par Rowan Jacobsen | 9 septembre 2015

Renais­­sance

Le vendredi 28 mars 2014, je fis quelque chose qu’il avait été impos­­sible de faire pendant la majeure partie des cinquante dernières années et qui l’est à nouveau, à l’heure où vous lisez ces lignes. Sous l’objec­­tif du photo­­graphe Pete McBride, lui-même filmé par deux docu­­men­­ta­­ristes français et survolé par un héli­­co­­ptère bleu non iden­­ti­­fié, je gonflai une planche de paddle NRS que je mis ensuite à l’eau sur le Colo­­rado, au-dessous du barrage More­­los, qui se dresse sur la fron­­tière entre le Mexique et l’Ari­­zona. Je m’af­­fa­­lai sur la planche et glis­­sai sur les eaux froides. Ce qu’il y avait de remarquable là-dedans n’était pas mon lance­­ment et ce qu’il avait de peu gracieux, mais le fait qu’il ait lieu, tout simple­­ment. More­­los, le dernier des douze barrages majeurs sur le lit prin­­ci­­pal du « Nil améri­­cain », est situé à l’en­­droit où l’on peut voir mourir le Colo­­rado. En se tenant sur le More­­los et en regar­­dant vers le nord, en direc­­tion des États-Unis, on voit venir vers soi un fleuve plein de vie, bordé de roseaux. En regar­­dant vers le sud, il n’y a plus qu’un chenal vide qui se tord en méandres rachi­­tiques sur 150 kilo­­mètres, jusqu’à la mer. Après qu’une centaine de ces pailles aient aspiré l’eau du Colo­­rado de Denver à Los Angeles, après que 40 millions de personnes, 10 millions de vaches et d’in­­nom­­brables plants de laitue iceberg aient prélevé leur ration, le coup de grâce est porté ici, à More­­los, où les derniers 10 % de l’eau du fleuve sont déviés vers le canal Reforma et ache­­mi­­nés vers la vallée de Mexi­­cali afin que les Améri­­cains puissent tous manger des pousses d’épi­­nards en janvier.

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Le barrage More­­los libère le Colo­­rado
Crédits : Osvel Hinojosa Huerta

Cela se passe ainsi depuis plus de cinquante ans. Après la construc­­tion du barrage de Glen Canyon en 1966, le delta du Colo­­rado fut laissé pour mort. Pas d’eau, pas de vie. Mais un accord sans précé­dent entre les États-Unis et le Mexique, appelé Minute 319, chan­­gea tout cela. Dans les huit semaines à suivre, un flot de 130 millions de mètres cubes d’eau – ce qui repré­­sente 130 milliards de litres – se déver­­se­­rait à travers le More­­los le long du lit assé­­ché. L’idée était de repro­­duire la dyna­­mique des crues prin­­ta­­nières du Colo­­rado, en la faisant coïn­­ci­­der avec la période de germi­­na­­tion des graines de saule et de peuplier. Pendant plus d’un an, des experts en restau­­ra­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment, accom­­pa­­gnés de l’Ins­­ti­­tut du Sonora d’Ari­­zona et de Prona­­tura, le groupe écolo­­giste le plus impor­­tant du Mexique, avaient placé des plants et creusé des canaux d’ir­­ri­­ga­­tion, en parti­­cu­­lier dans les zones basses où l’eau était déjà présente en quan­­ti­­tés suffi­­santes pour alimen­­ter les séries de peupliers et de saules – voire quelques castors et rats musqués. Avec un peu de chance, l’eau coule­­rait suffi­­sam­­ment loin le long du lit assé­­ché pour atteindre ces zones. Avec un peu plus de chance encore, il y aurait assez de surplus d’eau dans les années à venir pour main­­te­­nir ces plants en vie. C’était l’idée la plus invrai­­sem­­blable qu’on ait vu : préle­­vez une tita­­nesque portion d’eau du fleuve le plus solli­­cité d’Amé­­rique du Nord, expé­­diez-la à travers l’une des régions les plus arides du monde, et assis­­tez à la trans­­for­­ma­­tion de ces terres déso­­lées, oubliées de Dieu lui-même, en jardin d’Éden. Et la simple idée que quelqu’un ait pu concré­­ti­­ser cela est fabu­­leuse, car l’Ouest est aussi sec que Mars en ce moment. Au cœur de la grande séche­­resse de 2014, le lac Mead se vidait derrière le barrage Hoover à la vitesse d’une baignoire sans bouchon, les agri­­cul­­teurs se dispu­­taient l’eau comme des naufra­­gés sur un radeau, et le Bureau of Recla­­ma­­tion (qui super­­­vise la gestion des ressources en eau) aver­­tis­­sait les États d’Ari­­zona et du Nevada de la néces­­sité de prévoir un ration­­ne­­ment pour 2016. Et au même moment, quelques 10 millions de dollars d’eau pure allaient être largués par dessus-bord. Honnê­­te­­ment, personne ne pouvait dire si cela allait atteindre la mer. Personne ne savait ce qu’il allait se passer. Rien de tel n’avait jamais été tenté aupa­­ra­­vant. Et tandis que des dizaines de scien­­ti­­fiques du monde entier s’étaient rendus sur le delta afin de mesu­­rer les effets sur la sali­­nité, l’hy­­dro­­lo­­gie, la biolo­­gie et tous les autres facteurs imagi­­nables, nous étions là pour prendre le pouls du fleuve d’une façon diamé­­tra­­le­­ment oppo­­sée. Nous allions navi­­guer dessus. Assé­­ché durant des décen­­nies, allait-il à présent deve­­nir ce canal d’ir­­ri­­ga­­tion dont on nous chan­­tait les louanges ? Ou bien devrions-nous, quelque part à mi-chemin, encore loin des camé­­ras et des piézo­­mètres, invoquer l’es­­prit du Colo­­rado ? Oubliez la science, nous étions là pour une séance de spiri­­tisme.

