par sbassomp | 0 min | 8 mai 2017

L’ex­­plo­­sion

Le souffle de l’ex­­plo­­sion fit voler Muham­­mad Safdar en arrière. Il regarda où il avait atterri et réalisa que les vitres de son ambu­­lance avaient été fracas­­sées. Alors qu’il essayait de se rele­­ver, des collègues ambu­­lan­­ciers de la Fonda­­tion Edhi se rassem­­blèrent autour de lui ; Safdar semblait saigner. Mais il ne souf­­frait d’au­­cune bles­­sure externe. « De la chair humaine était collée à moi », se rappelle-t-il main­­te­­nant, assis dans le centre de contrôle des ambu­­lances du centre-ville de Kara­­chi. « Mes amis croyaient à des bles­­sures, mais c’étaient des morceaux d’autres gens. Je trem­­blais très fort et je n’en­­ten­­dais pas le son de ma propre voix quand je parlais. Elle parais­­sait caho­­tante, j’en­­ten­­dais seule­­ment des siffle­­ments.  » C’était le 5 février 2010 et Safdar avait déjà géré les consé­quences d’une explo­­sion ce jour-là. Une heure aupa­­ra­­vant, une moto char­­gée d’ex­­plo­­sifs avait embouti un bus trans­­por­­tant des musul­­mans chiites vers une proces­­sion reli­­gieuse. Safdar s’était préci­­pité vers les lieux de l’at­­ten­­tat pour char­­ger les morts et les bles­­sés dans son ambu­­lance et les emme­­ner à l’hô­­pi­­tal Jinnah. Avec plus de 30 bles­­sés et 12 morts, la salle des urgences était plon­­gée dans le chaos, remplie de gens pleu­­rant et hurlant, tandis que les méde­­cins tentaient de faire face. Safdar était encore dans l’hô­­pi­­tal lorsque la deuxième bombe a explosé, juste devant l’en­­trée.

Safdar, en rouge
Crédits : Akthar Soomro/Reuters

Il n’a pas tout de suite réalisé qu’il avait une commo­­tion céré­­brale. Il a d’abord suivi son instinct, qui lui disait de se rele­­ver et de conti­­nuer à appor­­ter de l’aide. 13 personnes de plus avaient été tuées, et de nombreuses autres bles­­sées. « C’était le chaos, il y avait du sang partout, tout l’hô­­pi­­tal était sens dessus dessous », se souvient Safdar. L’en­­trée de l’hô­­pi­­tal avait été sévè­­re­­ment endom­­ma­­gée et tout le monde redou­­tait l’ex­­plo­­sion d’une troi­­sième bombe. Les ambu­­lan­­ciers emme­­nèrent les bles­­sés les plus graves vers d’autres hôpi­­taux à proxi­­mité, pour qu’ils y soient soignés. Trois ambu­­lances ayant été détruites, ils remplirent leur mission avec les moyens du bord. À travers la foule de bles­­sés, Muham­­mad Safdar aperçut son patron, Abdul Sattar Edhi, assis dans une ambu­­lance. Bien qu’é­­tant le fonda­­teur d’un immense empire cari­­ta­­tif, Edhi insis­­tait pour se trou­­ver aux premières lignes du travail de secou­­riste. Il ramas­­sait les morts et les bles­­sés aux côtés de ses employés. Safdar se préci­­pita vers Ehdi. « Je voulais l’éloi­­gner car je crai­­gnais une troi­­sième explo­­sion, mais il a dit : “Je ne vais nulle part. Où que je sois, il n’y a pas d’ex­­plo­­sion, alors je ne bouge pas d’ici.” » Safdar conti­­nua donc de trans­­por­­ter des corps vers les ambu­­lances garées à l’ex­­té­­rieur. Et là, parmi les débris et le sang, il remarqua quelque chose de suspect : une moto visi­­ble­­ment intacte garée sur le parking, un poste de télé­­vi­­sion accro­­ché à l’ar­­rière. Safdar se préci­­pita de nouveau vers Edhi pour lui faire part de ce qu’il avait vu. Ce dernier prévint la police et demeura immo­­bile, tandis qu’elle désa­­morçait ce qui s’avéra être une troi­­sième bombe. En treize ans de travail en tant qu’am­­bu­­lan­­cier de la Fonda­­tion Edhi, Safdar ne sait plus combien de missions il a effec­­tué. Il a péné­­tré des immeubles en flammes, plongé dans les eaux après un naufrage, récu­­péré des cadavres et des survi­­vants après des attaques terro­­ristes et des acci­­dents indus­­triels, traversé des fusillades. Portant des t-shirts rouges marqués du sigle « EDHI » en lettres blanches, les ambu­­lan­­ciers de la fonda­­tion sont habi­­tués à la vue de scènes de désastres, bien trop fréquentes au Pakis­­tan. Ici, à Kara­­chi, méga­­lo­­pole palpi­­tante d’en­­vi­­ron 20 millions d’ha­­bi­­tants, il n’y a pas de service d’am­­bu­­lance public, malgré un besoin écra­­sant.

