par Rowan Jacobsen | 5 septembre 2014

On l’ap­­pelle Cru Sauvage. Son impec­­cable embal­­lage suisse évoquait des origines abori­­gènes. À l’in­­té­­rieur, deux barres étaient enve­­lop­­pées dans un papier d’alu­­mi­­nium doré, 68 % de cacao. J’avais payé 13 dollars (plus les frais de port) pour ces minus­­cules tablettes de choco­­lat, juste 100 grammes de « Wild Vintage », soit 27 dollars le kilo. Après avoir attaqué l’em­­bal­­lage, j’ai déposé un carré de cette sombre concoc­­tion sur ma langue et fermé les yeux. Le choco­­lat est l’un des aliments les plus complexes que l’on connaisse. Il contient plus de 600 compo­­sés aroma­­ti­­sants (à titre de compa­­rai­­son, le vin rouge n’en possède que 200). Le choco­­lat peut être amer, sucré, fruité, au goût de noix, et savou­­reux à la fois. Il capture la vaste gamme des goûts et l’in­­cor­­pore dans un seul embal­­lage révé­­la­­teur. Le cacao­­tier tropi­­cal a bien des choses à nous dire sur les saveurs et le désir, et pendant plus d’une dizaine d’an­­nées, la traque de ces secrets était deve­­nue un hobby.

Cru Sauvage

Ce choco­­lat incroya­­ble­­ment rare et cher était produit par la véné­­rable entre­­prise de Felchlin, qui le clamait unique au monde, fait à partir d’une ancienne souche de cacao issue de l’Ama­­zo­­nie boli­­vienne – autre­­ment dit du cacao sauvage, au natu­­rel, non agressé par des millé­­naires de brico­­lage bota­­nique. Il m’avait frappé avec une intense touche de noix, mais sans la moindre once d’amer­­tume, une combi­­nai­­son dont je n’avais jamais fait l’ex­­pé­­rience. Les aromes explo­­saient dans mes sinus. Agrumes et vanille. La saveur a ensuite plongé en un lieu profond et riche et, juste au moment où je pensais la saisir, elle est tombée plus profon­­dé­­ment encore. Cela peut paraître ridi­­cule, mais j’ai passé un nombre incal­­cu­­lable d’heures à cher­­cher le meilleur choco­­lat du monde, m’en vantant à la manière des plus odieux somme­­liers, et celui-là renfer­­mait quelque chose de nouveau, de diffé­rent. Lorsque la sensa­­tion a fina­­le­­ment commencé à se dissi­­per, j’ai ouvert les yeux et commencé à cher­­cher l’homme qui en était respon­­sable.


Son nom était Volker Lehmann, et il était la seule personne à qui l’on devait l’exis­­tence de Cru Sauvage.

Son nom était Volker Lehmann, et il était la seule personne à qui l’on devait l’exis­­tence de Cru Sauvage. Avant même d’avoir goûté le choco­­lat, j’avais glané les fonde­­ments de l’his­­toire aux employés de Felchlin : un agro­­nome s’était aven­­turé dans les forêts tropi­­cales de Boli­­vie et avait fait une éton­­nante décou­­verte. Volker était ce connais­­seur vision­­naire qui avait été envoyé sur le terrain, qui s’était sali. L’en­­tre­­prise Felchlin avait juste été assez intel­­li­­gente pour recon­­naître sa décou­­verte. Elle avait investi dans de l’équi­­pe­­ment spécia­­lisé, avait commencé la produc­­tion, et avait apporté, en 2005, les premiers fruits du travail de Volker sur le gour­­met marché euro­­péen, en de petites quan­­ti­­tés. Cela s’est déroulé trois ans avant que j’en entende parler. Après ma révé­­la­­tion liée à ce choco­­lat, je devais en apprendre plus. Prendre contact avec Volker n’a pas été facile, mais lorsque j’y suis parvenu, il m’a dit qu’il ne faisait que grat­­ter la surface. La demande excé­­dait large­­ment l’offre, et il y en avait beau­­coup, beau­­coup plus là-bas. Il proje­­tait de faire un voyage au large du Rio Grande, en Boli­­vie, un affluent isolé de l’Ama­­zone qui, disait-on, abri­­tait de vastes choco­­la­­tales, comme étaient appe­­lées les forêts de cacao sauvage. Il visi­­te­­rait alors les tribus amazo­­niennes, qui vivaient le long des berges, leur offri­­rait un emploi de cueilleur de cacao et, il l’es­­pé­­rait, mettrait fina­­le­­ment en place des stations de trai­­te­­ment au sein de leurs villages. Est-ce que je voulais faire partie du voyage ? Oh que oui. Six mois de frus­­tra­­tion plus tard, après une succes­­sion de faux départs, de pagaille logis­­tique, de déluges tropi­­caux et de cruelles vacci­­na­­tions, je rencon­­trais enfin l’homme de 53 ans, chauve et athlé­­tique, dans la jungle urbaine de Santa Cruz, en Boli­­vie. De là-bas, nous avons sauté dans un mini­­bus pour Trini­­dad, une ville maré­­ca­­geuse où les grenouilles coas­­saient dans les gout­­tières crou­­lantes. Nous étions début mars, vers la fin de la saison des pluies ; les fleuves avaient grimpé de 9 mètres et avaient inondé les forêts. Les arbres se dres­­saient dans 1 m 80 d’eau. Les piran­­has avaient aban­­donné les lits de la rivière pour mieux pouvoir chas­­ser dans les bois. Pour arri­­ver à une distance raison­­nable du village de Combate, un coin du Rio Grande réputé pour son cacao, nous avons opté pour un trajet d’une heure en avion, pour un prix de 400 dollars, au lieu d’un voyage en bateau de quatre jours. Toutes les pistes d’at­­ter­­ris­­sage le long du fleuve étaient sous l’eau, sauf une près d’un pavillon de chasse aban­­donné. Alors que nous appro­­chions, notre pilote, un Boli­­vien trapu et mous­­ta­­chu pas très loquace, avait montré du doigt la piste puis hoché la tête d’un air tris­­te­­ment dégouté. C’était trou­­blant comme la végé­­ta­­tion était grouillante. Sur la rivière, deux hommes atten­­daient sur une pirogue. L’avion était descendu en piqué pour une inspec­­tion et… mon Dieu, il allait atter­­rir là-dessus. La mort me souriait : tout cela pour une fichue tablette de choco­­lat. Mais nous avons traversé la brous­­saille pour s’ar­­rê­­ter d’une manière éton­­nam­­ment douce. J’ai grati­­fié notre pilote (triste et désa­­busé) de deux pouces levés, je suis descendu sur la piste et j’ai posé le pied sur une espèce de tribu de four­­mis belliqueuses qui s’ap­­prê­­taient à me faire passer un sale quart d’heure. Alors qu’il était debout à me regar­­der faire la première d’une longue série de danses de la fourmi, Volker affi­­chait un mince sourire et a dit avec un net accent alle­­mand : « Bien­­ve­­nue en Amazo­­nie. Si vous restez, on vous mange. »

