L'historien néerlandais Rutger Bregman, célèbre pour son intervention explosive à Davos 2019, démontre en s'appuyant sur des exemples concrets que le revenu universel fonctionne.

par Rutger Bregman | 22 février 2019

Rutger Breg­­man sait se faire entendre. Si son nom ne vous dit rien, vous connais­­sez pour­­tant l’his­­to­­rien et jour­­na­­liste néer­­lan­­dais depuis ses remarques assas­­sines lors de la dernière édition du World Econo­­mic Forum, fin janvier 2019 à Davos. Sur scène face à un parterre de milliar­­daires qui se présentent volon­­tiers comme progres­­sistes, Breg­­man a fait remarquer que leur souci du réchauf­­fe­­ment clima­­tique ne les avait pas empê­­chés de venir dans les Alpes suisses en jet privé, et que leurs élans philan­­thro­­piques n’émou­­vraient personne tant qu’ils se refu­­se­­raient à combattre le fléau de l’éva­­sion fiscale chez les ultra-riches.

Mercredi 20 février 2019, l’his­­to­­rien a de nouveau fait parler de lui après la fuite des images de son inter­­­view par le présen­­ta­­teur de Fox News Tucker Carl­­son, qui a fini par lui dire qu’il était un « abruti » et qu’il pouvait aller se « faire foutre ». La raison de son déra­­page ? Rutger Breg­­man, inter­­­rogé sur son inter­­­ven­­tion à Davos, lui a rétorqué qu’il était un peu hypo­­crite de lui poser ces ques­­tions étant donné que les présen­­ta­­teurs de la chaîne Répu­­bli­­caine sont « tous des million­­naires qui prennent l’argent sale de milliar­­daires » comme Rupert Murdoch et les frères Koch. Aïe.



Rutger Breg­­man est aussi l’au­­teur de cet article, une enquête sur le revenu univer­­sel extraite de son livre sur le sujet, qui lui a valu le surnom de « Monsieur revenu univer­­sel » aux Pays-Bas. Cette idée est pour lui une « utopie pour réalistes ». Utopique, parce que l’idée d’un revenu mensuel accordé incon­­di­­tion­­nel­­le­­ment à tous les citoyens majeurs du pays semble sortir d’un songe de doux rêveurs ; réaliste, parce qu’au fil des quatre chapitres qui suivent, l’his­­to­­rien démontre minu­­tieu­­se­­ment que l’idée est réali­­sable – en s’ap­­puyant sur de nombreuses expé­­ri­­men­­ta­­tions réus­­sies. Si elle n’a jamais été appliquée au niveau natio­­nal, toutes les expé­­riences menées sur la planète ont été un succès, quelle que soit la période de l’his­­toire à laquelle elles ont eu lieu.

Lorsqu’il publie L’Uto­­pie en 1516, l’homme poli­­tique et philo­­sophe anglais Thomas More y fait déjà réfé­­rence. Et pour cause, elle est pensée pour la première fois par son ami et collègue, l’Es­­pa­­gnol Juan Luis Vives, jamais avare de réflexions visant à réfor­­mer l’or­­ga­­ni­­sa­­tion sociale sous un jour plus huma­­niste. En 1526, après avoir fui l’Inqui­­si­­tion espa­­gnole en 1509 et étudié à la Sorbonne, c’est réfu­­gié à Louvain – où séjournent Thomas More et d’autres huma­­nistes – qu’il fait paraître De Subven­­tione paupe­­rum, « De l’As­­sis­­tance aux pauvres ». Ce traité, adressé aux magis­­trats de Bruges où sévit une pauvreté qui l’écœure, contient pour la première fois l’idée d’un moyen de subsis­­tance accordé à tous, aux pauvres comme aux riches.

« Même ceux qui ont dila­­pidé leur fortune dans une vie disso­­lue – dans les jeux, les pros­­ti­­tuées, le luxe exces­­sif, la glou­­ton­­ne­­rie et les paris – devraient avoir de quoi manger, car personne ne devrait mourir de faim », écrit ce philo­­sophe juif converti au catho­­li­­cisme, né à Valence. Sa pensée inspi­­rera certaines villes des envi­­rons de mettre en place les premières expé­­ri­­men­­ta­­tions, comme la muni­­ci­­pa­­lité flamande d’Ypres. Depuis lors, sa thèse a traversé les âges et les esprits de bon nombre de penseurs. En 1895, dans La Machine à explo­­rer le temps, H. G. Wells décrit une société des Eloïs repo­­sant sur un revenu univer­­sel pour pallier au chômage causé par l’au­­to­­ma­­ti­­sa­­tion géné­­ra­­li­­sée de leur société.

Dans son dernier livre paru en 1967, Où allons-nous ? la dernière chance de la démo­­cra­­tie améri­­caine, Martin Luther King écrit sa convic­­tion qu’il est possible de créer un « revenu garanti » pour tous les citoyens améri­­cains. Aujourd’­­hui, des expé­­riences ont lieu en ce moment-même au Rwanda, en Finlande ou en Inde. Voici donc la preuve que donner gratui­­te­­ment de l’argent à tout le monde est une bonne idée.