Crédits : Akthar Soomro/Reuters

Depuis des décen­­nies, la ville est rongée par la violence. Kara­­chi est l’épi­­centre écono­­mique du pays, l’en­­droit où les diffé­­rents groupes ethniques du Pakis­­tan convergent pour cher­­cher du travail. Les conflits ethniques couvaient depuis les années 1950, ils se sont atti­­sés lorsque les conflits et les catas­­trophes natu­­relles ailleurs dans le pays ont poussé de plus en plus de gens vers la ville. Pendant des années, une brutale guerre des gangs a fait rage dans le quar­­tier pauvre de Lyari et, tandis que le terro­­risme a sensi­­ble­­ment augmenté au Pakis­­tan après l’an­­née 2001, Kara­­chi est devenu un lieu clé pour la lutte contre le terro­­risme. Depuis 2014, la sanglante répres­­sion de l’ar­­mée a apporté un semblant de calme, mais les tensions enflent sous la surface. Safdar, à bord de son ambu­­lance rudi­­men­­taire, est en première ligne des conflits divers et variés qui consument sa ville, se mettant lui-même en très grand danger pour très peu d’argent. À quoi ressemble le quoti­­dien d’un ambu­­lan­­cier dans un contexte aussi incer­­tain, violent et chan­­geant ? Et pour quelle raison mener une telle vie ? Safdar est entré pour la première fois dans le bureau prin­­ci­­pal de la Fonda­­tion Edhi en 2003, en trébu­­chant et en criant que son frère avait trop long­­temps attendu son ambu­­lance. Il avait envi­­ron 22 ans (il arrive souvent au Pakis­­tan que les gens ne se souviennent pas exac­­te­­ment de leur date de nais­­sance) et son frère Adil, 20 ans. C’est Muham­­mad Liaqat qui était de garde ce jour-là. « Notre réac­­tion n’a pas été de répondre de manière agres­­sive », dit-il. « Il a très bon cœur, mais il est impé­­tueux. » Adil a contracté la polio lorsqu’il était enfant, et la mala­­die – éradiquée dans la majeure partie du monde mais toujours endé­­mique au Pakis­­tan – l’a laissé en situa­­tion de handi­­cap. Il avait besoin d’une série de doulou­­reuses opéra­­tions aux jambes. Sans voiture et avec un budget limité, la famille comp­­tait sur les services de trans­­port peu coûteux des ambu­­lances Edhi.

Crédits : Akthar Soomro/Reuters

Malgré sa colère, Safdar était impres­­sionné. « J’avais vu d’autres gens attendre à l’hô­­pi­­tal pendant des heures pour un service de trans­­port », se souvient-il. « Seul Edhi Sahib (le terme Sahib est une marque de respect, ndlr) essayait de les aider. » Safdar rêvait de rejoindre l’ar­­mée, mais il devait rester en ville à cause de la mala­­die de son frère. Alors il prit une licence de conduc­­teur et rejoi­­gnit le service d’am­­bu­­lan­­ciers. « Il a vu le travail que nous faisions et il a voulu nous rejoindre », dit Liaqat. « Main­­te­­nant il nous cause des problèmes tous les jours. » Le conflit ethnique et la violente guerre des gangs de Kara­­chi battaient leur plein. Lors de son premier jour de service, Safdar alla avec un autre ambu­­lan­­cier ramas­­ser l’un des corps non-récla­­més fréquem­­ment trou­­vés dans les rues. Il ne pouvait pas le regar­­der en face. L’autre ambu­­lan­­cier le gifla. « Qu’est-ce que c’est selon toi ? » lui dit-il. « C’est un être humain. Qu’est-ce que tu es toi ? Un être humain. Pourquoi te comportes-tu ainsi ? » Safdar ramassa le corps. « Ça prend du temps de s’ha­­bi­­tuer à ce travail », dit-il. « Beau­­coup de gens partent après une semaine ou deux parce qu’ils ne peuvent pas le suppor­­ter. Ils portent la peur en eux. » Safdar est un homme mince aux cheveux soigneu­­se­­ment coupés et coif­­fés, aussi prompt à rire qu’à piquer une colère. Son chef, Anwar Kazmi, le présente avec ironie comme « le plus poli de ses ambu­­lan­­ciers » aux nouveaux venus. Safdar est constam­­ment en train de mâcher un dérivé de noix de bétel, qui a l’ef­­fet d’une amphé­­ta­­mine – une habi­­tude large­­ment répan­­due parmi les conduc­­teurs au Pakis­­tan. Il est spon­­tané et prononce un million de mots à la minute, les mouve­­ments rapides de sa main expri­­mant toute une palette d’émo­­tions. Il a envie de frap­­per au visage le patron du service d’am­­bu­­lances rival, Chhipa, et refuse d’en­­trer dans un hôpi­­tal dont le proprié­­taire a été impoli avec lui. Mais il ne supporte pas la vue de la souf­­france et il s’at­­tire parfois des ennuis, en utili­­sant sa sirène pour des appels sans urgence, ou encore en s’ar­­rê­­tant en route s’il repère une personne bles­­sée ou perdue.

L’or­­ga­­nisme refuse l’argent public, et décline poli­­ment celui des hommes d’af­­faires qu’il consi­­dère comme « immo­­raux ».