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Le fleuve renaît

Juste en contre­­bas du barrage au moins, le fleuve avait véri­­ta­­ble­­ment l’air de renaître. Chacune des vingt vannes du Morelo, sauf une, étaient grandes ouvertes, et il y avait telle­­ment d’eau qui s’écou­­lait dans le lit qu’un lac s’était formé autour de l’édi­­fice. Sous les yeux perplexes d’une poignée de badauds, notre flot­­tille dépe­­naillée d’écu­­meurs de rivières ache­­mina quelques canoës en alumi­­nium et deux planches de paddle sur les rives du lac tout juste formé. L’eau allait être absor­­bée par le sable sec kilo­­mètre après kilo­­mètre, mais pour l’ins­­tant, tous les voyants étaient au vert. J’étais accom­­pa­­gné de quatre hommes, la quaran­­taine pour la plupart, qui avaient dédié leur vie au Colo­­rado. Fred Phil­­lips, origi­­naire de Flag­s­taff en Arizona, le consul­­tant qui avait orga­­nisé le voyage, était le premier écolo­­giste expert en restau­­ra­­tion envi­­ron­­ne­­men­­tale, l’homme à l’ori­­gine de la trans­­for­­ma­­tion incroyable des rives stériles du Colo­­rado en zones humides et verdoyantes. Pete McBride avait grandi dans un ranch du Colo­­rado qui dépen­­dait de l’eau du fleuve. Six ans aupa­­ra­­vant, il avait tenté de suivre le cours d’eau sur 2 300 kilo­­mètres jusqu’à la mer ; le livre et le film qu’il a réali­­sés de cette expé­­rience sont d’inou­­bliables témoi­­gnages de l’ago­­nie du fleuve, vecteur du liquide vital au sud-ouest. Osvel Hinojosa Huerta, 39 ans, était l’éco­­lo­­giste porteur des projets de restau­­ra­­tion de Prona­­tura ainsi qu’un des plus grands orni­­tho­­logues de la région, et il avait parcouru chaque kilo­­mètre carré du lit du fleuve dans le cadre de ses recherches sur les oiseaux ; il pouvait à peine conce­­voir qu’il était sur le point d’ef­­fec­­tuer ce même chemin en bateau. Sam Walton, un membre de la famille possé­­dant Walmart, avait pour sa part offi­­cié pendant des années en tant que guide de rivière dans le Grand Canyon, et était égale­­ment hydro­­logue. Il avait secondé Fred lors de plusieurs projets de restau­­ra­­tion, et la Fonda­­tion de la Famille Walton avait subvenu à une partie des fonds néces­­saires au projet de restau­­ra­­tion et de crue program­­mée. Sam etait cepen­­dant devenu scep­­tique quant au succès de la stra­­té­­gie d’ou­­ver­­ture des vannes – il crai­­gnait que trop d’eau ne termine simple­­ment dans le sable du lit assé­­ché, alors qu’elle aurait pu être ache­­mi­­née direc­­te­­ment aux sites de restau­­ra­­tion par canaux – et il était là pour juger des résul­­tats par lui-même. Comme chacun d’entre nous, cette résur­­rec­­tion du Colo­­rado le surex­­ci­­tait, quelle qu’en soit l’is­­sue. Notre plan était de « commen­­cer douce­­ment, puis de déga­­ger » – nous serions bien assez tôt à court d’eau sur laquelle navi­­guer –, mais Sam dévala la gorge sur sa planche jaune banane déco­­rée d’un motif de Badfish, et dispa­­rut, tout à sa fièvre de l’eau. Le reste du groupe et moi suivîmes le programme initial. Pete navi­­guait sur un canoë et prenait des photos en rafale. Fred sortit sa guitare et joua à la hâte « The Baggage Boat Blues », une chan­­son compo­­sée par ses soins. Je ramai pour remon­­ter le courant jusqu’à me retrou­­ver au-dessus du barrage, allongé sur le dos, deve­­nant sans doute la première personne à flot­­ter sous ces vannes de barrage depuis que Chris McCand­­less s’y était faufilé dans son canoë en 1990, durant l’une des dernières crues qui avaient abreuvé l’aval du Colo­­rado, sur sa route vers le Golfe de Cali­­for­­nie et vers l’His­­toire, into the wild. Le monde semblait renaître.

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Cap vers le Golfe de Cali­­for­­nie
Crédits : Sono­­ran Insti­­tute

La mère des rivières

Quelques jours aupa­­ra­­vant, le monde m’avait semblé très vieux. Vieux et à bout de forces. Je me tenais au milieu du lit assé­­ché et contem­­plais ce misé­­rable décor digne de Mad Max, ce fleuve fron­­tière formant une bande de 37 kilo­­mètres qui sépa­­rait le Mexique de l’Ari­­zona et où des hommes et des femmes déses­­pé­­rés risquaient leur vie pour faire passer de la drogue ou pour passer eux-mêmes vers la terre promise. Si l’on se deman­­dait quel endroit pouvait symbo­­li­­ser tout ce qui va de travers dans la région du delta, c’était celui-là. Du côté des États-Unis, la clôture rouillée de six mètres de haut surmon­­tée de projec­­teurs halo­­gènes se dres­­sait au-dessus du fleuve, et des camions de patrouilles fron­­ta­­lières étaient à l’af­­fût. À proxi­­mité se trou­­vait le pont de la ville mexi­­caine de San Luis Río Colo­­rado, voûté au-dessus du lit du fleuve. Les gens de San Luis m’avaient raconté leur vie de pêcheurs dans les années 1990, lorsque d’in­­ha­­bi­­tuelles années humides redon­­naient vie au fleuve. Des bars, des carpes, des maigres. Adoles­­cents, ils sautaient depuis le pont trans­­formé en plon­­geoir. À l’heure actuelle, le plon­­geon se faisait à pic, de plus de dix mètres vers le fond du lit assé­­ché. Des ados désœu­­vrés y faisaient des drifts dans le sable sur des vidéos amateurs, tour­­nant en rond sur eux-mêmes.

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Aldo Leopold (1887 – 1948)

J’es­­sayais de conci­­lier ce que je voyais avec la descrip­­tion qu’Aldo Leopold avait faite du delta du Colo­­rado dans Alma­­nach d’un comté des sables, un texte phare du mouve­­ment de protec­­tion de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. En 1922, Leopold et son frère avaient remonté à la rame l’em­­bou­­chure du fleuve depuis le Golfe de Cali­­for­­nie, campant le long des bras qui serpen­­taient et des eaux « d’un profond vert émeraude ». Leopold avait été profon­­dé­­ment attiré par cet endroit. « Le fleuve était partout et nulle part », écri­­vait-il, « car il n’a pas pu déter­­mi­­ner lequel des cent lagons verts offrait le passage le plus plai­­sant et le moins rapide vers le Golfe. Il s’est donc résolu à les traver­­ser tous, et nous avons fait de même. Il se divise et se réuni­­fie, il se tord et contourne, il fait des méandres dans d’in­­croyables jungles, mais sans tour­­ner en rond, il cour­­tise de ravis­­sants bosquets, se perd et s’en réjouit, autant que nous. » Le fleuve que Leopold avait sous les yeux était « une terre vierge, où ruis­­sellent le lait et le miel », emplie de gibier « trop abon­­dant pour être chassé », que Leopold avait estimé aussi nombreux que les innom­­brables cosses qui pendaient de chaque mesquite. « À chaque méandre, nous voyions des aigrettes se tenant droites dans les étangs, chaque statue blanche de pair avec son reflet blanc. Des nuées de cormo­­rans s’élançaient tête la première en quête des vifs mulets ; des avocettes, des cheva­­liers semi-palmés, et des cheva­­liers criards, sommeillant perchés sur une patte ; des canards colverts, des canards siffleurs, et des sarcelles qui s’élançaient vers le ciel en cas d’aler­­te… Lorsqu’une troupe d’ai­­grettes s’ins­­tal­­lait sur un saule vert un peu éloi­­gné, on les aurait prises pour une chute de neige précoce. » Il n’y avait plus beau­­coup d’oi­­seaux ici à présent. Quelques rangées de mesquites et de saules. Un cas clas­­sique de consé­quences impré­­vues. Le delta rece­­vait envi­­ron cinq centi­­mètres de pluie par an, ce qui faisait passer le Koweït pour une forêt équa­­to­­riale. Mais grâce à son plus grand dona­­teur, la région avait été le joyau écolo­­gique du sud-ouest des États-Unis. Alimenté par la fonte des neiges dans les Rocheuses, le Colo­­rado sortait de son lit chaque prin­­temps pour rever­­dir la région du delta à des kilo­­mètres à la ronde. Le delta du Colo­­rado, d’une surface de 8 000 km², repré­­sen­­tait la moitié en taille du bassin sud du Missis­­sippi et était, en raison de sa posi­­tion d’oa­­sis au milieu d’un vaste désert, proba­­ble­­ment encore plus vital. Sur les milliers de kilo­­mètres carrés de forêts qui s’éten­­daient autre­­fois sur les rives du bas Colo­­rado, les saules endé­­miques et les peupliers ne subsis­­taient à l’heure actuelle que sur moins de 10 km². Le reste avait été gangrené par les tama­­ris, un buis­­son pelé et enva­­his­­sant qui était l’une des uniques espèces de plantes à pouvoir survivre dans les sables salés du delta d’aujourd’­­hui. La voie du Paci­­fique était elle-aussi en péril. Cette artère aérienne était emprun­­tée par des milliards d’oi­­seaux et s’éten­­dait de l’Alaska à la Pata­­go­­nie, et ces voya­­geurs du ciel devraient donc doré­­na­­vant effec­­tuer les 650 km de survol périlleux à travers le désert de Sonora sans nour­­ri­­ture ni repos.