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Crédits : Jim Cooke

Les sans-abris de Londres

Londres, mai 2009. C’est le début d’une petite expé­­rience réali­­sée avec treize hommes sans-abris. Des vété­­rans de la rue. Certains d’entre eux dorment sur le pavé froid de la City, le centre finan­­cier de l’Eu­­rope, depuis plus de 40 ans. Leur présence est loin de ne rien coûter. Entre la police, l’as­­sis­­tance juri­­dique et les soins de santé, les treize hommes coûtent des milliers de livres aux contri­­buables. Chaque année. En ce prin­­temps, une asso­­cia­­tion locale prend une déci­­sion radi­­cale. Les vété­­rans de la rue vont deve­­nir les sujets d’une expé­­rience sociale inno­­vante.

Finis les timbres alimen­­taires, la soupe popu­­laire ou les héber­­ge­­ments tempo­­raires pour eux. Ils vont béné­­fi­­cier d’un renfloue­­ment massif, financé par les contri­­buables. Ils rece­­vront chacun 3 000 livres, en liquide et sans condi­­tions. Il leur appar­­tient de déci­­der comment ils vont le dépen­­ser, les services de conseil sont tota­­le­­ment option­­nels. Pas de prérequis, pas d’in­­ter­­ro­­ga­­toire sévère. La seule ques­­tion à laquelle ils doivent répondre est la suivante : Qu’est-ce qui est bon pour vous, à votre avis ?

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La City de Londres
Crédits : ITV

« Je ne m’at­­ten­­dais pas à un miracle », se rappelle un travailleur social. Les désirs des sans-abris se sont révé­­lés tout à fait modestes. Un télé­­phone, un passe­­port, un diction­­naire : chaque parti­­ci­­pant avait sa propre vision de ce qu’il y avait de mieux pour lui. Aucun d’entre eux n’a gaspillé son argent en alcool, en drogues ou aux paris. Bien au contraire, la plupart se sont montrés très économes avec l’argent qu’ils ont reçu. En moyenne, seules 800 livres avaient été dépen­­sées au cours de la première année. La vie de Simon a changé du tout au tout grâce à cet argent.

Accro à l’hé­­roïne depuis vingt ans, il a réussi à décro­­cher et a commencé à prendre des cours de jardi­­nage. « Pour la première fois dans ma vie, tout allait de soi, j’ai l’im­­pres­­sion que désor­­mais je peux vrai­­ment en faire quelque chose », dit-il. « Je songe à retour­­ner à la maison. J’ai deux gamins. » Un an après le début de l’ex­­pé­­rience, onze des treize hommes avaient un toit au-dessus de leur tête. Ils ont accepté d’être placés en foyer, se sont inscrits pour prendre des cours, ils ont appris à cuisi­­ner, ont reçu des trai­­te­­ments pour se défaire de leurs addic­­tions, ils ont rendu visite à leurs familles et ont écha­­faudé des plans pour le futur.

« J’ado­­rais lorsqu’il faisait froid », se souvient l’un d’eux. « Main­­te­­nant, je déteste ça. » Après des décen­­nies d’amendes, d’in­­ti­­mi­­da­­tion, de persé­­cu­­tion et d’em­­ploi de la force en vain par les auto­­ri­­tés, onze vaga­­bonds ont fini par quit­­ter le pavé. ulyces-freemoneyeveryone-02 Combien cela a coûté ? 50 000 livres par an, en incluant les salaires des travailleurs sociaux. En plus d’avoir donné un nouveau départ dans la vie à onze indi­­vi­­dus, le projet a permis d’éco­­no­­mi­­ser au moins sept fois ce qu’ils coûtaient aupa­­ra­­vant à la société. Même The Econo­­mist a conclu après la fin de l’ex­­pé­­rience : « La façon la plus effi­­cace de dépen­­ser l’argent pour régler les problèmes des sans-abris est peut-être bien de leur en donner direc­­te­­ment. »

Argent gratuit

Nous avons tendance à présu­­mer du fait que les pauvres sont inca­­pables de gérer leur argent. S’ils en avaient, se disent bon nombre de gens, ils le dépen­­se­­raient proba­­ble­­ment en fast-food et en bière bon marché, pas pour ache­­ter des fruits ou se payer des études. Ce genre de raison­­ne­­ments président à la myriade de programmes sociaux, de jungles admi­­nis­­tra­­tives, d’ar­­mées de coor­­di­­na­­teurs de programmes d’aide sociale, ainsi qu’aux légions d’équipes qui veillent à la marche de l’État-provi­­dence contem­­po­­rain.

Depuis le début de la crise, le nombre d’ini­­tia­­tives qui combattent la fraude aux allo­­ca­­tions et aux subven­­tions est en nette augmen­­ta­­tion. Les gens doivent « travailler pour leur argent », incline-t-on à penser. Au cours des récentes décen­­nies, l’aide sociale a été réorien­­tée vers un marché du travail qui ne crée pas assez d’em­­plois. Le passage du welfare au work­­fare – soit d’un système d’aide sociale redis­­tri­­bu­­tive en faveur des popu­­la­­tions défa­­vo­­ri­­sées à l’oc­­troie­­ment d’al­­lo­­ca­­tions à la condi­­tion d’une recherche d’un travail – est inter­­­na­­tio­­nal.

Il faut obli­­ga­­toi­­re­­ment recher­­cher un emploi au plus vite, songer à des trajec­­toires de réin­­ser­­tion, voire obli­­ga­­toi­­re­­ment s’in­­ves­­tir dans des acti­­vi­­tés béné­­voles. Le message sous-jacent ? L’argent distri­­bué gratui­­te­­ment rend les gens pares­­seux. Sauf que ce n’est pas le cas.

