par Rose George | 17 août 2015

Début février, lorsque Jenni­­flore Abelard* est arri­­vée chez ses parents, dont la maison se situe dans les hauteurs de Port-au-Prince, son père John­­son était en train de vomir dans la cour, allongé sous un arbre. Jenni­­flore a tenté de lui parler, mais les réponses qu’il donnait entre ses nausées étaient étranges : « Nasales, comme si sa voix sortait de son nez. » Il parlait « comme un zombie », une image puis­­sante en Haïti, où la pratique du vaudou est courante et où le surna­­tu­­rel est plus probable que nulle part ailleurs. Les yeux de son père s’en­­fonçaient dans son crâne. Elle était sidé­­rée. Mais elle savait ce qui lui arri­­vait. Elle le savait, car elle avait vécu en Haïti les cinq dernières années. Et elle avait connu le choléra. Le 18 octobre 2010, les brigades médi­­cales cubaines qui travaillaient dans les régions autour de la ville de Mire­­ba­­lais en Haïti rappor­­taient une augmen­­ta­­tion inquié­­tante de patients présen­­tant des diar­­rhées liquides aiguës et des vomis­­se­­ments. La semaine précé­­dente, 61 cas avaient été rappor­­tés et pour la jour­­née du 18 octobre seule­­ment ; 28 nouvelles admis­­sions et deux morts étaient à déplo­­rer.

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Largage de packs d’eau à Mire­­ba­­lais
Crédits : USAF

C’était le début de l’épi­­dé­­mie. Cinq ans plus tard, le choléra a tué près de 9 000 Haïtiens. Plus de 730 000 personnes ont été infec­­tées. C’est l’épi­­dé­­mie la plus grave connue au niveau mondial, dans l’his­­toire moderne. Pendant cinq ans, des centaines de spécia­­listes du déve­­lop­­pe­­ment et des travailleurs d’ur­­gence ont colla­­boré avec le gouver­­ne­­ment haïtien pour libé­­rer le pays du choléra. Des millions d’eu­­ros ont été inves­­tis dans la lutte pour son élimi­­na­­tion. Mais la mala­­die semble persis­­ter malgré tout. Pourquoi ?


Vibrio chole­­rae

En 1884, le scien­­ti­­fique Robert Koch envoya une dépêche depuis Calcutta au ministre de l’In­­té­­rieur alle­­mand, à propos de la bacté­­rie qu’il étudiait. Elle était « un peu cour­­bée, comme une virgule », écri­­vait-il. Il était persuadé que cet orga­­nisme était à l’ori­­gine du choléra qui faisait des ravages dans le monde depuis 1817, lorsqu’il avait dévasté le Bengale. Son assaut avait été brutal, même pour une région qui vivait avec le choléra – ou quelque chose simi­­laire – depuis si long­­temps qu’il exis­­tait même une déesse du choléra, Ola Beebee (« Notre Dame des flux »).

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Robert Koch

Ola Beebee devait proté­­ger de cette mysté­­rieuse souf­­france qui terri­­fiait la popu­­la­­tion. Qui n’au­­rait pas peur en voyant « les lèvres bleues, le visage hagard, les yeux caves, l’es­­to­­mac affaissé, les membres contrac­­tés et rata­­ti­­nés, comme par le feu » ? L’an­­née 1817 marqua le début offi­­ciel de la première pandé­­mie de choléra, mais il est évident que les êtres humains et le choléra coexistent depuis bien plus long­­temps. Cette descrip­­tion des symp­­tômes de la mala­­die fut d’ailleurs inscrite il y a plus de 2 000 ans dans un temple du Guja­­rat, en Inde. Aujourd’­­hui, la planète vit sa septième et plus longue pandé­­mie de choléra. Elle a débuté en Indo­­né­­sie en 1961 et, avant de toucher Haïti, s’est répan­­due en Amérique du Sud en 1991 où la mala­­die a tué 12 000 personnes dans 21 pays. Les personnes ayant accès à l’eau claire et à des instal­­la­­tions sani­­taires pensent proba­­ble­­ment que le choléra est une vieille mala­­die, comme la variole, dispa­­rue depuis long­­temps. Aujourd’­­hui, le problème n’est-il pas Ebola ? Absent des gros titres, le bacille Vibrio chole­­rae gram néga­­tif a toujours été meur­­trier. Il sévit actuel­­le­­ment dans 58 pays, infec­­tant 3 à 5 millions de personnes par an, provoquant la mort de 100 000 à 120 000 d’entre elles. Selon Edward T. Ryan de l’uni­­ver­­sité de Harvard, « cette pandé­­mie semble s’ac­­cé­­lé­­rer, au lieu de s’es­­souf­­fler après cinq à vingt années, comme cela avait été le cas pendant les précé­­dentes pandé­­mies ».