Après une heure de trajet, le fleuve était plus vivant que jamais.

Même aujourd’­­hui, peu d’Amé­­ri­­cains se rendent compte que le fleuve qui a creusé les paysages de canyons et qui emplit le lac Mead est le même qui a main­­tenu en vie la Basse-Cali­­for­­nie et le désert de Sonora. À l’époque de la construc­­tion effré­­née de barrages, les agri­­cul­­teurs et les urba­­nistes étaient trop heureux de voir ce fleuve sauvage changé en un système d’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment hydrau­­lique docile. Denver, Las Vegas, Phoe­­nix, Tucson, Albuquerque, Los Angeles, San Diego, Mexi­­cali et de nombreuses autres muni­­ci­­pa­­li­­tés s’abreuvent du Colo­­rado quoti­­dien­­ne­­ment. C’est égale­­ment des Améri­­cains d’aujourd’­­hui. La plupart des légumes d’hi­­ver aux États-Unis sont culti­­vés dans les vallées irri­­guées du sud de la Cali­­for­­nie et de l’Ari­­zona. Nos réfri­­gé­­ra­­teurs sont remplis de légumes verts du Colo­­rado. Nos bœufs ont été engrais­­sés à la luzerne du Colo­­rado. Même notre lait est proba­­ble­­ment un produit trans­­formé issu du Colo­­rado. Nous nous abreu­­vons tous au sein de la mère des rivières.

La Vanne 11

J’avais prévu un fiasco. Je m’étais dit que l’eau ne serait pas assez profonde. Je m’étais dit que l’eau serait sale. Je m’étais dit que nous devrions ramper à travers les four­­rés de tama­­ris. Luttant contre les débris à la dérive et l’écume. J’avais eu tort à tous les niveaux.
 Nous déva­­lâmes un fleuve digne de ce nom. Il faisait 2,50 mètres de profon­­deur, envi­­ron 300 de large et se mouvait, froid et vert dans la lumière du désert. « Tu t’at­­ten­­dais à ça ? » ai-je demandé à Osvel. « C’est encore mieux ! » a-t-il répondu, le sourire jusqu’aux oreilles. Petit, rond et serein, Osvel était un Boud­dha coiffé d’un sombrero – un tempé­­ra­­ment grâce auquel il avait mis dans sa poche les respon­­sables insti­­tu­­tion­­nels et les asso­­cia­­tions des deux pays. En 2012, il a été nommé Nouvel Explo­­ra­­teur par Natio­­nal Geogra­­phic, et sa récente noto­­riété lui a valu de passer beau­­coup de temps en dépla­­ce­­ment. Quand on lui demande comment il appré­­cie sa nouvelle vie faite de congrès et de confé­­rences de presse, il hausse les épaules, sourit et déclare simple­­ment : « Les oiseaux me manquent. »

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Osvel Hinojosa Huerta
Crédits : Prona­­tura Noroeste

Au-dessous de moi, des tama­­ris noyés oscil­­laient comme des algues dans le courant. Nous volions à travers une forêt, nos planches comme des tapis volants. Occa­­sion­­nel­­le­­ment, je heur­­tais un tama­­ris et chan­­ce­­lais tel un pirate saoul, mais le niveau du fleuve était monté au-dessus de la plupart des obstacles. Après une heure de trajet, il était plus vivant que jamais. Et l’in­­té­­gra­­lité de ce flot ne repré­­sen­­tait que 0,7 % de son débit annuel. Nous surfions sur de l’in­­fi­­ni­­té­­si­­mal. Et pour­­tant, cette crue mira­­cu­­leuse – consi­­dé­­rée comme si impor­­tante par les deux pays qu’elle avait suscité une mati­­née entière de beaux discours de la part d’à peu près tout le monde, depuis le gouver­­neur de Basse-Cali­­for­­nie (« Il y a 260 fleuves qui traversent des fron­­tières dans le monde, et c’est le premier événe­­ment de ce genre dans l’his­­toire de la Terre ! ») jusqu’au secré­­taire adjoint de l’In­­té­­rieur améri­­cain (« Rétros­­pec­­ti­­ve­­ment, cela semble telle­­ment évident que des voisins doivent veiller l’un sur l’au­­tre… ») – avait néces­­sité quinze années de lobbying pour enfin porter ses fruits.

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Le 23 mars, je m’étais rendu avec une foule de 200 personnes sur les berges surplom­­bées par le barrage More­­los, pour contem­­pler le mono­­lithe de béton dans l’at­­tente de l’ou­­ver­­ture de la première vanne. À mes côtés, Jenni­­fer Pitt, la direc­­trice du Projet Colo­­rado lancé par le Fonds pour la Défense de l’En­­vi­­ron­­ne­­ment, et Peter Culp, un avocat de Phoe­­nix imbat­­table en matière de problèmes liés à l’eau du Colo­­rado, rete­­naient leur souffle. « Ça fait long­­temps que nous atten­­dions cela », me confia Pitt. Cela remon­­tait à 1998. Pitt, déjà actif au sein du Fonds pour la Défense de l’En­­vi­­ron­­ne­­ment, et Culp, alors étudiant en droit béné­­vole pour l’Ins­­ti­­tut de Sonora, avaient eu les premiers l’idée de ce projet de nouveaux accords de partage pouvant inclure la libé­­ra­­tion d’une certaine quan­­tité d’eau pour le delta.

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Jenni­­fer Pitt
Crédits : Osvel Hinojosa Huerta