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Les verse­­ments M-Pesa du Kenya
Crédits : GiveDi­­rectly

Il s’ap­­pelle Bernard Omandi. Pendant des années, il a travaillé dans une carrière, quelque part dans la région inha­­bi­­table de l’ouest du Kenya. Bernard gagnait deux dollars par jour, jusqu’à ce qu’un matin, il reçoive un texto des plus inha­­bi­­tuels. « Quand j’ai vu le message, j’ai sauté de joie », se rappelle-t-il. Il avait une bonne raison de réagir de la sorte : son compte venait tout juste d’être crédité de 500 dollars. Pour Bernard, cette somme équi­­va­­lait à presque un an de salaire.

Deux mois plus tard, un repor­­ter du New York Times s’est promené dans son village. C’était comme si tout le monde avec décro­­ché le jack­­pot, mais personne n’avait gaspillé l’argent. Les gens répa­­raient leurs maisons et lançaient de petites entre­­prises. Bernard gagnait entre six et neuf dollars par jour au guidon de sa Bajaj Boxer neuve, une moto indienne qu’il utilise pour assu­­rer le trans­­port des habi­­tants du coin. « Le choix revient aux défa­­vo­­ri­­sés, pas à moi », explique Michael Faye, le co-fonda­­teur de GiveDi­­rectly. « La vérité, c’est que je ne pense pas savoir très bien ce dont les personnes défa­­vo­­ri­­sées ont besoin. »

Quand Google s’est penché sur les résul­­tats de l’opé­­ra­­tion de GiveDi­­rectly, la firme de la Sili­­con Valley a immé­­dia­­te­­ment décidé de leur donner 2,5 millions de dollars. Bernard et les autres habi­­tants de son village n’ont pas été les seuls à avoir cette chance. En 2008, le gouver­­ne­­ment ougan­­dais a donné envi­­ron 400 dollars à près de 12 000 jeunes âgés entre 16 et 35 ans. Juste de l’argent, on ne leur a posé aucune ques­­tion. Et devi­­nez quoi, les résul­­tats ont été stupé­­fiants.

Près de quatre ans plus tard, les réin­­ves­­tis­­se­­ments entre­­pre­­neu­­riaux ou éduca­­tifs de ces jeunes ont permis à leurs reve­­nus d’aug­­men­­ter de 50 %. Leurs chances d’être embau­­chés a pour sa part bondi de 60 %. Un autre programme ougan­­dais à offert 150 dollars à 1 800 femmes défa­­vo­­ri­­sées du nord du pays. Là encore, les reve­­nus ont augmenté de manière signi­­fi­­ca­­tive. Les femmes qui étaient aidées dans leurs démarches par un travailleur social étaient légè­­re­­ment mieux loties, mais des calculs ulté­­rieurs ont démon­­tré que le programme aurait été plus effi­­cace encore si le salaire des travailleurs sociaux avait été tout simple­­ment redis­­tri­­bué entre les femmes.

« On ne peut pas se remon­­ter les manches quand on n’a pas de chemise. »

Des études venues du monde entier convergent au même point : distri­­buer de l’argent aide incon­­tes­­ta­­ble­­ment. On a démon­­tré qu’il exis­­tait une corré­­la­­tion entre l’argent gratuit et la baisse de la crimi­­na­­lité, des inéga­­li­­tés, de la malnu­­tri­­tion, de la morta­­lité infan­­tile, des gros­­sesses précoces, de l’ab­­sen­­téisme à l’école ; ainsi qu’une augmen­­ta­­tion signi­­fi­­ca­­tive des résul­­tats scolaires, de la crois­­sance écono­­mique et de l’éman­­ci­­pa­­tion. « La prin­­ci­­pale raison pour laquelle les gens pauvres sont pauvres, c’est qu’ils n’ont pas assez d’argent », affir­­mait sèche­­ment l’éco­­no­­miste Charles Kenny, membre du Center for Global Deve­­lop­­ment, en juin 2014. « Il ne devrait pas être surpre­­nant de consta­­ter que leur donner de l’argent est une excel­­lente façon de remé­­dier au problème. »

Lors du projet Just Give Money to the Poor en 2010, les cher­­cheurs de l’Ins­­ti­­tut Brookes pour la pauvreté dans le monde, un insti­­tut indé­­pen­­dant basé à l’uni­­ver­­sité de Manches­­ter, ont donné de nombreux exemples au cours desquels l’argent avait été dépensé avec succès. En Nami­­bie, la malnu­­tri­­tion, la crimi­­na­­lité et l’ab­­sen­­téisme à l’école ont respec­­ti­­ve­­ment chuté de 25 %, 42 % et près de 40 %. Au Malawi, les inscrip­­tions au sein d’éta­­blis­­se­­ments scolaires pour les filles et les femmes ont connu une augmen­­ta­­tion de 40 %, avec ou sans condi­­tions.