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Le 11 février, John­­son a mangé une soupe d’igname et de bananes ache­­tée sur le marché local. En fin d’après-midi, il vomis­­sait. Il avait avalé avec la soupe le Vibrio chole­­rae, qui se trans­­met aux êtres humains à travers la nour­­ri­­ture ou l’eau conta­­mi­­née. Dans son corps, les toxines sécré­­tées par la bacté­­rie du choléra se sont fixées aux cellules dans la paroi de son intes­­tin grêle, obli­­geant les canaux des cellules à rester ouverts. Désin­­té­­grées, elles ont envahi les intes­­tins de John­­son d’ions chlo­­rure, puis d’ions sodiums et d’eau, obli­­geant son corps à expul­­ser du fluide et des élec­­tro­­lytes, risquant ainsi de conta­­mi­­ner d’autres personnes. Une victime du choléra peut perdre plusieurs litres de fluide en quelques heures. En effet, la bacté­­rie peut se propa­­ger dans le corps d’une personne en bonne santé à l’aube et la tuer au coucher du soleil. John­­son est à présent en sécu­­rité et en bonne santé chez Jenni­­flore, à une heure de chez lui. Il a survécu car il a été conduit au centre de trai­­te­­ment du choléra (CTC) le plus proche et pris en charge par Méde­­cins sans fron­­tières (MSF). Malgré son pouvoir dévas­­ta­­teur, le choléra est fina­­le­­ment facile à trai­­ter. Ainsi, 80 % des cas de choléra sont trai­­tés par l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion d’une simple solu­­tion de réhy­­dra­­ta­­tion orale.

Le problème, c’est qu’en 2015, ce CTC ne devrait pas être là.

À quatre heures de route de Port-au-Prince (en réalité à deux heures, mais il en faut deux de plus pour échap­­per aux embou­­teillages terribles de la ville), je monte dans un 4×4 blanc d’Ac­­tion contre la faim, parte­­naire opéra­­tion­­nel d’UNICEF (l’un des acteurs les plus impor­­tants en Haïti pendant l’épi­­dé­­mie) qui m’ac­­cueille tout au long de ce voyage. Je suis nerveuse : c’est la première fois que je rentre en contact avec des malades du choléra et que je me rends dans des CTC. Et s’il règne une odeur fétide ? Comment devrai-je réagir ? J’ai peu de temps pour y penser car la première visite est prévue à Gonaïves, la capi­­tale admi­­nis­­tra­­tive qui se trouve à quelques minutes seule­­ment du compound d’Ac­­tion contre la faim. Il s’agit d’une petite struc­­ture située derrière une banque de sang, dans un jardin près d’un bloc sani­­taire. Sur une cabine appa­­raît l’ins­­crip­­tion « malades du choléra », tandis que « tuber­­cu­­lose » est écrit sur l’autre. Avant d’en­­trer, je dois me chlo­­rer les mains et désin­­fec­­ter mes chaus­­sures en piéti­­nant un tapis impré­­gné de chlore. « Le chlore est notre meilleur ami », m’a confié une employée souriante de la clinique dans un autre CTC. À l’in­­té­­rieur, la petite clinique est rudi­­men­­taire, mais propre. Il y a quatre patients dans la zone de trai­­te­­ment : un jeune homme assis sur son lit, une femme plus âgée allon­­gée sur le sien et deux enfants, parmi lesquels Junior*, cinq ans, les yeux fermés. Il semble faible et malade. Je suis boule­­ver­­sée.

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Les patientes d’un CTC
Crédits : CDC Global

