par Scott Carney | 24 février 2015

Au beau milieu de la campagne polo­­naise, les fonda­­tions d’une ferme déla­­brée craquent et grincent. Dans l’une des pièces glacées, six hommes font de l’hy­­per­­ven­­ti­­la­­tion. Les fenêtres sont gelées et la neige s’ac­­cu­­mule devant la porte d’en­­trée. Wim Hof scrute ses disciples d’un regard bleu et sévère, comp­­tant leurs respi­­ra­­tions. Allon­­gés dans des sacs de couchage, ils s’abritent sous des couver­­tures. À chaque expi­­ra­­tion se forme un petit nuage de buée au moment où la chaleur de leur corps se cris­­tal­­lise dans l’air presque polaire.

Lorsque les disciples deviennent blancs comme des linges à force de respi­­rer rapi­­de­­ment, Hof leur ordonne d’ex­­pul­­ser tout l’air de leurs poumons, puis de rete­­nir leur respi­­ra­­tion pour que leur corps se mettent à trem­­bler et fris­­son­­ner. J’ex­­pire entiè­­re­­ment dans l’air glacial. « N’ayez pas peur de vous évanouir », dit-il. « C’est le signe qu’une certaine profon­­deur a été atteinte. »

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Wim Hof prend un bain glacé
Crédits : Colum­­bia

L’en­­traî­­ne­­ment

Hof est l’un des extrê­­mo­­philes les plus connus au monde. En 2007, il a fait la une de la presse à travers le globe en tentant de s’at­­taquer à l’as­­cen­­sion du mont Everest, ne portant rien d’autre qu’un short en élas­­thanne et des bottes de randon­­née. Il a parti­­cipé pieds nus à des mara­­thons sur le cercle polaire arctique et plongé son corps dans un bassin de glace pendant près de deux heures. Chacune de ses prouesses a dépassé les limites de ce que la science médi­­cale pensait possible. Hof est persuadé qu’il est bien plus qu’un casca­­deur réali­­sant des exploits. Il pense avoir décou­­vert un poten­­tiel encore méconnu de l’évo­­lu­­tion, dissi­­mulé en chaque être humain. Mes poumons sont vides, l’hy­­per­­ven­­ti­­la­­tion me fait tour­­ner la tête. Je surveille le chro­­no­­mètre de mon iPad, un léger tic-tac m’in­­dique que les secondes passent. À trente secondes, je veux aban­­don­­ner et sentir à nouveau l’air froid m’en­­va­­hir, mais je tiens bon.

Hof pirate le corps humain pour en accroître les capa­­ci­­tés.

Les parti­­ci­­pants sont venus des quatre coins de l’Eu­­rope et des États-Unis pour parti­­ci­­per à cette forma­­tion de sept jours qui consiste à nous apprendre à contrô­­ler les fonc­­tions auto­­nomes de notre corps. Le corps humain exerce la plupart de ses fonc­­tions quoti­­diennes en mode auto­­ma­­tique. Qu’il régule notre tempé­­ra­­ture interne, déter­­mine le rythme régu­­lier des batte­­ments de notre cœur ou fasse circu­­ler la lymphe et le sang vers un membre blessé, le corps se sert de réponses préré­­glées, à la manière d’un ordi­­na­­teur, pour répondre à la plupart des stimuli externes. La forma­­tion de Hof a pour but de créer un fossé entre les pres­­sions exté­­rieures et la program­­ma­­tion interne du corps, afin que ce dernier soit forcé de céder plus de contrôle à l’es­­prit. Hof pirate le corps humain pour appor­­ter certaines modi­­fi­­ca­­tions à son programme et en accroître les capa­­ci­­tés.