Sa base habi­­tuelle est le centre de contrôle du Service des ambu­­lances Edhi, dans le quar­­tier de Khara­­dar, qui se trouve dans la vieille ville animée de Kara­­chi. Le bureau s’ouvre sur la rue et dispose d’un kiosque pour rece­­voir les dona­­tions. Dans une ville où les médias et les hôpi­­taux sont gardés par des hommes armés, cette acces­­si­­bi­­lité est inusuelle pour un orga­­nisme aussi en vue. À l’in­­té­­rieur, les ambu­­lan­­ciers s’as­­soient pour discu­­ter entre deux services, le venti­­la­­teur bruis­­sant au-dessus de leurs têtes et faisant vaciller la faible lumière élec­­trique sur leurs visages. Les temps de travail stan­­dards sont de 18, de 24 et de 36 heures. La nuit, certains font la sieste sur la civière de leur ambu­­lance. Très haut sur le mur, les portraits des ambu­­lan­­ciers tués en service sont collés à la pein­­ture effri­­tée. Les chefs s’as­­soient eux aussi dans cette pièce, derrière deux larges bureaux. Kazmi, direc­­teur géné­­ral et porte-parole, s’ins­­talle toujours à celui de droite, deux télé­­phones fixes et un mobile en face de lui. L’or­­ga­­nisme a été créé par l’ami de Kazmi, Abdul Sattar Edhi, un homme pauvre venu d’un village indien à Kara­­chi au moment de la Parti­­tion en 1947. Ayant commencé avec une petite tente de phar­­ma­­cie, son travail s’est rapi­­de­­ment étendu, grâce aux dona­­tions de citoyens ordi­­naires. Avec l’aide de sa femme Bilquis, il a créé une clinique de mater­­nité et un centre pour les enfants aban­­don­­nés. Une impor­­tante dona­­tion a ensuite permis à Edhi d’ache­­ter sa première ambu­­lance, un camion d’oc­­ca­­sion. Le Pakis­­tan peut parfois être cruel, ses habi­­tants étant soumis à la double pres­­sion de la pauvreté et de la violence. Et pour­­tant, c’est aussi un lieu de grande bonté, irri­­gué par une forte culture de la charité et du don. Les dona­­tions de ceux qu’Edhi appe­­laient « les hommes ordi­­naires » abreuvent toujours sa fonda­­tion. L’or­­ga­­nisme refuse l’argent public, et décline poli­­ment celui des hommes d’af­­faires qu’il consi­­dère comme « immo­­raux ». Il remplit plusieurs missions aban­­don­­nées par l’État en rendant un nombre de services verti­­gi­­neux, du foyer pour les victimes de violence domes­­tique aux banques alimen­­taires, en passant par un refuge pour les animaux errants. Kazmi a une toux persis­­tante et cite souvent Karl Marx. Malgré la chaleur, il porte un chapeau en laine et une veste de costume sur son salwar kameez. « Je suis de gauche. Edhi Sahib l’était aussi », me confie-t-il. « Il y a quarante ans, il m’a dit : “Tu ne peux pas savoir quand l’heure de la révo­­lu­­tion sonnera, mais voilà un moyen de servir les hommes ordi­­naires. Viens travailler avec moi.” C’est ce que j’ai fait. »

Crédits : Akthar Soomro/Reuters

Pulvé­­ri­­sés

Le Pakis­­tan a beau être un pays géné­­ra­­le­­ment conser­­va­­teur et reli­­gieux, la Fonda­­tion Ehdi ne tient compte ni des castes, ni des opinions, ni des reli­­gions, ni des sectes. Ce prin­­cipe strict a suscité la critique du lobby reli­­gieux du temps où Edhi était encore vie. Il menait une vie humble et ascé­­tique, même lorsque son orga­­nisme cari­­ta­­tif est devenu une entre­­prise multi­­mil­­lion­­naire. Il n’a jamais touché de salaire, et refusé de profi­­ter de sa célé­­brité gran­­dis­­sante, préfé­­rant s’as­­seoir à l’ex­­té­­rieur de son bureau avec une sébile. Il habi­­tait un petit deux-pièces avec sa femme et ses quatre enfants, et conti­­nuait à prendre part aux opéra­­tions de secou­­risme telles que celles de l’hô­­pi­­tal Jinnah. Il emme­­nait souvent ses fils avec lui. Faisal Edhi, son fils aîné, se remé­­more la première fois qu’il a vu les suites d’une attaque terro­­riste. C’était en 1986 et il avait 10 ans. « Les gens étaient brûlés. Ils étaient en morceaux. J’ai soulevé le linceul de quelqu’un et son visage et sa jambe étaient côte à côte. Je me souviens encore de cette scène. C’était très étrange pour moi, le fait que sa jambe soit à côté de son visage. Cette personne avait été pulvé­­ri­­sée. » Quand Abdul Sattar Edhi est mort, le 8 juillet 2016, le Pakis­­tan est entré dans une période de deuil natio­­nal. L’homme a été inter­­­na­­tio­­na­­le­­ment salué comme « le plus grand huma­­ni­­taire du monde ». La direc­­tion de son orga­­nisme a échu à Faisal. Les critiques des conser­­va­­teurs reli­­gieux concer­­nant les prin­­cipes de la famille Edhi se sont accrues. Le nombre de dona­­tions a dimi­­nué. Le Pakis­­tan attend de voir si l’hé­­ri­­tage d’Ab­­dul Sattar Edhi peut être pour­­suivi.

