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par Patrick Wrigley | 2 janvier 2015

Je me sentais plei­­ne­­ment en sécu­­rité sur le mont Ararat, jusqu’à ce que je voie Stani­­slav déva­­ler la montagne sur le dos. Stani­­slav – Stan pour les intimes – est l’ar­­ché­­type du Russe tel qu’en rêve Vladi­­mir Poutine : crâne rasé, yeux gris acier, des bras gonflés comme ceux d’un body­­buil­­deur. Ces trois derniers jours, il avait pris la tête de l’as­­cen­­sion de la montagne, mais le chemin détourné qu’il emprunte sous nos yeux pour­­rait le mener à sa perte. Il tour­­noie à toute vitesse, tel une toupie, jusqu’aux pieds de la montagne. Pendant sa chute, Sela­­hat­­tin – notre guide – essaye de l’at­­tra­­per, mais il perd l’équi­­libre et commence à tomber à son tour. Sela­­hat­­tin se débrouille pour plan­­ter son bâton de marche dans la neige et arrê­­ter sa chute. Stan, cepen­­dant, conti­­nue de glis­­ser sur la pente de glace de plus en plus raide, tout droit vers la zone rocheuse qui s’étend une tren­­taine de mètres plus bas. Je plante mes cram­­pons dans la neige et hurle en moi-même : « Bon Dieu, mais qu’est-ce que tu fiches ici ?! »

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Les pentes escar­­pées du mont Ararat
Région d’Agri, Turquie
Crédits : Patrick Wrigley

Agri Dag

Le mont Ararat est connu en Turquie sous le nom d’Agri Dag – la « Montagne de la Douleur ». Située à la fron­­tière entre l’Iran et l’Ar­­mé­­nie, il s’agit du plus haut sommet turque. Mais ce sont ces mots, écrits il y a des siècles, qui décrivent le mieux le charme de cette montagne : « Le septième mois, le dix-septième jour du mois, l’arche s’ar­­rêta sur les montagnes d’Ara­­rat », lit-on dans la Bible. Même si pour beau­­coup de gens, le terme « montagne d’Ara­­rat » fait réfé­­rence à une région géogra­­phique, elle est le lieu du déluge, de l’arche de Noé et du sauve­­tage de l’hu­­ma­­nité. Un symbole de rédemp­­tion et de renais­­sance. Toute­­fois, pour le petit nombre d’in­­di­­vi­­dus qui inter­­­prètent la Bible de façon litté­­rale, la montagne renferme bien plus que cela : elle est l’ac­­tuel lieu de repos de l’arche, un site archéo­­lo­­gique qui pour­­rait poten­­tiel­­le­­ment prou­­ver l’exis­­tence de Dieu.

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Donald Macken­­zie
Sur le Mont Ararat
Crédits : Derick Macken­­zie