À soixante secondes, les poumons toujours vides, mon diaphragme commence à trem­­bler. Je dois me balan­­cer d’avant en arrière pour ne pas suffoquer. Et même ainsi, mon esprit est étran­­ge­­ment calme. Derrière mes yeux clos, je vois des taches rouges tour­­billon­­ner. Hof m’ex­­plique que la lumière est une fenêtre ouverte sur ma glande pitui­­taire. Il garan­­tit pouvoir ensei­­gner aux gens les méthodes qui permettent de rete­­nir sa respi­­ra­­tion pendant cinq minutes et de ne pas souf­­frir du froid sous la neige et sans vête­­ments… Après quelques jours de forma­­tion, je devrais être capable de contrô­­ler sciem­­ment mon système immu­­ni­­taire pour lutter contre les mala­­dies ou, si néces­­saire, le limi­­ter en cas de dysfonc­­tion­­ne­­ment, comme l’ar­­thrite ou le lupus. Un défi de taille, à n’en pas douter.

Le monde est plein d’as­­pi­­rants gourous propo­­sant des remèdes miracles, et les promesses de Hof me paraissent surhu­­maines. Son projet a trouvé un écho favo­­rable auprès d’une clien­­tèle prête à faire la guerre au corps humain et à payer 2 000 dollars pour avoir le privi­­lège d’être formé durant une semaine. À l’autre bout de la pièce, les mains de Hans Spaan tremblent.

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Premier jour
Pieds nus dans la neige
Crédits : Andrew Lesce­­lius

Quand on lui a diagnos­­tiqué la mala­­die de Parkin­­son dix ans plus tôt, il a dû quit­­ter son emploi de cadre en infor­­ma­­tique. Il prétend que la méthode de Hof lui a permis de réduire la quan­­tité de médi­­ca­­ments que son méde­­cin s’en­­tête à lui pres­­crire. À ses côtés se trouve Andrew Lesce­­lius, qui vient du Nebraska. Son asthme peut être handi­­ca­­pant au quoti­­dien, il n’a pour­­tant pas utilisé son inha­­la­­teur depuis une semaine.

Depuis main­­te­­nant près d’une heure, nous entrons dans un cycle d’hy­­per­­ven­­ti­­la­­tion avant de rete­­nir un moment notre souffle, puis nous recom­­mençons l’opé­­ra­­tion. À chaque répé­­ti­­tion, tenir un peu plus long­­temps devient progres­­si­­ve­­ment plus facile.

Hof nous explique que respi­­rer très rapi­­de­­ment permet d’ajou­­ter de l’oxy­­gène à notre irri­­ga­­tion sanguine afin qu’on ne soit pas obligé de comp­­ter sur l’air de nos poumons pour survivre, du moins jusqu’à l’épui­­se­­ment de cet oxygène. Le désir auto­­ma­­tique de reprendre sa respi­­ra­­tion est basé sur un simple réflexe de notre esprit : quand il n’y a plus d’air dans les poumons, c’est le moment d’ins­­pi­­rer. Mon système nerveux n’a pas encore réalisé qu’il y a toujours de l’air dans mon sang. À quatre-vingt-deux secondes, ma vision commence à s’obs­­cur­­cir. La pièce se pare d’un éclat rougeâtre que je ne me rappelle pas avoir vu jusque-là. Je vois peut-être des lumières. Je lâche prise et permet à l’air d’en­­trer en catas­­trophe. C’est loin d’être un record, mais après une seule heure de tenta­­tives répé­­tées, j’ai cette fois tenu plus long­­temps que jamais. Je souris, j’ai l’im­­pres­­sion d’avoir accom­­pli quelque chose.

Hof nous demande ensuite d’ef­­fec­­tuer un nouveau cycle respi­­ra­­toire, mais cette fois-ci, au lieu de rete­­nir mon souffle, je dois faire le plus de pompes possibles. Plus habi­­tué à manger du fromage qu’à faire de l’exer­­cice, je ne suis pas très en forme. À la maison, j’ar­­rive peut-être à faire vingt pompes peu convain­­cantes avant de m’ef­­fon­­drer. Et là, sans air dans mes poumons, j’y arrive sans grande diffi­­culté. Je les enchaîne, et avant même de le réali­­ser, j’en ai fait quarante. Je décide de remettre entiè­­re­­ment en ques­­tion l’opi­­nion que j’avais des gourous jusqu’à présent. Hof est un person­­nage diffi­­cile à déchif­­frer. D’un côté, il professe une sorte de chara­­bia New Age, un bara­­tin sur la compas­­sion univer­­selle et la connexion aux éner­­gies divines. Mais de l’autre, indu­­bi­­ta­­ble­­ment, il y a les résul­­tats.