Crédits : Akthar Soomro/Reuters

Comme les autres ambu­­lan­­ciers, Safdar est tech­­nique­­ment un « béné­­vole » et travaille pour un salaire de base de 4 300 roupies par mois (37 euros). Un conduc­­teur gagne­­rait entre 10 000 et 15 000 roupies. Ce salaire de base couvre le secou­­risme de haut risque, tandis que les missions plus faciles – emme­­ner les gens d’un hôpi­­tal à l’autre et trans­­por­­ter les cadavres – sont modes­­te­­ment factu­­rées et les ambu­­lan­­ciers reçoivent une commis­­sion d’en­­vi­­ron 100 roupies (1 euro) par trajet. Il arrive parfois que les patients donnent un pour­­boire. Mais il est évident que l’argent n’est pas ce qui motive les ambu­­lan­­ciers. Quand Safdar parle de son savoir médi­­cal, son visage s’illu­­mine. Les ambu­­lan­­ciers d’Edhi reçoivent quelques jours de forma­­tion de base, et ceux qui montrent une certaine apti­­tude béné­­fi­­cient plus tard d’une forma­­tion plus pous­­sée selon les besoins. Safdar sait comment réagir en cas de crise cardiaque, d’élec­­tro­­cu­­tion, de frac­­ture, d’in­­cen­­die, d’ex­­plo­­sion. Il sait comment porter les personnes les plus lourdes, et utili­­ser le mate­­las sale de son ambu­­lance de manière à soute­­nir les personnes incons­­cientes, et ainsi main­­te­­nir leurs voies respi­­ra­­toires déga­­gées. « Les méde­­cins qui m’ont formé m’ont demandé combien de temps j’avais étudié et je leur ai montré mon pouce », dit-il avec fierté. Ce geste signi­­fie qu’il est illet­­tré : ceux qui ne peuvent pas signer les docu­­ments offi­­ciels de leur nom utilisent l’em­­preinte de leur pouce au Pakis­­tan. « Ils ont dit : “Tu as l’air d’avoir fait de longues études car tu sais poser les bonnes ques­­tions.” » Lui et les autres employés sont bien déter­­mi­­nés à pour­­suivre l’hé­­ri­­tage d’Edhi. Réso­­lu­­ment non-hiérar­­chique, Edhi avait une rela­­tion person­­nelle même avec les plus jeunes membres de son entre­­prise. Safdar se rend régu­­liè­­re­­ment sur sa tombe, et garde dans son ambu­­lance un article nécro­­lo­­gique écorné qui le cite disant qu’Edhi était « comme un père ». Safdar aime regar­­der cette page, savoir que son hommage a été imprimé. Entre deux services, Safdar se trouve habi­­tuel­­le­­ment dans l’une des petites boutiques à proxi­­mité de la base de Khara­­dar. L’étale biryani sert des tas de riz et de viandes aux conduc­­teurs lors de leur pause. Le « bar à jus », avec ses murs blancs et ses chaises en plas­­tique orange vif, vend du poulet frit et des canettes. Safdar adore faire la cuisine, et parfois il y prend les commandes. Le vendeur de thé prépare des cuves de masala chai tradi­­tion­­nel – un thé laiteux, sucré et épicé qui donne de l’éner­­gie à tous les employés du bureau de Khara­­dar durant leurs longues périodes de travail.

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Jusqu’à récem­­ment, les ambu­­lan­­ciers étaient constam­­ment solli­­ci­­tés. Main­­te­­nant que la sécu­­rité s’est amélio­­rée, ce que les conduc­­teurs appellent « les inci­­dents par balle » – assas­­si­­nats ciblés, attaques à la bombe et affron­­te­­ments entre gangs – sont moins fréquents. Assis dans le maga­­sin de thé, Safdar en verse un peu dans une soucoupe afin qu’il refroi­­disse plus vite, et l’as­­pire bruyam­­ment. « Je suis toujours de garde même si je suis libre en ce moment », dit-il. Un appel se fait entendre. En un instant, Safdar est à bord de son ambu­­lance. Il y a eu une explo­­sion à Defence, quar­­tier rési­­den­­tiel huppé de Kara­­chi. Safdar conduit à une vitesse alar­­mante, serpen­­tant à travers les rues bondées, se préci­­pi­­tant dans les ruelles, accom­­pa­­gné par le beugle­­ment de sa sirène. Les ambu­­lances Edhi – des mini-vans Suzuki Bolan équi­­pés d’une seule civière et d’une bonbonne d’oxy­­gène – ne sont pas conçues pour appor­­ter des soins pré-hospi­­ta­­liers. Mais leur petite taille leur permet de se frayer rapi­­de­­ment un chemin sur les cinq voies de Kara­­chi fréquem­­ment engor­­gées de véhi­­cules. Safdar hurle aux gens de le lais­­ser passer à travers un haut-parleur. « Hé, le pieux ! Va plus vite ! » dit-il à un homme barbu portant un chapeau de prière. « Conduc­­teur de rick­­shaw, hors de mon chemin ! Avance, vieille femme ! Hé ducon, tu es saoul ? » Il s’ar­­rête avec un cris­­se­­ment de pneus à l’ex­­té­­rieur des appar­­te­­ments où l’ex­­plo­­sion a eu lieu. Une foule de jour­­na­­listes s’est formée, et les conduc­­teurs vêtus de bleu du Service des ambu­­lances Chhipa saluent Safdar avec chaleur. La Fonda­­tion Edhi possède envi­­ron 500 ambu­­lances à Kara­­chi, sur une flotte compre­­nant plus de 1 500 véhi­­cules, répar­­tis sur tout le terri­­toire pakis­­ta­­nais. De fait, il s’agit du plus impor­­tant service d’am­­bu­­lan­­ciers béné­­voles au monde. Fondé en 2007 sur un modèle tout aussi philan­­thro­­pique, le Service des ambu­­lances Chhipa s’est posi­­tionné comme la seconde flotte de Kara­­chi. « Je ne les consi­­dère pas comme de vrais ambu­­lan­­ciers », grom­­melle Safdar. « Dans ce domaine, nous sommes les parrains, ces mecs sont juste des enfants. » Safdar a même eu l’oc­­ca­­sion d’en venir aux mains avec un conduc­­teur Chhipa. À ce moment-là, Edhi était toujours en vie et il a essayé de stop­­per Safdar. « Il a voulu me donner une leçon », raconte ce dernier. Causée par une bonbonne de gaz arti­­sa­­nale, l’ex­­plo­­sion de Defence a fait quatre bles­­sés graves. Main­­te­­nant que la crimi­­na­­lité a dimi­­nué, le nombre de bles­­sés et de morts dus au faible niveau du système de santé et des stan­­dards de sécu­­rité est parti­­cu­­liè­­re­­ment visible.