La salle ne sent pas mauvais, alors que les patients sont allon­­gés sur des lits de cholé­­riques, un lit spécial doté d’un trou au milieu de la toile. Un seau est placé en dessous pour recueillir ce qu’ils appellent en créole dlo diri (de l’ex­­pres­­sion « eau de riz »), la diar­­rhée aqueuse reje­­tée par les malades du choléra. Lorsqu’on est frappé par la mala­­die, un trou et un seau sont un récon­­fort lorsqu’ils sont accom­­pa­­gnés soit d’une solu­­tion de réhy­­dra­­ta­­tion orale, soit d’une perfu­­sion intra­­vei­­neuse de glucose et d’élec­­tro­­lyte. Le trai­­te­­ment spéci­­fique d’un patient dépend de la caté­­go­­rie dans laquelle il est placé : plan A (obser­­va­­tion et réhy­­dra­­ta­­tion avec une solu­­tion de réhy­­dra­­ta­­tion orale), plan B (réhy­­dra­­ta­­tion et éven­­tuel­­le­­ment une perfu­­sion intra­­vei­­neuse) ou plan C (perfu­­sion intra­­vei­­neuse). La mère de Junior, Mirlan­­de*, raconte que son fils était en train de jouer dehors lorsqu’il a commencé à vomir. Elle sait comment le choléra s’at­­trape : avec la saleté, en touchant des gens infec­­tés ou en ne se lavant pas les mains. Junior a été traité avec une perfu­­sion intra­­vei­­neuse et se sentait mieux hier. Malheu­­reu­­se­­ment, aujourd’­­hui, il a recom­­mencé à vomir. Elle a bien fait de l’ame­­ner ici. Ces dernières années, le choléra est devenu une mala­­die stig­­ma­­ti­­sante. Les réci­­pients compris dans les kits de choléra – savon, Aqua­­tabs (des compri­­més pour la stéri­­li­­sa­­tion de l’eau) et souvent un seau – sont consi­­dé­­rés comme sales. Certains malades voyagent des heures sur leur moto pour se rendre à un CTC qui se trouve loin de chez eux, afin que leurs voisins ne l’ap­­prennent pas. Et il leur arrive de mourir en route. Bien que le choléra soit surtout mortel chez les jeunes enfants, les personnes âgées et les personnes affai­­blies, ce CTC modeste s’est occupé à temps de Junior et je suis contente de savoir qu’il va proba­­ble­­ment survivre. Le problème, c’est qu’en 2015, ce CTC ne devrait pas être là.

Retour de flamme

Le choléra est souvent consi­­déré comme un signe de pauvreté. La bacté­­rie raffole du chaos. Haïti  est un pays pauvre et en proie au chaos, et donc un lieu idéal pour son foison­­ne­­ment. Selon l’ONU, avant le trem­­ble­­ment de terre de 2010, Haïti était le 145e pays sur 169 en matière d’in­­dex de déve­­lop­­pe­­ment humain. C’était le pays le plus pauvre de l’hé­­mi­­sphère occi­­den­­tal avec 70 % de sa popu­­la­­tion vivant avec moins de deux dollars par jour. En 2014, seuls 17 % de la popu­­la­­tion rurale avait accès à des assai­­nis­­se­­ments amélio­­rés, et envi­­ron 40 % utili­­saient des sources d’eau non proté­­gées, y compris des rivières. En outre, les désastres sont fréquents, en raison des gouver­­ne­­ments corrom­­pus tels que celui de Duva­­liers, des coups d’État ou des oura­­gans. En 2010, le trem­­ble­­ment de terre a coûté la vie à près de 220 000 personnes et a laissé 1,3 million de sans-abri, d’après les statis­­tiques du gouver­­ne­­ment haïtien (un rapport de l’USAID de 2011 esti­­mait 85 000 décès). Au milieu de l’an­­née 2010, Haïti a dû faire face à de nombreuses horreurs. Mais le choléra n’y sévis­­sait pas, la mala­­die n’avait pas été vue sur l’île depuis une centaine d’an­­nées.

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Des analyses sont menées partout sur l’île
Crédits : CDC Global

Un résident de ma pension se souvient avoir mangé dans un restau­­rant à Arti­­bo­­nite, un des dix dépar­­te­­ments admi­­nis­­tra­­tifs en Haïti, à l’au­­tomne de cette même année. « Ils ont apporté un pois­­son. Et soudai­­ne­­ment, quelqu’un est arrivé et l’a pris : “Ne mange pas ça ! Des gens meurent. Quelque chose ne va pas avec la rivière.” » Effec­­ti­­ve­­ment, quelque chose n’al­­lait pas avec la rivière. Les premières infec­­tions ont été détec­­tées vers le 14 octobre, au sein d’une famille vivant à Meille, près de la rivière Arti­­bo­­nite. Cinq jours plus tard, les cher­­cheurs ont trouvé dix cas de plus dans les 16 maisons alen­­tour. À ce moment-là, il y avait à Meille une unité de Casques bleus népa­­lais qui travaillaient pour la MINUSTAH, la Mission des Nations Unies pour la stabi­­li­­sa­­tion en Haïti. Des recherches rigou­­reuses ont forte­­ment suggéré que le choléra prove­­nait des eaux usées déchar­­gées par la base dans la rivière. La bacté­­rie était le Vibrio chole­­rae 01, séro­­type Ogawa, biotype El Tor – une souche encore incon­­nue en Haïti, confi­­née jusqu’à présent à l’Asie et certaines régions d’Afrique. Elle était appa­­rue à Katman­­dou le 23 septembre 2010, peu avant l’ar­­ri­­vée des Casques bleus en Haïti.

