par Saxon Baird | 21 avril 2015

Il y a au moins deux choses qu’on est sûr de trou­­ver lorsqu’on assiste à un concert en plein air à King­s­ton : de grosses basses de reggae et de dance­­hall pulsées à plein volume par un mur d’en­­ceintes massif, et un nuage de fumée de marijuana planant au-dessus de la foule. À l’ins­­tar des caca­­huètes et des matchs de foot, ces deux éléments sont indis­­so­­ciables en Jamaïque depuis près d’une cinquan­­taine d’an­­nées.

En Jamaïque, la vente et l’usage de cette substance sont inter­­­dits par la loi depuis 67 ans.

Même si tout le monde n’y fume pas, il est en prin­­cipe facile de se procu­­rer de l’herbe quand on en cherche. Il suffit de héler l’un des vendeurs qui fendent régu­­liè­­re­­ment la foule avec des tiges de trente centi­­mètres, et vendent des têtes de la plante séchée pour 100 dollars jamaï­­cains (un peu moins d’un euro). Si on estime que 15 000 hectares de marijuana sont culti­­vés en Jamaïque, la vente et l’usage de cette substance – quitte à surprendre les adora­­teurs de Bob Marley à l’étran­­ger – sont inter­­­dits par la loi depuis 67 ans. Jusque très récem­­ment, être inter­­­pellé avec de l’herbe, quelle qu’en soit la quan­­tité, pouvait vous coûter jusqu’à cinq ans de prison et une amende de 15 000 dollars jamaï­­cains (envi­­ron 120 euros). Les personnes condam­­nées pour usage de marijuana rencontrent des diffi­­cul­­tés pour trou­­ver un emploi ou pour obte­­nir des visas vers l’étran­­ger. La sévé­­rité des lois sur le canna­­bis dans un pays où la plante pousse à l’état sauvage est depuis long­­temps un point d’achop­­pe­­ment entre le gouver­­ne­­ment jamaï­­cain, la Cons­­ta­­bu­­lary Force (les forces de police de l’île) et de nombreux citoyens du pays ; à commen­­cer par les rasta­­fa­­ris.

Zion

Mais aujourd’­­hui, au sortir de longues années de rela­­tions tendues avec les rastas fumeurs de ganja, le gouver­­ne­­ment jamaï­­cain commence lente­­ment à accep­­ter l’usage de la plante. Un nouvel amen­­de­­ment de la loi sur les drogues dange­­reuses (Dange­­rous Drugs Act), adopté le 6 février dernier – jour de la nais­­sance de Bob Marley –, réduit à une simple contra­­ven­­tion la sanc­­tion prévue en cas de posses­­sion de moins de soixante grammes. Il auto­­rise égale­­ment tout rasta­­fari à faire pous­­ser de la marijuana sur des zones dési­­gnées et permet l’usage de la ganja à des fins reli­­gieuses, médi­­cales et scien­­ti­­fiques. Fumer du canna­­bis demeure toute­­fois inter­­­dit dans les lieux publics. Les rasta­­fa­­ris ont applaudi cet amen­­de­­ment, mais non sans méfiance. « Nous rendons grâce pour la dépé­­na­­li­­sa­­tion de l’herbe car nous, les rastas, nous sommes beau­­coup battus pour cela », recon­­naît Ras Ayatol­­lah, assis dans le jardin d’Ibo Spice, un restau­­rant qui passe presque inaperçu sur Orange Street, dans le centre de King­s­ton. Le restau­­rant propose un menu stric­­te­­ment végé­­ta­­rien que les rastas nomment ital. Vété­­ran rasta du Scotts Pass Nyabin­­ghi Center de Claren­­don, à une grosse demi-heure de voiture de la capi­­tale, Ayatol­­lah a d’abord été pêcheur dans le bidon­­ville de Hannah Town, à King­s­ton. Ayatol­­lah confie que son nom a été choisi à la suite d’une commu­­ni­­ca­­tion de l’aya­­tol­­lah iranien à la radio, qui décla­­rait vouloir faire cesser « la barba­­rie et les trem­­ble­­ments de terre ».