Ses exer­­cices sont rela­­ti­­ve­­ment simples et trans­­forment mon corps d’une façon indé­­niable, pratique­­ment du jour au lende­­main. En suivant ses conseils pendant une semaine, je le « pirate » en quelque sorte pour réali­­ser des prouesses d’en­­du­­rance. Je n’au­­rais jamais pensé qu’une telle chose fût possible. J’ai gagné une assu­­rance dont j’igno­­rais jusqu’ici l’exis­­tence. En prime, j’ai perdu trois kilos de graisse : elle s’éva­­cue en grumeaux huileux chaque matin aux toilettes.

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Sniejka (« la Neigeuse »)
La plus haute montagne des monts des géants

Notre objec­­tif de la fin de semaine : atteindre le sommet d’une montagne recou­­verte de poudreuse, après une diffi­­cile ascen­­sion de huit heures, en ne portant rien d’autre qu’un short. Cette montagne sera mon Everest person­­nel, bien qu’elle se nomme en réalité Sniejka. Mais même après ces quelques séries d’exer­­cices dans la salle d’en­­traî­­ne­­ment, je ne suis pas sûr de pouvoir y arri­­ver.

Je suis à la merci de Hof, qui porte un chapeau vert et pointu. Avec ce couvre-chef, il ressemble à un nain de jardin gran­­deur nature. Une barbe touf­­fue encadre sur son visage ses yeux bleus perçants et son nez rougi, et son corps est couvert de muscles tendus. La cica­­trice chirur­­gi­­cale d’une quin­­zaine de centi­­mètres sur son ventre rappelle le jour où il a poussé son entraî­­ne­­ment trop loin et a terminé à l’hô­­pi­­tal. Hof est un genre de savant fou, à la fois héros et person­­nage secon­­daire d’un même film. Et, comme c’est géné­­ra­­le­­ment le cas pour les person­­nages qui essaient de maîtri­­ser leurs super-pouvoirs, pour déve­­lop­­per de telles compé­­tences, Hof a dû en payer le prix.

Le grand saut

Né en 1959 dans la ville néer­­lan­­daise de Sittard à la veille de la révo­­lu­­tion hippie euro­­péenne, Hof a été élevé dans une famille de neuf enfants d’ori­­gine modeste. Quand sa famille appre­­nait la litur­­gie catho­­lique, Hof était plutôt attiré par les ensei­­gne­­ments orien­­taux. Il a mémo­­risé des textes du Yogasū­­tra de Patanjali et étudié la Bhaga­­vad-Gita et le boud­d­hisme zen, à la recherche de la sagesse. Il aimait explo­­rer les jonc­­tions entre le corps et l’es­­prit, mais n’a pas trouvé ce qu’il cher­­chait dans ses lectures.

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À l’as­­saut du Sniejka
Wim et Andrew
Crédits : Andrew Lesce­­lius

Puis, à l’âge de 20 ans, au cours d’une fraîche mati­­née de l’hi­­ver 1979, Hof se prome­­nait seul dans le pitto­­resque Beatrix­­park d’Am­s­ter­­dam lorsqu’il a remarqué qu’une fine couche de glace s’était formée sur les canaux. Il s’est alors demandé ce qui se passe­­rait s’il sautait dedans. Avec une impul­­si­­vité puérile qu’il n’a jamais vrai­­ment perdue, il a retiré ses vête­­ments et y a plongé nu. Le choc a été immé­­diat, raconte-t-il.