Fin décembre, 185 351 cas de choléra et 4 101 morts étaient enre­­gis­­trés. Haïti vivait dans un complet état de terreur. Plus personne n’osait se serrer la main ou se toucher. On ne mangeait plus de pois­­son. Il y avait telle­­ment de corps que parfois, des personnes trans­­por­­taient sur leur moto ceux des membres de leur famille décé­­dés, calés entre deux passa­­gers. La popu­­la­­tion s’est alors tour­­née vers des prêtres vaudous – hougans et mambos – puis a fini par les accu­­ser, tout comme les Britan­­niques avaient attaqué les méde­­cins dans les hôpi­­taux en 1832 après que le « choléra asia­­tique » du Bengale eût touché l’An­­gle­­terre via le port de Sunder­­land et un navire de Hambourg. Les classes popu­­laires s’étaient soule­­vées de Pais­­ley à Dublin en passant par Londres, convain­­cues que le choléra était le fait d’un complot mené par les riches pour se débar­­ras­­ser d’eux, tant ce « fléau » avait l’air ciblé. Des méde­­cins furent attaqués dans la rue à cause du burking, qui faisait réfé­­rence à l’as­­sas­­si­­nat de plusieurs personnes pour des recherches anato­­miques, phéno­­mène nommé d’après les tris­­te­­ment célèbres Burk et Hare. Le nouvel hôpi­­tal du choléra à Leeds fut saccagé ; en deux semaines, huit soulè­­ve­­ments impor­­tants eurent lieu à Liver­­pool. Lorsqu’un hôpi­­tal du choléra fut ouvert à Toxteh, une foule d’hommes, de femmes et d’en­­fants se rassem­­blèrent pour « huer, conspuer et attaquer plusieurs personnes qui s’ef­­forçaient de leur expliquer la nature de l’éta­­blis­­se­­ment ». Il y a dans la peur une marge de super­­s­ti­­tion, c’est le cas en Haïti. Le gouver­­ne­­ment, les ONG et l’ONU ont fourni un effort consi­­dé­­rable pour trai­­ter et préve­­nir le choléra. Des CTC ont été implan­­tés, et des messages portant sur l’hy­­giène ont été diffu­­sés pour rappe­­ler à la popu­­la­­tion de se laver les mains avant de manger et après être passé aux toilettes, préve­­nant ainsi la propa­­ga­­tion des dange­­reuses parti­­cules fécales. Les secours ont afflué. Jusqu’en 2014, la mobi­­li­­sa­­tion s’est avérée effi­­cace. Après les terribles décès enre­­gis­­trés entre 2010 et 2012, la diffu­­sion de la mala­­die et sa fata­­lité ont presque été divi­­sées par deux, chaque année. En 2011, 352 033 cas ont été enre­­gis­­trés et 2 927 morts décla­­rés, alors qu’en 2014, on a relevé 27 659 cas et 295 morts (en 2013, le nombre de cas en Haïti était toute­­fois plus élevé que partout ailleurs dans le monde).

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Le labo­­ra­­toire natio­­nal d’Haïti
Crédits : CDC Global

« En 2014, nous étions sur le point d’éli­­mi­­ner le choléra. Nous étions très proches », a déclaré Gregory Bulit, le respon­­sable des situa­­tions d’ur­­gence chez UNICEF. Sur les 800 cas dans le pays, seuls 50 % avaient été testés posi­­tifs pour le choléra, auxquels sont ajou­­tés les 30 % de taux de faux posi­­tifs des tests de diagnos­­tic rapide des selles, et ce nombre dimi­­nuait encore davan­­tage. « De janvier à février » a déclaré Oliver Schulz, direc­­teur de MSF en Haïti lorsque j’étais là-bas, « le nombre de cas appro­­chait de zéro ». Aucune flam­­bée épidé­­mique n’a été obser­­vée pendant la saison des pluies, entre avril et juin. Or, elle était crainte par tous ceux qui travaillaient avec le choléra, car la pluie évacue les excré­­ments des latrines de mauvaise qualité, aidant à la propa­­ga­­tion de la conta­­mi­­na­­tion. Les épidé­­mio­­lo­­gistes français, Stanis­­las Rebau­­det et Renaud Piar­­roux, qui ont réalisé un travail épous­­tou­­flant en Haïti depuis le début de l’épi­­dé­­mie, ont quali­­fié cette réduc­­tion de cas de « spec­­ta­­cu­­laire ». Il semblait que le choléra était enfin maîtrisé. Et il y avait encore d’autres éléments réjouis­­sants.