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Ras Ayatol­­lah, vété­­ran rasta
Crédits : Saxon Baird

Les coolies indiens ont été les premiers à intro­­duire la marijuana sur l’île (en lui prêtant le nom bengali du chanvre, ganja, terme encore large­­ment usité sur l’île) au XIXe siècle. L’usage du canna­­bis a ensuite gagné en popu­­la­­rité avec l’émer­­gence du mouve­­ment spiri­­tuel radi­­cal et afro­­cen­­triste rasta­­fari dans les années 1930. Cette mouvance, née en Jamaïque, tire ses racines de la tradi­­tion abra­­ha­­mique, mais consi­­dère l’an­­cien empe­­reur d’Éthio­­pie Haïlé Sélas­­sié comme une figure analogue à celle du Christ, le repré­­sen­­tant de Dieu sur Terre. Ses adeptes consi­­dèrent Zion (souvent asso­­ciée à l’Éthio­­pie) comme une terre promise que Baby­­lone (qui repré­­sente les valeurs anglo-occi­­den­­tales corrom­­pues, comme le maté­­ria­­lisme et la cupi­­dité) les a forcés à quit­­ter. Le canna­­bis, souvent simple­­ment dénommé « herbe », est une plante sacrée pour les croyants, selon leur inter­­­pré­­ta­­tion de certains passages de l’An­­cien Testament. De nombreux rastas croient que la plante pous­­sait sur la tombe du roi Salo­­mon. L’usage de la ganja a profité de la popu­­la­­rité mondiale du reggae dans les années 1970. Nombre de ses plus grandes stars – Marley en tête de file – adhé­­raient au mode de vie rasta­­fari et célé­­braient dans leurs chan­­sons le statut sacré de la plante et ses valeurs médi­­ci­­nales. « Lega­­lize It », de Peter Tosh, banni des antennes en Jamaïque dès sa sortie en 1975, consti­­tue sans doute l’hymne au canna­­bis le plus connu dans le monde. L’in­­tran­­si­­geance affi­­chée par les auto­­ri­­tés jamaï­­caines vis-à-vis de l’usage et de la culture de la ganja a natu­­rel­­le­­ment entraîné une longue série de tensions avec les rasta­­fa­­ris. Des tensions qui vont au-delà de la seule ques­­tion de l’usage du canna­­bis. Comme de nombreux anciens chez les rasta­­fa­­ris, Ayatol­­lah a enduré des dizaines d’an­­nées de stig­­ma­­ti­­sa­­tion par de nombreux Jamaï­­cains, et en parti­­cu­­lier par la police locale. Au fil des années, cet état de fait a régu­­liè­­re­­ment contri­­bué à l’es­­ca­­lade de la violence. L’in­­ci­dent de Coral Gardens, qui eut lieu en 1963, est souvent cité quand on aborde le sujet. Un certain nombre de rastas s’étaient rendus au poste de police locale, près de Montego Bay, pour protes­­ter contre le harcè­­le­­ment dont ils étaient victimes en raison de leur présence aux alen­­tours des hôtels touris­­tiques. La situa­­tion dégé­­néra, se soldant par la mort de huit rasta­­fa­­ris. L’in­­ci­dent est toujours commé­­moré chaque année par les rastas, qui le nomment « vendredi noir ».

Un nouveau marché

Autre épisode marquant ayant suivi l’in­­dé­­pen­­dance de la Jamaïque : la destruc­­tion en 1965 d’une commu­­nauté rasta­­fari du centre-ville du nom de Black O’Wall. La zone consti­­tuait un centre de rencontre des tenants du panafri­­ca­­nisme et des rastas de la première heure – Marley y vécut dans sa jeunesse. Après avoir été quali­­fié par des élus de « ghetto » et de « nid de violence », le quar­­tier fut rasé par des bull­­do­­zers accom­­pa­­gnés d’of­­fi­­ciers de police armés de fusils. S’il a été remplacé par des habi­­ta­­tions à loyer modéré et renommé Tivoli Gardens, il n’en est pas moins resté une zone de violence. En témoigne la capture à main armée du baron de la drogue Chris­­to­­pher Coke par les auto­­ri­­tés en 2010, qui fit plus de cinquante morts, dont une grande part de rési­­dents non armés. Ces exemples contri­­buent à expliquer le scep­­ti­­cisme d’Aya­­tol­­lah quant aux moti­­va­­tions des auto­­ri­­tés. Pour­­tant, le doyen garde l’es­­poir que la commu­­nauté rasta puisse tirer profit de cette évolu­­tion. « Au bout du compte, ils devraient donner une compen­­sa­­tion à la commu­­nauté rasta­­fari en Jamaïque pour toutes les épreuves que nous avons subies », dit Ayatol­­lah. « Je sais qu’un jour ou l’autre ils devront rendre quelque chose à I and I. » (La plupart des rasta­­fa­­ris ne disent pas me et I pour moi et je, mais I and I pour dési­­gner Jah et leur propre personne, dans un mélange de patois jamaï­­cain et d’usage spiri­­tuel spéci­­fique à la langue des rastas.)

