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par Per Christian Selmer-Anderssen | 17 avril 2016

Des richesses convoi­tées

Avant de mettre un terme à son occu­pa­tion de l’Af­gha­nis­tan, l’Union sovié­tique avait décou­vert que le pays était riche en ressources natu­relles. Dans les années 1980, des experts miniers sovié­tiques établirent des cartes et collec­tèrent des données qui restèrent inex­ploi­tées, oubliées dans les archives de l’Ins­ti­tut géolo­gique afghane à Kaboul jusqu’à l’ar­ri­vée des tali­bans. Ces dossiers révé­laient l’exis­tence de grandes quan­ti­tés de fer, de cuivre, d’or, de cobalt, de terres rares et de lithium dans le sol afghan. Redou­tant ce que les tali­bans pour­raient faire de ces richesses, un petit groupe de géologues afghans mirent ces cartes à l’abri chez eux jusqu’à l’ar­ri­vée des forces améri­caines en 2001. En 2007, l’Ins­ti­tut d’études géolo­giques des États-Unis avait déjà entre­pris une étude détaillée des gise­ments de mine­rais présents dans le sol du pays. Une note interne du Penta­gone affir­mait que l’Af­gha­nis­tan pour­rait deve­nir « l’Ara­bie saou­dite du lithium » – un compo­sant essen­tiel des batte­ries de smart­phones et d’or­di­na­teurs.

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Des cher­cheurs d’éme­raudes afghans en 1992
Crédits : Steve McCurry

Ces décou­vertes rendirent fou de joie le gouver­ne­ment améri­cain, qui affirma en 2010 qu’il y avait au bas mot 1 000 milliards de dollars de ressources n’at­ten­dant que d’être récol­tées. « Il y a un poten­tiel incroyable ici », disait à l’époque au New York Times le géné­ral David Petraeus, alors à la tête du CENTCOM, le Comman­de­ment central des États-Unis. Les respon­sables améri­cains affir­maient que les gise­ments pour­raient donner un coup de fouet à l’éco­no­mie afghane, géné­rer des milliers d’em­plois, faire recu­ler la corrup­tion et réduire la dépen­dance du pays à l’aide inter­na­tio­nale. Actuel­le­ment, alors que 60 % du budget natio­nal est assumé par des dona­teurs étran­gers, l’in­ves­tis­se­ment exté­rieur est crucial. Jugeant que le minis­tère afghan des Mines et du Pétrole serait inca­pable de gérer effi­ca­ce­ment une indus­trie émer­gente, le gouver­ne­ment améri­cain s’en­ga­gea à l’ai­der à mettre en place des méca­nismes de reddi­tion de comptes. Malgré cela, les efforts de régu­la­tion comme la loi minière – revue en 2014 pour une plus grande trans­pa­rence –n’eurent que peu d’ef­fet sur l’ex­ploi­ta­tion minière illé­gale et le défaut de paie­ment sur les rede­vances. Les signes avant-coureurs étaient là. « L’Af­gha­nis­tan n’a aucune tradi­tion minière », confiait au Times Jack Medlin, géologue au sein du programme inter­na­tio­nal de l’Ins­ti­tut d’études géolo­giques améri­cain.