Du Brésil à l’Inde en passant par le Mexique et l’Afrique du Sud, il y a eu de nombreux programmes de distri­­bu­­tion d’argent sans condi­­tion au cours des dix dernières années. Bien que les objec­­tifs du Millé­­naire pour le déve­­lop­­pe­­ment (OMD) n’en ont pas fait mention, aujourd’­­hui plus de 110 millions de familles en béné­­fi­­cient, dans au moins 45 pays. Des cher­­cheurs ont résumé les avan­­tages de ces programmes :

1. Les ménages font bon usage de cet argent.
2. La pauvreté recule.
3. L’im­­pact posi­­tif en termes de reve­­nus, de santé et de rentrées fiscales est consi­­dé­­rable sur le long terme.
4. On ne constate pas d’im­­pact néga­­tif sur la main-d’œuvre dispo­­nible : les béné­­fi­­ciaires de cet argent ne travaillent pas moins.
5. Les programmes ont permis d’éco­­no­­mi­­ser de l’argent.

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Bernard Omandi sur sa moto
Crédits : NPR

Pourquoi envoyer dans les pays concer­­nés des étran­­gers en 4×4 aux salaires consé­quents, quand nous pouvons nous conten­­ter d’y envoyer de l’argent ? Cela dimi­­nue­­rait aussi consi­­dé­­ra­­ble­­ment le risque que des fonc­­tion­­naires corrom­­pus prennent leur part au passage. L’argent gratuit stimule l’éco­­no­­mie toute entière : la consom­­ma­­tion progresse et engendre davan­­tage d’offres d’em­­plois et des reve­­nus plus élevés. « La pauvreté est essen­­tiel­­le­­ment un problème de manque d’argent, ça n’a rien à voir avec la stupi­­dité », remarque l’au­­teur Joseph Hanlon. « On ne peut pas se remon­­ter les manches quand on n’a pas de chemise. »

Le Mincome

L’argent gratuit : l’idée a été propa­­gée par certains des esprits les plus brillants que le monde ait connu (de H.G. Wells à Martin Luther King en passant par George Bernard Shaw). Thomas More en rêvait dans Utopia, en 1516. Un nombre incal­­cu­­lable d’éco­­no­­mistes et de philo­­sophes, parmi lesquels de nombreux lauréats du prix Nobel, ont suivi. Ses parti­­sans ne peuvent pas être poin­­tés du doigt sur l’échiquier poli­­tique : l’idée plaît indif­­fé­­rem­­ment à des penseurs de gauche comme de droite. Même les fonda­­teurs du néoli­­bé­­ra­­lisme, Frie­­drich Hayek et Milton Fried­­man, l’ont soutenu. L’ar­­ticle 25 de la Décla­­ra­­tion univer­­selle des droits de l’homme y fait direc­­te­­ment réfé­­rence.

Toute personne a droit à un niveau de vie suffi­­sant pour assu­­rer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notam­­ment pour l’ali­­men­­ta­­tion, l’ha­­bille­­ment, le loge­­ment, les soins médi­­caux ainsi que pour les services sociaux néces­­saires ; elle a droit à la sécu­­rité en cas de chômage, de mala­­die, d’in­­va­­li­­dité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsis­­tance par suite de circons­­tances indé­­pen­­dantes de sa volonté.

Le revenu de base.

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Une expé­­rience brillante et oubliée
Crédits : Dr. Evelyn Forget

Et pas pour quelques années, ou seule­­ment dans les pays en déve­­lop­­pe­­ment, ou unique­­ment pour les personnes défa­­vo­­ri­­sées : il s’agit d’argent distri­­bué sans condi­­tion comme un droit essen­­tiel pour chacun. Le philo­­sophe Philippe van Parijs appelle cela « la tran­­si­­tion directe du capi­­ta­­lisme au commu­­nisme ». Une allo­­ca­­tion mensuelle, suffi­­sam­­ment élevée pour vivre décem­­ment, sans aucun contrôle exté­­rieur sur la façon dont vous le dépen­­sez. Pas de forêt de frais supplé­­men­­taires, d’avan­­tages ou de rembour­­se­­ments – qui coûtent énor­­mé­­ment à être mis en place. Tout au plus, des montants plus élevés pour les personnes âgées, au chômage ou handi­­ca­­pées. Le revenu de base est une idée prête à se concré­­ti­­ser.

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Dans le grenier d’un entre­­pôt de Winni­­peg, au Canada, 1 800 boîtes prennent la pous­­sière. Elles sont remplies de données – des tableaux, des graphiques, des rapports et des retrans­­crip­­tions d’en­­tre­­tiens – prove­­nant d’une des expé­­ri­­men­­ta­­tions sociales les plus fasci­­nantes de l’his­­toire d’après-guerre : le programme Mincome. Evelyn Forget, profes­­seure à l’uni­­ver­­sité de Mani­­toba, a entendu parler de l’ex­­pé­­rience en 2004. Pendant cinq ans, elle a insisté auprès des Archives natio­­nales cana­­diennes pour pouvoir accé­­der aux données. Quand on lui a fina­­le­­ment accordé l’en­­trée au grenier, en 2009, elle n’en a pas cru ses yeux : ces archives renfer­­maient une mine d’in­­for­­ma­­tion sur la mise en appli­­ca­­tion de la vieille idée de Thomas More.

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Une vue aérienne de la ville de Dauphin
Crédits : Dauphin Econo­­mic Deve­­lop­­ment

Parmi le millier d’en­­tre­­tiens entas­­sés dans les boîtes, il y avait celui de Hugh et Doreen Hender­­son. 35 ans plus tôt, tandis que débu­­tait l’ex­­pé­­rience, il travaillait comme concierge dans une école pendant qu’elle s’oc­­cu­­pait de leurs deux enfants à la maison. La vie n’avait pas été tendre avec eux.