« Mais ce que je ressen­­tais, ce n’était pas le froid, c’était quelque chose d’autre, d’in­­croya­­ble­­ment bon. Je ne suis resté qu’une minute dans l’eau, mais ma notion du temps s’est évapo­­rée. Cela m’a semblé durer une éter­­nité. » Une vague d’en­­dor­­phines a traversé son système et il a plané tout l’après-midi.

Depuis lors, il réitère l’ex­­pé­­rience chaque jour. « Le froid m’a tout appris », explique-t-il. La tech­­nique de respi­­ra­­tion lui est venue natu­­rel­­le­­ment. Hof a commencé par imiter la respi­­ra­­tion rapide que les gens adoptent instinc­­ti­­ve­­ment quand ils plongent dans l’eau glacée, elle est pour lui simi­­laire à celle d’une femme lors de son accou­­che­­ment. Dans les deux cas, le corps change de mode, guidé par l’ins­­tinct. Sous la glace, Hof a aban­­donné la respi­­ra­­tion rapide et commencé à rete­­nir son souffle. C’est à ce moment-là qu’il a pu remarquer les chan­­ge­­ments sur son corps.

Comme l’ex­­plique Hof, l’être humain doit avoir évolué en déve­­lop­­pant une capa­­cité innée à résis­­ter aux éléments. Nos ancêtres loin­­tains ont traversé des montagnes glacées et des déserts arides bien avant l’in­­ven­­tion du manteau en peau de bête et de la toute première chaus­­sure. Bien que la tech­­no­­lo­­gie nous ait apporté un confort indé­­niable, la biolo­­gie sous-jacente existe toujours. La clé pour accé­­der à notre poten­­tiel perdu consiste à recréer le genre d’ex­­pé­­riences auxquelles nos ancêtres ont dû faire face. Hof s’est entraîné dans l’ombre pendant quinze ans, en parlant rare­­ment du déve­­lop­­pe­­ment de ses capa­­ci­­tés. Son premier disciple a été son fils, Enahm.

Quand Enahm était encore petit, Hof l’a emmené aux canaux et l’a plongé dans l’eau, comme Achille. On devine aisé­­ment ce que les passants à proxi­­mité ont dû penser en le voyant… La plupart de ses amis proches n’ont en revanche pas prêté atten­­tion à cette habi­­tude mati­­nale. Pour eux, ce n’était qu’une excen­­tri­­cité de plus dans une ville déjà bien singu­­lière.

Hof n’était plus seule­­ment une curio­­sité locale : c’était un héros.

Les emplois qu’a occu­­pés Hof étaient aussi divers que variés. Il a notam­­ment été facteur et instruc­­teur en descente de canyons, l’été en Espagne. Et l’argent a toujours été un problème. À cette époque, sa femme, une belle Basque du nom d’Olaya, a commencé à présen­­ter des signes de troubles mentaux graves. Dépres­­sive, elle enten­­dait des voix. En juillet 1995, elle s’est défe­­nes­­trée du huitième étage de l’im­­meuble chez ses parents à Pampe­­lune, au premier jour des ferias… Assis autour d’une table en bois, qui sert à la fois de coin repas et petit-déjeu­­ner, Hof raconte la mort d’Olaya en versant libre­­ment quelques larmes. « Pourquoi Dieu m’a-t-il enlevé ma femme ? » s’était-il demandé.

Le cœur brisé par cette perte incom­­men­­su­­rable, Hof a placé toute sa foi dans la seule chose qui le distin­­guait des autres : sa capa­­cité à maîtri­­ser son corps. Olaya ne s’était jamais inté­­res­­sée aux méthodes de Hof, mais il avait l’im­­pres­­sion qu’il aurait pu l’ai­­der davan­­tage. « Si je suis aussi disposé à entraî­­ner les autres aujourd’­­hui, c’est à cause de la mort de ma femme », explique Hof. « Je peux rame­­ner de la tranquillité aux gens. La schi­­zo­­phré­­nie et les troubles de person­­na­­lité multiple aspirent l’éner­­gie des malades. Ma méthode peut leur rendre le contrôle d’eux-mêmes. » C’est ce qui l’a poussé à agir. Mais il avait encore besoin de trou­­ver comment faire parler de lui à travers le monde. L’op­­por­­tu­­nité s’est présen­­tée quelques années plus tard.