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Volker Lehmann
L’en­­tre­­pre­­neur dans son milieu
Crédits : Rowan Jacob­­sen

Le cacao sauvage ? Un mythe. Disparu il y a des années, éteint – c’était ce qu’a­­vaient dit mes sources au sein de l’in­­dus­­trie, en tout cas. Le choco­­lat est le produit de la fermen­­ta­­tion, du séchage, de la torré­­fac­­tion et de la moulure des graines, aussi grosses qu’une amende, du cacao Theo­­broma, cultivé – et que l’hu­­main a donc modi­­fié – depuis des milliers d’an­­nées. Les ancêtres des Mayas avaient perfec­­tionné le proces­­sus en Mésoa­­mé­­rique, qui avait plus tard été trans­­mis aux Aztèques. Au XVIe siècle, les chro­­niques des Conquis­­ta­­dors racon­­taient que les Mayas culti­­vaient de vastes vergers de cacao à travers le Yuca­­tan et le Chia­­pas. Le cacao était minu­­tieu­­se­­ment domes­­tiqué. Jusqu’à récem­­ment, grâce à des tests géné­­tiques qui avaient prouvé que l’arbre prove­­nait en fait d’Ama­­zo­­nie, beau­­coup d’ex­­perts pensaient qu’il était origi­­naire des terres mayas. Le cacao était utilisé à la fois comme bois­­son et comme monnaie par les Mayas : dix graines équi­­va­­laient à un lapin ou une pros­­ti­­tuée. Lorsque Hernan Cortés était entré, en 1519, dans la capi­­tale aztèque Teno­ch­­tit­­lan, il avait trouvé l’équi­­valent d’un million de graines de cacao dans les coffres de Monte­­zuma. Dans certains rituels aztèques impliquant le sacri­­fice humain, le choco­­lat liquide symbo­­li­­sait le sang. Pour les prêtres, la cabosse faisait, semble-t-il, penser au cœur. Les Espa­­gnols n’étaient pas très portés choco­­lat, jusqu’à ce qu’ils apprennent à le mélan­­ger avec du sucre et, au XVIIe siècle, l’Eu­­rope était deve­­nue folle de cacao. Les vergers d’Amé­­rique Centrale et du sud du Mexique ne faisaient pas le poids face à la demande. Alors direc­­tion le Brésil, où une variété infé­­rieure était culti­­vée. Même si ce cacao était plus proli­­fique et plus résis­­tant aux mala­­dies, il était aussi sacré­­ment plus amer : voilà pourquoi ils l’avaient coupé avec du sucre. Les Euro­­péens n’avaient jamais fait la diffé­­rence. Personne ne la fait. Le cacao à la saveur raffi­­née domes­­tiqué par les Mayas n’exis­­tait plus depuis long­­temps, alors le cacao bas de gamme brési­­lien – cultivé prin­­ci­­pa­­le­­ment en Afrique de nos jours – est tout ce que nous avons, pour la plupart, toujours connu. 90 % du choco­­lat est fait à partir de « graines géné­­riques » : autant dire qu’il a un goût de merde. Si le choco­­lat noir que vous mangez vous parait amer et désa­­gréable en bouche, c’est à cause des graines géné­­riques. Le minus­­cule marché de produits bien domes­­tiqués – des marques comme Valrhona, Schar­­feen Berger et Amano – provient de vieux culti­­vars qui poussent essen­­tiel­­le­­ment dans des coins recu­­lés des Amériques, dans des fermes qui n’ont jamais eu les moyens de passer aux varié­­tés plus modernes et proli­­fiques. J’ai appris tout cela en effec­­tuant des recherches sur le choco­­lat gastro­­no­­mique pour mon livre Ameri­­can Terroir. Et puis je suis tombé sur le Cru Sauvage. Son cacao avait toujours été récolté comme tous les autres fruits, par les tribus indi­­gènes, sans jamais être exporté à l’ex­­té­­rieur du pays, simple­­ment trans­­porté à Trini­­dad par des inter­­­mé­­diaires, dans des condi­­tions discu­­tables, pour être vendu sur le marché local. En travaillant comme consul­­tant en 1991 dans l’Ama­­zo­­nie boli­­vienne, Volker avait fait un rapport expri­­mant le poten­­tiel qu’il voyait dans le cacao sauvage. Il avait été parfai­­te­­ment ignoré. Plus tard, il lais­­se­­rait les idiots à leur bureau­­cra­­tie pour pour­­suivre seul sa quête vision­­naire. Oh oh, ai-je pensé, j’avais déjà entendu cette histoire aupa­­ra­­vant, racon­­tée par Joseph Conrad dans « Au cœur des ténèbres » : un Alle­­mand embarquait dans un bateau, s’aven­­tu­­rait au plus profond de la jungle, puis envoyait des commu­­niqués bizarres avant de virer soli­­taire. Dans ce cas, si Volker était Kurtz, j’étais sans doute Marlow, destiné à racon­­ter son périple.

Dante

Dante était notre guide. Un nom de très mauvais augure, appa­­rem­­ment. Volker et moi avons grimpé dans sa pirogue, et il a réveillé son moteur d’un coup sec, nous diri­­geant entre les rideaux infi­­nis de la forêt tropi­­cale. Combate se situait à trois heures en aval. Le décor était typique de l’Ama­­zone : des volées de perroquets verts et d’aras bleus et jaunes nous survo­­lant deux par deux ; des dauphins roses remon­­tant à la surface ; le grésille­­ment des cigales réson­­nant sur tout le fleuve. Je commençais à me sentir vrai­­ment très bien. Cela pouvait être dû à la vie sauvage qui s’éten­­dait devant moi dans toute sa splen­­deur et à l’air tropi­­cal, doux et pur, mais c’était plus proba­­ble­­ment l’ef­­fet de la grosse boulette de feuilles de coca que j’avais dans la bouche.