Des années durant, l’idée fut tota­­le­­ment lais­­sée dans l’ou­­bli. Le Mexique et les États-Unis se dispu­­taient les réserves en eau du Mexique, et jusqu’en 2006, la commu­­ni­­ca­­tion se faisait le plus souvent via les tribu­­naux. Il aura fallu un séisme pour secouer tout le monde et que chacun repasse à l’ac­­tion. À Pâques 2010, une secousse de magni­­tude 7,2 détrui­­sit la majeure partie du système de cana­­li­­sa­­tion côté mexi­­cain. Les États-Unis convinrent de stocker une portion de l’eau desti­­née au Mexique dans le lac Mead en cas d’ur­­gence, jusqu’à ce que le Mexique puisse de nouveau l’uti­­li­­ser, et les rela­­tions ont commen­­cèrent à se réchauf­­fer. En novembre 2012, Minute 319, le dernier amen­­de­­ment en date du Traité de l’Eau de 1944 entre les deux pays, fut signé. Il accor­­dait au Mexique, qui n’avait pas de réser­­voirs propres, le droit de stocker les futurs surplus d’eau dans le lac Mead en échange de sa parti­­ci­­pa­­tion aux frais occa­­sion­­nés par d’éven­­tuelles futures pénu­­ries. Les États-Unis acce­­ptèrent d’in­­ves­­tir dans l’amé­­lio­­ra­­tion du système d’ir­­ri­­ga­­tion mexi­­cain, et une partie de l’eau ainsi préser­­vée fut consa­­crée à la réha­­bi­­li­­ta­­tion du delta. Au Mexique, la Confé­­dé­­ra­­tion agri­­cole natio­­nale s’op­­posa à ce qu’elle consi­­dé­­rait comme une main­­mise sur l’eau par les États-Unis, et l’Im­­pe­­rial Irri­­ga­­tion District (Dépar­­te­­ment de l’ir­­ri­­ga­­tion dépen­­dant de la ville d’Im­­pe­­rial, en Cali­­for­­nie) ainsi que la ville de Los Angeles se querel­­lèrent à propos de leur rôle respec­­tif dans l’ac­­cord. Ces voix qui s’éle­­vaient furent cepen­­dant étouf­­fées par le volet envi­­ron­­ne­­men­­tal du projet, qui le rendait popu­­laire auprès des deux pays. Ainsi que le formula Pitt : « Comment pouvait-on ne pas régler ce problème ? C’est telle­­ment évident. Et cela touche les gens person­­nel­­le­­ment. La situa­­tion en place n’était tout simple­­ment pas juste, surtout quand il s’agit du fonde­­ment de quelque chose d’aussi noble que le Colo­­rado. » Sur ces consi­­dé­­ra­­tions, la Vanne 11 s’ou­­vrit en grinçant, une masse d’eau vive et d’écume jaillit du barrage, et tout le monde se déchaîna. Jenni­­fer et Peter levèrent le poing en l’air, des appa­­reils photo crépi­­tèrent. Deux drones bour­­don­­naient au-dessus de nos têtes. Un rideau d’eau afflua au-dessus du marais, bouillon­­nant des bulles d’air qui s’échap­­paient, et vint lécher nos pieds. Des bouchons de cham­­pagne sautèrent. Jenni­­fer asper­­gea Osvel. Osvel asper­­gea Fran­­cisco Zamora, le direc­­teur de l’Ins­­ti­­tut de Sonora, qui s’écria « ¡Hay agua! » (« Voilà l’eau ! »). Et nous obser­­vâmes tous une arabesque se frayer un chemin vers l’aval le long du lit, hési­­ter dans un bassin, l’air indé­­cise, puis sembler se déci­­der, fran­­chir le bord et s’écou­­ler enfin. Si l’eau pouvait atteindre les 80 kilo­­mètres, elle attein­­drait le site de restau­­ra­­tion de la Laguna Grande, où des dizaines de milliers de jeunes arbres avaient été plan­­tés par Prona­­tura et l’Ins­­ti­­tut de Sonora. C’était si facile, dis-je à Peter Culp. Ouvrir les vannes et lais­­ser couler l’eau, tout simple­­ment. Cela devrait avoir lieu chaque année. Mais Culp demeu­­rait scep­­tique sur le fait que cela puisse se repro­­duire. Confor­­mé­­ment à l’ac­­cord Minute 319, le Fonds pour la Défense de l’En­­vi­­ron­­ne­­ment, l’Ins­­ti­­tut de Sonora et Prona­­tura s’étaient mis d’ac­­cord pour une quan­­tité de 64 millions de mètres cubes à four­­nir dans les cinq ans, afin de main­­te­­nir les nouveaux arbres en vie. Ils se préci­­pi­­tèrent pour ache­­ter les droits à l’eau aux agri­­cul­­teurs mexi­­cains, et s’as­­so­­cièrent avec The Nature Conser­­vancy, le Centre Redford et la Natio­­nal Fish and Wild­­life Foun­­da­­tion dans une campagne de levée de fonds inti­­tu­­lée Raise the River (« Faites monter le fleuve ») afin de collec­­ter les 10 millions de dollars néces­­saires. Même Will Ferrell et Kelly Slater (respec­­ti­­ve­­ment comé­­dien et surfeur profes­­sion­­nel) mirent la main à la pâte, en appa­­rais­­sant dans une paro­­die d’an­­nonce offi­­cielle face à Robert Redford, dans laquelle ils propo­­saient une alter­­na­­tive à la montée du niveau du fleuve : dépla­­cer l’océan.

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Will Ferrell dans le fameux spot
Crédits : Raise­­theRi­­ver.org

En 2017, l’ac­­cord devra être rené­­go­­cié, et il n’y a aucune garan­­tie qu’il inclura alors de l’eau pour l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. Les projec­­tions indiquant un accrois­­se­­ment de 20 millions d’ha­­bi­­tants dans le sud-ouest des États-Unis durant les deux prochaines décen­­nies, conju­­gué à des modé­­li­­sa­­tions clima­­tiques prévoyant, elles, une baisse de 10 % du débit du Colo­­rado, trou­­ver l’eau supplé­­men­­taire devient diffi­­cile. Honnê­­te­­ment, le fait que cela ait pu se produire ici en 2014 fut un petit miracle. Jusqu’au moment où la première vanne du barrage s’ou­­vrit, je m’at­­ten­­dais presque à l’ar­­ri­­vée soudaine d’hé­­li­­co­­ptères noirs récla­­mant la précieuse ressource au nom de la cité-état de Los Angeles.

Mead is dead

Savoir que cette crue ne se répé­­te­­rait peut-être jamais rendait plus surréa­­listes encore ces moments où nous bifurquions et descen­­dions le long de ces méandres pour fina­­le­­ment nous retrou­­ver au milieu d’un bayou luxu­­riant qui faisait davan­­tage penser au Missis­­sippi qu’au Mexique. Les castors frap­­paient de leur queue à notre approche. Les abeilles buti­­naient les fleurs des saules. Les graines pleu­­vaient par milliards. Osvel tendit l’oreille et énuméra les noms des oiseaux. Une nuée d’ibis à tête blanche tour­­nait au-dessus de nos têtes. Des perles de lumière appa­­rais­­saient là où la surface de l’eau se bombait autour des tiges de quenouilles. « Ça ressemble bizar­­re­­ment à un lagon vert », fis-je remarquer. « Je n’ar­­rive pas à croire à quel point cela paraît normal », dit Pete, une lueur d’émer­­veille­­ment sur le visage. « La mémoire écolo­­gique est telle­­ment puis­­sante. » Lorsque Pete avait tenté d’ef­­fec­­tuer ce même trajet en 2008, ses réserves d’eau s’étaient trou­­vées insuf­­fi­­santes pour qu’il puisse pour­­suivre son voyage et il avait fina­­le­­ment dû fran­­chir 140 km d’éten­­due salée pour rallier la mer. « C’était l’en­­fer », dit-il, « une véri­­table galère. Le pire voyage que j’ai jamais fait. »

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Avant/Après
Crédits : Pete McBride

« Je n’en reviens pas que cela puisse être si sûr », déclara Sam. Quelques années aupa­­ra­­vant seule­­ment, chaque crime connu avait pour théâtre les tama­­ris du fleuve-fron­­tière. « Nous voyions des gens louches tous les jours quand nous étions sur le terrain », renché­­rit Osvel. « Un jour, nous étions en pleine étude orni­­tho­­lo­­gique – nous portions toujours une machette avec nous – et nous sommes arri­­vés dans un endroit décou­­vert. Des gens poin­­tèrent des pisto­­lets sur nous en criant : “Posez cette machette !” » Il se trou­­vait qu’ils étaient de la police, ce qui ne le soula­­gea que partiel­­le­­ment. « Ils étaient sur les nerfs, et se trou­­ver en face de gens nerveux qui pointent des armes sur toi n’est jamais drôle. » « Voilà qui va clore mon chapitre de navi­­ga­­tion sur le Colo­­rado », s’amusa Fred. « J’avais tout fait sauf cette partie-là. Le point culmi­­nant de ces dix dernières années. » Fred avait les cheveux en désordre, les yeux humides et un sourire mali­­cieux qui faisait trans­­pa­­raître l’ado­­les­cent rebelle qu’il était il y a 25 ans de cela (deux séjours en taule). Un beau jour, durant une céré­­mo­­nie indienne, il avait été saisi d’in­­tenses visions dans lesquelles il s’était vu lui-même voler à travers un verdoyant couloir de peupliers et de saules, de la lumière émanant de sa poitrine. Cela avait orienté sa carrière. « J’es­­saie de rester à l’écoute de l’as­­pect spiri­­tuel de ce travail, au lieu de n’y voir que de la sali­­nité et de l’hy­­dro­­lo­­gie », m’ex­­pliqua-t-il.