Je suis venu à Ararat pour faire des recherches sur Donald Macken­­zie, un alpi­­niste britan­­nique âgé de 47 ans qui a disparu en 2010. Fin septembre, lorsque les tempé­­ra­­tures avoi­­sinent zéro degré, Macken­­zie a esca­­ladé la montagne sans avoir obtenu d’au­­to­­ri­­sa­­tion offi­­cielle du gouver­­ne­­ment. Il n’était pas venu à Ararat pour mettre à l’épreuve ses compé­­tences d’al­­pi­­niste dans de rudes condi­­tions, il était animé par un désir tout à fait diffé­rent. « Celui de retrou­­ver l’arche et de mesu­­rer impact que cela aurait sur le monde », raconte Jeremy Wiles, un cinéaste améri­­cain chré­­tien qui avait fait la rencontre de Macken­­zie en 2004 à Doğu­­bayazıt, la ville qui s’étend aux pieds d’Ara­­rat. « À ceux qui ont été convain­­cus par les médias et la commu­­nauté scien­­ti­­fique que l’his­­toire de l’arche est une légende, il voulait montrer l’arche et ainsi prou­­ver le contraire. » Macken­­zie a dédié dix ans de sa vie à la recherche de l’arche de Noé. L’in­­can­­des­­cence de sa foi lui a révélé sa mission : répandre la parole divine. Il croyait inti­­me­­ment que l’arche de Noé se trou­­vait sur le mont Ararat, et que la retrou­­ver serait à même de chan­­ger le cours de l’his­­toire moderne. Il a donc été un peu surpris lorsque NAMI, le Minis­­tère Inter­­na­­tio­­nal de l’Arche de Noé (une orga­­ni­­sa­­tion évan­­gé­­lique basée à Hong Kong), a annoncé qu’il était sûr à 99,9 % d’avoir décou­­vert l’arche dans une caverne de glace située sur les pentes d’Ara­­rat. La décou­­verte a été révé­­lée lors d’une confé­­rence de presse en avril 2010 couverte par les médias du monde entier, à laquelle a assisté un repré­­sen­­tant local du gouver­­ne­­ment turc. Macken­­zie choi­­sira d’al­­ler voir par lui-même. Bien que l’or­­ga­­ni­­sa­­tion hong­­kon­­gaise ait refusé de révé­­ler le lieu de sa décou­­verte, Macken­­zie était déter­­miné à la trou­­ver quoi qu’il arrive. « J’ai le senti­­ment qu’a­­vant la confé­­rence, il avait un peu perdu son inté­­rêt pour l’arche », m’a confié son plus jeune frère, Derick. « Il n’avait pas du tout l’air de s’en­­nuyer. Mais lorsqu’il a entendu cette histoire, il a subi­­te­­ment changé et ne cessait de répé­­ter: “Je dois y aller. Je dois y aller et la trou­­ver.” » Fin septembre, il a appelé son grand frère Ross, depuis la Turquie. Ce sont les dernières nouvelles qu’a reçues sa famille. Macken­­zie lui a dit que la tempête s’apai­­sait sur la montagne et qu’il allait pouvoir cuisi­­ner son dîner hors de sa tente. Depuis lors, plus aucune trace de lui.

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Camp 2 après un orage
Campe­­ment sur le mont Ararat
Crédits : Patrick Wrigley

Je savais que si Macken­­zie était mort ou s’il avait disparu dans une station balnéaire turque, comme cela a été le cas de certains Britan­­niques, la nouvelle aurait donné lieu à une impor­­tante couver­­ture média­­tique et à une enquête poli­­cière appro­­fon­­die. Mais les choses sont diffé­­rentes dans l’est du pays. Avant l’an­­nonce d’un proces­­sus de paix en 2012, un conflit sinistre faisait rage entre l’État et les rebelles du PKK (Parti des Travailleurs kurdes) depuis plus de vingt ans. Les forces de sécu­­rité turques ont donc perfec­­tionné depuis long­­temps l’art de faire dispa­­raître les choses, infor­­ma­­tions ou personnes. Selon Derick, « l’at­­ti­­tude habi­­tuelle des auto­­ri­­tés turques se résume à cela : ce qui devait arri­­ver est arrivé, il n’au­­rait pas dû grim­­per dans ces montagnes. C’est sa faute et c’est tout, fin de l’his­­toire. »

La chasse au trésor divin

Depuis que Frie­­drich Parrot a, le premier, atteint le sommet du mont Ararat en 1829, des gens se rendent céans pour recher­­cher l’arche de Noé. Certains de ces voyages ont été gras­­se­­ment finan­­cés, plani­­fiés avec le zèle d’une expé­­di­­tion polaire au sommet de l’Eve­­rest. Au début des années 1980 par exemple, James Irwin, ancien astro­­naute de la NASA, a mené deux expé­­di­­tions méti­­cu­­leuses sur Ararat. « Il est plus aisé de marcher sur la Lune. J’ai fait tout ce que pouvais, mais l’arche conti­­nue de nous échap­­per », avait déclaré Irwin, décou­­ragé après sa dernière expé­­di­­tion dont il était rentré bredouille.