En 2013, le gouver­­ne­­ment a lancé un plan natio­­nal sur dix ans visant à élimi­­ner le choléra en Haïti. Dix années étaient néces­­saires, compte tenu de l’état désas­­treux des infra­s­truc­­tures en Haïti (Cuba, qui se situe tout près et dont le système de santé et d’as­­sai­­nis­­se­­ment est bien meilleur, avait reporté 700 cas de choléra seule­­ment et 3 décès. La flam­­bée épidé­­mio­­lo­­gique n’y est toute­­fois pas encore enrayée). Les objec­­tifs à atteindre sont ambi­­tieux : d’ici 2017, tous les réseaux publics d’ali­­men­­ta­­tion en eau seront régu­­liè­­re­­ment chlo­­rés et contrô­­lés. D’ici 2022, l’ac­­cès à l’eau et à l’as­­sai­­nis­­se­­ment en Haïti aura augmenté pour se rappro­­cher « du niveau moyen des pays d’Amé­­rique latine et des Caraïbes ». En 2014, le gouver­­ne­­ment a lancé une campagne d’as­­sai­­nis­­se­­ment total, dans le cadre d’une initia­­tive conjointe avec l’ONU pour l’eau et les assai­­nis­­se­­ments. En effet, dans la lutte contre le choléra, conte­­nir les excré­­ments humains de manière sûre et four­­nir de l’eau potable propre sont aussi impor­­tants que l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion de solu­­tions orales de réhy­­dra­­ta­­tion. Envi­­ron quatre millions de personnes, 2 500 écoles et 500 centres de santé devront obser­­ver des règles d’hy­­giène strictes.

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La base admi­­nis­­tra­­tive du minis­­tère de la Santé Publique et de la Popu­­la­­tion
Crédits : CDC Global

La réor­­ga­­ni­­sa­­tion du gouver­­ne­­ment en 2009 avait déjà permis la créa­­tion de DINEPA, une agence d’eau et d’as­­sai­­nis­­se­­ment dont la mission était de surveiller l’amé­­lio­­ra­­tion des normes en matière d’as­­sai­­nis­­se­­ment. Lorsque le choléra est arrivé, le déve­­lop­­pe­­ment à long terme est devenu une inter­­­ven­­tion d’ur­­gence (ce qui signi­­fiait que DINEPA surveillait la chlo­­ra­­tion de l’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment en eau potable). L’ac­­cal­­mie obser­­vée dans l’évo­­lu­­tion du choléra en 2014 a permis au gouver­­ne­­ment de mettre en place un plan ambi­­tieux pour conver­­tir l’in­­ter­­ven­­tion d’ur­­gence en un plan à long terme, sous la direc­­tion du minis­­tère de la santé. Les ONG devaient se reti­­rer. Et les agences telles que MSF devaient commen­­cer à trans­­fé­­rer la direc­­tion des CTC au gouver­­ne­­ment. Le statut du choléra en Haïti devait passer d’urgent à chro­­nique. Puis septembre est arrivé. Le choléra a refait bruta­­le­­ment son appa­­ri­­tion à Port-au-Prince. Les CTC ont de nouveau ouvert et ont vite été débor­­dés. Lorsque MSF, qui pensait fermer les CTC, a ouvert une nouvelle clinique à Port-au-Prince, les premiers patients sont arri­­vés en moins de six heures. En septembre, 1 834 nouveaux patients ont été enre­­gis­­trés, puis 5 018 en octobre. Quelque chose avait très mal tourné.

L’im­­pré­­vi­­sible prévi­­sible

J’ac­­com­­pagne l’équipe de la Croix-Rouge française (CRF), l’une des orga­­ni­­sa­­tions parte­­naires d’UNICEF, dans les hauteurs de Port-au-Prince. La capi­­tale commence dans ces hautes collines qui s’en­­foncent dans l’océan bleu et s’étend jusqu’à Cité Soleil, le bidon­­ville le plus célèbre de Haïti. Ici, le choléra a resurgi dans le bidon­­ville de Martis­­sant, l’une des zones les plus infes­­tées de gangs et les plus pauvres de la ville. La CRF y four­­nit une aide d’ur­­gence pour les épidé­­mies. Lorsque quelqu’un arrive dans un CTC ou dans une clinique et qu’il est suspecté d’avoir le choléra, une équipe est dépê­­chée – idéa­­le­­ment dans les 48 heures – pour établir un cordon sani­­taire. La rapi­­dité est une arme impor­­tante, que ce soit contre la diffu­­sion du choléra ou la lutte contre celui-ci. UNICEF et d’autres agences se réjouissent d’ailleurs de l’éta­­blis­­se­­ment d’un nouveau système Google Drive qui permet de rece­­voir en temps réel les mises à jour sur les cas de choléra dans tout le pays, ce qui n’exis­­tait pas aupa­­ra­­vant. Or, connaître préci­­sé­­ment l’évo­­lu­­tion du choléra permet de le conte­­nir plus effi­­ca­­ce­­ment.