Tandis que nous pagayions en entrant en ville, cinq cava­­liers se mirent à galo­­per dans l’eau à nos côtés.

Je vois Fred comme un chaman de la restau­­ra­­tion d’éco­­sys­­tèmes. À peine sorti du lycée, il passa six ans à vivre avec les Indiens mojaves et navajos le long du bas Colo­­rado en Arizona, et redonna vie à des dizaines d’hec­­tares de zones humides. J’ai arpenté et pagayé dans des marais gazouillants et grouillants de vie qui se sont concré­­ti­­sés dans la tête de Fred. Tandis que d’autres projets de réha­­bi­­li­­ta­­tion ressemblent à des pépi­­nières, ceux de Fred sont comme de roma­­nesques jardins japo­­nais, avec des rangées de saules et de fleurs sauvages qui alternent avec des points d’eau et des sentiers. Bien qu’il n’était impliqué dans aucun des projets de réha­­bi­­li­­ta­­tion de Minute 319, ses sites étaient ceux dans lesquels les ONG invi­­taient les dona­­teurs poten­­tiels et les repré­­sen­­tants du gouver­­ne­­ment pour susci­­ter leur géné­­ro­­sité. Comme me l’avait dit Osvel, « Fred a toujours un temps d’avance ». En fin d’après-midi, nous avions déjà parcouru plus de 30 kilo­­mètres, et les peupliers avaient disparu. Des milliards de petits crus­­ta­­cés, en hiber­­na­­tion dans des œufs pendant une décen­­nie ou plus, avaient émergé et se réga­­laient d’algues au bord de l’eau. De hauts bancs de sable – peut-être l’équi­­valent de 100 000 ans de canyon en poudre – enca­­draient le flux. Au-delà, un néant kaki. De temps à autre appa­­rais­­sait un cactus noyé ondu­­lant vers nous, semblant tout droit sorti d’une pein­­ture de Dalí. Nulle âme qui vive. Pas un chat, du moins jusqu’à ce que nous fran­­chis­­sions un méandre au coucher du soleil et que la pulsa­­tion d’une musique maria­­chi nous parvienne. La ville endor­­mie de San Luis Río Colo­­rado s’était réveillée. L’eau l’avait atteinte le jour précé­dent et la fête régnait depuis lors. Les enfants s’écla­­bous­­saient et jouaient dans les endroits peu profonds. Des dizaines de camions étaient alignés le long des rives, enceintes à fond. Un camion de glaces et un vendeur de noix de coco faisaient un commerce juteux sur la plage située sous le pont. Un des plus opti­­mistes s’était équipé d’un filet et était entré dans l’eau jusqu’au torse, le proje­­tant autour de lui. Les réali­­sa­­teurs français, qui travaillaient sur un docu­­men­­taire de deux heures dans le cadre de leur série Les gens du fleuve, nous atten­­daient.

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San Luis Río Colo­­rado
Crédits : Osvel Hinojosa Huerta

Tandis que nous pagayions en entrant en ville, cinq cava­­liers se mirent à galo­­per dans l’eau à nos côtés, proje­­tant des écla­­bous­­sures sur leur passage. C’étaient des profes­­sion­­nels de la Char­­ra­­ria, une danse mexi­­caine à cheval qui s’ap­­pa­­rente à du rodéo. Ils impro­­vi­­sèrent un spec­­tacle pour la foule en liesse. Les chiens aboyaient. Les poules caque­­taient. Un cheval expé­­dia l’un des camé­­ra­­men français à terre. Un vieil homme avec une canne titu­­bait au bord de l’eau, en prenant des photos avec son smart­­phone. Sam était assis, jambes croi­­sées sur sa planche et souriait. « Je pense que j’avais sous-estimé l’im­­pact social », dit-il. « Ce sont plus que des branches du fleuve qui reviennent à la vie. » Le type opti­­miste sortit de l’eau à grandes enjam­­bées, le sourire aux lèvres, tenant au bout d’une corde une carpe de la taille de son bras. Je dépas­­sai l’un des gars qui avait l’ha­­bi­­tude de sauter du pont. « Content de retrou­­ver le fleuve ? » deman­­dai-je. « Bien sûr, amigo ! » cria-t-il. « C’est notre nom ! »

~

Nous campâmes au milieu des mesquites, une forêt qui avait été restau­­rée par Prona­­ture, où les connais­­sances d’Os­­vel à Prona­­tura nous atten­­daient avec des tamales, de la tequila, de la bière Tecate, ainsi qu’une montagne de viande mari­­née à griller, si impo­­sante qu’elle tint jusqu’au petit-déjeu­­ner. À l’ac­­cord bila­­té­­ral entre les deux pays, nous contri­­buâmes de trois guitares et d’une mando­­line. Juan Butron, un habi­­tant du coin à la peau tannée qui avait travaillé pour Prona­­tura et qui nous aide­­rait le lende­­main à navi­­guer dans le dédale du delta, se joignit à nous juste à temps pour inter­­­pré­­ter une version entraî­­nante de « La Bamba » en direc­­tion des étoiles, accom­­pa­­gné en fond par quelques coyotes.

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Toute la ville accueille le retour de l’eau
Crédits : Osvel Hinojosa Huerta

Autour du feu de camp, nous discu­­tâmes de ce qu’il faudrait faire pour que San Luis retrouve son fleuve de façon perma­­nente. « J’ai­­me­­rais que la mémoire collec­­tive s’amé­­liore », lança Sam tout en grat­­tant sa guitare, l’air un peu absent. « Y aura autant d’en­­goue­­ment dans trois ans quand il n’y aura plus tout cela à montrer ? » Avec le soutien de Sam, l’en­­tre­­prise de conseil de Fred avait mis au point un scéna­­rio pour les projets de restau­­ra­­tion du delta, qui se servi­­rait de vannes et de digues pour rete­­nir sensi­­ble­­ment plus d’eau que ne le font les canaux en terre creu­­sés dans les sites actuels, mais cela ne donna pas suite. « Il y aura beau­­coup d’ex­­cuses pour ne pas aller plus loin », pour­­sui­­vit-il. « Mais l’op­­por­­tu­­nité est énorme. C’est une affaire à suivre. » Et comment ! Voici la version courte : d’ici dix ou vingt ans, sauf si la séche­­resse s’amé­­liore vrai­­ment ou que tous les habi­­tants de Los Angeles se mettent à recy­­cler leur propre urine, le lac Mead va s’as­­sé­­cher, et le sud-ouest améri­­cain dans son inté­­gra­­lité devra rembal­­ler ses jouets et démé­­na­­ger avec ses parents vers l’est. Voilà la version plus longue : chaque année, selon la Loi sur le Fleuve, le pilier de légis­­la­­tion cente­­naire qui déter­­mine l’al­­lo­­ca­­tion de l’eau du Colo­­rado, le lac Mead doit distri­­buer 1 850 millions de m³ d’eau au Mexique, 5 427 à la Cali­­for­­nie, 3 454 à l’Ari­­zona, et 370 au Nevada. 740 millions de m³ de plus sont perdus par évapo­­ra­­tion. Mais le réser­­voir reçoit 1 480 millions de m³ –l’é­qui­­valent de quatre Las Vegas – de moins qu’il n’en donne. À l’heure actuelle, il ne reste plus que 14 800 millions de m³ d’eau du lac Mead. Un très, très mauvais calcul ? Oui, en effet, mais le calcul initial fut effec­­tué pendant une période parti­­cu­­liè­­re­­ment humide du début du XXe siècle, où il semblait y avoir plus qu’as­­sez d’eau pour combler les besoins de ce sud-ouest peu densé­­ment peuplé. Même à l’heure de l’ex­­plo­­sion de la Sunbelt (les États méri­­dio­­naux des États-Unis, ndt) dans les années 1980 et 1990, les gestion­­naires du lac Mead n’en firent pas les frais, grâce à une série d’an­­nées humides dues au phéno­­mène El Niño.