Doreen culti­­vait des légumes et ils élevaient leurs propres poulets pour être sûrs de pouvoir manger à leur faim quoti­­dien­­ne­­ment. Un jour, on a sonné à la porte. Deux hommes en costume leur ont fait une offre que les Hender­­son ne pouvaient pas refu­­ser : « Nous avons rempli des formu­­laires et ils voulaient savoir combien nous gagnions », se rappelle Doreen.

À partir de cet instant, l’argent n’a plus été un problème pour la famille Hender­­son. Hugh et Doreen sont entrés dans le programme Mincome : la première expé­­rience sociale cana­­dienne à grande échelle, et la plus vaste expé­­rience sur le revenu de base jamais réali­­sée. En mars 1973, le gouver­­neur de la province a décidé d’al­­louer 17 millions de dollars au projet. L’ex­­pé­­rience devait avoir lieu à Dauphin, une petite ville de 13 000 habi­­tants au nord de Winni­­peg. Au prin­­temps suivant, des cher­­cheurs ont commencé à s’ins­­tal­­ler en ville pour pouvoir suivre le déve­­lop­­pe­­ment du projet pilote.

Les écono­­mistes prenaient note des habi­­tudes de travail des gens, les socio­­logues obser­­vaient les effets de l’ex­­pé­­rience sur la vie de famille, et les anthro­­po­­logues s’at­­ta­­chaient à obser­­ver la façon dont les indi­­vi­­dus réagis­­saient à l’ex­­pé­­rience. Le revenu de base devait garan­­tir que personne à Dauphin ne vivrait en-dessous du niveau de pauvreté. En pratique, cela signi­­fiait qu’en­­vi­­ron mille familles, soit 30 % de la popu­­la­­tion de la ville, rece­­vrait un chèque tous les mois. Pour une famille de cinq personnes, le montant annuel de l’opé­­ra­­tion corres­­pon­­drait aujourd’­­hui à 16 000 euros. Sans condi­­tions.

Quatre ans ont passé, puis de nouvelles élec­­tions sont venues mettre des bâtons dans les roues du programme. Le gouver­­ne­­ment conser­­va­­teur nouvel­­le­­ment élu n’ai­­mait pas l’idée que cette expé­­rience coûteuse soit finan­­cée à 75 % par les contri­­buables. Quand ils ont réalisé qu’ils n’au­­raient pas assez d’argent pour analy­­ser ses résul­­tats, les insti­­ga­­teurs de l’ex­­pé­­rience l’ont rembal­­lée. Dans 1 800 cartons.

« Les poli­­ti­­ciens avaient peur que les gens s’ar­­rêtent de travailler et qu’ils fassent des tonnes d’en­­fants pour augmen­­ter leurs reve­­nus. »

La popu­­la­­tion de Dauphin en est restée amère. À ses débuts en 1974, Mincome était vu comme un projet pilote qui aurait pu donner lieu à une expé­­rience d’en­­ver­­gure natio­­nale. Mais à présent, il semblait qu’elle allait retom­­ber dans l’ou­­bli. « Les respon­­sables du gouver­­ne­­ment opposé au Mincome ne voulaient pas dépen­­ser plus d’argent pour analy­­ser des données qui montre­­raient ce qu’ils pensaient déjà savoir : que ça ne marchait pas », se souvient l’un des cher­­cheurs. « Quant aux parti­­sans du Mincome, ils étaient inquiets car si les analyses montraient que les données n’étaient pas favo­­rables, ils auraient dépensé un million de dollars de plus pour rien. Les choses auraient été encore pires. »

Quand le profes­­seur Forget a entendu parler du Mincome pour la première fois, personne ne savait si l’ex­­pé­­rience avait fonc­­tionné ou non. 1970 avait égale­­ment été l’an­­née où Medi­­care, le système d’as­­su­­rance-mala­­die cana­­dien, avait été mis en place. Les archives de Medi­­care ont fourni une autre mine d’in­­for­­ma­­tions à Forget, qu’elle a analy­­sées en compa­­rant Dauphin aux villes alen­­tours, ainsi que d’autres groupes témoins. Pendant trois ans, elle a analysé les données à n’en plus finir, abou­­tis­­sant toujours à la même conclu­­sion : Mincome avait été une immense réus­­site.

Le rêve améri­­cain

« Les poli­­ti­­ciens avaient peur que les gens s’ar­­rêtent de travailler et qu’ils fassent des tonnes d’en­­fants pour augmen­­ter leurs reve­­nus », explique le profes­­seur Forget. C’est pour­­tant tout le contraire qui s’est produit : la moyenne d’âge du premier mariage s’est élevée tandis que le taux de nata­­lité a baissé. Les béné­­fi­­ciaires du Mincome avaient de meilleurs taux de réus­­site scolaire. La somme totale des heures de travail n’a baissé que de 13 %. Les soutiens de famille n’ont quasi­­ment pas réduit leurs heures, les femmes utili­­saient le revenu de base pour pouvoir rester deux mois en congé de mater­­nité, et les jeunes l’uti­­li­­saient pour faire davan­­tage d’études.