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Dans la brume
Le calme du fleuve au petit matin
Crédits : Ernie Jonker

Plante sacrée de la Boli­­vie, la coca était mâchée par une grande partie de la popu­­la­­tion indi­­gène, et Dante avait l’air d’avoir une chique inépui­­sable dans la bouche, aussi lui en ai-je demandé un peu. J’ai enfourné les feuilles sèches, ajouté un peu de bicar­­bo­­nate de soude pour enta­­mer la réac­­tion chimique, et laissé les alca­­loïdes s’écou­­ler lente­­ment dans mon sang. D’abord, j’ai eu la langue et la joue engour­­dies, puis j’ai commencé à comprendre des choses. La première, c’était qu’il n’y avait pas meilleur moyen de flot­­ter sur l’Ama­­zone que sur les ailes d’un petit trip à la coca. L’autre, que c’est une honte que la cocaïne, une sur-concen­­tra­­tion d’al­­ca­­loïdes, ait tout gâché, parce que la coca natu­­relle était l’une des meilleures drogues au monde. Elle trans­­forme simple­­ment toutes nos actions en les choses les plus satis­­fai­­santes du monde. Trois heures sur un siège en bois dur ? Vingt-quatre heures sans manger ? No problemo, señor. Aure­­lio Rivero, recroque­­villé à l’avant du bateau avec son fusil, scru­­tait la berge à la recherche de singes qui avaient l’air appé­­tis­­sants. Aure­­lio, qui avait grandi dans une maison isolée dans les envi­­rons, gagnait sa vie comme marchand de cacao. Il parcou­­rait le réseau fluvial dans sa pirogue, ache­­tait des sacs de cacao aux familles indi­­gènes qui vivaient le long du fleuve, les empi­­lait dans son embar­­ca­­tion précaire, puis les vendait à Trini­­dad, où Volker l’avait rencon­­tré en 2008. À ce moment-là, Volker ache­­tait déjà du cacao sauvage à plusieurs marchands et essayait de géné­­rer des inté­­rêts à l’ex­­té­­rieur de la Boli­­vie. Mais ces dernières années, l’exis­­tence des choco­­la­­tales avait été décou­­verte, faisant d’elles des causes à défendre pour les orga­­nismes de préser­­va­­tion de la nature, inter­­­na­­tio­­naux comme locaux. « Ce cacao était devant leurs yeux tout ce temps ! » m’a dit Volker. Personne n’avait pensé qu’il avait de la valeur. « Alors j’ai misé mon argent dessus. Et les gens ont commencé à dire : “Il nous vole nos ressources et devient richis­­sime !”» En réalité, son objec­­tif est le même que celui des écolo­­gistes : préser­­ver les choco­­la­­tales, qui devraient selon lui être clas­­sés au patri­­moine mondial de l’UNESCO, et se rappro­­cher davan­­tage de la « dura­­bi­­lité à long terme dans tous les aspects écono­­miques, sociaux et envi­­ron­­ne­­men­­taux ». Mais il croit en une approche axée sur le marché : « Ces forêts, excepté leur cacao, n’ont aucune valeur. Si elles n’ont pas de valeur, elles seront détruites (autre­­ment dit, les proprié­­taires vendront le bois à la place, nda). Plus on s’in­­té­­resse au cacao, plus on sauve la forêt. La chose la plus durable que l’on puisse faire, c’est culti­­ver l’in­­té­­rêt. » Mais en une décen­­nie de travail prépa­­ra­­toire en Boli­­vie, il a appris à respec­­ter les étranges complexi­­tés de l’éco­­no­­mie amazo­­nienne. « Des tas et des tas de gens ont perdu leur fortune en Amérique Latine. Il n’y a pas de Boli­­vie pour les nuls ! Il faut apprendre par soi-même. » Et c’est là, d’après lui, où les orga­­ni­­sa­­tions à but non lucra­­tif ont failli à leur tâche. « Elles concluent un marché avec les groupes indi­­gènes, prennent des photos sympas, puis accourent vers les fonds de subven­­tion qui surpayent pour n’im­­porte quel type de cacao, quelle que soit la qualité », avant de le vendre sur le marché domes­­tique. Plutôt que la vieille approche des écolo­­gistes, « ache­­ter la terre, créer un joli parc », c’était là l’idée de la nouvelle école, « aider le peuple et les lieux à fonc­­tion­­ner ensemble, saine­­ment et indé­­fi­­ni­­ment ».

« Beau­­coup de gens ici cherchent à atteindre un certain seuil de richesse, puis ils arrêtent la récolte. » – Volker Lehmann

« On m’a coupé l’herbe sous le pied », m’a dit Volker. « Beau­­coup de gens ici cherchent à atteindre un certain seuil de richesse, puis ils arrêtent la récolte. Une fois l’argent empo­­ché, il est inutile de conti­­nuer. Les Occi­­den­­taux croient qu’en offrant de plus en plus d’op­­por­­tu­­ni­­tés finan­­cières, les gens travaille­­ront plus. En fait, ils en feront moins. Le temps libre est très estimé dans cette culture. Ils n’ont pas de factures. Ils ne sont pas pendus au système. » Alex Whit­­more, co-fonda­­teur de Taza Choco­­late – une entre­­prise qui fait aussi affaire en Boli­­vie et est consi­­dé­­rée comme le paran­­gon des rela­­tions directes et de soutien avec les produc­­teurs de cacao du Tiers-Monde – est du même avis : « S’ils ont de l’argent gratuit, ils ne veulent pas travailler. Les ONG qui injectent de l’argent dans une commu­­nauté entravent la crois­­sance d’une agri­­cul­­ture durable. Il faut trou­­ver le bon équi­­libre entre assis­­tance non lucra­­tive et indus­­trie lucra­­tive. C’est un peu le boxon à cause de la coca. » Il existe une étrange inter­­­dé­­pen­­dance entre le cacao et la coca en Boli­­vie. « Vous rece­­vez toutes ces aides et cet argent pour déve­­lop­­per de nouvelles oppor­­tu­­ni­­tés pour les locaux si, et seule­­ment si, vous produi­­sez beau­­coup de coca », a expliqué Whit­­more. « Ils plantent de la coca pour avoir assez d’argent pour ne plus plan­­ter de coca. C’est l’USAID, l’aide du gouver­­ne­­ment des États-Unis. » C’est un bel argu­­ment de vente : aider les pauvres fermiers boli­­viens à effec­­tuer leur tran­­si­­tion de la coca au cacao, du méchant alca­­loïde à l’ac­­cep­­table graine. « Fonciè­­re­­ment, ces programmes d’aide existent pour soute­­nir les salaires de ceux qui travaillent pour eux, pas forcé­­ment pour four­­nir une crois­­sance durable aux commu­­nau­­tés. » Tandis que Volker lutte contre les ONG d’un côté, de l’autre il droit affron­­ter les produc­­teurs locaux de choco­­lat. Un de ses concur­­rents est allé jusqu’à dépo­­ser une plainte auprès du minis­­tère de l’Agri­­cul­­ture, arguant que Volker privait la Boli­­vie de ses richesses natu­­relles (comme cela avait été fait un siècle plus tôt avec les hévéas). « Ils ne font que proté­­ger leur busi­­ness, a déclaré Whit­­more. Ils essayent de se déve­­lop­­per très agres­­si­­ve­­ment, et ils ne veulent pas que quelqu’un d’autre fasse dans le cacao en Boli­­vie. Ce concur­rent ne fait pas qu’a­­che­­ter et expor­­ter, il essaye en fait d’or­­ga­­ni­­ser les culti­­va­­teurs. Ils doivent voir ça comme une menace de concur­­rence directe. » Volker s’aven­­tu­­rait donc là où aucun capi­­ta­­liste sain d’es­­prit ne s’était aven­­turé avant. Il devait arri­­ver le premier au cacao. Il espé­­rait aussi amélio­­rer la qualité de la produc­­tion. Seule­­ment 20 à 40 % du cacao de Trini­­dad était assez bon pour être utilisé dans le Cru Sauvage. Le reste était pourri ou mal fermenté. Volker triait méti­­cu­­leu­­se­­ment les bonnes graines des mauvaises, et lais­­sait le reste au marché domes­­tique boli­­vien, qui n’était pas très regar­­dant. Le problème est que les tribus, qui ne mangent pas de choco­­lat elles-mêmes, n’ont ni les connais­­sances ni l’équi­­pe­­ment néces­­saires à la fermen­­ta­­tion et au séchage des meilleures graines. Volker espère chan­­ger la donne en instal­­lant des centres d’achat le long du fleuve et en élevant ainsi le niveau de coor­­di­­na­­tion. « Mon rôle est de remettre de l’ordre dans la jungle », a-t-il dit. Si un endroit avait besoin de ses services, c’était bien le Rio Grande. Des milliers d’hec­­tares de choco­­la­­tales bordaient le fleuve. Les dernières traces de cacao sauvage sur Terre, et la plupart n’était pas récolté ou alors moisis­­sait avant d’ar­­ri­­ver sur le marché. C’était du moins ce qu’af­­fir­­mait Aure­­lio. « Montre-moi », a lancé Volker.