À Amster­­dam, l’hi­­ver s’ins­­tal­­lait et un jour­­nal local a décidé de sortir une série d’ar­­ticles avec pour thème « les choses étranges que font les gens dans la neige ». Hof a appelé le rédac­­teur en chef et lui a expliqué qu’au cours des deux dernières décen­­nies, il s’était quoti­­dien­­ne­­ment baigné nu dans l’eau glacée. Le jour­­nal a envoyé un jour­­na­­liste devant qui Hof a sauté dans un lac des envi­­rons, où il avait l’ha­­bi­­tude de plon­­ger. La semaine suivante, une équipe de télé­­vi­­sion a accouru.

Dans une séquence célèbre, Hof fait des trous dans la glace d’un lac avant de s’y plon­­ger sous les camé­­ras d’une équipe télé­­vi­­sée néer­­lan­­daise. Il était en train de se sécher quand, quelques mètres plus loin, un homme a marché sur une fine couche glacée, passant subi­­te­­ment au travers. Hof s’est préci­­pité vers le lac et s’y est jeté une seconde fois. Il a remonté l’homme et l’a mis hors de danger. L’équipe de repor­­tage a filmé l’évé­­ne­­ment et bien­­tôt, Hof n’était plus seule­­ment une curio­­sité locale : c’était un héros. Quelqu’un l’a surnommé « l’homme de glace », et ce surnom est resté.

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Wim Hof sous la glace
Crédits : Wim Hof Method

Après cet acte héroïque, Hof a gagné en noto­­riété aux Pays-Bas. Un programme télé­­visé néer­­lan­­dais, présenté par l’éminent Willi­­brord Frequin, lui a demandé de se produire devant les camé­­ras. Ils voulaient filmer Hof en train d’en­­trer dans le Livre Guin­­ness des records. Leur plan était de le faire nager 50 mètres sous une eau glaciale, sans respi­­rer. Du diver­­sis­­se­­ment à sensa­­tion pour le programme, et comme il serait diffusé dans toute la Scan­­di­­na­­vie, une chance pour Hof de se produire pour d’autres chaînes à travers le monde.

Quelques semaines plus tard, Hof se tenait sur la surface d’un lac glacé, près du petit village de Pello en Finlande, à quelques kilo­­mètres du cercle polaire. Il ne portait rien d’autre qu’un maillot de bain. Même si la tempé­­ra­­ture allait bien­­tôt descendre à –25 °C, la trans­­pi­­ra­­tion faisait briller sa peau. À ses pieds se trou­­vait un trou d’un mètre dans la glace, en forme de losange. Deux autres trous avaient été percés à 25 et 50 mètres du premier. Une équipe de tour­­nage a regardé Hof descendre et trem­­per un pied dans l’eau bleu pervenche.

Le premier jour du tour­­nage, il était prévu qu’il nage jusqu’au premier trou pour que l’équipe puisse trou­­ver les bonnes images et se fami­­lia­­ri­­ser avec le dispo­­si­­tif de sécu­­rité. Mais Hof avait une autre idée en tête. Il voulait à la fois surprendre et impres­­sion­­ner l’équipe de tour­­nage en parcou­­rant d’un seul coup toute la distance. Il avait tout calculé d’avance. Un mouve­­ment de bras lui permet­­tait de faire un mètre, il aurait donc besoin d’en faire cinquante pour atteindre sa desti­­na­­tion. Il a pris une grande bouf­­fée d’air dans ses poumons, puis a disparu sous la glace pour enta­­mer sa course.