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L’an­­née 2014 marque le début de la période d’in­­sé­­cu­­rité avec deux atten­­tats. Le 16 décembre, des tali­­bans ont attaqué une école de Pesha­­war – une ville située au nord-est du Pakis­­tan – et massa­­cré 150 personnes, dont une majo­­rité d’en­­fants. Plus tôt, en juin, c’est l’aé­­ro­­port de Kara­­chi qui était visé. Vers 23 heures, dix hommes lour­­de­­ment armés sont entrés dans le termi­­nal de fret et ont lancé l’as­­saut. S’est alors engagé un combat sans merci avec les forces de l’ordre. Arri­­vés sur les lieux juste après les premières déto­­na­­tions, les employés d’Edhi ont apporté les premiers soins aux poli­­ciers. Revê­­tus de gilets pare-balles, Safdar et ses collègues sont restés seize heures durant dans l’aé­­ro­­port, tandis que la bataille conti­­nuait de faire rage. « Lors des combats, notre travail était de rester dans un coin en guet­­tant la moindre bles­­sure, le moindre homme touché par balle », explique Safdar. Chaque fois, les ambu­­lan­­ciers se préci­­pi­­taient avec leurs bran­­cards au secours des bles­­sés. Sur les 28 personnes qui ont trouvé la mort, 14 appar­­te­­naient aux forces de l’ordre.

Les fantômes d’Hus­­sain

À Kara­­chi, l’opé­­ra­­tion de police qui a suivi l’at­­taque aurait débou­­ché sur de nombreuses exécu­­tions sommaires. Parfois, ce sont les ambu­­lances qui inter­­­viennent pour ramas­­ser les pots cassés. Sur ce sujet, Safdar fait étran­­ge­­ment profil bas. « Qu’il s’agisse d’une opéra­­tion d’am­­pleur ou d’une plus petite, notre inter­­­ven­­tion est toujours néces­­saire. Parfois nous arri­­vons et nous trou­­vons des poli­­ciers masqués. Nous devons véri­­fier s’il reste des survi­­vants et éviter de poser des ques­­tions. » Les ambu­­lan­­ciers d’Edhi n’ont pas toujours eu des rela­­tions aussi sereines avec la police. En avril 2012, le quar­­tier de Lyari a été rongé par un nouvel épisode de la guerre des gangs. En repré­­sailles, la police a coupé l’élec­­tri­­cité et l’ap­­pro­­vi­­sion­­ne­­ment en eau. Théâtres des affron­­te­­ments entre poli­­ciers et crimi­­nels, des rues entières ont alors pris une allure de zone de guerre. Pris au piège entre les deux camps, des milliers de personnes se sont retrou­­vées privées de tout. Edhi a alors annoncé qu’il livre­­rait de l’eau, du riz et du lait en poudre en faisant du porte-à-porte. Cette aide aurait rendu la police furieuse et l’au­­rait amenée à répandre des rumeurs infon­­dées suggé­­rant que les ambu­­lan­­ciers distri­­buaient des armes aux crimi­­nels.

Crédits : Akthar Soomro/Reuters

« Je devais appor­­ter des provi­­sions aux diffé­­rents foyers », raconte Safdar. « Nous ne pouvions pas faire beau­­coup plus pour les bles­­sés tant que le gouver­­ne­­ment nous surveillait. Mais pour la plupart des familles, il fallait répondre à d’autres urgences, comme des crises cardiaques, et l’im­­pos­­si­­bi­­lité de se rendre au travail. Nous les avons aidées malgré les diffi­­cul­­tés. » Safdar raconte qu’un jour, lui et un collègue ont été appré­­hen­­dés par un dénommé Chaun­­dry Aslam, alors commis­­saire de la police. Celui-ci les aurait placés en déten­­tion après avoir fouillé leur sacs de riz à la recherche d’armes. Cet inci­dent témoigne des risques encou­­rus par un orga­­nisme idéo­­lo­­gique­­ment indé­­pen­­dant lorsqu’il est confronté aux pratiques impré­­vi­­sibles d’un État corrompu. Mais Safdar est sanguin. « Mon seul regret, c’est de ne pas avoir pu frap­­per Aslam au visage avant qu’il nous arrête. »

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L’ap­­pel a retenti en début d’après-midi. Un cadavre a été repéré dans la mer, à quelques enca­­blures du port. La sirène beugle, Safdar se lance dans une course de slalom entre les voitures. « Ça nous arrive souvent d’avoir des acci­­dents, et quand c’est le cas, les civils sont souvent en faute », dit-il alors qu’un impo­­sant camion refuse de lui céder le passage. « Tu es sourd ou quoi ? » crie-t-il au conduc­­teur en le fixant du regard. Une fois arrivé au port, Safdar retire le drap de la civière. Les corps sont plus diffi­­ciles à soule­­ver lorsqu’ils sont char­­gés d’eau, les membres sont fragiles et certaines parties peuvent se déta­­cher. Quand le canot de sauve­­tage arrive, lui et son collègue grimpent avec agilité sur les rochers pour le rejoindre. Ils enroulent le corps dans le drap et le portent jusqu’à la civière. Le cadavre est frais, il n’est pas en décom­­po­­si­­tion, la mort ne l’a emporté que depuis quelques heures et il n’ex­­hale encore aucune odeur. La victime avait une soixan­­taine d’an­­nées.