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Les murs de la maison de Bob Marley à King­s­ton
Crédits : Katie Thebeau

Michael Barnett, maître de confé­­rence à l’uni­­ver­­sité des Indes occi­­den­­tales, a dirigé l’ou­­vrage Rasta­­fari in the New Millen­­nium, une série d’es­­sais exami­­nant la reli­­gion rasta comme mouve­­ment moderne et mondial. Ce dernier partage le senti­­ment d’Aya­­tol­­lah. « La vraie ques­­tion que se posent nombre d’entre nous au sein de la commu­­nauté rasta est de savoir si nous allons jouer un rôle dans la commer­­cia­­li­­sa­­tion du canna­­bis », déclare Barnett. « Les moti­­va­­tions mercan­­tiles des auto­­ri­­tés sont assez évidentes. Mais quelle place donne-t-on aux rasta­­fa­­ris ? N’est-il pas légi­­time qu’ils profitent des retom­­bées écono­­miques de cette initia­­tive ? » Sans aucun doute, la vente légale de ganja peut rappor­­ter gros. La nouvelle loi ouvre la voie à la créa­­tion de licences auto­­ri­­sant le déve­­lop­­pe­­ment d’une indus­­trie médi­­ci­­nale et commer­­ciale du canna­­bis – au sein de laquelle les puis­­sants héri­­tiers Marley, connus pour leur sens des affaires, se sont déjà posi­­tion­­nés en créant leur propre variété de la plante, bapti­­sée « Marley Natu­­ral », en novembre dernier. Cette loi ne peut qu’être béné­­fique pour le tourisme, prin­­ci­­pale source de reve­­nus de la Jamaïque. Plus de deux millions d’in­­di­­vi­­dus ont visité l’île l’an passé, nombre d’entre eux venant trou­­ver soleil, musique et marijuana dans des villes touris­­tiques comme Negril. Des endroits où les ganja tours consti­­tuent déjà des attrac­­tions sur lesquelles les pouvoirs publics ferment large­­ment les yeux malgré leur illé­­ga­­lité, sans doute de peur de faire fuir les touristes. « Les possi­­bi­­li­­tés d’in­­ves­­tis­­se­­ment liées à la léga­­li­­sa­­tion de la ganja sont consi­­dé­­rables », assu­­rait Delano Seive­­right, direc­­teur du groupe de lobbying Canna­­bis Commer­­cial and Medi­­ci­­nal Research Task­­force, à la confé­­rence sur les inves­­tis­­se­­ments et les marchés finan­­ciers en Jamaïque de l’an dernier. « Les retom­­bées poten­­tielles les plus évidentes concernent l’agri­­cul­­ture, le tourisme et le secteur finan­­cier. » À l’adop­­tion de la réforme, le ministre de la Justice Mark Golding confir­­mait cette impres­­sion en décla­­rant : « Nous devons nous posi­­tion­­ner de manière à tirer profit des impor­­tantes possi­­bi­­li­­tés écono­­miques offertes par ce nouveau marché. »

Droits et justice

« Les rastas doivent pouvoir vivre d’un produit qu’ils promeuvent depuis long­­temps », explique Barnett, qui ne voit pas pourquoi les rasta­­fa­­ris ne pour­­raient pas eux aussi tirer profit de cette situa­­tion. « Ce qui risque d’ar­­ri­­ver, et je ne l’es­­père pas, c’est que les rastas ne se voient confier aucun rôle réel dans le volet commer­­cial de l’in­­dus­­trie de l’herbe. »

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Clin­­ton Hutton, de l’uni­­ver­­sité des Indes occi­­den­­tales
Crédits : Saxon Baird