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Wim Hof lors d’une confé­­rece
Crédits : TEDx Amster­­dam

Il s’est plus tard rappelé avoir ouvert ses yeux à mi-chemin, entre le premier et le second trou, et avoir distin­­gué un rayon de soleil à travers l’eau. Mais au vingt-neuvième mouve­­ment de bras, bien qu’il ait passé le premier trou et l’équipe de sauve­­tage s’y trou­­vait, quelque chose s’est mal passé. Il n’avait pas anti­­cipé l’ac­­tion de l’eau gelée sur ses yeux. Ses cornées ont commencé à givrer, et la cris­­tal­­li­­sa­­tion à trou­­bler sa vision. Cinq mouve­­ments plus tard, il ne voyait plus rien. Seul le décompte de ses mouve­­ments le guidait vers l’oxy­­gène. Sa direc­­tion a fini par dévier.

À cinquante, il cher­­chait le rebord du second trou, en vain. Il a fait demi-tour, pensant qu’il l’avait peut-être déjà passé. Il voulait reprendre sa respi­­ra­­tion, mais il savait que le résul­­tat serait fatal. Au soixante-cinquième mouve­­ment, il a commencé à perdre espoir. À soixante-dix, au moment où il perdait peu à peu conscience, il a senti une main se refer­­mer autour de sa cheville.

Le plon­­geur de la sécu­­rité l’a remonté à la surface. Il savait qu’il avait failli mourir à cause de son orgueil déme­­suré. Il l’avait échappé belle, mais cela ne l’a pas empê­­ché d’éta­­blir le lende­­main un record du monde devant des camé­­ras de télé­­vi­­sion. L’émis­­sion a été un véri­­table succès. Il était assuré d’être demandé pour une série d’ex­­ploits télé­­vi­­sés simi­­laires sur les chaînes inter­­­na­­tio­­nales, de Disco­­very à Natio­­nal Geogra­­phic. Mais le succès n’a pas que des avan­­tages.

Même s’il était capable de réali­­ser d’in­­croyables prouesses, le désir d’im­­pres­­sion­­ner et de plaire aux gens autour de lui allait le mener à de nombreuses reprises à des situa­­tions qui auraient pu lui coûter la vie. S’il venait à mourir, le monde ne pour­­rait jamais savoir comment il s’y prenait pour obte­­nir des résul­­tats si extra­­or­­di­­naires. Hof avait besoin d’une meilleure stra­­té­­gie.

Baptême de glace

Pour comprendre comment Hof réalise de telles prouesses, j’ai embarqué à bord d’un avion qui m’a emmené de Los Angeles à Wrocław, en Pologne. Il m’at­­ten­­dait au termi­­nal de l’aé­­ro­­port, un grand sourire aux lèvres. Hof a décidé de s’ins­­tal­­ler en Pologne plutôt qu’aux Pays-Bas afin d’être plus proche des ruis­­seaux vergla­­cés et des montagnes ennei­­gées, mais aussi pour profi­­ter d’une écono­­mie plus faible afin d’ac­qué­­rir une plus grande propriété. Nous nous sommes entas­­sés dans une petite Volks­­wa­­gen grise avec deux autres adeptes – un Croate et un Letton – qui venaient, comme moi, étudier sa méthode. Nous avons traversé des kilo­­mètres de forêts polo­­naises de pins et de villages pitto­­resques pour nous rendre dans la campagne où Hof s’est établi.

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Le mont Szys­­zak
Monts des géants, près de Prze­­sieka
Crédits

Nous sommes si serrés que mon sac de randon­­née déborde sur les genoux de Janis Kuze, assis à mes côtés. Le Letton robuste a grandi dans l’agi­­ta­­tion provoquée par l’ef­­fon­­dre­­ment de l’Union sovié­­tique, à l’époque où les bandits erraient dans les campagnes. Son père planquait un AK-47 chargé sous le lit de son fils pour qu’ils puissent se défendre en un rien de temps. À présent, Kuze étudie pendant son temps libre le Krav maga, méthode d’auto-défense israé­­lienne, et s’en­­traîne avec sa petite-amie. Il m’as­­sure qu’elle est aussi inti­­mi­­dante que lui. Lorsqu’on lui a demandé s’il était prêt à s’im­­mer­­ger dans l’eau glacée, il a répondu : « Quand mon père était dans les forces spéciales, ils testaient leur apti­­tude à s’adap­­ter en les faisant s’as­­seoir dans l’eau glacée. S’ils y survi­­vaient, ils étaient pris. Ils n’y survi­­vaient pas tous. »