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Voyage en pirogue
L’em­­bar­­ca­­tion par excel­­lence pour rejoindre les rives
Crédits : Heather Thor­­kel­­son

Combate

Il n’a pas fallu long­­temps. Immo­­bile dans un virage du fleuve, Aure­­lio a fait des signes de la main. J’ai plissé les yeux dans l’obs­­cu­­rité. Le sous-bois était rempli de cabosses jaunes de même taille et de même forme qu’un ballon de rugby, accro­­chées direc­­te­­ment aux troncs des arbres. Le fleuve s’écou­­lait par endroits dans la forêt. Volker a arra­­ché une cabosse et l’a fixée avec inten­­sité. « Très impres­­sion­­nant, a-t-il marmonné dans sa barbe. J’ai déjà appris quelque chose de nouveau : le cacao s’avère très adapté aux sous-bois en bord de rives. » Plus tôt, j’avais dit à Volker que des gens que je connais­­sais consi­­dé­­raient le cacao sauvage comme un mythe. Il se tour­­nait main­­te­­nant vers moi. « Le cacao sauvage, ça n’existe pas ? Amène-les ici ! Montre-leur ça ! » Il a ri, a cogné la cabosse contre le rebord de la pirogue et l’a ouverte en deux. On trou­­vait à l’in­­té­­rieur des dizaines de graines qui ressem­­blaient à des asti­­cots. Il m’a tendu la cabosse. J’ai enfourné une poignée de graines blanches dans ma bouche pour les suço­­ter. Une pulpe déli­­cieuse, sucrée et citron­­née m’a envahi. C’était pour cette raison que les hommes et les singes avaient été atti­­rés par le cacao pendant des milliers d’an­­nées, avant qu’une âme affa­­mée et déses­­pé­­rée ne décide de voir ce qui se passe­­rait si l’on torré­­fiait les graines assé­­chées. J’ai suçoté des graines pendant tout le trajet jusqu’à Combate, l’un des quelques petits villages du Rio Grande. Abri­­tant une popu­­la­­tion de quelques 80 personnes, Combate repré­­sen­­tait le plus grand groupe de main d’œuvre poten­­tielle du fleuve. Il était la clé de la vision de Volker. Pendant deux ans il avait préparé son plan grâce à des gens comme Aure­­lio. C’était main­­te­­nant l’heure de faire son pitch. Des dizaines de pala­­pas au toit de chaume appa­­rais­­saient à l’ho­­ri­­zon. Le village entier était immergé, les pala­­pas sur des pilo­­tis. Des bébés patau­­geaient dans le courant. Des poules étaient perchées sur des char­­rettes, des souches, ou tout endroit sec qu’elles trou­­vaient. Le village était plein de manguiers, de goya­­viers, de bana­­niers et de cacao­­tiers, ainsi que d’ani­­maux de compa­­gnie étranges : des porce­­lets sauvages, des aras, des coatis. Nous nous sommes rangés sur la berge inon­­dée, près d’un plus grand bateau en bois, dans lequel s’amu­­saient des enfants qui, bien­­tôt, étaient rassem­­blés autour de nous. Le bateau appar­­te­­nait à Fran­­cisco Brito, un porte-parole de la tribu Yura­­care, qui vivait plus loin, en amont. Fran­­cisco aussi était marchand de cacao. Il était là pour rencon­­trer Volker et conclure un marché pour le Rio Grande du nord. Brito avait amené 20 caisses de Colô­­nia, une bière brési­­lienne bon marché intro­­duite clan­­des­­ti­­ne­­ment de l’autre côté de la fron­­tière. La Boli­­vie et le Brésil se rencon­­traient sur 609 mètres de routes fluviales et de bour­­biers inha­­bi­­tés, et à travers cette fron­­tière circu­­laient tout un tas de biens. La cocaïne allait à l’est ; des CD pira­­tés, des motos chinoises volées et de la bière venaient de l’ouest. La bière est le Dom Péri­­gnon de l’Ama­­zone. À envi­­ron 80 centimes la canette, elle est un signe osten­­ta­­toire de consom­­ma­­tion. Dans les terres basses, le moyen le plus sûr d’at­­ti­­rer l’at­­ten­­tion de tout le monde est de se montrer avec des quan­­ti­­tés indé­­centes de bière. Nous avions donc toute leur atten­­tion. Du moins l’au­­rions-nous eue si nous étions arri­­vés quelques heures plus tôt. Fran­­cisco avait déjà distri­­bué ses richesses, et les hommes de Combate s’af­­fais­­saient désor­­mais sur son bateau, comme des pares­­seux. Un homme, la tren­­taine, petit et char­­mant, avec des yeux injec­­tés de sang, des lobes d’oreille en forme de pelle et une démarche de marin avait trébu­­ché et s’est présenté comme étant Guillermo Figue­­roa, porte-parole de Combate. « Vous arri­­vez trop tard, a-t-il dit, titu­­bant. Aujourd’­­hui on boit. Demain on se rencontre. » Puis il a attrapé une caisse toute fraîche et a trinqué avec ses amis.