L'arche de Noé sur le mont Ararat huile sur toile, 1570 Crédits : Simon de Myle
L’arche de Noé sur le mont Ararat
Huile sur toile
Simon de Myle, 1570

Donald Macken­­zie n’était pas membre de ce consor­­tium de recherche de l’arche. Il n’a jamais pris part à une expé­­di­­tion excé­­dant un budget de dix mille dollars. Il n’avait aucun parte­­na­­riat avec des équipes pseudo-acadé­­miques ou ciné­­ma­­to­­gra­­phiques, pour enre­­gis­­trer et magni­­fier ses efforts. Macken­­zie avait grandi sur l’île de Lewis, sur la côte ouest de l’Écosse. Ce sont les terres de l’église pres­­by­­té­­rienne libre, un lieu où la reli­­gion est très ancrée et conser­­va­­trice. Cepen­­dant, Macken­­zie était un jeune homme indis­­ci­­pliné – friand de moby­­lettes, il se battait dans les pubs, et avait flirté avec la vie de mili­­taire lorsqu’il avait rejoint la Terri­­to­­rial Army, dans le cadre d’un enga­­ge­­ment volon­­taire dans les Forces armées britan­­niques. Ce n’est pas avant 1991, à l’âge de 28 ans, que son frère Derick a réussi à le convaincre de se conver­­tir au chris­­tia­­nisme – à la suite d’une énième bagarre d’ivrogne. Après sa conver­­sion, Macken­­zie a commencé à se décrire lui-même comme un mission­­naire indé­­pen­­dant. Il a voyagé en Syrie, en Israël et en Turquie, prêchant la Bible. Au début des années 2000, il a régu­­liè­­re­­ment fait des voyages jusqu’au mont Ararat, à la recherche de l’arche. Il finançait ses expé­­di­­tions grâce à de petits boulots et dépen­­sait le moins possible, en esca­­la­­dant seul ou avec un ami de confiance origi­­naire du coin. Un jour, il a confié à son frère que s’il réus­­sis­­sait à trou­­ver l’arche, il pour­­rait enfin prou­­ver au monde que la Bible dit vrai. « Tant de choses ont pu lui arri­­ver, se lamente Sela­­hat­­tin Kara­­bu­­lut, notre guide âgé de 36 ans. Je ne peux rien avan­­cer avec certi­­tu­­de… Peut-être que quelqu’un l’a tué pour de l’argent, peut-être qu’un loup l’a dévoré ou peut-être qu’il a laissé son équi­­pe­­ment sur le versant sud avant de gagner le versant nord, et qu’il est tombé dans un glacier ou une crevasse. » Nous sommes assis sur un rocher en surplomb, nous abri­­tant de la morsure du soleil de midi, envi­­ron quatre cent cinquante mètres sous le camp 1 du mont Ararat. Peu après dix heures, notre groupe de douze grim­­peurs a débarqué d’un minus­­cule bus, qui avait tous­­soté et trem­­blé pendant près d’une heure sur la route pous­­sié­­reuse menant au sentier.

« Avez-vous entendu les coups de feu la nuit dernière ? » — Sela­­hat­­tin

Sela­­hat­­tin avait été le compa­­gnon et le guide de Macken­­zie lorsqu’il était venu ici pour la première fois. Sur une vidéo Youtube, Macken­­zie le décrit comme « un dur à cuire, prêt à frap­­per quelqu’un de ses poings », mais je ne suis pas d’ac­­cord. Il émane de Sela­­hat­­tin une inten­­sité muette, et il grimpe comme il parle : avec précau­­tion et régu­­la­­rité, comme s’il faisait les cent pas sur un terrain de sport. Il porte une barbe soigneu­­se­­ment taillée, si noire qu’on croi­­rait qu’il l’a polie avec du cirage, et son corps est musclé comme celui d’un gymnaste. Ses regards tout comme ses mouve­­ments sont soigneu­­se­­ment étudiés.

Après avoir grimpé avec Sela­­hat­­tin pendant quatre ans, Macken­­zie a décidé en 2006 qu’il en savait assez sur la montagne pour écono­­mi­­ser de l’argent et s’y rendre seul. Cette déci­­sion a rendu inquiets ses amis. « Il était doué en esca­­lade, mais il n’avait pas d’équi­­pe­­ment profes­­sion­­nel, raconte Sela­­hat­­tin. C’était un alpi­­niste amateur. Il n’avait ni cram­­pons, ni cordes d’har­­na­­che­­ment. »