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Sur la route de Port-aux-Princes
Crédits : CDC Global

Aujourd’­­hui, les membres de l’équipe portent des vestes rouges et des casquettes de base­­ball. Ils ressemblent aux hommes qui vendent des cartes de crédit mobile qu’on voit dans de nombreux coins de rue à Port-au-Prince. Mais au lieu d’avoir des cartes de télé­­phone, ils ont des sprays de chlore. Notre cible est une rue étroite. Nous nous y rendons en passant par d’autres rues étroites, où des femmes vendent de la viande crue et des plats cuisi­­nés. Rien n’est emballé. Les mouches se promènent sur la viande, leurs pattes proba­­ble­­ment conta­­mi­­nées par des matières fécales. Dans le plan natio­­nal pour l’éli­­mi­­na­­tion du choléra, l’as­­sai­­nis­­se­­ment du pays est décrit comme « pratique­­ment non-exis­­tant ». La capi­­tale, qui accueille 2 à 3 millions d’ha­­bi­­tants, ne possède qu’un seul centre de trai­­te­­ment des eaux. Ceux qui ont des latrines les font vider à la main par des baya­­kous (des hommes qui sautent, parfois nus, dans les fosses pour en extraire le contenu à la pelle). Il est peu probable que les déchets soient trans­­fé­­rés dans les usines de trai­­te­­ment, car le baya­­kou s’en débar­­rasse comme il peut. C’est la même chose partout où vont les Haïtiens qui n’ont pas de latrines. Et c’est là que le choléra pros­­père. Nous finis­­sons par nous garer et l’équipe se prépare. L’un d’eux est le désin­­fec­­teur. Il enfile un masque, un tablier et des gants, et prend sa bombe. Il y a trois étapes de désin­­fec­­tion et trois solu­­tions de chlore de puis­­sance diffé­­rente : aujourd’­­hui, nous utili­­se­­rons la force A (quatre cuille­­rées de solu­­tion de chlore dans 20 litres d’eau) et toute la maison sera vapo­­ri­­sée, ainsi que celle des voisins. Un autre membre de l’équipe a un bloc-notes et un stylo. Les ques­­tions sont aussi impor­­tantes que le chlore pour lutter contre la vitesse de conta­­mi­­na­­tion. Comment avez-vous contracté le choléra ? Où avez-vous été ? Qui y avez-vous vu ? Le choléra se trans­­met faci­­le­­ment à travers la nour­­ri­­ture et l’eau, mais aussi lors des enter­­re­­ments, des carna­­vals ou des marchés de rue.

La situa­­tion est telle­­ment grave que des accords offi­­ciels vont être négo­­ciés avec les gangs.

Nous inter­­­ro­­geons Gaël­­le*, qui vient de quit­­ter un CTC après y avoir passé trois jours. Elle s’ap­­puie sur des rideaux défraî­­chis posés dans une maison en béton terne. Je lui demande comment elle a attrapé le choléra : « Je ne sais pas. Nous trai­­tons notre eau. » Sa sœur Lour­­des* et elles disent qu’elles achètent des Aqua­­tabs, les compri­­més servant à désin­­fec­­ter l’eau, dispo­­nibles en vente partout mais qui sont consi­­dé­­rés chers – à moins qu’ils ne soient four­­nis gratui­­te­­ment par les ONG (beau­­coup ajoutent du chlore dans leur eau, mais en trop grande quan­­tité). Pour les auto­­ri­­tés haïtiennes, commu­­ni­­ca­­tion et sensi­­bi­­li­­sa­­tion sont des éléments clés. Et cela se traduit par le fait de placar­­der des affiches sur l’hy­­giène, distri­­buer des tracts et donner des instruc­­tions par méga­­phone sur la manière de se laver les mains, de trai­­ter l’eau, et de rester propre. Selon moi, ce genre d’ap­­proche tirée de la didac­­tique est géné­­ra­­le­­ment inef­­fi­­cace car personne n’est récep­­tif aux discours mora­­li­­sa­­teurs. D’ailleurs, les messages ont été telle­­ment rabâ­­chés qu’ils ne sont plus percu­­tants : lorsqu’ils les entendent, les Haïtiens finissent les phrases eux-mêmes, me confie un employé d’une ONG. Au fur et à mesure que le choléra a commencé à dispa­­raître, la lassi­­tude a augmenté. « Ils savent ce qu’ils doivent faire », m’ex­­plique Olivier Lamothe, qui travaille avec les services d’in­­ter­­ven­­tions d’ur­­gence chez UNICEF. « Ils te disent : “Je fais ça depuis des années et il n’y avait pas de choléra.” Il y a donc une certaine réti­­cence. Il faut trou­­ver un moyen d’ajus­­ter le message. » De nombreux rési­­dents de Port-au-Prince se four­­nissent en eau auprès de points d’eau offi­­ciels contrô­­lés par le gouver­­ne­­ment. D’autres en achètent dans des kiosques portant des noms tels que « Eau Miracle », avec des slogans comme : « Je bois de l’eau mira­­cu­­leuse, et toi ? ». Ils sont si nombreux qu’il semble impos­­sible de tous les surveiller. Et même si c’était le cas, les gangs à Martis­­sant se sont intro­­duits dans les prin­­ci­­pales conduites d’eau, et vendent l’eau dans les collines où les tuyaux n’ar­­rivent pas. Or, c’est en s’in­­tro­­dui­­sant dans les tuyau­­te­­ries qu’on conta­­mine l’eau. C’est donc proba­­ble­­ment l’une des raisons pour lesquelles le choléra est réap­­paru à Martis­­sant en 2014. « Le réseau est perméable », déclare Gregory Bulit. La situa­­tion est telle­­ment grave que des accords offi­­ciels vont être négo­­ciés avec les gangs. Ainsi, l’eau pira­­tée qu’ils vendront sera chlo­­rée. Je regarde les latrines de Gaëlle, une fosse sale en béton dans sa maison, et je me demande comment un spray de chlore peut tout rendre salubre. En réalité, je me demande comment les programmes et les efforts four­­nis peuvent tout rendre salubre. Que fait-on des vendeurs offrant des pieds de cochons couverts de mouches ? Des étreintes données à un corps pendant des funé­­railles ? Et de chaque saleté coin­­cée sous les ongles d’un enfant ?