Un ordre ancien et immuable était en place ? Il fallait faire avec. C’était le busi­­ness.

On ne pouvait rien faire d’autre que d’en ouvrir quelques-unes aussi. Quelqu’un m’a tendu une bière et un bol de piran­­has fris, tandis qu’un groupe de locaux s’em­­pa­­rait de nos hamacs et de nos sacs pour nous instal­­ler pour la nuit, dans un pavillon simple au centre de la colo­­nie : leur église. Lorsque j’ai essayé d’ac­­cro­­cher moi-même mon hamac, cela avait l’air d’avoir énervé tout le monde. « Les gens n’ont pas les mêmes rela­­tions que nous ici, avait expliqué Volker. Ils obéissent encore à un vieux système d’au­­to­­rité. Ils respectent la hiérar­­chie. Ils veulent que je leur donne des ordres. » En fin de compte, c’était pour cela que nous étions ici. « Ils veulent voir le chef, voir si tout ça est réel. Qui tire les ficelles ? Qui détient l’argent ? C’est à ce moment précis que les choses commencent. Mais être le chef, cela implique des respon­­sa­­bi­­li­­tés. Ils viennent vous voir quand ils ont besoin de quelque chose. Ou alors un problème survient, quelqu’un se blesse et doit être évacué. Il faut alors appe­­ler un avion pour l’em­­me­­ner à l’hô­­pi­­tal. Pas de discus­­sion à avoir. Je ne peux pas dire “oh non, ça coûte trop cher. C’est pas possible”. J’au­­rais tout perdu sinon. C’est un peu hasar­­deux mais c’est un système plutôt simple quand on est habi­­tué. » Si Volker pouvait parfois avoir l’air très Alle­­mand, cette approche sans chichi était rafraî­­chis­­sante, et son expé­­rience impo­­sait le respect. Un ordre ancien et immuable était en place ? Il fallait faire avec. C’était le busi­­ness. Les canettes de bière et les cabosses passaient de mains en mains, et Volker avait allumé une ciga­­rette. Alors que l’obs­­cu­­rité et les mous­­tiques commençaient douce­­ment à poindre, le ciel prenait des couleurs mangue et papaye. « Kitsch », avait-il dit. L’air curieu­­se­­ment joyeux, Guillermo est sorti au petit matin et a commencé à taper sur un vieux hors-bord avec un tuyau. Si nous étions dans l’église, alors c’était sûre­­ment le clocher. Nous dispo­­sions de café instan­­tané, de plan­­tain frit et de piranha. Guillermo a ouvert une bouteille de Colô­­nia et a attendu. Une heure plus tard, Volker et moi étions sa seule assem­­blée. Guillermo a frappé le métal à nouveau, frus­­tré. À contrecœur, le reste de Combate nous a rejoint. Pendant que les autres se rassem­­blaient, Guillermo et Volker bavar­­daient en espa­­gnol. Pourquoi le village s’ap­­pe­­lait-il Combate ? Personne ne s’en souve­­nait, avait répondu Guillermo. Des problèmes avec une tribu voisine. J’étais le premier Améri­­cain que rencon­­trait Guillermo. Il était surpris d’ap­­prendre que la coca était illé­­gale là-bas. Volker lui a demandé si un des enfants était le sien. « En fait, j’ai 21 enfants, a-t-il répondu. — Ouah, l’église a dû vous dire de croître et de vous multi­­plier. — Non, elle nous dit qu’on devrait en avoir que deux ou trois. — Alors que s’est-il passé ? — Je n’ai pas de télé­­vi­­sion », a lâché Guillermo avec un sourire rusé. La foule a ri, et Guillermo a savouré ce moment d’at­­ten­­tion. Il portait un maillot de foot­­ball vert et un short en jean, avec la braguette ouverte. Volker s’est tourné vers moi et m’a chuchoté, en anglais : « Il y en a toujours un comme lui. Il n’a pas de véri­­table pouvoir. Il ne prend pas de déci­­sion. Il y en a de plus discrets qui observent, proba­­ble­­ment des femmes, et qui prennent les vraies déci­­sions. Il faut se rappro­­cher des femmes. Parce qu’elles s’oc­­cupent des enfants, elles sont en géné­­ral plus sensibles. » Volker a ensuite plaidé sa cause. Le cacao que le peuple de Combate collecte, a-t-il dit, était l’un des meilleurs du monde. Pour ne pas perdre de sa valeur aux yeux du reste du monde, il devait être parfai­­te­­ment fermenté et séché. Or ce n’était pas le cas. Il suffi­­sait de regar­­der autour. Le poten­­tiel du village était ruiné par des tenta­­tives comiques de sécher des graines dans une forêt inon­­dée. Du cacao était amassé n’im­­porte où à l’abri des eaux montantes – les pirogues, les huttes, des sacs accro­­chés aux manguiers. Rien ne séchait véri­­ta­­ble­­ment, et certaines graines commençaient même à germer.

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Cacao sauvage
Des graines blanches, douces et citron­­nées
Crédits : Rowan Jacob­­sen