En avril 2014 à Istan­­bul, j’ai parlé avec Sinan Halic, un homme bourru mais alpi­­niste expé­­ri­­menté, qui orga­­nise ses propres expé­­di­­tions. Il s’est montré moins chari­­table avec Macken­­zie. Halic a pointé du doigt une image de Macken­­zie portant un chapeau mou, à la Indiana Jones, et une veste d’hi­­ver en disant : « Ça, ce n’est pas un grim­­peur, c’est un chas­­seur de trésor. » Macken­­zie s’est rendu sur le mont Ararat pour la première fois en 2002. C’était deux ans après la réou­­ver­­ture de la montagne au public, suite à une inter­­­dic­­tion géné­­rale impo­­sée par l’ar­­mée dans les années 1990. Mais même après sa réou­­ver­­ture, la région n’était pas entiè­­re­­ment sûre. Le conflit, qui a coûté la vie à quarante mille personnes, durera tant que les Kurdes récla­­me­­ront la recon­­nais­­sance de leurs droits et ne seront pas exau­­cés. Fusillades, bombes aux abords des routes et kidnap­­pings – dont des alpi­­nistes – étaient choses courantes. Macken­­zie semblait heureux à Ararat, selon ses proches. « Donald y a été six fois. Suffi­­sam­­ment pour se faire des amis, assez pour se fami­­lia­­ri­­ser avec la culture kurde et pour connaître un mini­­mum la montagne », raconte Amy Beam, qui dirige une agence d’ex­­pé­­di­­tions sur le mont Ararat depuis 2007. Quelque­­fois, il se plai­­gnait que personne en ville ne veuille échan­­ger sa monnaie écos­­saise, et que les gens d’ici, qui ont une connais­­sance de l’an­­glais très impar­­faite, n’ar­­ri­­vaient pas à comprendre son accent. Mais il s’est aussi fait beau­­coup d’amis dans le milieu des guides de montagne. « À chaque fois, il restait à la maison et ma femme lui faisait à manger », raconte Sela­­hat­­tin.

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Le mont Ararat vu depuis la ville
Doğu­­bayazıt (en turc), Bazîd (en kurde)
Crédits : Mireia Saenz

Quoi qu’il en soit, sa rela­­tion avec la ville était complexe. Alors qu’on lui témoi­­gnait l’hos­­pi­­ta­­lité inhé­­rente à la culture de région, son prosé­­ly­­tisme forcené était source de tension. « Il ne parlait pas en bien de l’is­­lam et de Maho­­met, raconte Sela­­hat­­tin. À plusieurs reprises, je lui ai dit : “Sois prudent, ce n’est pas bien. Un jour, quelqu’un pour­­rait te tuer pour cela, car Maho­­met est très impor­­tant pour les musul­­mans”, mais il répon­­dait simple­­ment : “Non, Jésus me proté­­gera.” » La face sud-ouest d’Ara­­rat surplombe la ville de Doğu­­bayazıt, comme une senti­­nelle sans pareille. Quand l’ex­­plo­­ra­­teur britan­­nique James Bryce vit la montagne pour la première fois au XIXe siècle, il écri­­vit : « Seuls ceux qui ne l’ont jamais vue s’éle­­ver dans sa majesté soli­­taire, loin au-dessus des sommets voisins, peuvent douter que ce sommet n’a jamais percé les vagues se reti­­rant. » Cette vision du déluge et de l’arche de Noé conti­­nue d’at­­ti­­rer des personnes dans la ville. On dénombre plus de cent cher­­cheurs avides de l’arche qui vont et viennent dans Doğu­­bayazıt, selon Halic. En outre, envi­­ron deux mille personnes esca­­ladent la montagne chaque année avec un permis offi­­ciel, et le même nombre de façon illé­­gale. Pour les habi­­tants de Doğu­­bayazıt, la montagne repré­­sente quelque chose de bien plus terre à terre. Amy Beam m’a ainsi expliqué : « S’il n’y a pas d’al­­pi­­nistes, les loueurs de chevaux n’ont plus de travail. S’il n’y a plus de touristes, les restau­­rants n’ont plus de travail, les hôtels n’ont plus de travail, et les taxis non plus. Il est impres­­sion­­nant de réali­­ser qu’il faut au mini­­mum quatre mille visi­­teurs pour suffire à une écono­­mie de cent mille personnes. » Avec le proces­­sus de paix en cours, on peut espé­­rer que le tourisme va s’en­­vo­­ler. Plus au sud, la Fonda­­tion pour le déve­­lop­­pe­­ment du tourisme et de la culture sirnak a annoncé un projet afin d’ob­­te­­nir pour la région la réplique de l’arche, construite pour le récent film de Darren Aronof­sky. Ararat est pensé comme un lieu attrac­­tif, une attrac­­tion ayant le poten­­tiel de trans­­for­­mer la région, où le salaire annuel moyen est de trois mille dollars par personne. Si la paix s’ins­­talle pour de bon, « il y aura des milliers de personnes. Ararat peut deve­­nir célèbre, comme le Kili­­manjaro, si tout est paci­­fié », dit Halic en parlant du sommet tanza­­nien qui attire vingt-cinq mille personnes à ses pieds chaque année.