Crédits : Akthar Soomro/Reuters

Lorsqu’un cadavre est décou­­vert, une procé­­dure parti­­cu­­lière doit être respec­­tée. L’am­­bu­­lance l’em­­mène direc­­te­­ment à l’hô­­pi­­tal public où le mort est si possible iden­­ti­­fié en vue de contac­­ter ses proches. Si la personne ne possé­­dait aucun docu­­ments d’iden­­tité, son corps est ache­­miné vers un commis­­sa­­riat. De là, il est renvoyé à la morgue de la Fonda­­tion Edhi qui fait son possible pour déter­­mi­­ner son iden­­tité. En cas d’échec, il termine son voyage dans le cime­­tière d’Edhi. La morgue d’Edhi est située dans le quar­­tier pauvre de Sohrab Goth, où subsis­­tait jusqu’à récem­­ment un impor­­tant foyer de terro­­ristes. En retrait de la route, l’édi­­fice abrite une grande salle d’at­­tente bordée de bancs sur lesquels les proches des défunts patientent. Sur le côté gauche s’étendent plusieurs salles où les corps sont lavés. Sur la droite, se trouvent les chambres froides. De puis­­santes effluves de désin­­fec­­tant imprègnent le bâti­­ment. Il s’agit de l’unique morgue fonc­­tion­­nelle de Kara­­chi. Bien que les hôpi­­taux publics soient munis de cellules réfri­­gé­­rantes, la plupart d’entre elles sont défec­­tueuses et les fonds alloués à leur main­­te­­nance sont détour­­nés pour d’autres poches. Si la morgue s’oc­­cupe des corps non-iden­­ti­­fiés ainsi que des dommages dont ils ont pu être victime, les familles peuvent payer un surplus pour que les défunts soient conser­­vés dans l’at­­tente de leur enter­­re­­ment et que leurs corps soient puri­­fiés dans le respect des tradi­­tions isla­­miques. Ghulam Hussain, doyen des employés, travaille depuis douze ans à la morgue. Le premier jour, il a fait demi-tour. « Il y avait telle­­ment de corps, tous entiè­­re­­ment muti­­lés, arri­­vant avec des morceaux en moins. Quand j’ai vu ça, c’était comme si le ciel venait de s’ef­­fon­­drer sur ma tête. Jamais je n’ou­­blie­­rai. Ça me pour­­suit, sans quit­­ter mes pensées », dit-il. Deux mois plus tard, il a réin­­té­­gré la morgue pour ne plus la quit­­ter. « Avec le temps, je m’y suis habi­­tué. Les êtres humains finissent par gérer ce genre de chose. » Ghulam explique qu’en moyenne, entre quatre et six corps non iden­­ti­­fiés lui parviennent chaque jour. L’été, ce nombre grimpe entre dix et douze. De leur côté, les familles apportent jusqu’à trente corps supplé­­men­­taires.

Hussain
Crédits : Akthar Soomro/Reuters

Le métier d’Hus­­sain est diffi­­cile, celui-ci tente de s’en prému­­nir en se réfu­­giant dans les détails. Il décrit les procé­­dures pour trai­­ter et iden­­ti­­fier les corps. Il y a à peine quelques années, les enter­­re­­ments s’ef­­fec­­tuaient dans les trois jours suivant le décès afin de respec­­ter la tradi­­tion isla­­mique, qui exige un ense­­ve­­lis­­se­­ment rapide. Main­­te­­nant que le Pakis­­tan a instauré un système de pièces d’iden­­tité biomé­­triques, l’ad­­mi­­nis­­tra­­tion recueille les empreintes digi­­tales pour établir un lien avec sa base de donnée. Une tâche qui peut prendre 24 heures, voire plusieurs semaines. Deux hommes se présentent à la morgue. Ils sont à la recherche d’un proche disparu huit ans plus tôt. Hussain leur tend alors un cata­­logue, le registre macabre des nombreux visages des défunts. Car lorsqu’un corps non réclamé atteint la chambre mortuaire, le person­­nel prend trois photo­­gra­­phies, une de face et une de chaque profil. Les clichés sont alors liés à un numéro de série qui marque le linceul puis la tombe, de sorte que, même après la sépul­­ture, les proches peuvent retrou­­ver leur être cher. La chambre réfri­­gé­­rée est une pièce cerclée de métal, alimen­­tée par son propre géné­­ra­­teur au diesel qui conserve la tempé­­ra­­ture ambiante à 0°C malgré les fréquentes coupures de courant que connaît Kara­­chi. Les corps sont allon­­gés sur des grilles métal­­liques, éten­­dus sur trois niveaux. Répar­­tis dans deux salles prin­­ci­­pales, leur odeur écœu­­rante n’est jamais entiè­­re­­ment masquée par le désin­­fec­­tant. Dans la première chambre sont rassem­­blés les cadavres appor­­tés par les familles qui ont souhaité les conser­­ver ici tempo­­rai­­re­­ment. Les noms, âges et reli­­gions de ces défunts, inté­­gra­­le­­ment recou­­verts de linceuls blancs, sont indiqués par une étiquette. Dans la seconde chambre s’ouvre le domaine des corps non-iden­­ti­­fiés. Leurs visages sont mis en évidence pour faci­­li­­ter leur iden­­ti­­fi­­ca­­tion. Par endroits, une main ou un pied se détachent du tronc. Certains présentent des signes de violence et reposent sous des linceuls ensan­­glan­­tés. Le visage d’un homme abattu d’une balle dans la tête est creusé. « Ce n’est pas du tout choquant pour moi de voir des corps dans un tel état », assure Hussain.

Kara­­chi est une ville placée sous l’in­­fluence des poli­­ti­­ciens et des crimi­­nels.

