Le vocabulaire du Toki Pona ne compte que 123 mots, mais selon sa créatrice Sonja Lang, c'est bien suffisant. Enquête sur les inventeurs de langues.

par Roc Morin | 8 min | 15/09/2015

La pleine conscience

En chinois, le mot « ordinateur » se dit littéralement « cerveau électrique ».

En islandais, une boussole est un « indicateur de direction » et un microscope « un observateur du petit ».

En lakota, un cheval est littéralement un « chien prodigieux ».

Ces néologismes montrent la capacité cumulative de la langue, qui nous sert à décrire l’inconnu en faisant référence au connu.

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Un petit livre plutôt qu’un gros dico
Crédits : tokipona.org

« C’est par la métaphore que la langue évolue », écrit le psychologue Julian Jaynes. « Quand quelqu’un nous demande “Qu’est-ce que c’est ?”, si la réponse est difficile à formuler ou l’expérience évoquée entièrement unique, on dira souvent : “Eh bien, c’est comme —”. »

Ce procédé métaphorique est au cœur de Toki Pona, la langue la plus concise au monde. Tandis que Le Robert illustré compte 200 000 entrées et que même Koko le gorille communique en employant plus de mille gestes tirés de la langue des signes américaine, l’ensemble du vocabulaire de Toki Pona ne compte que 123 mots. Pourtant, comme sa créatrice Sonja Lang et de nombreux locuteurs l’affirment, cela suffit à exprimer presque n’importe quelle idée. Cette forme si économique est obtenue en réduisant la pensée symbolique à ses éléments les plus basiques, en fusionnant des concepts liés et en utilisant certains mots pour de multiples fonctions du discours.

En comparaison avec les centaines ou les milliers d’heures d’étude nécessaires pour maîtriser d’autres langues, les personnes parlant le Toki Pona s’accordent à dire qu’il leur a fallu environ 30 heures. Beaucoup d’entre elles considèrent que cette facilité d’apprentissage fait du Toki Pona une langue auxiliaire idéale au niveau international, qui pourrait concrétiser le rêve d’un retour à l’unité humaine d’avant Babel. Cette langue est déjà utilisée dans ce but par des centaines de passionnés qui entrent en contact et forment une communauté sur Internet. Ils sont issus de pays divers : du Japon, de Belgique, de Nouvelle-Zélande et même d’Argentine.

En plus de faire de Toki Pona une langue facile à apprendre, son approche minimaliste a pour but de transformer la façon de penser des personnes qui l’utilisent. Le manque de vocabulaire provoque une sorte de circonlocution créative qui demande de prêter une plus grande attention aux détails. Évitant les expressions figées, le processus reste ainsi très fluide. Selon Lang, le résultat est une immersion dans le moment présent, dans un état rappelant ce que les bouddhistes zen appellent la « pleine conscience ».

Simple

« Qu’est-ce qu’une voiture ? » s’est demandée Lang depuis sa maison de Toronto, lors d’une conversation téléphonique que nous avons eue récemment.

« On pourrait dire qu’une voiture est un espace utilisé pour être en mouvement », a-t-elle proposé. « Ça donnerait tomo tawa. Mais, si on se fait renverser par une voiture, il s’agira d’un objet lourd qui nous percute. On dirait alors kiwen utala. »

La vraie question est : Qu’est-ce qu’une voiture pour vous ?

Comme dans la plupart des cas en Toki Pona, la réponse est relative.

« Nous portons de nombreuses casquettes dans notre vie », poursuit Lang. « À un moment, je serai la sœur de quelqu’un, et le moment d’après je serai une employée, ou un écrivain. Les choses changent et nous devons nous adapter. »

La dépendance de la langue sur la subjectivité et le contexte est aussi un exercice de mise en perspective.

« Il faut considérer la façon qu’a notre interlocuteur d’envisager le monde ou une situation donnée », déclare Marta Kreminska, citoyenne polonaise. « Pour cette raison, je pense que Toki Pona a un grand potentiel pour rassembler les gens. »

Pour créer cette nouvelle langue, Lang a travaillé à reculons, contre la tendance d’un lexique naturel. Elle a commencé par réduire le vocabulaire et consolider le spécifique dans le général.