Et durant mon séjour en Afgha­nis­tan au mois de mai de l’an­née dernière, j’ai entendu souvent les habi­tants du pays dire que cette exten­sion du secteur primaire ne pour­rait jamais rappor­ter assez d’argent pour main­te­nir à flot l’éco­no­mie, une fois les aides inter­na­tio­nales épui­sées. L’ex­pert minier afghan Javed Noorani m’a assuré que le président Ashraf Ghani était « plus limité dans ses actions contre les réseaux crimi­nels qui opèrent dans le secteur minier que ne l’était le président Karzai. Les parte­naires qui travaillent au sein de son gouver­ne­ment pillent ouver­te­ment nos ressources en pierres précieuses. Son silence et sa passi­vité me consternent, comme beau­coup d’autres. » Le ministre des Mines et du Pétrole Daud Shah Saba a indiqué en octobre dernier à des experts miniers iraniens que seule­ment 25 % des mines afghanes avaient été iden­ti­fiées. L’étude améri­caine sur les gise­ments n’était peut-être pas aussi complète qu’ils ne l’avaient laissé entendre. D’après Saba, en 2015, le gouver­ne­ment afghan n’au­rait touché que 30 millions de dollars prove­nant des ressources natu­relles, pour la troi­sième année consé­cu­tive – bien moins que les 1,5 milliards prévus initia­le­ment. « Malheu­reu­se­ment, nous ne sommes pas parve­nus à gérer et à contrô­ler correc­te­ment notre secteur minier », a confié le ministre à Bloom­berg News en octobre dernier. « Au vu de la situa­tion actuelle, précaire et confuse, il est diffi­cile de dire avec préci­sion quand l’Af­gha­nis­tan en reti­rera des béné­fices. »

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La province du Lôgar
Crédits : S.K. Vemmer/US Depart­ment of State

Le vol orga­nisé

La réalité du terrain explique cette situa­tion diffi­cile. La province du Lôgar n’a pas connu la paix depuis des décen­nies. Située près de Kaboul, la capi­tale du pays, la région consti­tuait l’un des prin­ci­paux axes de ravi­taille­ment pour les moudja­hi­din qui arri­vaient dans le pays par le Pakis­tan, sous l’oc­cu­pa­tion sovié­tique entre la fin des années 1970 et le début des années 1980. Le jour­na­liste suédois Borge Almq­vist visita la province en 1982 et rapporta que « ce qu’on voyait le plus à part les ruines, c’étaient les tombes ».

En 1995, les tali­bans avaient pris le contrôle du Lôgar et aujourd’­hui, tous les camps du conflit afghan moderne y convergent. Les insur­gés règnent sur une grande partie de la région, et les civils comme les membres des forces de sécu­rité afghanes sont les cibles régu­lières d’at­ten­tats-suicides. Les habi­tants sont pris en étau entre les tali­bans, la présence de plus en plus impor­tante de l’État isla­mique, et les troupes afghanes. Le Lôgar abrite égale­ment un des plus grands gise­ments de cuivre inex­ploi­tés du monde, à Mes Aynak. L’en­tre­prise chinoise China Metal­lur­gi­cal Group Corp. (MCC) contrôle la mine d’une valeur de trois milliards de dollars, dont elle a obtenu les droits d’ex­ploi­ta­tion en 2007. Mais pour des raisons de sécu­rité, les opéra­tions n’ont pas encore commencé – et aussi car des archéo­logues ont décou­vert des vestiges datant de l’âge du bronze.

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Le site archéo­lo­gique d’Ay­nak
Crédits : Jerome Star­key

Depuis des années, les archéo­logues locaux et inter­na­tio­naux retrouvent, nettoient et préservent les vestiges, et ils restent farou­che­ment oppo­sés à la mine. Quoi qu’il en soit, ils doutent que l’in­sé­cu­rité du site puisse permettre à la mine de fonc­tion­ner norma­le­ment un jour. Un archéo­logue afghan travaillant sur le site, Aziz Wafa, s’est confié à Reuters en avril 2015 à ce propos : « Pour les Chinois, la violence est un problème, mais pas pour les Afghans. Je suis né pendant une guerre, j’ai grandi pendant une guerre et je mour­rai pendant une guerre. » Lorsque le président Ghani s’est rendu à Pékin en octobre 2014, le gouver­ne­ment chinois lui a demandé d’abais­ser le taux de rede­vance de 19,5 % autour de 10 %, ce qui devrait coûter au gouver­ne­ment afghan pas loin de 114 millions de dollars par an. Ces exigences étaient moti­vées par la frus­tra­tion ressen­tie par les Chinois vis-à-vis du projet, et tout parti­cu­liè­re­ment envers le manque de sécu­rité. MCC a acheté les droits d’ex­ploi­ta­tion du cuivre de la zone pour les trente années à venir et le gouver­ne­ment afghan n’a que peu, voire pas d’al­ter­na­tive, car aucune entre­prise n’est prête à rache­ter le contrat dans une région si instable. Les cours mondiaux du cuivre ont chuté de 40 % depuis 2011 ; il n’y a aucune voie de commu­ni­ca­tion sûre pour trans­por­ter le métal hors de ce pays enclavé ; et MCC a retiré ses employés du site en 2014. L’en­tre­prise affirme que des dizaines de milliers d’em­plois pour­raient être indi­rec­te­ment créés si les opéra­tions d’ex­trac­tion commençaient. MCC a refusé mes demandes de commen­taires.