Mais la décou­­verte la plus remarquable qu’a faite Forget est que les visites à l’hô­­pi­­tal ont dimi­­nué de 8,5 %. Cela repré­­sen­­tait d’im­­menses écono­­mies (aux États-Unis, il s’agi­­rait de plus de 200 milliards de dollars par an aujourd’­­hui). Deux ans après le début du programme, les taux de violence domes­­tique et d’af­­fec­­tions psychiques se sont égale­­ment mieux portés. Le Mincome a amélioré le quoti­­dien de la ville toute entière. Le revenu de base a conti­­nué d’im­­pac­­ter les géné­­ra­­tions suivantes, à la fois en termes de reve­­nus et de santé.

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Lyndon John­­son en guerre contre la pauvreté
Avril 1964

Dauphin, une ville sans pauvreté, a été l’une des cinq expé­­riences de revenu de base nord-améri­­caines. Quatre projets étasu­­niens l’ont précé­­dée. Aujourd’­­hui, peu de gens se souviennent à quel point les États-Unis étaient près de mettre en place un système d’as­­sis­­tance publique  révo­­lu­­tion­­naire dans les années 1960, qui aurait pu se compa­­rer sans rougir à ceux des pays d’Eu­­rope occi­­den­­tale modernes.

En 1964, le président Lyndon B. John­­son a déclaré la « guerre à la pauvreté ». Démo­­crates et Répu­­bli­­cains nour­­ris­­saient l’am­­bi­­tion commune d’une réforme en profon­­deur de la sécu­­rité sociale. Mais il fallait tout d’abord effec­­tuer davan­­tage de tests. Plusieurs dizaines de millions de dollars ont été mis à dispo­­si­­tion pour tester les effets du revenu de base parmi 10 000 familles de Penn­­syl­­va­­nie, de l’In­­diana, de Caro­­line du Nord, de Seat­tle et de Denver. Les cher­­cheurs tentaient de trou­­ver les réponses à trois ques­­tions :

1. Est-ce que le revenu de base conduit les gens à travailler signi­­fi­­ca­­ti­­ve­­ment moins ?
2. Si oui, est-ce que le coût d’un tel programme sera inabor­­dable ?
3. Sera-t-il par consé­quent irréa­­li­­sable poli­­tique­­ment ?

Les réponses : non, non et oui. La dimi­­nu­­tion des heures de travail s’est avérée modé­­rée. « Nos décou­­vertes ne nous permettent pas de soute­­nir d’as­­ser­­tion de “paresse”  », a déclaré l’ana­­lyste prin­­ci­­pal de l’ex­­pé­­rience de Denver. « Il n’y a pas trace à l’ho­­ri­­zon de la déser­­tion massive que prédi­­sait les prophètes de l’apo­­ca­­lypse. » En moyenne, on consta­­tait une réduc­­tion des heures de travail de 9 % par foyer. Comme à Dauphin, la majo­­rité de cette baisse était causée par de jeunes mères et des étudiants dans la ving­­taine.

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La Marche pour la survie des enfants de 1972, aux États-Unis
Crédits : DC Public Library Washing­­ton Star Collec­­tion

« Ces réduc­­tions des heures de travail sala­­rié ont été indu­­bi­­ta­­ble­­ment compen­­sées en partie par d’autres acti­­vi­­tés utiles, comme la recherche d’un meilleur emploi ou du travail ména­­ger », concluait un rapport d’éva­­lua­­tion du projet de Seat­tle. Une mère qui n’avait jamais fini le lycée a décro­­ché un diplôme univer­­si­­taire en psycho­­lo­­gie et a débuté une carrière dans la recherche. Une autre femme a commencé des cours de comé­­die, tandis que son époux s’est lancé dans la compo­­si­­tion. « Nous sommes auto­­nomes à présent, nous vivons de notre art », ont-ils dit aux cher­­cheurs.

Les résul­­tats scolaires se sont amélio­­rés dans toutes les expé­­riences : les notes ont connu une hausse globale et les taux de décro­­chage scolaire ont chuté. Les données concer­­nant la nutri­­tion et la santé ont égale­­ment montré des signes posi­­tifs – par exemple, le poids des nouveaux-nés avait augmenté. Pendant un temps, il semblait que le revenu de base tire­­rait son épingle du jeu à Washing­­ton. « La réforme de l’as­­sis­­tance publique est votée à la Chambre », disait un titre du New York Times le 17 avril 1970.

Une majo­­rité écra­­sante de repré­­sen­­tants avaient approuvé la propo­­si­­tion du président Nixon concer­­nant un revenu de base modeste. Mais une fois que la propo­­si­­tion a atterri au Sénat, les doutes ont fait leur retour. « Cette loi repré­­sente la réforme de l’as­­sis­­tance publique la plus chère, la plus éten­­due, la plus profonde et la plus chère jamais trai­­tée par le Comité des finances du Sénat », a déclaré l’un des séna­­teurs. Et puis, la décou­­verte fatale est arri­­vée : le nombre de divorces à Seat­tle avait augmenté de plus de 50 %.

Ce pour­­cen­­tage a tout d’un coup rendu les autres résul­­tats, posi­­tifs pour leur part, parfai­­te­­ment inin­­té­­res­­sants. Cela a alimenté la crainte chez les hommes qu’un revenu de base rendrait les femmes trop indé­­pen­­dantes. Pendant des mois, la propo­­si­­tion de loi a fait des allers-retours entre le Sénat et la Maison-Blanche, jusqu’à atter­­rir dans les poubelles de l’his­­toire. Des analyses ulté­­rieures ont démon­­tré que les cher­­cheurs s’étaient trom­­pés : en réalité, le nombre de divorces n’avait pas bougé.