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Des enfants mexi­­cains s’amusent dans l’eau
Crédits : Osvel Hinojosa Huerta

Le coupe­­ret tomba en 2000, quand la plus grande séche­­resse des 1 200 dernières années s’abat­­tit sur le sud-ouest. Le pire, c’est que des recherches archéo­­lo­­giques révé­­lèrent que les années humides du XXe siècle étaient l’ex­­cep­­tion et que la norme se rappro­­chait davan­­tage des années sèches du XXIe siècle. Depuis 2001, le niveau du lac Mead chute de 4 à 4,30 mètres chaque année. Il est à présent de 335 m, avec un anneau blanc se trou­­vant à 35 m au-dessus de l’eau, ce qui montre parfai­­te­­ment l’am­­pleur de la baisse. Lorsque le lac Mead passera la barre des 330 m, ce qui devrait se produire en 2016 ou en 2017, le ration­­ne­­ment débu­­tera auto­­ma­­tique­­ment. Des agri­­cul­­teurs d’Ari­­zona commen­­ce­­ront à ne plus être appro­­vi­­sion­­nés. À partir de 320 m – ce qui est proba­­ble­­ment une échéance pour 2020 –, Las Vegas perdra le niveau actuel de son alimen­­ta­­tion en eau, les agri­­cul­­teurs en Arizona dispa­­raî­­tront, et le Hoover Dam cessera d’être en mesure de produire de l’éner­­gie hydro­é­lec­­trique. « Toutes ces terres agri­­coles béné­­fi­­cient d’élec­­tri­­cité subven­­tion­­née par l’État fédé­­ral », avait souli­­gné Culp alors qu’il regar­­dait l’eau s’écou­­ler du barrage More­­los. « Et du jour au lende­­main, ces exploi­­ta­­tions agri­­coles se retrou­­ve­­ront à ache­­ter l’élec­­tri­­cité au prix du marché, cinq fois plus cher. » Quand le niveau attein­­dra les 300 m, aux alen­­tours de 2025, Phoe­­nix sera grillé, Las Vegas perdra ses nouveaux apports, et l’agri­­cul­­ture devien­­dra impos­­sible dans de larges portions du sud-ouest. « Et en paral­­lèle, selon Culp, il y a des banques et des marchés bour­­siers pour dire, en gros, que le marché immo­­bi­­lier à Las Vegas et Phoe­­nix ne semble pas être un si bon inves­­tis­­se­­ment. La dernière fois qu’ils ont conclu une telle chose, ça a coulé l’éco­­no­­mie mondiale. » C’est ce qui fait que Culp soupçonne que des mesures d’ur­­gence se déclen­­che­­ront avant cela. « Ce n’est pas imagi­­nable qu’on laisse Mead passer la barre des 300. Ce serait vrai­­ment terri­­ble­­ment idiot. » Ralen­­tir la chute du lac Mead néces­­si­­te­­rait de suspendre la Loi sur le Fleuve, qui stipule que le sud de la Cali­­for­­nie reste­­rait indemne pendant que ses voisins s’ef­­fondrent – une éven­­tua­­lité que Culp juge peu probable. « Ce n’est pas plau­­sible que l’Ari­­zona et Las Vegas soient entiè­­re­­ment privées d’eau sans que les restric­­tions affectent la Cali­­for­­nie. Vous vous imagi­­nez les auto­­ri­­tés fédé­­rales inac­­tives et permettre que cela se produise ? » Imagi­­nez-vous plutôt un Tsar des eaux fédé­­ral, terri­­ble­­ment impo­­pu­­laire, décla­­rer l’état d’ur­­gence et parta­­ger l’eau du sud de la Cali­­for­­nie afin de main­­te­­nir Phoe­­nix et Las Vegas en vie sous intra­­vei­­neuse. Repré­­sen­­tez-vous un conten­­tieux juri­­dique d’une ampleur inédite ramper le long des dunes du Mojave.

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Pano­­rama du lac Mead

Aller de l’avant

Voici quel serait le scéna­­rio-apoca­­lypse. Et qui n’ap­­pré­­cie pas l’adré­­na­­line stimu­­lante de la ruine qui approche ? L’an 2000. Les pics pétro­­liers. Et à présent la grande séche­­resse immi­­nente. Les lits de rivières assé­­chés et les anneaux de baignoire blancs font les gros titres. Sam souhaite qu’il y ait moins d’at­­ten­­tion portée aux scéna­­rios catas­­trophes et plus d’écoute sur les solu­­tions intel­­li­­gentes au problème de l’eau – les façons de guider l’ouest dans ces épreuves et ces échéances vers un futur verdoyant de villes rayon­­nantes, d’agri­­cul­­ture super effi­­cace, et d’un delta du Colo­­rado renouant avec la vie. Il se trouve que, même avec les esti­­ma­­tions de débits les plus basses pour le Colo­­rado, on y dispose d’as­­sez d’eau pour accom­­plir toutes ces choses, si – et il s’agit d’un grand « si », d’un « si » aussi vaste qu’un hori­­zon du désert de Sonora – nous deve­­nons intel­­li­­gents. Vrai­­ment intel­­li­­gents. Intel­­li­­gents comme les Enfants de Dune. À titre d’exemple, alors que Phoe­­nix utilise 625 litres d’eau par personne par jour, Tucson n’en utilise que 485. L’une des diffé­­rences ? Phoe­­nix met toujours en avant une appa­­rence soignée de jardins resplen­­dis­­sants, tandis que Tucson a inté­­gré que son iden­­tité était liée au désert voilà des décen­­nies. Dehors les pelouses, faites entrer les cactus ! Toutes les nouvelles habi­­ta­­tions sont obli­­gées d’in­­clure un système de réuti­­li­­sa­­tion des eaux grises pour l’ir­­ri­­ga­­tion. La ville propose des aides pour la mise en place de toilettes à faible débit et de collec­­teurs d’eau de pluie. Et 10 % de l’eau utili­­sée par la ville est récol­­tée dans le système d’égouts, trai­­tée, et réuti­­li­­sée pour l’ir­­ri­­ga­­tion. Cela ne peut cepen­­dant pas aider Las Vegas, où chaque goutte d’eau qui s’écoule dans une cana­­li­­sa­­tion ou dans une chasse d’eau est trai­­tée et renvoyée dans le lac Mead. (À Las Vegas, on boit vrai­­ment sa propre urine.) La seule eau perdue est celle qui est utili­­sée pour l’ir­­ri­­ga­­tion et l’ar­­ro­­sage, et même la portion de celle-ci a chuté depuis que la ville a inter­­­dit la mise en place de nouvelles pelouses, et a commencé à subven­­tion­­ner la substi­­tu­­tion des plantes dans les jardins exis­­tants par de la végé­­ta­­tion du désert. La consom­­ma­­tion d’eau à Las Vegas a chuté d’un tiers. Los Angeles paye égale­­ment 20 dollars par mètre carré de pelouse reti­­rée.