Pas de corps, pas de meurtre

Je me réveille au camp 1, sous le ciel laiteux de l’au­­rore. Nous nous trou­­vons sur un plateau pas plus grand ni plus profond que deux terrains de foot­­ball, avec une vue pano­­ra­­mique sur les plaines infé­­rieures : Doğu­­bayazıt au sud-ouest et les collines escar­­pées de l’Iran au sud-est. L’étoile rouge, jaune et verte du Kurdis­­tan et l’acro­­nyme des rebelles kurdes (PKK) sont peints sur un gros rocher surplom­­bant le camp. Deux chiens de berger aux poils épais et emmê­­lés rôdent en cour­­bant la tête jusqu’au sol, tels deux vieilles dames voûtées.

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Avant-poste du PKK dans les montagnes
Est de la Turquie
Crédits : James Gordon

« Avez-vous entendu les coups de feu la nuit dernière ? » me demande Sela­­hat­­tin, gardant un œil sur son samo­­var bouillon­­nant. Hier, un alpi­­niste alle­­mand et un nomade local sont tombés sur une mare de sang, d’or­­ganes et d’os­­se­­ments alors qu’ils redes­­cen­­daient de la montagne, raconte Sela­­hat­­tin. Presque immé­­dia­­te­­ment après, ils ont aperçu le coupable à quelques pas de là. Le nomade a tiré trois fois, mais le loup s’est échappé. « Là-haut, ils mangent régu­­liè­­re­­ment de l’homme », racon­­tait Macken­­zie à propos des loups d’Ara­­rat dans une vidéo Youtube. Il a peut-être exagéré pour impres­­sion­­ner ses amis, mais il est vrai que les loups sont connus pour tuer aussi bien les bergers que les moutons, dans la montagne. Certaines personnes ont suggéré qu’un loup aurait pu tuer Macken­­zie, mais lorsque j’ai évoqué cette possi­­bi­­lité devant Sela­­hat­­tin, il a répondu : « Si ça avait été un loup, il y aurait eu des osse­­ments. » Et c’est l’un des prin­­ci­­paux problèmes : il n’y a pas d’os­­se­­ments. En 2010, de nombreuses recherches ont été effec­­tuées, mais le corps de Macken­­zie n’a pas été retrouvé. Sa famille de pense que davan­­tage de choses auraient pu être faites à l’échelle offi­­cielle. D’autres pensent que le recher­­cher est tout simple­­ment trop dange­­reux. « J’ai dit à mon parte­­naire finan­­cier que je voulais me rendre au lac Kup pour trou­­ver Macken­­zie et décou­­vrir ce qui lui était arrivé, raconte Amy Beam. Il m’a dit : “Laisse cette tomber histoire, car on ne sait pas s’il est mort ou s’il s’est fait tuer. Si tu t’ap­­proches de la vérité, tu pour­­rais être en danger.” » À une certaine distance, le mont Ararat ressemble à une huile sur toile japo­­naise du mont Fuji, à la fois un prodige d’exal­­ta­­tion et de perdi­­tion. C’est un point de vue arrêté, mais lorsque vous grim­­pez dans la montagne, les choses changent. Au-dessus du camp 1, à 3 000 mètres, on change de dimen­­sion géolo­­gique. Les pâtu­­rages laissent place à la roche volca­­nique et la montagne est morne plaine.