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Des affiches en faveur du revenu de base aux USA
Crédits : DR

La méfiance et la honte

« Nous pouvons le faire ! Éradiquer la pauvreté aux États-Unis d’ici 1976 », a écrit James Tobin, qui rece­­vrait plus tard un prix Nobel, en 1967. À cette époque, près de 80 % de la popu­­la­­tion améri­­caine était en faveur de l’adop­­tion d’un petit revenu de base. Cela n’a pas empê­­ché Ronald Reagan de railler John­­son des années plus tard : « Dans les années 1960, nous avons déclaré la guerre à la pauvreté, et la pauvreté a gagné. » Les tour­­nants de la civi­­li­­sa­­tion sont souvent consi­­dé­­rés de prime abord comme d’im­­pos­­sibles utopies.

Albert Hirsch­­man, l’un des grands socio­­logues du siècle dernier, a écrit que les rêves utopiques étaient géné­­ra­­le­­ment réfu­­tés sur trois terrains : la futi­­lité (c’est impos­­sible), le danger (les risques sont trop grands) et la perver­­sité (sa réali­­sa­­tion donnera lieu à son contraire : une dysto­­pie). Pour­­tant, Hirsch­­man décri­­vait égale­­ment comment, une fois mises en œuvre, les idées précé­­dem­­ment consi­­dé­­rées comme utopiques sont rapi­­de­­ment tenues pour normales. Il n’y a pas si long­­temps, la démo­­cra­­tie était le grand idéal utopique.

Du philo­­sophe radi­­cal Platon à l’aris­­to­­crate conser­­va­­teur Joseph de Maistre, la plupart des intel­­lec­­tuels consi­­dé­­raient les masses comme étant trop stupides pour la démo­­cra­­tie. Ils étaient d’avis que la volonté géné­­rale du peuple dégé­­né­­re­­rait rapi­­de­­ment en une sorte de « volonté du géné­­ral ». Ce genre de raison­­ne­­ment, appliqué au revenu de base, donne­­rait à peu près ça : ce serait futile car nous ne pouvons pas nous l’of­­frir, dange­­reux car les gens arrê­­te­­raient de travailler, et pervers car il nous faudrait travailler deux fois plus dur pour répa­­rer les dégâts qu’ils auraient causés. Mais atten­­dez une seconde. ulyces-freemoneyeveryone-10

Futile ? Pour la première fois de l’his­­toire, nous sommes assez riches pour finan­­cer un solide revenu de base. Cela nous permet­­trait de mettre un terme à la plupart des pres­­ta­­tions et des programmes de surveillance que le système d’as­­sis­­tance publique néces­­site aujourd’­­hui. De nombreux abat­­te­­ments fiscaux appa­­raî­­traient super­­­flus. Des finan­­ce­­ments supplé­­men­­taires pour­­raient venir d’une taxa­­tion (supé­­rieure) du capi­­tal, de la pollu­­tion et de la consom­­ma­­tion.

Un rapide calcul. Le pays dans lequel je vis, les Pays-Bas, compte 16,8 millions d’ha­­bi­­tants. Son niveau de pauvreté est fixé à 1 165 euros par mois. Ce qui repré­­sen­­te­­rait un revenu de base raison­­nable. Des calculs simples portent son coût à 193,5 milliards d’eu­­ros par an, envi­­ron 30 % de notre PIB natio­­nal. Un chiffre astro­­no­­mique. Mais gardons à l’es­­prit que le gouver­­ne­­ment occupe déjà plus de la moitié de notre PIB. Et cela n’em­­pêche pas les Pays-Bas d’être un des pays les plus riches, les plus compé­­ti­­tifs et les plus heureux du monde.

Le revenu de base expé­­ri­­menté par le Canada – de l’argent distri­­bué incon­­di­­tion­­nel­­le­­ment aux personnes défa­­vo­­ri­­sées – serait beau­­coup moins cher à mettre en œuvre. Éradiquer la pauvreté aux États-Unis coûte­­rait 175 milliards de dollars, a récem­­ment calculé l’éco­­no­­miste Matt Brue­­nig – un quart du budget mili­­taire du pays, qui est de 700 milliards de dollars. Malgré tout, un système qui n’aide que les pauvres ne ferait que confir­­mer la divi­­sion d’avec les citoyens pros­­pères. « Une poli­­tique pour les pauvres est poli­­tique­­ment pauvre », a un jour écrit Richard Titmuss, le cerveau de l’État-provi­­dence britan­­nique. Un revenu mini­­mum univer­­sel, d’un autre côté, pour­­rait comp­­ter sur un large soutien puisque tout le monde en béné­­fi­­cie­­rait.

Dange­­reux ? C’est vrai, nous travaille­­rions un peu moins. Mais c’est une bonne chose, cela pour­­rait poten­­tiel­­le­­ment faire des miracles dans nos vies person­­nelles et nos vies de familles. Un petit groupe d’ar­­tistes et d’écri­­vains (« tous ceux que la société méprise de leur vivant et honore après leur mort » – Bertrand Russell) cesse­­raient effec­­ti­­ve­­ment d’ac­­com­­plir des travaux sala­­riés. Mais néan­­moins, il existe de nombreuses preuves du fait que la grande majo­­rité des gens, peu importe ce qu’ils gagnent pour ça, ont envie de travailler. Le chômage nous rend profon­­dé­­ment malheu­­reux.