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La province du Lôgar est dange­reuse, hostile envers les étran­gers, et la visi­ter avant la nuit tombée n’est pas tota­le­ment sûr. Je m’y suis rendu en voiture en mai avec le réali­sa­teur améri­cain Thor Neurei­ter et Noorani – qui est égale­ment un des fonda­teurs du Réseau d’ob­ser­va­tion des ressources natu­relles, un groupe local dont la mission est d’ap­por­ter de l’aide aux commu­nau­tés affec­tées par l’ex­ploi­ta­tion minière dans le pays.

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La mine de MCC en contre­bas
Crédits : Jerome Star­key

Durant notre voyage depuis Kaboul, sur des routes pavées, nous dépas­sons des stations essence aban­don­nées, des vendeurs de poulets, des hommes en salwar kameez coif­fés de bonnets, et de nombreuses femmes en burqa. Arri­vés près de Davo, un village proche de Aynak, le paysage devient luxu­riant, avec de vastes champs verdoyants à perte de vue, des maisons de terre et un hori­zon rendu flou par la chaleur. Les civils de la province du Lôgar sont en colère. Ils sont rongés par la frus­tra­tion et la peur. Moham­med Nazir Musli­myar m’ex­plique que « la vie n’est plus la même depuis qu’il y a la mine. Il y a trop de misère. Ici, il y a des ingé­nieurs qui exercent des métiers non-quali­fiés. » Les béné­fices annon­cés du boom minier afghan n’ont visi­ble­ment pas atteint Davo. Des héli­co­ptères améri­cains volent au-dessus de nos têtes quand j’ar­rive à la bâtisse en terre. On me conduit rapi­de­ment dans une grande salle au sol couvert de tapis rouges. Là, dix hommes attendent impa­tiem­ment de me racon­ter leurs histoires. Ils portent tous la barbe longue, un turban blanc, un salwar kameez et un gilet brun. Leur chef, Malik Mullah Mirjan, m’aver­tit que notre présence est suscep­tible de leur atti­rer les foudres des insur­gés lorsque nous repar­ti­rons. Devant une tasse de thé brûlant et des biscuits, Mirjan me raconte que les Chinois ont confisqué la propriété de sa famille. Ils ne lui ont jamais versé de dédom­ma­ge­ment ni expliqué ce qu’ils faisaient. Cette absence totale d’in­for­ma­tion a été compen­sée par des rumeurs propa­gées par des habi­tants effrayés, des fonc­tion­naires corrom­pus et des tali­bans. « Les gens ont été dépla­cés et on n’a offert aucune compen­sa­tion ni aucun emploi aux habi­tants en retour », dit Mirjan. « Quand des routes seront construites pour accé­der à la mine, l’eau de la région sera polluée. Et quand l’ex­trac­tion commen­cera, la pollu­tion s’éten­dra dans le sol et dans l’air. Il n’y a aucune bonne inten­tion de la part du gouver­ne­ment ou de l’en­tre­prise. Si ça avait été le cas, notre village aurait connu un semblant de paix ces cinq dernières années. On se sent enva­his. »

L’ex­ploi­ta­tion minière illé­gale est omni­pré­sente en Afgha­nis­tan.