Son collègue Clin­­ton Hutton, profes­­seur de philo­­so­­phie poli­­tique à la l’uni­­ver­­sité des Indes occi­­den­­tales, partage cette inquié­­tude. Dans son bureau, entouré de portraits de rastas jamaï­­cains pris au fil des années, Clin­­ton se montre prag­­ma­­tique : « Je ne pense pas que nous, les rastas, puis­­sions dire : “Nous avons fait toutes ces choses, et nous avons auto­­ma­­tique­­ment droit à ceci ou cela.” Pour moi, les rastas doivent avoir ce droit. Mais d’autres dans la société, des hommes d’af­­faires en parti­­cu­­lier, risquent de nous enle­­ver l’idée de la bouche – comme on dit en Jamaïque. » Des groupes tels que la Ganja Law Reform Coali­­tion, les Ganja Future Growers and Produ­­cers Asso­­cia­­tion et la Canna­­bis Commer­­cial and Medi­­ci­­nal Research Task­­force ont été les prin­­ci­­paux parti­­sans d’une réforme du statut de la ganja sur l’île. Néan­­moins, aucun d’entre eux n’a sérieu­­se­­ment envi­­sagé d’of­­frir des répa­­ra­­tions finan­­cières aux rastas ou de les inclure dans le proces­­sus. Par ailleurs, les diffé­­rentes branches de la commu­­nauté rasta n’ont pas été très promptes à réagir. Ayant histo­­rique­­ment refusé l’en­­ga­­ge­­ment poli­­tique, la commu­­nauté rasta n’a à ce jour engen­­dré aucun groupe social ou poli­­tique d’im­­por­­tance. Mais la ques­­tion n’est pas unique­­ment de savoir comment cette nouvelle loi pour­­rait profi­­ter aux rastas. L’usage rasta­­fari de la plante dans les céré­­mo­­nies sacrées est désor­­mais reconnu, et la loi offre des avan­­cées pour que ces pratiques ne soient plus condam­­nées. Dès lors, une nouvelle ques­­tion se pose, dont la portée est exis­­ten­­tielle pour Barnett : « Il y a quelque chose de problé­­ma­­tique dans le fait de lais­­ser le gouver­­ne­­ment déter­­mi­­ner qui est rasta et qui ne l’est pas. C’est en soi un véri­­table sac de nœuds. »

« C’est un combat pour lequel des rastas ont laissé leur vie. » — Clin­­ton Hutton

Comment ces dispo­­si­­tions s’ar­­ti­­cu­­le­­ront en termes précis du point de vue juri­­dique, cela reste à voir. Le gouver­­ne­­ment jamaï­­cain a déjà dési­­gné la Canna­­bis Licen­­sing Autho­­rity comme l’or­­ga­­nisme régle­­men­­taire en charge de mettre en place cette indus­­trie. Cepen­­dant, le ministre de la Sécu­­rité natio­­nale, Peter Bunting, a reconnu dans une allo­­cu­­tion au Parle­­ment en février dernier que la mise en œuvre de la loi allait prendre du temps. Pour Clin­­ton Hutton, il est absurde que le gouver­­ne­­ment puisse déci­­der de qui est rasta­­fari ou non. « Peut-être que tout le monde va deve­­nir rasta, main­­te­­nant ! » s’amuse-t-il. Oui, c’est ce genre de ques­­tions sans réponse qui poussent Hutton à penser que l’im­­pé­­ra­­tif pour les rasta­­fa­­ris est de se montrer actifs et de faire entendre leur voix. « C’est un combat pour lequel des rastas ont laissé leur vie », explique Hutton, soudain sérieux. « C’est un combat pour lequel nombre d’entre eux sont allés en prison, pour lequel ils ont été stig­­ma­­ti­­sés et mis à l’écart des écoles et du marché du travail. Tout doit être fait pour que cette situa­­tion soit bien comprise. C’est une ques­­tion de droits et de justice. Pas seule­­ment en Jamaïque, mais dans le monde entier. »


Traduit de l’an­­glais par Anatole Pons d’après l’ar­­ticle « Baby­­lon Backs Down », paru dans Roads & King­­doms. Couver­­ture : Vue sur les Blue Moun­­tains et ses plan­­ta­­tions de marijuana, par Saxon Baird.

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