« Je pense que les couleurs sont de bons exemples », dit-elle. « Il existe des millions de teintes qui diffèrent légèrement les unes des autres, et à un moment, quelqu’un dit : “Bon, d’ici jusque là, c’est du bleu, et d’ici jusque là, c’est du vert.” Ce ne sont que des lignes arbitraires sur lesquelles les gens se mettent d’accord. »

Toki Pona a une palette de cinq couleurs : loje (rouge), laso (bleu), jelo (jaune), pimeja (noir) et wallon (blanc). Tel un peintre, le locuteur peut les combiner pour exprimer n’importe quelle teinte du spectre. Loje walo pour le rose, laso jelo pour le vert.

Les nombres aussi sont réduits. Lang n’avait que des mots pour « un » (wan), « deux » (tu) et « plusieurs » (mute). De nombreux locuteurs ont donné au mot luka le sens additionnel de « cinq » et utilisent mute pour dire « dix ». Les mots sont répétés jusqu’à atteindre le nombre désiré.

« Certains pseudo-mathématiciens veulent être capables de dire 7422,7 », plaisante Lang. « Je leur réponds que l’enjeu n’est pas vraiment là. »

« Je n’ai réalisé la complexité des autres langues que quand j’ai commencé à parler le Toki Pona. »

L’enjeu, c’est la simplicité. Et en Toki Pona, « simple » signifie littéralement « bon ». Les deux concepts se retrouvent dans un seul mot : pona.

« Si vous pouvez vous exprimer d’une façon simple », explique Lang, « alors vous comprenez vraiment de quoi vous parlez, et c’est bien. Si quelque chose est trop complexe, c’est mal. Trop de bruit entre dans l’équation. Cette croyance est fermement ancrée dans la langue. »

Le polyglotte Christopher Huff est d’accord, et note que Toki Pona l’a rendu plus honnête : « Je suis plus à l’aise avec les choses que je ne connais pas, maintenant. »

« Je n’ai réalisé la complexité des autres langues que quand j’ai commencé à parler le Toki Pona », ajoute Krzeminska. « Il y a tellement de choses différentes à dire avant d’arriver effectivement à exprimer ce qu’on veut, et il y a tellement de choses qu’on n’est pas autorisé à dire, même si on les pense. Prenez les marqueurs de politesse, par exemple : “Si cela ne vous dérange pas trop, pourriez-vous s’il vous plaît m’apporter une tasse de café ?” En Toki Pona, on dirait simplement : “Donnez-moi du café.” Soit la personne le fait, soit elle ne le fait pas. Il n’y a pas de mot pour “s’il vous plait” et “merci”. Je veux dire, si vous le vouliez vraiment, vous pourriez utiliser pona, mais pourquoi utiliser à l’excès un mot si important et si puissant ? »

4’33”

Pourtant, comme le découvrent finalement les utilisateurs de Toki Pona, on ne se débarrasse pas si facilement des conventions culturelles les plus fortes. Le plus souvent, les locuteurs trouvent rapidement des substituts astucieux, surtout dans le domaine non-verbal.

« Je me rends compte que je me repose davantage sur le langage corporel », admet Krzeminska. « On a tellement l’habitude de dire “s’il vous plait” et “merci” qu’on a tendance à hocher légèrement la tête à la manière des Japonais à la place. Cela fait bizarre de ne rien dire du tout. »

Malgré ces compromis sur l’étiquette, Toki Pona parvient tout de même à transmettre une culture qui lui est propre. À travers l’omission et l’inclusion, le vocabulaire même est enraciné dans les matériaux de base de la vie quotidienne.

