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Tous les virus mutent en circulant. Mais le coronavirus (Covid-19) est-il en train de prendre des formes plus agressives à mesure qu'il bouge ?

par Pablo Oger | 18 mars 2020

Pages noires

Autour des bancs d’une église de Bergame, dans le nord de l’Ita­­lie, des cercueils en bois sont alignés aux pieds des cierges. Ce dimanche 15 mars, ils conti­­nuent d’être dépo­­sés là, encom­­brant le chemin des fidèles. Les noms de leurs occu­­pants sont réper­­to­­riés dans L’Eco di Bergamo. Ces jours-ci, le jour­­nal lombard compte une dizaine de pages nécro­­lo­­giques contre deux ou trois en temps normal. Dans cette région la plus touchée du pays, avec 3 416 cas au 15 mars, on comp­­tait, trois jours plus tôt, 61 morts contre 8 un an plus tôt. Les ambu­­lances parcourent Bergame à un rythme éche­­velé pour amener des patients à l’hô­­pi­­tal, où ils meurent souvent seuls, pour ne conta­­mi­­ner personne. Même pour leurs funé­­railles, il n’est pas rare de voir seule­­ment un prêtre et son assis­­tant.

« C’est pire que la guerre », se lamente Marta Testa, une Italienne de 43 ans dont le père est mort du coro­­na­­vi­­rus (Covid-19) mercredi dernier, à l’âge de 85 ans. « Il attend d’être enterré, et nous sommes tous là à attendre de lui dire au revoir. » Débor­­dés, les hôpi­­taux sont obli­­gés de se concen­­trer sur les patients les moins âgés et de lais­­ser mourir les autres. Or il n’y a pas que des vieillards : en Lombar­­die, un tiers des indi­­vi­­dus trai­­tés en unité de soins inten­­sifs a entre 50 et 64 ans. 

Les avis de décès de L’Eco di Bergamo

Selon les chiffres publiés par l’OMS le 17 mars, l’Ita­­lie affiche un taux de morta­­lité de 7,71 % contre 6,11 % pour l’Iran, 4,07 % pour la Chine, 2,25 % pour la France et 0,97 % pour la Corée du Sud. Si les facteurs à prendre en compte pour expliquer ces dispa­­ri­­tés sont multiples, l’hy­­po­­thèse d’une muta­­tion du Covid-19 est sérieu­­se­­ment étudiée par des scien­­ti­­fiques. Selon une étude menée par le spécia­­liste des mala­­dies respi­­ra­­toires chinois Zhang Zan et ses collègues de l’hô­­pi­­tal Renmin de Wuhan, l’épi­­centre de l’épi­­dé­­mie, des muta­­tions géné­­tiques pour­­raient s’être produites dès les premiers jours de sa diffu­­sion.

« Les carac­­té­­ris­­tiques cliniques de patients admis après le 23 janvier ont commencé à diver­­ger de celles des patients admis avant », expliquaient-ils le 2 mars. À partir du moment où des mesures de quaran­­taine ont été impo­­sées dans la zone, des cas plus graves sont appa­­rus. Cela pour­­rait témoi­­gner de « muta­­tions géné­­tiques », supputent-ils. Une autre étude chinoise publiée le 3 mars dans la revue Natio­­nal Science Review a comparé 130 génomes de Chine et d’autres pays. Elle conclue à l’exis­­tence de deux versions du Covid-19 : la souche S a muté en souche L. Et cette dernière serait « plus agres­­sive ».

Souche commune

Seule­­ment, cette inter­­­pré­­ta­­tion est sujette à contro­­verse. Le Covid-19 est un membre parmi tant d’autres de la famille des coro­­na­­vi­­rus, comme l’était le SRAS qui a sévi en 2003. Mauvaise nouvelle : tous les coro­­na­­vi­­rus mutent dans une certaine mesure. La muta­­tion est le fait qu’il y ait diffé­­rentes lignées évolu­­tives, c’est « dans la nature » de ce type d’or­­ga­­nismes selon Marius Gilbert, épidé­­mio­­lo­­giste à l’uni­­ver­­sité libre de Bruxelles. Bonne nouvelle cepen­­dant : les diffé­­rences entre la souche S et la souche L sont ténues. Et l’étude de la Natio­­nal Science Review ne parvient pas à prou­­ver que l’une est plus mortelle que l’autre.