Camps de nomades sur les premières plaines mont Ararat Crédits : Patrick Wrigley
Camps de nomades sur les premières plaines
Mont Ararat
Crédits : Patrick Wrigley

Engourdi par le soleil, bougeant l’un après l’autre mes chaus­­sures pous­­sié­­reuses, nous progres­­sons lente­­ment et en silence. Puis Sela­­hat­­tin se dirige vers un ravin à l’ouest. « J’ai trouvé la tente de Donald par ici, à 3 800 mètres, dit-il. Je savais que c’était sa tente, car je grim­­pais toujours avec lui. » Le frère de Sela­­hat­­tin, qui n’avait pas pris la route de randon­­née mais un raccourci, a été le premier à aper­­ce­­voir la tente. « Elle était abîmée par le soleil et il a trouvé des cuillères, des hari­­cots et des boîtes de conserve à l’in­­té­­rieur. Rien de plus. Je ne sais pas, peut-être que quelqu’un l’a décou­­verte avant lui. Peut-être que d’autres personnes ont pris son passe­­port avant que mon frère n’ar­­rive. » S’il s’agit réel­­le­­ment du lieu de campe­­ment de Macken­­zie, c’est ici, juste en dessous de la fron­­tière neigeuse et des pentes verti­­gi­­neuses du volcan qu’il a passé son dernier appel à sa famille. Mais si c’est vrai, cela veut aussi dire que Macken­­zie dormait tout à côté du site où le NAMI dit avoir trouvé l’arche de Noé. C’est dans ce paysage, dans ce canyon rouge qu’une vidéo de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion montre des hommes vêtus de costumes et de masques d’haz­­mat blancs, comme sur une scène de crime de film holly­­woo­­dien, glis­­sant dans des cavernes de glace et touchant de grandes plaques de bois.

Il avait la convic­­tion indé­­fec­­tible que l’arche se trou­­vait dans la montagne.

Peu de temps après la dispa­­ri­­tion de Macken­­zie, les guides de la région ont commencé à suggé­­rer que la décou­­verte de l’arche était un canu­­lar mis en place par l’un de leurs collègues, Ahmer Ertu­­grul. Connu sous le nom de Para­­sut (pronon­­cer « Para­­chute », à cause de sa mous­­tache tombante ressem­­blant à la voûte d’un para­­chute), il aurait été engagé par le NAMI. Abdul­­lah Kaya, guide de montagne, reven­­dique avoir travaillé avec Para­­sut et la mission du NAMI. Il m’a parlé de la fraude à laquelle il avait contri­­bué. Il raconte qu’en octobre 2009, « nous avons ramené un vieux bateau d’Er­­zu­­rum (un État voisin)… Puis nous l’avons porté jusqu’à Ararat et descendu dans la caverne glacée. » Abdul­­lah a laissé tomber le plan avant que le leurre ne se mette en place, mais il explique que le groupe de six personnes qui ont exécuté l’af­­faire ont reçu « beau­­coup d’argent » de la part du NAMI. Mes appels répé­­tés au NAMI à Hong Kong sont restés sans réponse. Cette farce de l’arche est aujourd’­­hui connue de tous, dans le milieu des guides de Doğu­­bayazıt. « C’était une grosse conne­­rie. Je ne sais pas combien d’argent ils se sont faits, mais forcé­­ment beau­­coup, car les gens sont fous. N’im­­porte qui pour­­rait décou­­vrir l’arche de Noé, les gens paye­­raient un prix d’or pour la voir ! » dit Sela­­hat­­tin. Amy Beam a égale­­ment appris la nouvelle, à propos de l’es­­croque­­rie montée par le NAMI, et elle a commencé à dévoi­­ler d’autres infor­­ma­­tions concer­­nant Para­­sut. « Il est sûre­­ment parti conclure un pacte avec le gouver­­ne­­ment turc. Je l’ai appris en 2011, le gouver­­ne­­ment turc était allé les cher­­cher pour construire un grand musée de l’arche de Noé aux pieds de la montagne. Un musée pareil à celui du NAMI à Hong Kong. C’était avant que la fraude ne soit décou­­verte. L’argent a ensuite disparu de la table. » Quand les médias locaux ont appris la révé­­la­­tion de Hong Kong à propos de l’arche, ils se sont deman­­dés ce que pouvaient bien faire les offi­­ciels provin­­ciaux à la confé­­rence de presse. Ertu­­grul Grunay, le ministre turc de la Culture et du Tourisme, a répondu aux jour­­na­­listes qu’il enquê­­tait sur le sujet. Puis le ministre a ajouté : « Je pense que l’af­­fir­­ma­­tion que l’arche de Noé se trouve au mont Ararat est plus facile à croire que celle affir­­mant que des dieux vivent sur l’Olympe. Du moins, c’est inscrit dans les livres sacrés des trois reli­­gions mono­­théistes. La loca­­li­­sa­­tion de l’arche sur notre terri­­toire accroît la valeur reli­­gieuse et histo­­rique de la Turquie. Cette révé­­la­­tion conduit immanqua­­ble­­ment à l’aug­­men­­ta­­tion du nombre de touristes. »