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Un bidon­­ville de Port-aux-Prince
Crédits : CDC Global

Sans oublier que cela coûte une vraie fortune. En effet, le gouver­­ne­­ment a estimé que le Plan natio­­nal pour l’éli­­mi­­na­­tion du choléra s’élè­­ve­­rait à 2,2 milliards de dollars. Une confé­­rence sur Haïti orga­­ni­­sée par la Banque mondiale qui s’est tenue l’an­­née dernière a jugé que 310 millions de dollars seraient néces­­saires au cours des années à venir, auxquels il faut rajou­­ter 70 millions de dollars pour répa­­rer le système d’ali­­men­­ta­­tion en eau de Port-au-Prince. Bien sûr, l’argent manque. Lorsque j’in­­ter­­roge UNICEF, le gouver­­ne­­ment, Méde­­cins sans fron­­tières ou qui que ce soit d’autre, j’en­­tends constam­­ment les mêmes mots : Ebola, Syrie, Ukraine. Les dona­­teurs ont oublié Haïti. Ils s’in­­té­­ressent à des causes plus média­­ti­­sées, qui sont celles qui attirent l’argent : les conduites d’eau et les latrines d’Haïti, elles, ne sont pas inté­­res­­santes.

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Le Vibrio chole­­rae lui-même est un adver­­saire inti­­mi­­dant. Près de 75 % des porteurs infec­­tés ne présentent plus de symp­­tômes mais sont encore conta­­gieux pendant deux semaines. On sait main­­te­­nant que le choléra peut survivre dans des envi­­ron­­ne­­ments aqua­­tiques. Il est donc plus diffi­­cile à élimi­­ner. Oliver Schulz de MSF dit de lui qu’il est « l’im­­pré­­vi­­sible prévi­­sible ». Toute­­fois, il m’as­­sure qu’on peut se prépa­­rer à l’im­­pré­­vi­­sible. Malheu­­reu­­se­­ment, en 2014, le gouver­­ne­­ment haïtien n’était pas préparé. Le dernier rapport de MSF sur le choléra en Haïti souligne « l’ab­­sence cruelle d’un système effi­­cace d’in­­ter­­ven­­tion au niveau natio­­nal et dépar­­te­­men­­tal ». Lorsque la flam­­bée épidé­­mique a commencé à Martis­­sant, il a fallu plusieurs jours pour relayer l’in­­for­­ma­­tion sur des cas confir­­més de choléra. Le gouver­­ne­­ment local devait prendre plus de respon­­sa­­bi­­li­­tés, mais les auto­­ri­­tés locales ont mis six semaines a remarqué qu’un centre de trai­­te­­ment avait de nouveau ouvert ses portes à Cité Soleil. La flam­­bée épidé­­mique aurait pu être conte­­nue si le temps de réac­­tion avait été meilleur et l’in­­for­­ma­­tion mieux rassem­­blée. Mais les gens étaient préoc­­cu­­pés par autre chose. « Les acti­­vi­­tés de prépa­­ra­­tion pour une impor­­ta­­tion hypo­­thé­­tique de l’Ebola ont détourné l’at­­ten­­tion des MSPP », ont écrit les épidé­­mio­­lo­­gistes Stanis­­las Rebau­­det et Renaud Piar­­roux dans un rapport pour UNICEF. En décembre, il était déjà trop tard. En réalité, le seul labo­­ra­­toire natio­­nal dans le pays capable de pratiquer des diagnos­­tics micro­­bio­­lo­­giques a fermé ses portes ce mois-là à cause d’une panne de clima­­ti­­sa­­tion, une situa­­tion quali­­fiée d’ubuesque par les épidé­­mio­­lo­­gistes.