Pour la micro­­bio­­lo­­giste belge Emma­­nuel André, inter­­­ro­­gée par la RTBF, « il n’y a pas aujourd’­­hui de deuxième source de souche virale qui circule. C’est le même virus, avec les mêmes proprié­­tés, la même conta­­gio­­sité, la même viru­­lence, qui circule aujourd’­­hui en Belgique et en Europe, qu’en Chine. » Le taux de léta­­lité élevé de l’Ita­­lie pour­­rait donc être expliqué par la vieillesse de sa popu­­la­­tion – puisque les personnes âgées sont plus vulné­­rables au coro­­na­­vi­­rus – et par la nature tactile de ses habi­­tants. Sans comp­­ter que ces derniers ont mis plus de temps à prendre des mesures de confi­­ne­­ment que les Chinois.

« Ce qu’on voit, c’est que la répar­­ti­­tion des décès y est tout à fait iden­­tique à la répar­­ti­­tion des décès obser­­vée en Chine, c’est-à-dire une augmen­­ta­­tion du risque de décès sur les plus âgés, et très, très, peu sur les jeunes », indique Marius Gilbert. « Sur les 800 premiers décès italiens, il y en a deux qui ont moins de 50 ans. » Depuis, d’autres jeunes ont toute­­fois succombé à la mala­­die.

Adap­­ta­­tions

Une muta­­tion du virus est donc plau­­sible, mais muta­­tion ne signi­­fie pas forcé­­ment hausse de la viru­­lence ou de la léta­­lité. « La plupart des muta­­tions sont silen­­cieuses et ne modi­­fient que de manière infimes les carac­­té­­ris­­tiques d’un virus », explique Charles Chiu, micro­­bio­­lo­­giste à l’uni­­ver­­sité de San Fran­­cisco. « Le virus de la grippe par exemple mute bien plus vite que le Covid-19 et c’est la raison pour laquelle il revient tous les ans. » Les virus mutent géné­­ra­­le­­ment pour s’adap­­ter à leur envi­­ron­­ne­­ment et à leur hôte, pour résis­­ter par exemple aux hautes tempé­­ra­­tures. C’est en se propa­­geant d’hôte en hôte que leur code géné­­tique s’ajuste en fonc­­tion d’un méta­­bo­­lisme, d’où l’im­­por­­tance des mesures de confi­­ne­­ment qui entrent en vigueur un peu partout en Europe.

Le Covid-19 va donc très certai­­ne­­ment muter, mais il est diffi­­cile de dire s’il sera plus agres­­sif. Car le Covid-19 est encore diffi­­cile à lire. « Par rapport à d’autres virus, vous prenez 100 personnes, vous les expo­­sez aux mêmes patho­­gènes, vous allez avoir des réponses qui sont diffé­­rentes. Cela fait partie de la varia­­bi­­lité inter­­in­­di­­vi­­duelle. C’est tout à fait normal », pour­­suit Marius Gilbert. C’est ce qui explique que certaines personnes soient asymp­­to­­ma­­tiques alors que d’autres vont déve­­lop­­per des compli­­ca­­tions plus sévères. Parmi les malades, on estime que 80 % auront des symp­­tômes bénins, 15 % une forme sévère type pneu­­mo­­nie et 5 % une forme critique.

À en croire le scien­­ti­­fique améri­­cain Nathan Grubaugh, « nous ne devrions pas nous inquié­­ter quand un virus mute lors d’une épidé­­mie ». Même si ce mot char­­rie des peurs, « les muta­­tions font partie du cycle de vie natu­­rel des virus et elles ont rare­­ment un impact majeur sur les épidé­­mies ». Cet épidé­­mio­­lo­­giste à la Yale School of Public Health estime qu’un chan­­ge­­ment de code géné­­tique du coro­­na­­vi­­rus ne serait proba­­ble­­ment pas de nature à modi­­fier l’ef­­fi­­ca­­cité d’un vaccin. Les premiers essais ayant démarré mardi 17 mars, il faudra toute­­fois attendre au moins un an avant qu’un tel vaccin voit le jour.


Couver­­ture : Kai Dahms


 

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