En cas de catas­­trophe – attaque terro­­riste, incen­­die, inon­­da­­tion ou cani­­cule –, les corps marquent géné­­ra­­le­­ment un arrêt par sa morgue. Si Hussain se trouble, ce n’est pas à cause de l’hor­­reur des choses qu’il a vues, mais à chaque fois que la procé­­dure régu­­lière n’a pas pu être appliquée. Le 11 septembre 2012, un énorme incen­­die s’est déclaré au sein de l’usine de textile de Baldia. Les employés ce sont retrou­­vés piégés entre les flammes et les portes verrouillées du bâti­­ment. Au total, plus de 600 personnes ont été bles­­sées, 200 ont perdu la vie. Safdar s’est rompu à la tâche pendant quatre jours pour retrou­­ver des cadavres et des survi­­vants parmi les décombres. « Les corps étaient telle­­ment brûlés que lorsque vous essayiez de les porter, ils tombaient en lambeaux. Cela deve­­nait de la gelée, à tel point qu’il n’y avait aucun moyen de les agrip­­per ou de les trans­­por­­ter », raconte-t-il. « Vous allez me haïr, mais il a fallu utili­­ser des crocs de boucher pour traî­­ner les corps hors des ruines et les enve­­lop­­per dans des bâches en plas­­tique. Sur le moment, tu ne réflé­­chis pas. Ton action est dictée par la situa­­tion à laquelle tu fais face. » Trop carbo­­ni­­sés pour être iden­­ti­­fiés, la majo­­rité des cadavres ache­­mi­­nés vers l’hô­­pi­­tal ont été trans­­fé­­rés à la morgue d’Edhi. Pour Hussain, le plus dur ne fut pas tant de crou­­ler sous le nombre de corps à trai­­ter, mais plutôt de devoir le faire sous la contrainte du temps. Kara­­chi est une ville placée sous l’in­­fluence des poli­­ti­­ciens et des crimi­­nels et, occa­­sion­­nel­­le­­ment, après un grand désastre, l’un de ces prota­­go­­nistes presse la morgue de relâ­­cher les corps dans un délai inte­­nable. C’est ce qu’il s’est passé dans ce cas. « Nous ne pouvions pas suivre nos procé­­dures », explique Hussain. « Nous ne pouvions pas bien analy­­ser les corps. » Il est sûr que suite à ce drame, certaines dépouilles ont été rendues aux mauvaises familles. Une pensée qui le hante toujours.

L’autre monde

Le 12 décembre 2016, une multi­­tude d’am­­bu­­lances sont garées en face de la base de Khara­­dar. C’est un jour férié, l’an­­ni­­ver­­saire du prophète Maho­­met, et un groupe de conser­­va­­teurs sunnites orga­­nise sa proces­­sion annuelle. La nuit dernière, une flotte de conte­­neurs et de barrières est appa­­rue le long de la route prévue, ainsi que des gardes para­­mi­­li­­taires. La machine logis­­tique de la Fonda­­tion Ehdi est entrée en action. Safdar est en retard au travail ; il a passé la mati­­née à prépa­­rer la fête chez lui, comman­­dant de la nour­­ri­­ture et orga­­ni­­sant une lecture du Coran dans la soirée. Très apprêté, il porte un salwar kameez bleu au lieu de son panta­­lon de travail habi­­tuel. Igno­­rant le commen­­taire sarcas­­tique de Kazmi à propos de son irré­­pro­­chable ponc­­tua­­lité, Safdar enfile son t-shirt rouge Edhi par-dessus. Les véhi­­cules sont station­­nés le long du chemin de la proces­­sion, et Safdar se rend au point qui lui a été attri­­bué. La foule arrive au début de l’après-midi. Des familles entières chevauchent des motos. Des camions munis de haut-parleurs diffusent de la musique reli­­gieuse et des prières, et distri­­buent de la nour­­ri­­ture gratui­­te­­ment. Assis dans son ambu­­lance, obser­­vant la foule, Safdar se remé­­more ce même événe­­ment il y a exac­­te­­ment dix ans. L’ex­­plo­­sion s’était produite dans la soirée, elle avait été telle­­ment bruyante que Safdar n’avait plus pu entendre pendant quelques minutes. Son ambu­­lance s’est remplie de bles­­sés et il a tenté de rejoindre l’hô­­pi­­tal le plus proche. « Lorsqu’une explo­­sion se produit, les gens aban­­donnent leurs voitures, leur vélos, leurs sacs – tout. J’ai dû conduire mon ambu­­lance à travers cette pagaille. Je trem­­blais et il y avait un gros problème avec le véhi­­cule. Je ne sais comment j’ai pu conduire mon ambu­­lance ce jour-là. » Au total, 57 personnes ont perdu la vie. Le pire souve­­nir de Safdar concerne la proces­­sion chiite de l’Achoura de décembre 2009. Lui et son collègue Farrukh étaient station­­nés près d’une entrée. Ils avaient délaissé leurs véhi­­cules pour ache­­ter une bois­­son dans un maga­­sin sur le bord de la route. Un homme portant une veste lourde et volu­­mi­­neuse est arrivé. Il a fait déton­­ner la bombe qu’elle conte­­nait à quelques mètres des ambu­­lances. Safdar, sidéré mais intact, est passé à l’ac­­tion. Réali­­sant rapi­­de­­ment que les deux ambu­­lances avaient été sévè­­re­­ment endom­­ma­­gées, il a ramassé les bles­­sés pour les emme­­ner à l’écart de la foule, en atten­­dant les secours. « Pendant tout ce temps, je pouvais voir la moitié du corps de Farrukh étendu sur le sol. » Plus de 30 personnes sont mortes et des dizaines d’autres ont été bles­­sées. Le visage de Farrukh figure parmi ceux des ambu­­lan­­ciers tués sur le mur du bureau de Khara­­dar, à la deuxième place en partant de la gauche.