En février, il était toujours fermé. Ce n’était pas la seule situa­­tion absurde. Alors que je quit­­tais la clinique des Gonaïves, je me suis arrê­­tée au bureau des infir­­mières. Trois femmes portant des uniformes d’in­­fir­­mières étaient assises sur un banc, serrées comme des sardines. Elles avaient l’air malheu­­reuses, ce qui n’est pas surpre­­nant lorsqu’on sait qu’elles n’ont pas perçu de salaire depuis 13 mois. À l’ex­­té­­rieur d’un CTC à Gaumont, à une heure de route, l’hy­­gié­­niste (que j’avais vu rassem­­bler des seringues utili­­sées) s’est arrêté pour discu­­ter avec moi. Jacob a 33 ans et a commencé à travailler dans le CTC une semaine après qu’il a ouvert en 2010. Aupa­­ra­­vant il était méca­­ni­­cien, mais il a consi­­déré que travailler là-bas était plus impor­­tant. Dans les périodes les plus graves, il rece­­vait un salaire. Main­­te­­nant, Action contre la faim lui verse une indem­­nité unique­­ment pendant les flam­­bées épidé­­miques. Or, aujourd’­­hui est le dernier jour de la flam­­bée : « Demain », dit-il, « je serai de nouveau un béné­­vole. » Mais il conti­­nuera de venir.

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Une carte de Haïti

Les équipes mobiles d’in­­ter­­ven­­tion rapide (EMIRA) qui sont les équipes de santé d’ur­­gence du gouver­­ne­­ment n’ont pas été payées depuis des mois. Lors de ma visite, il y avait envi­­ron 2 millions de dollars de salaires non payés, dû appa­­rem­­ment à des blocages au Minis­­tère de la santé et à une culture descen­­dante, où la moindre dépense doit être approu­­vée par le ministre. Heureu­­se­­ment, les travailleurs non payés conti­­nuent d’al­­ler au travail, soit parce que ce sont des personnes quali­­fiées pour gérer une épidé­­mie de choléra soit parce qu’ils ont peur de perdre leur travail. En avril, 14 266 cas de choléra ont été enre­­gis­­trés soit une hausse de 306 % par rapport à l’an­­née précé­­dente. 21 Haïtiens ont perdu la vie. Je demande aux gens s’ils sont opti­­mistes. « Avec des réserves », me répond Oliver Schulz. Je visite son impres­­sion­­nant CTC situé à Delma 33, alors que je me rends à l’aé­­ro­­port. Je quitte donc Haïti en sentant le chlore. Selon lui, le choléra peut être éliminé (réduit à zéro cas dans certaines régions du monde), mais pas éradiqué (réduit à néant de façon perma­­nente dans le monde entier). « Nous sommes dans un pays insu­­laire qui possède une fron­­tière. Il est donc possible de conte­­nir le choléra. C’est une bacté­­rie folle et facile à trai­­ter. » « Oui », répond le plan d’éli­­mi­­na­­tion, alors que le direc­­teur d’Ac­­tion contre la faim estime que ce dernier a été relé­­gué aux oubliettes, après tous les progrès qu’il a appor­­tés. « Oui », répond le Président de Haïti Michel Martelly, qui a déclaré au maga­­zine Time qu’il a essayé de « chan­­ger la répu­­ta­­tion de Haïti en tant que pays où rien ne fonc­­tionne ». « Oui », répond le respon­­sable du tout nouvel hôtel Marriott qui a ouvert ses portes pendant ma visite, symbo­­li­­sant ainsi la crois­­sance rapide de l’éco­­no­­mie haïtienne, pendant que dans les collines, des gens boivent le Vibrio chole­­rae. « Non », me répond sans détour l’in­­fir­­mière en chef de l’hô­­pi­­tal à Gaumont qui abrite un CTC. Non, car seuls trois des membres de son équipe sont payés. Pour­­tant, ils sont censés travailler dans tout l’hô­­pi­­tal et le CTC pour rappor­­ter des données rapi­­de­­ment. Elle est furieuse : « Nous ne pouvons pas élimi­­ner le choléra. Nous n’avons pas d’eau propre, il n’y a pas de toilettes. Nous n’al­­lons pas en réchap­­per. »

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Le drapeau haïtien
Crédits : CDC Global

*Les prénoms ont été modi­­fiés.


Traduit de l’an­­glais par Maya Majzoub d’après l’ar­­ticle «  Why can’t we stop cholera in Haiti? », paru dans Mosaic. Couver­­ture : Vue du fleuve Arti­­bo­­nite.

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