« Cela m’a été inspiré par les chasseurs-cueilleurs », note Lang. « Je me suis demandée ce que cela ferait d’être une simple personne au cœur de la nature, qui interagit avec les choses de façon primitive. »

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Par conséquent, la langue compte plusieurs mots désignant divers organismes vivants, mais dont aucun ne fait référence de façon spécifique aux technologies modernes. Toute technologie est concentrée dans le mot général pour « outil » (ilo), auquel on peut ajouter, si besoin, d’autres mots décrivant différentes fonctions. Sur ce choix, Huff parle d’une division au sein de la communauté de Toki Pona :

« Les uns pensent qu’on peut évoquer ces choses en Toki Pona, donc que nous devrions en parler. D’autres considèrent qu’il y a certaines choses dont on n’a pas du tout besoin de parler. »

En plus des partis pris notés précédemment, le lexique montre aussi une tendance assumée au positivisme. Krzeminska, qui parle cette langue avec son meilleur ami, a remarqué qu’ils ont tendance à basculer en Toki Pona pour des conversations plus plaisantes.

« C’est l’un des principes de Sonja. C’est une langue pour dire les choses mignonnes et agréables. Les concepts sont limités, aussi un mot peut vouloir dire beaucoup de choses. Le mot pona renvoie à toutes les bonnes choses dans le monde : les ananas, les bananes, les chatons. Si je dis que mon ami est un jan pona, je dis que c’est quelqu’un de bien. Souvent, quand on est tous les deux fatigués et qu’on se sent un peu submergés, on dit que tout sera pona. Tu es une belle personne, tout est beau et tout sera toujours beau. Dès lors, tout s’arrange. »

~

Pour avoir une perspective différente, je me suis adressé à John Quijada, le créateur d’Ithkuil. Cet ancien salarié du DMV (le département des véhicules motorisés) a passé trois décennies à perfectionner ce qu’il appelle « une langue idéalisée, dont le but est d’atteindre le plus haut degré de logique, de détail et d’exactitude dans l’expression cognitive ».

En combinant 58 phonèmes au sein d’un cadre grammatical exigeant, Ithkuil est conçue pour exprimer précisément toutes les pensées humaines possibles. La langue est si complexe que même son créateur met souvent 10 minutes ou plus pour former un seul mot.

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John Quijada

Par exemple, aistlaţervièllîmļ est le terme qui désigne « une situation dans laquelle une personne laisse passer une opportunité normalement inaccessible, car elle ne se présente pas sous la forme optimale de cette opportunité, en dépit du fait qu’il est peu probable qu’elle se présente un jour sous cette forme (par exemple : gâcher une bouteille de vin très coûteuse car on ne parvient pas à trouver le meilleur moment pour la boire, ou laisser passer le grand amour car on espère que quelqu’un d’ “encore mieux” croise notre route) ».

Une étudiante travaillant sur cette langue affirme que cela lui a permis de « voir des choses qui existent mais n’ont pas de nom, de la même manière que le tableau périodique de Mendeleïev laissait des cases vides où mettre les éléments qui n’avaient pas encore été découverts ».

Tordez un simple phonème et vous arriverez à une nouvelle variation dans votre pensée. Changement après changement, un locuteur pourrait errer pour toujours à travers un paysage infini de pensées uniques, dans une sorte de dérive linguistique.

J’étais curieux de savoir ce qu’un homme qui a dédié sa vie à l’exactitude pensait d’une langue dans laquelle un mot pour désigner le sol (anpa) signifie aussi « défaite », et le nom « tête » (lawa) est aussi utilisé comme verbe pour signifier « contrôler ».

« J’ai toujours été fasciné par l’ambiguïté », admet Quijada. « J’ai beaucoup de respect pour cela. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai tenté d’en venir à bout : je voulais voir si c’était possible. »

Quant à l’écart entre Toki Pona et Ithkuil, ce passionné de musique se montre très concis, comme on pourrait s’y attendre :

« C’est la différence entre 4’33” de John Cage et une symphonie de Beethoven. »

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Traduit de l’anglais par Sophie Ginolin d’après l’article « How to Say (Almost) Everything in a Hundred-Word Language », paru dans The Atlantic.

Couverture : Une femme parle le Toki Pona.

Création graphique par Ulyces.

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