Un des avan­­tages du revenu de base est qu’il encou­­ra­­ge­­rait les « travailleurs pauvres » – qui sont, au sein du système actuel, plus en sécu­­rité lorsqu’ils se reposent sur l’aide sociale – à cher­­cher des emplois. Le revenu de base ne peut qu’a­­mé­­lio­­rer leur situa­­tion ; l’aide serait incon­­di­­tion­­nelle. Le salaire mini­­mal pour­­rait être aboli, multi­­pliant les oppor­­tu­­ni­­tés jusque dans les strates les plus basses du marché de l’em­­ploi. L’âge ne serait plus un obstacle pour trou­­ver et conser­­ver un travail (étant donné que les employés les plus vieux ne seraient pas néces­­sai­­re­­ment mieux payés), et cela aurait pour effet de boos­­ter la parti­­ci­­pa­­tion des indi­­vi­­dus à l’ef­­fort global.

C’est ainsi que tout progrès commence.

Pervers ? Bien au contraire, au cours des dernières décen­­nies, ce sont nos systèmes de sécu­­rité sociale qui ont dégé­­néré en systèmes pervers de contrôle social. Les fonc­­tion­­naires espionnent les gens qui reçoivent des aides sociales pour être sûrs qu’ils ne gaspillent pas leur argent. Les inspec­­teurs passent leurs jour­­nées à apprendre aux citoyens comment se dépê­­trer dans toute la pape­­rasse néces­­saire. Des milliers de fonc­­tion­­naires sont occu­­pés à garder à l’œil cette bureau­­cra­­tie parti­­cu­­liè­­re­­ment sensible à la fraude. L’État-provi­­dence a été conçu pour appor­­ter la sécu­­rité, mais il a dégé­­néré en un système où règne la méfiance et la honte.

Le commen­­ce­­ment

Cela a déjà été dit. Notre État-provi­­dence est périmé, basé sur une époque à laquelle les hommes étaient les seuls à exer­­cer une profes­­sion et où les employés travaillaient au sein de la même entre­­prise pendant toute leur carrière. Notre système de retraites et nos programmes de protec­­tion sociale sont encore centrés sur ceux qui ont assez de chance pour avoir un emploi régu­­lier. La sécu­­rité sociale est basée sur le postu­­lat erroné que l’éco­­no­­mie crée de nouveaux emplois. Les programmes d’aide sociale sont deve­­nus des pièges à éviter plutôt que des tram­­po­­lines. Jamais aupa­­ra­­vant le temps n’avait été plus propice à la mise en place d’un revenu mini­­mum univer­­sel et incon­­di­­tion­­nel.

Nos socié­­tés vieillis­­santes nous mettent au défi de main­­te­­nir les plus âgés écono­­mique­­ment actifs aussi long­­temps que possible. Un marché du travail de plus en plus souple crée le besoin de davan­­tage de sécu­­rité. La globa­­li­­sa­­tion est en train d’éro­­der les salaires des classes moyennes du monde entier. L’éman­­ci­­pa­­tion des femmes ne sera complète que lorsqu’une plus grande indé­­pen­­dance écono­­mique sera possible pour tous. L’es­­sor des robots et de l’au­­to­­ma­­tion de plus en plus impor­­tante de notre écono­­mie pour­­rait égale­­ment coûter cher à ceux qui se trouvent en haut de l’échelle.

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Martin Luther King et Walter Reuther

La légende raconte que Henry Ford II visi­­tait une nouvelle usine entiè­­re­­ment auto­­ma­­ti­­sée en compa­­gnie du leader syndi­­ca­­liste Walter Reuther, dans les années 1960, quand Ford plai­­santa : « Walter, comment allez-vous amener ces robots à payer vos coti­­sa­­tions syndi­­cales ? » Ce à quoi Reuther aurait répondu : « Henry, comment allez-vous les amener à ache­­ter vos voitures ? » Un monde où les salaires n’aug­­mentent plus a toujours besoin de consom­­ma­­teurs.

Au cours des dernières décen­­nies, le pouvoir d’achat de la classe moyenne a été main­­tenu sous perfu­­sion grâce à des crédits, des crédits, et toujours plus de crédits. Personne ne demande aux socié­­tés du monde entier de mettre en place un système de revenu de base coûteux en une seule fois. Chaque utopie néces­­site de commen­­cer petit, avec des expé­­ri­­men­­ta­­tions qui trans­­forment peu à peu notre monde – comme celle de 2009 à Londres.

L’un des travailleurs sociaux s’est souvenu par la suite : « Il est assez diffi­­cile de chan­­ger d’un jour à l’autre la façon dont vous appré­­hen­­dez le problème. Ces projets pilotes nous donnent l’op­­por­­tu­­nité de décrire, de penser et de parler diffé­­rem­­ment du problème. » C’est ainsi que tout progrès commence.


Traduit de l’an­­glais par Nico­­las Prouillac et Arthur Scheuer d’après un essai adapté du livre Utopia for Realists: The Case for a Univer­­sal Basic Income, Open Borders, and a 15-Hour Work­­week, de Rutger Breg­­man. Utopia for Realists est né sur De Corres­­pondent et le livre est dispo­­nible sur Amazon.

Couver­­ture : Illus­­tra­­tion par De Corres­­pondent.


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