« Si vous travaillez avec moi, a proposé Volker, je construi­­rai un centre où vous pour­­rez appor­­ter le cacao. J’em­­bau­­che­­rai des gens – des locaux comme Aure­­lio – pour s’en occu­­per. Je vous paie­­rai immé­­dia­­te­­ment. Je vous appor­­te­­rai même de l’es­­sence en avance, pour que vous puis­­siez utili­­ser vos hors-bords pour trans­­por­­ter le cacao. Je dispo­­se­­rai d’un beau bateau pour le trans­­por­­ter ensuite en aval. » Il avait lancé un sourire à Guillermo. « Je te ferai même peut-être cadeau d’une bras­­se­­rie. » La foule a ri à nouveau. Guillermo a porté sa main à sa bouche, comme s’il utili­­sait une cuillère. « Qu’en est-il de la nour­­ri­­ture ? Je dois nour­­rir mon peuple. Pourquoi tu ne nous paie­­rais pas pour la récolte de l’an­­née prochaine, comme ça on pourra ache­­ter ce dont on a besoin ? » Volker a hoché la tête. Il leur accor­­de­­rait une prime si le cacao était de bonne qualité, mais il était hors de ques­­tion qu’il paye à l’avance, et il les paie­­rait pour leur labeur. Les avances dispa­­rais­­saient dans des achats compul­­sifs de bière et de t-shirts des Speed Racer. « Si on paye mieux sans raison, m’avait-il expliqué plus tôt, alors la qualité baisse, parce qu’ils vous prennent pour un idiot. » Le peuple de Combate ne prenait pas Volker pour un idiot. Ils avaient répondu : « Bien sûr, installe ton centre d’achats, améliore nos bateaux, éloigne le séchage de nos terres. » La réunion ajour­­née, Volker a sorti quelques feuilles de papier et des crayons pour orga­­ni­­ser un concours de dessin pour les enfants, qui avaient l’air de n’avoir jamais vu de crayon de leur vie. Une femme qui surveillait les enfants s’est appro­­chée de nous. « La prochaine fois que vous venez, avait-elle dit, veuillez ne pas appor­­ter de bière. »

~

Volker avait grandi à l’ex­­té­­rieur de Berlin, près des mines de char­­bon où son père effec­­tuait un service double, six jours par semaine. Après avoir obtenu un diplôme en agri­­cul­­ture tropi­­cale (pendant le jour de congé de son père ils faisaient du jardi­­nage ensemble), il avait commencé à travailler pour le Service Volon­­taire Alle­­mand en Répu­­blique Domi­­ni­­caine. C’était dans les années 1980. Volker plan­­tait alors du cacao et travaillait dans d’autres fermes fores­­tières, avant d’être plus tard chargé d’un programme d’éle­­vage de lapins pas si fruc­­tueux. Les locaux refu­­saient de manger la vermine : « Ils sont trop proches des rats. Les mêmes longues dents. » Le programme du Service Volon­­taire s’était donc terminé par une fête orga­­ni­­sée par Volker pour ses amis, à faire griller 80 lapins. Le Service Volon­­taire l’avait envoyé en Boli­­vie en 1991, où il s’était aven­­turé dans la jungle avec un guide Chimane et avait décou­­vert pour la première fois le cacao sauvage. Il était ensuite retourné en Alle­­magne pour travailler à Franc­­fort quelques années. Lorsqu’il était revenu en Boli­­vie en 2000, il avait été surpris de consta­­ter qu’au­­cune orga­­ni­­sa­­tion n’avait encore commencé à déve­­lop­­per le cacao. Dans l’Ama­­zone, il avait consulté des groupes de commerce équi­­table, évaluant le poten­­tiel de dura­­bi­­lité des récoltes, de l’hé­­véa et des noix brési­­liennes jusqu’à l’huile de palme et un latex rouge connu sous le nom de sang du dragon. Mais il était fasciné par le cacao sauvage. À force de goûter plus de graines, il était devenu la première personne à réali­­ser comme le monde était à côté de la plaque : la Boli­­vie offrait un des meilleurs cacaos de la Terre, et personne n’était au courant. Convaincre l’in­­dus­­trie gour­­met, en revanche, avait été une autre histoire. « Personne ne sait que la Boli­­vie a du cacao, m’a-t-il dit. Ils croient qu’on cultive des lamas. » La taille des graines sauvages était une partie du problème. Elles ne faisaient que la moitié de celle des graines culti­­vées et ne pouvaient être trai­­tées avec un équi­­pe­­ment stan­­dard. « J’avais couru partout avec ces petites graines pendant deux ans. Personne n’en voulait. Je les avais envoyées à Scharf­­fen Berger. Au Japon. Pas bonnes, pas bonnes, pas bonnes. Toujours le même refrain. La situa­­tion était deve­­nue incer­­taine. Je commençais alors à inves­­tir plus d’ef­­forts, plus de temps, plus d’argent, plus de tout, sans certi­­tude que ça allait marcher. J’étais simple­­ment convaincu que ce cacao était merveilleux. »

Il y avait cinq échan­­tillons de choco­­lat sur la table. Ils m’avaient alors demandé de trou­­ver celui fait à partir de mon cacao. J’avais goûté les cinq et je leur avais montré le mien.