Nous sommes arri­­vés dans le petit village de Prze­­sieka. Hof y possède une ferme isolée. Il a pu l’ache­­ter après avoir signé un contrat de spon­­so­­ring avec Colum­­bia Sports­­wear, qui consis­­tait à faire la publi­­cité d’une ligne de vestes chauf­­fantes fonc­­tion­­nant sur batte­­rie en 2011. Dans les spots publi­­ci­­taires, créés pour la télé­­vi­­sion, mais plus large­­ment diffu­­sés sur inter­­­net, Hof nage dans un lac gelé en regar­­dant des amateurs de plein air porter la veste de haute tech­­no­­lo­­gie, et se réchauf­­fer à l’aide d’un simple bouton. Les vidéos ont été large­­ment vues, et dans les commen­­taires, on peut voir des gens compa­­rer Hof à Chuck Norris. C’est ainsi qu’il est devenu une sorte de célé­­brité d’in­­ter­­net. Mais l’état de la maison confirme qu’on peut deve­­nir célèbre sur la Toile et sans deve­­nir néces­­sai­­re­­ment riche. L’en­­droit est conti­­nuel­­le­­ment en travaux, avec un assor­­ti­­ment de lits super­­­po­­sés et de tapis de yoga.

Le sauna cassé se trouve toujours près de son remplaçant. La chau­­dière à char­­bon fonc­­tionne mal et crache de la fumée noire à travers les fissures du plan­­cher. Les sols ne semblent pas être à la même hauteur. Ce bâti­­ment déla­­bré est le siège de la présence crois­­sante à l’in­­ter­­na­­tio­­nal de Hof en tant que gourou New Age, et le point de départ de la forma­­tion expé­­ri­­men­­tale qu’il déve­­loppe. Un des premiers disciples de Hof sur place s’ap­­pe­­lait Justin Rosales, aujourd’­­hui âgé de 25 ans. Il est arrivé de Penn­­syl­­va­­nie en 2010 pour lui servir de cobaye. « Si on veut deve­­nir fort, passionné et motivé, il faut se mesu­­rer à des tâches qui ont l’air impos­­sibles. Si on n’est pas ouvert d’es­­prit, il vaut mieux éviter de se confron­­ter au froid », m’a expliqué Rosales par e-mail.

Il a co-écrit un livre avec Hof sur cette expé­­rience, inti­­tulé Beco­­ming the Iceman (« Deve­­nir l’homme de glace »), qui circule souvent parmi ceux qui cherchent à acqué­­rir ces super-pouvoirs. Je planque les quelques vête­­ments d’hi­­ver que j’ai appor­­tés avec moi sous un des lits super­­­po­­sés à l’étage et observe par la fenêtre l’étendu de neige qui sert de site d’en­­traî­­ne­­ment prin­­ci­­pal. Andrew Lesce­­lius, le maigre asth­­ma­­tique du Nebraska arrivé une semaine plus tôt, traverse le terrain enneigé vêtu d’un simple sous-vête­­ment noir. Il s’ar­­rête pour ramas­­ser des poignées de neige et se fric­­tion­­ner les bras et le buste avec. De la vapeur s’échappe de son corps en grandes nuées.

Hof dit pouvoir réduire sciem­­ment le diamètre de ses vais­­seaux sanguins et diri­­ger le sang effi­­ca­­ce­­ment vers l’or­­gane souhaité.