Dormir en terre hostile Camp 2 - mont Ararat Crédits : Patrick Wrigley
Dormir en terre hostile
Camp 2 – mont Ararat
Crédits : Patrick Wrigley

Il ne surpren­­dra personne que, pour une région d’une extrême pauvreté qui lutte pour sortir d’un conflit de vingt ans, le tourisme et ses dollars soient une prio­­rité. Mais la façon dont l’af­­faire est reliée au sort de Donald Macken­­zie est moins claire. « Ils ont besoin que des touristes viennent à Ararat. Si des gens meurent dans la montagne, en parti­­cu­­lier s’ils sont assas­­si­­nés, ce n’est pas vrai­­ment ce qui va boos­­ter l’in­­dus­­trie du tourisme », explique Derick.

Macken­­zie connais­­sait les risques liés à la recherche de l’arche et à son travail de mission­­naire, selon son ami Jeremy Wiles. Mais il me semble qu’il les avait accep­­tés, car il avait la convic­­tion indé­­fec­­tible que l’arche se trou­­vait dans la montagne.

Quand Frie­­drich Parrot a grimpé au sommet du mont Ararat pour la première fois, les habi­­tants de la région pensaient, comme les Grecs avec le mont Olympe ou les Tibé­­tains avec le mont Kailash, que l’acte d’es­­ca­­la­­der la montagne et de recher­­cher l’arche était proche du blas­­phème, une forme de scep­­ti­­cisme et de souillure. Dans le marché actuel des idées, où la reli­­gion n’est qu’un choix parmi tant d’autres, les reliques sont deve­­nues des vais­­seaux aux supers pouvoirs capables de repous­­ser le mal ou d’of­­frir la sain­­teté, à des morceaux de preuves poten­­tielles, soute­­nant une foi entière grâce à un fait avéré.

Macken­­zie voulait des preuves, peut-être pas pour lui-même, mais pour tous ceux qui doutent. En ayant parlé avec son frère et ses amis, il est clair que, pour Macken­­zie, l’arche était une solu­­tion magique qui aurait brisé la forte­­resse du doute que le XXe siècle, la science et le ratio­­na­­lisme avaient édifiée.

Pourquoi ai-je été amené à gravir cette montagne ? J’aime penser que quelque chose d’autre était en jeu. Je suis un tren­­te­­naire aisé, grim­­pant avec un groupe d’hommes eux aussi aisés de trente à quarante ans. Dans le rétro­­vi­­seur, nous voyons notre jeunesse s’éloi­­gner rapi­­de­­ment et nous faisons des pieds et des mains pour que quelque chose vienne remplir le vide exis­­ten­­tiel qui nous habite. Certains choi­­sissent le boud­d­hisme, d’autres les mara­­thons. Nous choi­­sis­­sons les montagnes. L’écri­­vain britan­­nique Robert Macfar­­lane, dans son magni­­fique traité sur l’at­­trait des hauteurs Moun­­tains of the Mind, écrit : « Ceux qui voyagent au sommet des montagnes sont à moitié amou­­reux d’eux-mêmes, à moitié amou­­reux du néant. » Peut-être que Macken­­zie n’était pas si diffé­rent de nous. Peut-être était-il là pour satis­­faire un vieux sens de l’aven­­ture, pour avoir le droit, de retour chez lui, de se vanter devant ses amis, et plus impor­­tant, pour ressen­­tir la joie d’être en alti­­tude et le plai­­sir pur et animal de l’ef­­fort physique et du danger. En Alle­­magne, il y a un mot pour cela : funk­­tions­­lust. Le plai­­sir de faire ce qu’on fait de mieux. Peut-être que Macken­­zie était devenu accro à cet acte primaire et insi­­gni­­fiant de mettre un pied devant l’autre.