Il avait appris qu’un terrain était en vente, incluant des centaines d’hec­­tares de forêt de cacao. Il avait alors emprunté de l’argent à son beau-père et payé 13 000 dollars en 2003 pour cette propriété de 1 500 hectares. Le succès du café issu du commerce équi­­table détei­­gnant sur le cacao, et les produc­­teurs de choco­­lat haut de gamme se battant soudai­­ne­­ment pour accé­­der aux meilleures graines, il en avait déduit que ce n’était plus qu’une ques­­tion de temps. Enfin, Felchlin, le choco­­la­­tier cente­­naire, l’avait remarqué et – comme seul l’au­­rait fait un produc­­teur arti­­sa­­nal haut de gamme – avait adapté son antique équi­­pe­­ment aux graines inha­­bi­­tuelles de Volker. Ils l’avaient ensuite convié en Suisse. « Ils m’avaient emmené dans une salle de confé­­rence. Tous ces visages sérieux assis autour de la table. C’était très suisse. Il y avait cinq échan­­tillons de choco­­lat sur la table. Ils m’avaient alors demandé de trou­­ver celui fait à partir de mon cacao. J’avais goûté les cinq et je leur avais montré le mien. “Vous avez raison, et nous l’ado­­rons”, avaient-ils répondu. » Nous avons acheté tout le cacao dispo­­nible à Combate. Il allait voya­­ger en bateau avec nous à Trini­­dad, puis par camion, sur ce carnage que la Boli­­vie appe­­lait système routier, plus de 1400 km de route jusqu’à l’en­­tre­­pôt de Volker à La Paz. À une alti­­tude de 3960 mètres, La Paz était la grande ville la plus haute du monde. Les visi­­teurs s’écrou­­laient régu­­liè­­re­­ment, leurs cerveaux trou­­blés par le manque d’oxy­­gène. L’air frais des Andes faisait de cet endroit le plus adapté pour entre­­po­­ser le cacao plusieurs années sans avoir recours à l’air condi­­tionné. Volker exploi­­tait un défunt complexe spor­­tif de racket­­ball, dans lequel des sacs de cacao séché de 44 kg étaient empi­­lés sur un sol en bois. De La Paz, le cacao était trans­­porté dans un col de 5 km avant de déva­­ler les pentes du Paci­­fique jusqu’au port chilien d’Arica, où un collec­­teur l’em­­me­­nait au Panama. Il était alors chargé dans un grand porte-conte­­neur pour voya­­ger à travers le canal et l’At­­lan­­tique jusqu’à Rotter­­dam, où il était trans­­féré dans un autre collec­­teur et remon­­tait le Rhin jusqu’à l’en­­tre­­pôt de Felchlin, à Basel en Suisse. « Pour ce qu’on fait, je crois que le prix de Cru Sauvage n’est pas très élevé », m’a confié Volker. Nous avons quitté Combate à l’aube, décou­­pant de gros morceaux d’une saucisse locale et faisant glis­­ser le tout avec de la bière. « Petit-déjeu­­ner alle­­mand », a approuvé Volker. Quant à moi je grigno­­tais des graines de cacao crues. On sentait bien qu’elles avaient du poten­­tiel, mais elles étaient très loin d’être du choco­­lat. Nous sommes alors montés dans un plus grand bateau en bois, doté d’un toit en treillis et d’une bâche bleue pour bloquer les rayons du soleil impla­­cable. La bâche ne couvrait pas l’ar­­rière du bateau, alors Dante a jeté une carcasse de porc salé – notre viande pour les deux prochains jours – sur le toit pour faire de l’ombre. Nous n’avions ni radio ni provi­­sions de secours, le moteur était dépourvu de carter et rafis­­tolé partout. J’étais impres­­sionné par la confiance avec laquelle tout le monde le croyait capable de survivre à trois jours d’éten­­due sauvage. Entre les sacs de cacao, les sacs à dos, les hamacs, les carcasses de piranha que personne n’avait nettoyées, la glacière de bière, et les bouteilles d’eau et d’es­­sence, le seul endroit où s’as­­seoir était sur les plats-bords étroits – une torture qu’au­­cune quan­­tité de coca ne pour­­rait rendre plus agréable. Notre objec­­tif était de visi­­ter plusieurs terres où était cultivé le cacao, ainsi que les villages de Palerme et Jéru­­sa­­lem, où avait grandi Aure­­lio. « D’abord Palerme, puis Jéru­­sa­­lem », avait marmonné Volker. « On dirait une croi­­sade. » Le cacao était partout. Nous avons rendu visite à un vieil homme, torse nu, souf­­frant d’une mala­­die de la peau qui rongeait le côté droit de son corps. Il était assis dans une hutte entou­­rée de cacao­­tiers bien entre­­te­­nus. Son nom était Pedro, le dernier d’une commu­­nauté indi­­gène de Trini­­dad, et il vivait ici depuis 45 ans. Pedro a dit qu’il y avait 2 500 hectares de choco­­la­­tales dans les envi­­rons, mais plus personne n’était là pour la récolte. Je n’ar­­ri­­vais pas à y croire. Dans d’autres parties du monde, les entre­­prises se battaient pour mettre la main sur les réserves déri­­soires des varié­­tés de cacao de haute-qualité. Des gens avaient même été abat­­tus au Vene­­zuela. Et ici, il pour­­ris­­sait dans la forêt. « Et si je vous aidais à trou­­ver des cueilleurs pendant la saison ? a demandé Volker. Et que je four­­nis­­sais de la nour­­ri­­ture, une forma­­tion et des bateaux ? Et que vous diri­­giez le tout ? Et que l’on vous accor­­dait une prime pour chaque récolte ? — Pourquoi pas ? » Et ils avaient conclu le marché d’une poignée de main.

Déli­­vrance

Palerme, nous l’avons vite décou­­vert, a été déser­­tée à cause des inon­­da­­tions. Après 12 autres heures érein­­tantes, nous avons atteint Jéru­­sa­­lem, encore immer­­gée sous 30 cm d’eau. Aure­­lio et ses frères avaient hérité d’une cabane entou­­rée de 7 500 hectares de forêt tropi­­cale maré­­ca­­geuse riche en cacao. La famille avait bien travaillé : chaque centi­­mètre carré de terre visible était couvert d’un épais tapis de cabosses vides, en décom­­po­­si­­tion. J’étais ravi de descendre du bateau, mais alors que nous avan­­cions vers la cabane, par-dessus les cabosses écra­­sées, j’ai soudain remarqué qu’elles semblaient se propa­­ger, se mouvoir. Le sol entier, même celui de la cabane, était vivant. Les four­­mis s’étaient instal­­lées. À ce moment-là, la rela­­tion que j’en­­tre­­te­­nais avec la jungle était la même que celle entre un chien battu et son maître : je l’ado­­rais, mais elle n’ar­­rê­­tait pas de me faire du mal. Je m’inquié­­tais pour des tas de mauvaises raisons. Ce n’était pas les jaguars : je n’en avais jamais vu. Ce n’était pas les caïmans, ceux que l’on avait mangés en ceviche, la chair crue de la queue décou­­pée fine­­ment et mari­­née dans un jus de citron frais. Pas non plus les piran­­has et les serpents. Tout le monde savait que j’avais même fini par m’en­­tendre avec les taren­­tules, qui avaient une person­­na­­lité, à peu près celle du Duc de Big Lebowski.

La biomasse des four­­mis était bien plus impor­­tante que celle des humains en Amazo­­nie. Elles attaquaient depuis le sol, sortaient en grouillant de vieilles pirogues, tombaient des arbres.