Crédits : Akthar Soomro/Reuters

Cette année, la proces­­sion se déroule sans inci­dent, bien que la veille, la police ait arrêté un groupe d’homme soupçon­­nés de prévoir une attaque, ce qui souligne le risque toujours grand des réunions publiques. « Je n’ai pas passé une seule nuit de l’Aïd chez moi depuis que j’ai commencé ce travail », dit Safdar. « Je suis toujours en train de conduire, en espé­­rant que rien ne se produise et en portant ce type de vête­­ments chics. »

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Chaque jour, un flot de gens se présentent au bureau de Khara­­dar, pour faire de petites dona­­tions ou bien deman­­der de l’aide. Un matin, un homme se présente avec sa fille de 4 ans qui se tord de douleur, les jambes contor­­sion­­nées. « Elle ne peut pas marcher », répète-t-il avec déses­­poir. Les employés sortent un fauteuil roulant pour enfant pous­­sié­­reux. La famille repart avec, sans avoir rempli un seul morceau de papier. Un autre jour entre une jeune femme avec un œil au beurre noir, qui déclare vouloir fuir son domi­­cile. En l’es­­pace d’une demie heure, un ambu­­lan­­cier est revenu avec une assis­­tante sociale du foyer pour femmes. « L’am­­bu­­lance est l’épine dorsale du système », dit Faisal Edhi. « Les foyers et les orphe­­li­­nats fonc­­tionnent grâce à elle. Des bébés sont trou­­vés dans les buis­­sons, les ambu­­lances vont les cher­­cher. Des gens sont éten­­dus dans la rue, les ambu­­lances vont les ramas­­ser. » La dernière étape du voyage des corps est au cime­­tière. Le jour qui suit la proces­­sion, Safdar conduit jusqu’au cime­­tière d’Edhi, une immense éten­­due plane. Les tombes sont marquées par des bâtons de bois portant un numéro, plan­­tés dans la terre. Ce numéro a suivi le corps de la morgue jusqu’à son ultime lieu de repos. Il corres­­pond au nombre de corps enter­­rés ici. Ce jour-là, ce nombre est de 83 390.

Crédits : Akthar Soomro/Reuters

Chacun de ces 83 390 corps a reçu un véri­­table service funé­­raire, en la présence de quatre ou cinq employés d’Edhi. Dans la reli­­gion musul­­mane, on croit qu’il faut se joindre aux prières funé­­raires pour faci­­li­­ter le voyage du défunt vers l’autre monde. Parfois, d’autres personnes endeuillées se joignent à eux et des passants arrêtent leur moto pour parti­­ci­­per. Safdar, qui a dirigé les prières funé­­raires à plusieurs occa­­sions, se souvient d’en­­ter­­re­­ments auxquels 30 ou 40 personnes ont assisté. Certaines sections du cime­­tière corres­­pondent à des catas­­trophes majeures ; il y a une section entière dédiée aux corps non-iden­­ti­­fiés après l’in­­cen­­die de Baldia, et une tran­­chée occu­­pée par les victimes de la terrible cani­­cule de 2015. Certaines tombes ne sont plus anonymes ; les familles qui ont retrouvé un membre décédé ont payé pour faire ériger une véri­­table pierre tombale, qui détonne parmi les rangées inter­­­mi­­nables de bâtons de bois. La plupart des cime­­tières pakis­­ta­­nais sont stric­­te­­ment divi­­sés selon la reli­­gion des défunts : les chiites et les sunnites sont enter­­rés sépa­­ré­­ment, les hindous et les chré­­tiens ont leurs propres terres. Ici, en raison de l’iden­­tité incon­­nue des corps, des personnes de reli­­gions diffé­­rentes reposent côte à côte pour l’éter­­nité. La plupart des gens ne choi­­sissent pas d’ex­­hu­­mer leur proche pour l’en­­ter­­rer dans une terre consa­­crée. Safdar pointe du doigt une tombe marquée d’une croix en bois. « Edhi Sahib pensait que tous les êtres humains étaient égaux », dit-il. « Regar­­dez cette tombe chré­­tienne, la famille a choisi de lais­­ser le corps repo­­ser ici, bien que la majo­­rité des personnes enter­­rées là sont musul­­manes. C’est une belle chose à voir au Pakis­­tan. »

Crédits : Akthar Soomro/Reuters

Il retourne à son ambu­­lance, puis à la base de Khara­­dar. Seul au volant, il voit un vieil homme tomber de sa moto et s’ar­­rête aussi­­tôt pour l’ai­­der, lui prodi­­guant les premiers soins au bord de la route et cher­­chant un signe de frac­­ture d’une main experte. Prêt à repar­­tir, l’homme agrippe la main de Safdar. « Puis­­siez-vous être toujours heureux », dit-il. Safdar remonte dans son ambu­­lance et démarre. « Quand tu vois quelqu’un se noyer et que tu peux être utile, pourquoi ne pas aider ? Il s’agit d’ai­­der, pas de gagner de l’argent », dit-il. Depuis qu’Edhi est mort, de nombreux obser­­va­­teurs se sont deman­­dés si son orga­­nisme allait pour­­suivre le travail. Safdar affirme que rien ne chan­­gera. Lors de ses rares jours de repos, il se rend parfois sur la tombe d’Edhi à Hybe­­ra­­bad pour parler à son mentor et lui promettre de prolon­­ger son héri­­tage. Faisal Edhi admet que les dona­­tions ont baissé de 30 % depuis la mort de son père, mais ignore les défai­­tistes. « Quand mon père était vivant et que les gens le critiquaient, il avait l’ha­­bi­­tude de dire : “Nous n’avons pas besoin de leur répondre, notre réponse, c’est notre travail.” C’est ce que je dis toujours, main­­te­­nant. Notre réponse, c’est notre travail. »


Traduit de l’an­­glais par Antoine Casta­­gné et Camille Hamet d’après l’ar­­ticle « Terror, ship­­wreck, guns – 24 hours in a Kara­­chi ambu­­lance », paru dans Mosaic Science. Couver­­ture : Safdar fait une pause. (Akthar Soomro/Reuters)
 
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