Amou­­reux du néant

« J’ai vu les rochers et je me suis dit : “Ok, je m’ar­­rête ici, stop” », raconte Stan avec un rire puis­­sant. Il devrait sourire, mais la peur ne quitte pas son regard.

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Macken­­zie lors de ses missions reli­­gieuses
Irak
Crédits : Derick Macken­­zie

D’une façon ou d’une autre, il a réussi à proje­­ter son corps sur le seul rocher entre lui et le champ de gravats situé une tren­­taine de mètres plus bas, et s’y est accro­­ché. Sela­­hat­­tin ne prend pas garde à l’in­­ci­dent non plus, mais je l’ai observé quand il frap­­pait fréné­­tique­­ment la neige avec son bâton de marche. Si je n’en étais pas sûr avant, je suis certain aujourd’­­hui que cette montagne est dange­­reuse. Nous sommes sur le chemin aisé du sud. Le versant nord, où Macken­­zie a souvent esca­­ladé, est un monde radi­­ca­­le­­ment diffé­rent, fait de gorges, de rochers escar­­pés, de pentes neigeuses et de crevasses – des fosses sombres où la montagne peut cacher ses secrets. Je songe souvent à la lueur de peur qui brille au fond des yeux de Sela­­hat­­tin, dans les semaines qui suivent l’es­­ca­­lade. Le masque a glissé, révé­­lant un gagne-pain perdu, une indus­­trie mal prépa­­rée aux demandes et folies de riches touristes. Pour moi, Macken­­zie a proba­­ble­­ment eu un acci­dent. C’est l’ex­­pli­­ca­­tion la plus simple. Mais dans cette région où des tombes anonymes du conflit kurde peuplent le paysage, où des riva­­li­­tés poli­­tiques et locales se confrontent violem­­ment aux besoins écono­­miques, je ne peux pas lais­­ser de côté l’hy­­po­­thèse du meurtre – qu’il ait été tué parce qu’il était mission­­naire, pour son argent, ou peut-être parce qu’on a eu peur qu’il découvre la super­­­che­­rie de l’arche et ne fasse dégrin­­go­­ler l’in­­dus­­trie du tourisme. Chaque guide auquel je me suis adressé pendant mon séjour m’a donné des réponses décou­­sues, me décri­­vant des scéna­­rios poten­­tiels. Au fond, ils semblaient penser : « Cette ques­­tion est idiote. Vous ne saurez jamais pourquoi ou comment il est mort. » Ce que je sais aujourd’­­hui, c’est que l’es­­ca­­lade du mont Ararat laisse une empreinte spiri­­tuelle durable. Sur les pentes supé­­rieures, deux heures avant que vous n’at­­tei­­gnez le sommet, se produit un phéno­­mène que Macken­­zie doit avoir vu plusieurs fois. Alors que le soleil se lève, pendant un court instant, la montagne jette une ombre aigui­­sée sur les terres en contre­­bas. C’est une vision spec­­ta­­cu­­laire, comme si la grande pyra­­mide de Gizeh avait été impri­­mée sur la plaine. Ararat ressemble le temps du mirage à un tombeau antique. Le monu­­ment s’étend vers Doğu­­bayazıt et, tandis qu’en haut nous restons dans la lumière, en bas, les villages baignent dans l’ombre de la montagne.

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L’ombre d’Ara­­rat
Mont Ararat
Crédits : Patrick Wrigley

Traduit de l’an­­glais par Salomé Vincen­­don d’après l’ar­­ticle « A Mystery on the Moun­­tain of Pain », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : Le mont Ararat, par Mireia Saenz.

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