Mais ces putains de four­­mis. Les mous­­tiques, les tiques, les aoûtats et les mouche­­rons ? Affreux. Mais les four­­mis, flot­­tant à travers la forêt dans des ruis­­seaux noirs de sadisme, étaient les véri­­tables reines de la jungle. La biomasse des four­­mis était bien plus impor­­tante que celle des humains en Amazo­­nie. Elles attaquaient depuis le sol, sortaient en grouillant de vieilles pirogues, tombaient des arbres. Rester à Jéru­­sa­­lem était du suicide. Dante, qui avait absorbé assez d’al­­ca­­loïdes pour appro­­vi­­sion­­ner une fête d’une semaine à Medellín, a voté pour avan­­cer à l’aveu­­glette dans la nuit. Idée reje­­tée. « Je connais un endroit », a dit Aure­­lio. Tandis que nous nous occu­­pions en descen­­dant le vieux bras sans issue du fleuve, ce dernier prenait des teintes pourpres, reflé­­tant le ciel. Des tapis de libel­­lules vertes suin­­taient au-dessus de l’eau, pendant que les dauphins du fleuve remon­­taient à la surface, et que les lucioles brillaient dans les arbres en rythme avec les grenouilles. Au bout du lagon, une unique hutte s’éle­­vait sur des poteaux au-dessus de l’eau. Alors que nous nous appro­­chions, un vieux couple cambré sortait en titu­­bant. S’ils étaient éton­­nés du tour­­nant que prenait leur après-midi, ils ne le montraient pas. J’avais grand espoir de rentrer à Trini­­dad le jour suivant – Volker m’avait promis le meilleur steak de ma vie à notre arri­­vée, et même une chambre d’hô­­tel miteuse sans eau chaude commençait à rele­­ver du pur hédo­­nisme – mais le moteur nous a lâché en milieu de mati­­née. Dante et Aure­­lio ont eu à faire ces gestes déses­­pé­­rés que font les hommes avec leurs tour­­ne­­vis dans de telles situa­­tions. Le moteur mort, les bruits de la jungle ont retenti. Pour les gens, les sons de la forêt tropi­­cale se résument à de doux chants d’oi­­seaux, mais pour une raison ou une autre, la plupart des oiseaux de l’Ama­­zone ont l’air d’avoir des boules de poil dans la gorge. Les perroquets pous­­saient des cris stri­­dents. Les aras tous­­saient. L’hoa­­zin huppé, d’une révo­­lu­­tion­­naire nostal­­gie, avait l’ap­­pa­­rence de Billy Idol et chan­­tait comme lui. Ils ont travaillé sur le moteur pendant des heures. De sombres cumu­­lo­­nim­­bus en forme d’en­­clume appro­­chaient par l’ouest. J’ob­­ser­­vais les éclairs zébrer entre eux tandis que des singes hurleurs s’en­­ga­­geaient dans un concours de cris. Je me deman­­dais combien de temps nous pour­­rions tous vivre des sacs de graines de cacao cru du bateau. Je me deman­­dais comment je pouvais me trou­­ver depuis des jours sur le plus grand fleuve de cacao du monde sans avoir goûté un seul morceau du choco­­lat local. Notre casse­­role en alumi­­nium a fina­­le­­ment été sacri­­fiée. Il a fallu deux heures pour décou­­per le métal et le façon­­ner pour qu’il ait la bonne forme. C’était une incroyable démons­­tra­­tion de talents, sorte de MacGy­­ver latino et, lorsque Dante a activé le moteur, mon cœur s’est emballé, plein d’es­­poir, l’es­­pace d’un instant. Puis le moteur s’est désin­­té­­gré comme un bonbon au cara­­mel. Cette fois Dante s’est contenté d’ar­­ra­­cher le compar­­ti­­ment moteur, de le jeter sur le pont, et de fixer le vide, alors que nous déri­­vions. Il a ensuite saisi son sac de coca. La pluie a commencé à grésiller sur l’eau du fleuve et à me fouet­­ter le visage. L’orage gron­­dait au loin, et les rugis­­se­­ments suivaient sur la berge, comme si la jungle elle-même hurlait d’an­­ti­­ci­­pa­­tion. Le fleuve nous a conduit au maga­­sin d’An­­gel, le frère d’Au­­re­­lio, dans le village de Camiaco, à moins de 2 km de l’en­­droit où nous sommes tombés en panne. Nous sommes parve­­nus à débarquer pile pour l’heure du cock­­tail. J’avais pensé à deman­­der pourquoi ils avaient estimé néces­­saire de passer cinq heures à s’im­­pro­­vi­­ser ingé­­nieurs, s’ils savaient que la maison d’An­­gel était un peu plus loin en aval, mais la partie raison­­nable de mon cerveau m’avait intimé : « Non, ce genre de ques­­tions conduit à la folie. »

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Dans le village
L’eau submerge les habi­­ta­­tions
Crédits : Jack Gurrad

Au lieu de ça, nous avons parlé cacao avec Angel. Il avait acheté chez tous les récol­­tants de la zone. « Je peux vous en avoir dix tonnes par an », a-t-il dit à Volker. Je lui ai demandé timi­­de­­ment s’il avait une petite réserve de choco­­lat maison quelque part. Angel a alors disparu dans son maga­­sin avant de réap­­pa­­raître avec un morceau de 900 grammes de magie frui­­tée et parfu­­mée. Son arôme d’un autre monde m’a emporté à des kilo­­mètres. Après toute la distance, les insectes, le porc rance, je l’ai attrapé et l’ai appro­­ché de mon visage, gémis­­sant comme Gollum qui aurait retrouvé son anneau. « Le volume de cacao prove­­nant de ce fleu­­ve… a dit Volker, comme pris de vertiges. C’est bien plus que ce que j’avais imaginé. Si je peux en reti­­rer 60 %, ça me va. » Le jour suivant, après quelques appels radios et une logis­­tique digne des œuvres d’Escher, nous sommes enfin retour­­nés à Trini­­dad, où Volker m’a offert le bon steak promis. Trini­­dad était entou­­rée de millions d’hec­­tares de prai­­ries maré­­ca­­geuses parse­­mées de trou­­peaux de zébus blancs. Dans les restau­­rants de la place prin­­ci­­pale, sept dollars suffi­­saient pour manger un beau morceau d’une bête élevée dans un carré de verdure en plein air. Volker et moi grigno­­tions chacun notre part, en regar­­dant les habi­­tants de Trini­­dad défi­­ler sur des Haojin 150, parfois à deux, trois, voire quatre personnes sur la même moto, lorsque son assis­­tant est arrivé. Il avait de bonnes nouvelles. Des Indiens d’un tout autre système fluvial (j’ai promis de ne pas révé­­ler lequel) avaient débarqué en ville, souhai­­tant déses­­pé­­ré­­ment vendre leur cacao. Ils possé­­daient des centaines de kilo­­mètres carrés de choco­­la­­tales, avaient-ils dit, et personne pour les ache­­ter. Monsieur Volker serait-il inté­­ressé ? Voker a esquissé un large sourire, termi­­nant son steak, puis a allumé une ciga­­rette. Les affaires étaient bonnes. Felchlin recher­­chait de nouveaux parte­­na­­riats et de nouvelles recettes. Le marché local se conten­­tait entiè­­re­­ment de graines de moindre qualité. Les ONG étaient à la recherche de fonds. Un fleuve encore vierge d’Ama­­zo­­nie atten­­dait que l’on récolte son cacao, et la seule personne au monde en posi­­tion de le cueillir était Volker Lehmann. « Trouve un autre bateau, m’a-t-il dit. Remonte la rivière. Achète du cacao, achète du cacao, achète du cacao. — Tu dois manger des tonnes de choco­­lat, avais-je dit avec mélan­­co­­lie. — J’aime pas ça, avait-il répondu de marbre. J’aime les oursons en géla­­tine. »


Traduit de l’an­­glais par Mehdi Chau­­vot d’après l’ar­­ticle « Heart of Dark Choco­­late » paru dans Outside. Couver­­ture : Couché de soleil sur l’Ama­­zone.

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