­le­­ment ne s’ar­­rê­­te­­ront pas en si bon chemin. Comme le fait remarquer Saghir, aucun des deux camps n’a inté­­rêt à ce qu’il arrive à son terme : « Ce qu’il se passe actuel­­le­­ment va deve­­nir un cauche­­mar absolu pour les années à venir, car c’est préci­­sé­­ment l’éco­­no­­mie de guerre qui sert de moteur au conflit. »


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après l’ar­­ticle « The Black Market Kings of Damas­­cus », paru dans The Atlan­­tic. Couver­­ture : Un travailleur syrien sous un portrait d’As­­sad. (Hassan Ammar)


EN SYRIE, LA GUERRE SALE DU RÉGIME CONTRE LES MÉDECINS

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L’éminent chirur­­gien anglais David Nott est volon­­taire en Syrie depuis 2012. Au cœur de l’hor­­reur, il forme les méde­­cins locaux aux opéra­­tions d’ur­­gence.

I. Londres | Alep

Un mardi soir du prin­­temps dernier, à Londres, le chirur­­gien David Nott a parti­­cipé à un dîner au Blue­­bird, un restau­­rant huppé de Chel­­sea. La salle était pleine de méde­­cins renom­­més venus assis­­ter au dîner annuel des spécia­­listes du Chel­­sea and West­­mins­­ter Hospi­­tal, un des meilleurs hôpi­­taux de Grande-Bretagne. Alors que les serveurs dépo­­saient les assiettes d’agneau et de risotto, Nott a regardé son télé­­phone portable. Il avait reçu une série de messages. « Salut David, ceci est une consul­­ta­­tion urgente depuis la Syrie. » Il y avait en pièce jointe la photo­­gra­­phie d’un homme qui avait été blessé par balles à la gorge et dans l’es­­to­­mac. L’image lui avait été envoyée par un jeune méde­­cin d’Alep. Il avait retiré plusieurs balles de l’in­­tes­­tin grêle du patient, mais il n’était pas sûr de ce qu’il devait faire pour la gorge. Cela faisait une heure que l’homme mourait à petit feu sur la table d’opé­­ra­­tion pendant que le méde­­cin atten­­dait des instruc­­tions.

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David Nott
Crédits : Leo Hornak

« Désolé, je ne vois vos messages que main­­te­­nant », a tapé Nott en tenant son télé­­phone sous la table. « Comment est-il sur le plan neuro­­lo­­gique ? » Il allait bien : une balle avait percé l’œso­­phage et la trachée, mais elle n’avait pas touché la colonne verté­­brale. Nott a conseillé à l’as­­sis­­tant médi­­cal d’in­­sé­­rer un tube en plas­­tique dans le trou fait par la balle afin de créer une nouvelle source d’air. Il lui fallait ensuite sutu­­rer soli­­de­­ment le tube diges­­tif. Enfin, « afin de conso­­li­­der la répa­­ra­­tion », il devait déta­­cher partiel­­le­­ment un des muscles du cou et l’uti­­li­­ser pour couvrir la bles­­sure. Nott est retourné à son agneau, qui était froid à présent. Il y avait envi­­ron 50 spécia­­listes dans la salle – bien plus qu’il n’y en a dans la partie d’Alep contrô­­lée par l’op­­po­­si­­tion où, en 2013 et 2014, Nott est allé former des étudiants, des habi­­tants et des méde­­cins géné­­ra­­listes pour réali­­ser des opéra­­tions d’ur­­gence qui dépas­­saient de loin leurs compé­­tences. Depuis, plusieurs d’entre eux ont étés tués et Nott prend régu­­liè­­re­­ment des nouvelles des autres, en parti­­cu­­lier lorsqu’il entend que les avions syriens ou russes viennent de bombar­­der des hôpi­­taux de la région.

L’ONG Physi­­cians for Human Rights (« méde­­cins pour les droits de l’homme ») docu­­mente les attaques envers les méde­­cins dans les zones de guerre. D’après elle, au cours des cinq dernières années, le gouver­­ne­­ment syrien a assas­­siné, bombardé et torturé à mort presque 700 membres du corps médi­­cal. (Les acteurs non-étatiques, dont Daech, en ont tué 27.) De récentes infor­­ma­­tions font état de la mort du dernier pédiatre d’Alep, ainsi que du dernier cardio­­logue d’Hama. Une commis­­sion des Nations Unies en a conclu que « les forces gouver­­ne­­men­­tales visaient déli­­bé­­ré­­ment le person­­nel médi­­cal pour prendre l’avan­­tage sur le plan mili­­taire ». Empê­­cher les combat­­tants bles­­sés et les civils de rece­­voir des soins serait devenu « une déci­­sion poli­­tique ».

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