Le deuxième jour, à l’aube, Fred nous couvrit tous de fumée de sauge et d’une plume de dinde.

Chaque ville du sud-ouest devra monter dans le wagon à la suite de Las Vegas. Et c’est possible. L’Aus­­tra­­lie s’y est déjà atte­­lée. Là-bas, des villes qui sont confron­­tées à une forte aridité depuis plus long­­temps que le sud-ouest améri­­cain consomment par personne juste un peu plus de la moitié de la consom­­ma­­tion de leurs alter-ego améri­­caines. Si le sud de la Cali­­for­­nie seul adop­­tait les règle­­ments austra­­liens liés à l’ar­­ro­­sage en exté­­rieur et aux systèmes bas débit, cela permet­­trait d’éco­­no­­mi­­ser 1 600 millions de m³ d’eau par an – soit davan­­tage que le défi­­cit du lac Mead. L’agri­­cul­­ture peut encore faire plus – bien que les vraies amélio­­ra­­tions doivent venir des carni­­vores. Au moins 70 % de l’eau du bassin du Colo­­rado est utili­­sée pour l’agri­­cul­­ture, et la majeure partie de cette portion sert à faire pous­­ser la nour­­ri­­ture du bétail, comme la luzerne. Cela signi­­fie que plus de 6 000 millions de m³ extraits du fleuve – ce qui repré­­sente un tiers de son débit – sont trans­­for­­més en lait ou en hambur­­gers. Et force est d’ad­­mettre que la produc­­tion de hambur­­gers consti­­tue une utili­­sa­­tion parti­­cu­­liè­­re­­ment stupide du fleuve Colo­­rado. Chaque hambur­­ger néces­­site approxi­­ma­­ti­­ve­­ment 2 m³ d’eau. Si chaque Améri­­cain mange un hambur­­ger de moins chaque année, nous aurons alors libéré une géné­­reuse portion du débit annuel du fleuve. Mais cela ne revien­­drait pas au fleuve. Les régle­­men­­ta­­tions actuelles, du type « ce qui n’est pas consommé est perdu », ne permettent pas aux agri­­cul­­teurs de vendre le moindre surplus qui leur est alloué, et ils finissent donc par culti­­ver le plus de luzerne possible et à la vendre sur le marché mondial. Peter Culp estime que plus de 200 millions de m³ d’eau – une fois et demi le volume de la crue arti­­fi­­cielle – sont ache­­mi­­nés vers la Chine sous forme de luzerne, et encore davan­­tage vers le Japon. Un marché de l’eau ouvert auto­­ri­­se­­rait à la fois les villes et les orga­­ni­­sa­­tions gouver­­ne­­men­­tales à payer les agri­­cul­­teurs bien plus que ce qu’ils obtiennent aujourd’­­hui de la vente de luzerne. Les orga­­ni­­sa­­tions de conser­­va­­tion œuvrent à la créa­­tion d’un tel marché ouvert, mais leurs efforts devront faire face à des années de bras de fer poli­­tique. Nous n’avons pas des années devant nous, il faut donc s’y mettre. Passer des toilettes au robi­­net. Du bœuf aux hari­­cots. Une nouvelle géné­­ra­­tion de cow-boys amateurs de fala­­fels contrô­­lant le compte-goutte du système d’ir­­ri­­ga­­tion de leurs olive­­raies. Et passant la basse saison à navi­­guer sur le delta du Colo­­rado.

~

[gickr.com]_27a4d670-dddc-c4a4-b572-493272aa1530Le deuxième jour, à l’aube, Fred nous couvrit tous de fumée de sauge et d’une plume de dinde. « Un peu d’amour pour le delta », expliqua-t-il en me souf­­flant de la fumée à la figure. En voyant mes yeux écarquillés, il sourit et me dit : « Cela t’aide juste à te débar­­ras­­ser du super­­­flu. Pendant long­­temps j’ai trouvé ça bizarre, en me deman­­dant de quel droit je pouvais faire ces choses ? Mais l’an­­cien de la tribu Navajo qui m’a ensei­­gné cela m’a dit : “Peu de gens dans ma tribu le font, donc quelqu’un doit s’en char­­ger.” » En embarquant, nous eûmes le senti­­ment d’être en quête d’une vision, arpen­­tant les futurs possibles du Colo­­rado. Il n’y avait plus de lagons verts. L’eau s’était faite plus trouble, plus sablon­­neuse, moins profonde. Par endroits, la surface était ponc­­tuée de nuages de saleté mous­­sante et brune. « Les Mojaves appellent ça de la merde de tortue », dit Fred. « Ça recou­­vrait le fleuve avant qu’il n’y ait les barrages. » Juan repéra un mysté­­rieux sac à dos, coincé dans un tour­­billon. Il rama dans sa direc­­tion, appro­­cha son bras, puis se ravisa. « Mala vibra », dit-il. Mauvaises vibra­­tions. Juan, un Sono­­rense de la vieille école, âgé d’une soixan­­taine d’an­­nées, pagayait en uniforme stan­­dard composé d’une chemise en jean cintrée, d’un panta­­lon en jean serré, et de bottes de cow-boy rouges de pous­­sière. Il consi­­dé­­rait les planches de paddle avec scep­­ti­­cisme. « Tu veux essayer ? » demanda Sam. Non, merci. Nous vîmes des choses bizarres. Au détour d’un méandre, le fleuve bouillon­­nait furieu­­se­­ment, comme une gigan­­tesque cuve où l’on prépa­­re­­rait des pâtes, et de l’air s’échap­­pait par bulles du fond sableux. « Voilà quelque chose que je n’avais jamais vu », dit Fred.

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Le fleuve bouillon­­nant
Crédits : Fred Zamora

« Moi si », dit Sam. « Lors de crues éclair. » En entrant profon­­dé­­ment dans le sable, ainsi qu’il l’avait prédit, l’eau avait forcé l’air long­­temps enfoui à remon­­ter à la surface. Il fixa longue­­ment le chau­­dron bouillon­­nant. « Cet aqui­­fère assé­­ché est la carte non-dévoi­­lée. Je suis très curieux de voir comment l’eau des nappes phréa­­tiques va réagir. » Nous écou­­tâmes tous le gargouillis menaçant, le son du fleuve s’étouf­­fant avec le sable. « J’es­­père que ce fleuve attein­­dra la mer », dit Sam. « Même si cela prouve que j’avais tort. » Sam proposa à nouveau le paddle à Juan. Juan haussa les épaules. « Allez, essaie. » OK. Juan retira ses bottes de cow-boy, monta sur la planche et s’em­­ploya à descendre le courant avec sa chemise en jean cintrée, son panta­­lon en jean serré et ses pieds nus. Une expres­­sion étrange parcou­­rut son visage quand il orienta son poids et regarda l’eau qui l’en­­tou­­rait. Il commença à fredon­­ner pour lui-même. « Esta agra­­dable », c’est agréable, murmura-t-il. En fin d’après-midi, je deman­­dai à Juan s’il voulait remon­­ter sur le canoë. Il m’ignora. Nous sûmes que nous allions être arri­­vés au bout du fleuve quand le canal se fit moins profond et que nous commençâmes à ramer dans 30 centi­­mètres d’eau brune et obstruée par les tama­­ris. Osvel et moi étions dans l’un des premiers canoës et, en déblayant des tama­­ris, nous vîmes un mur de sable de trois mètres de haut qui barrait le lit du fleuve – un passage à niveau installé par un agri­­cul­­teur quel­­conque qui ne s’at­­ten­­dait pas à ce que le fleuve coule à nouveau un jour. J’avi­­sai le mur et me dit : voilà comment cela se termine.