Mirjan m’ex­plique que les poli­ciers que nous avons vu postés près de sa maison sont ici « pour proté­ger l’en­tre­prise, pas nous. Ils ne vien­draient jamais nous défendre. » Chaque jour, ces poli­ciers sont la cible d’at­taques des tali­bans. Et cepen­dant, ils insultent et frappent régu­liè­re­ment les bergers, qui ne sont pas auto­ri­sés à faire paître leurs moutons près du site minier. Mirjan et les autres anciens du village ne sont pas tota­le­ment oppo­sés à la mine de MCC : ils tolé­re­raient sa présence si ses béné­fices étaient utili­sés pour déve­lop­per les infra­struc­tures locales – notam­ment les barrages, les canaux et le réseau élec­trique. « Nous voulons trans­for­mer cet argent en une écono­mie durable », dit-il. « Si les pontes du secteur minier le dépensent pour construire des villas à Kaboul, nous n’en tire­rons rien de bien. » Malgré des années de protes­ta­tion orches­trées par des défen­seurs de la société civile et certaines ONG inter­na­tio­nales, le contrat entre la MCC et le gouver­ne­ment afghan n’a jamais été rendu public.

Le gouver­ne­ment a fini par poster le contrat en ligne en 2015, dans la plus grande discré­tion. Le docu­ment impose des restric­tions minimes en terme de protec­tion envi­ron­ne­men­tale, ainsi qu’une étude de faisa­bi­lité qui n’a jamais été menée. Si l’on se fie aux décla­ra­tions publiques de Saba, la MCC n’a pas pris en compte le montant des charges sociales pour les opéra­tions que la société prévoyait d’ef­fec­tuer (mais en signant le contrat, le gouver­ne­ment afghan aussi a manqué à ses respon­sa­bi­li­tés). Lors de mon séjour dans le pays, Saba a refusé de me parler de son travail en tant que ministre, malgré mes demandes réité­rées d’in­ter­view. L’ad­mi­nis­tra­tion Ghani est tout aussi secrète et impé­né­trable que celle qui l’a précé­dée sous Karzai. Après avoir tenté durant des semaines d’ob­te­nir un entre­tien avec Saba, j’ai pu parler à son chef du person­nel, Shafiqul­lah Shah­rani, qui m’a assuré à plusieurs reprises que l’ex­ploi­ta­tion de la mine d’Ay­nak allait progres­ser et que les habi­tants étaient régu­liè­re­ment consul­tés et infor­més sur la façon dont cela pour­rait leur être béné­fique. Lorsque je lui ai appris que je venais tout juste de me rendre sur place et qu’on m’avait dit le contraire, il a défendu la déter­mi­na­tion de son gouver­ne­ment à tout faire pour que la mine génère des béné­fices. L’an­nonce du président Obama d’un prolon­ge­ment pour une durée indé­ter­mi­née de la présence mili­taire améri­caine dans le pays – 9 800 soldats, plus des dizaines de milliers d’in­ves­tis­seurs privés – n’aura que peu d’ef­fet sur la situa­tion.

En vérité, cela pour­rait même renfor­cer l’in­sur­rec­tion, si le nombre de milices de la Police locale afghane augmente, car ces groupes ont la répu­ta­tion d’avoir commis des crimes odieux dans le pays. Les anciens des villages de la province du Lôgar m’ont expliqué que leurs moyens de subsis­tance étaient de plus en plus mena­cés autour de la mine d’Ay­nak, à cause de ces milices. À Davo, Mirjan m’ex­plique que la commu­nauté inter­na­tio­nale – et parti­cu­liè­re­ment les États Unis – a dépensé plus de 100 milliards de dollars en Afgha­nis­tan depuis 2001 et que cet argent « a été volé. Le peuple n’en a reçu qu’une part infime. »

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Bien­ve­nue en Afgha­nis­tan
Crédits : Antony Loewen­stein

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COMMENT LES TALIBANS PILLENT LES RESSOURCES MINÉRALES DU PAYS

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Traduit de l’an­glais par Myriam Vlot d’après l’ar­ticle «  Natu­ral Resources Were Suppo­sed to Make Afgha­nis­tan Rich. Here’s What’s Happe­ning to Them. », paru dans The Nation. Couver­ture : La mine d’Ay­nak (Jerome Star­key).


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