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Vers la mer
Crédits : Sono­­ran Insti­­tute

Mais c’est alors que nous vîmes deux silhouettes se tenant sur le gros obstacle. C’était Peter Culp et Jenni­­fer Pitt, qui étaient depuis des jours à la recherche de l’avan­­cée du fleuve en jeep à travers des terrains agri­­coles stériles. Après avoir repéré le mur depuis les airs, l’ONG avait persuadé un ouvrier des travaux publics local de creu­­ser une ouver­­ture en urgence dans la barrière de sable. Il était à présent toujours trop haut pour que l’eau passe, mais il s’en fallait de peu. Osvel et moi parcou­­rûmes les derniers centi­­mètres navi­­gables, heur­­tant nos rames au fond sableux, jusqu’à ce que notre proue touche le sol et nous immo­­bi­­lise. Nous avions bu le fleuve jusqu’à la lie. Les autres arri­­vèrent à notre suite. « Main­­te­­nez le courant ! » crièrent-ils. Nous attaquâmes le passage avec nos rames, pelle­­tant pour l’apla­­nir jusqu’au niveau de l’eau. Peter et Jenni­­fer se joignirent à nous. Quinze années durant, ils avaient rédigé des rapports, trié des compte-rendus, levé des fonds et courbé l’échine pour que l’eau arrive jusqu’à ce point. Ils creu­­saient à présent à mains nues pour qu’elle parcoure quelques dizaines de centi­­mètres de plus. À 18 h 24, alors que les ombres des tama­­ris s’al­­lon­­geaient sur les sables tein­­tés de rouge, le premier filet d’eau s’échappa du passage et s’écoula de l’autre côté, dans le lit du fleuve encore vide. Cris de joie de l’équipe. L’eau repre­­nait rapi­­de­­ment ses droits, gagnant de la vitesse, grigno­­tant les murs de sable du passage. Pendant la nuit, le niveau monta et nous descen­­dîmes de mini-rapides encore et encore, sur nos planches de paddle, frap­­pés sur nos flancs par un pan de route occa­­sion­­nel. Prona­­tura avait ache­­miné le camion de Fred depuis More­­los pour rempor­­ter notre équi­­pe­­ment au retour, et nous passâmes la nuit au bord du fleuve, dormant sur le sable. Nous avions parcouru 50 km. Ce qui signi­­fiait qu’il nous en restait encore envi­­ron 110 pour atteindre la mer, incluant des portions très arides. L’eau n’avan­­ce­­rait que de quelques kilo­­mètres supplé­­men­­taires le lende­­main, et le jour suivant, rampant à travers les terres salines. Une semaine de plus, et elle rejoin­­drait les bassins de la Laguna Grande, où 100 000 arbres étaient sur le point de bour­­geon­­ner, et elle attein­­drait alors des endroits – et des gens – qui n’avaient plus pensé revoir un jour de l’eau. Sans fleuve sur lequel navi­­guer, nous retour­­nâmes à nos vies respec­­tives. Fred en Arizona, Sam et Pete dans le Colo­­rado, et moi dans le Vermont. Osvel et Juan à leurs acti­­vi­­tés de décompte des oiseaux et de régu­­la­­tion des flux à Prona­­tura. Sam offrit sa planche à Juan, en ayant gribouillé « Por Juan del Rio » sur la planche jaune. Quelques jours plus tard, ils commen­­cèrent à réduire le débit sortant de More­­los, et le fleuve ralen­­tit en propor­­tion. Je fus donc étonné de rece­­voir un message de Pete. Sam et lui étaient retour­­nés au delta. « Je dois faire la jonc­­tion avec la mer », m’écri­­vait-il. « C’est comme si ma mission était inache­­vée sans cela. » À l’aide de Juan sur son paddle de sour­­cier, ils divi­­sèrent le trajet en grosses tranches d’une tren­­taine de kilo­­mètres chacune, en atten­­dant que l’eau ait au préa­­lable atteint chaque point étape. Cela ne fut pas une partie de plai­­sir.

« Nous avons trouvé le Colo­­rado déchaîné, sauvage, exac­­te­­ment là où nous l’avions laissé. »

« C’était la guerre », écri­­vait Pete. « Défri­­cher, implo­­rer les planches pour qu’elles avancent à travers une jungle de quenouilles et de mesquites morts ou vivants. Cela restera l’une des descentes les plus diffi­­ciles dans les annales de ce gamin. » Ils bataillèrent contre les mous­­tiques et les tempé­­ra­­tures de 40 degrés ; ils navi­­guèrent au-dessus de serpents corail et au-dessous d’oi­­seaux en voie de dispa­­ri­­tion comme les râles tapa­­geurs. Vers la fin du périple, ils durent avan­­cer furti­­ve­­ment, à plat ventre sur la planche et en pleine nuit, à cause des maldi­­tos – les narco­­tra­­fiquants qui sévissent dans le delta infé­­rieur. Mais le 5 mai, ils attei­­gnirent la limite de marée haute du golfe et touchèrent l’eau salée. Voilà pour le tombé de rideau. Le 21 mai, les vannes du barrage More­­los se refer­­mèrent en grinçant, et une dernière salve d’eau serpenta dans la pous­­sière. San Luis Río Colo­­rado était de retour à sa condi­­tion de ville sur un bac à sable. Cette grande expé­­rience valait-elle le coup ? Pour Sam, cela dépend de ce qui suivra. « Une crue ne remet pas sur pied un orga­­nisme vivant, mais cela nous rappelle qu’il est en vie », conclut-il. « Sachant cela, allons-nous lais­­ser le fleuve retour­­ner à son hiber­­na­­tion, ou allons-nous le faire se lever à nouveau ? Chaque année ? De façon perma­­nente ? En ayant vu le fleuve fron­­tière plein et vide, en ayant vu le barrage ouvert et fermé, je saisis à présent plus que jamais que d’une certaine façon, ce n’est qu’un choix à faire, et je dois me rendre à l’évi­­dence que pour tous ceux, Mexi­­cains ou Améri­­cains, qui auront eu cet avant-goût du delta en ce prin­­temps 2014, ce sera un choix simple. » « Nous avons trouvé le Colo­­rado déchaîné, sauvage, exac­­te­­ment là où nous l’avions laissé, et il s’ébrouait dans ses anciens terrains de jeux comme un enfant déme­­suré. Pendant quelques kilo­­mètres galva­­ni­­sants, il était dans son élément, tout comme nous. Il faisait irrup­­tion dans une centaine de lagons verts, traver­­sant chacun d’entre eux, tout comme nous. Il se divi­­sait puis se réuni­­fiait, se contor­­sion­­nait et louvoyait, faisant des méandres dans d’in­­croyables jungles, se perdant avec joie, et nous faisions de même. Il remuait et bous­­cu­­lait des voies depuis long­­temps oubliées, en tentant de trou­­ver un chemin harmo­­nieux pour aller de l’avant, tout comme nous. »

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Le groupe d’aven­­tu­­riers
Rowan Jacob­­sen, 2e en partant de la droite
Crédits : Pete McBride

Traduit de l’an­­glais par Matthieu Volait et Caro­­line Bour­­ge­­ret d’après l’ar­­ticle « The Day We Set the Colo­­rado River Free », paru dans Outside. Couver­­ture : Le fleuve Colo­­rado. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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