Kuze choi­­sit le lit près du mien, il semble impa­­tient d’al­­ler lui aussi dans la neige. Je le laisse s’y rendre seul. J’au­­rai bien assez d’oc­­ca­­sions d’avoir froid quand l’en­­traî­­ne­­ment commen­­cera demain. Après une nuit agitée, nous rejoi­­gnons Hof au studio de yoga. Il nous explique que ses forma­­tions se suivent, mais ne se ressemblent pas. Les méthodes qu’il utilise dépendent de la compo­­si­­tion du groupe. Mais peu importe la façon dont on s’y prend, les compo­­santes restent simples. Il affirme que notre progrès sera rapide. « Cette semaine, nous gagne­­rons la guerre contre les bacté­­ries ! » proclame-t-il, avant de nous aver­­tir qu’il nous aidera à repous­­ser les limites de notre corps, bien plus loin que ce qu’on peut imagi­­ner.

À un moment, Hof nous demande d’ôter nos vête­­ments et de sortir dehors. Nous contour­­nons la ferme pour nous rendre sur un petit terrain enneigé fréquenté seule­­ment par des cerfs. Certains voisins curieux nous lancent des regards inqui­­si­­teurs. Lorsque nous passons devant, l’un d’eux nous crie quelque chose en polo­­nais, ce qui fait glous­­ser Hof. La plupart des gens du coin le prennent pour un aimable fou. Pour la première fois de ma vie, mes pieds touchent direc­­te­­ment la neige. Ils sont aussi sensibles qu’une dent récem­­ment cassée. Mon rythme cardiaque s’ac­­cé­­lère. Kuze laisse échap­­per un hoquet et Hof sourit, mali­­cieux.

Nous nous tenons en cercle et prenons la posi­­tion du cava­­lier de fer. Nous essayons de nous concen­­trer sur nos fronts et de suppor­­ter tout bonne­­ment le froid, sans vête­­ment pour proté­­ger nos torses. Tenir cinq minutes est insou­­te­­nable, mais Hof nous demande d’en tenir six, avant de nous envoyer, engour­­dis, vers le sauna. Mais comme nous ne sentons plus nos membres, passer de la neige à une pièce de plus de 38 °C est une véri­­table erreur. La réac­­tion natu­­relle du corps au froid est l’auto-conser­­va­­tion.

Pour limi­­ter la perte de chaleur, les muscles qui contrôlent les artères se contractent ferme­­ment et détournent le débit sanguin vers les organes vitaux. On appelle ce méca­­nisme la vaso­­cons­­tric­­tion. Pour cette raison, les enge­­lures touchent d’abord les extré­­mi­­tés. Un chan­­ge­­ment brusque de la tempé­­ra­­ture produit l’ef­­fet inverse. Les veines s’ouvrent d’un coup et le sang chaud circule à nouveau vers les parties froides du corps. La douleur est pire à présent qu’un peu plus tôt dans la neige. Je ne pensais pas cela possible.

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Le baptême de glace
Au centre, l’au­­teur reste stoïque
Crédits : Andrew Lesce­­lius

Kuze réchauffe ses pieds près de la chau­­dière à char­­bon et avoue avoir envie de pleu­­rer. Lesce­­lius grince des dents et retient sa respi­­ra­­tion. Il m’ex­­plique qu’un des effets secon­­daires de l’asthme est la mauvaise circu­­la­­tion sanguine, mais ressen­­tir la vaso­­cons­­tric­­tion est bien plus doulou­­reux. « J’aime penser que mon système sanguin se muscle », dit-il. Hof est d’ac­­cord avec cette décla­­ra­­tion. Après des années d’en­­traî­­ne­­ment face au froid, il déclare pouvoir réduire sciem­­ment le diamètre de ses vais­­seaux sanguins et diri­­ger le sang effi­­ca­­ce­­ment vers l’or­­gane souhaité.

Même si les exer­­cices du premier jour sont doulou­­reux et érein­­tants, nous progres­­sons aussi vite que promis. Le lende­­main, nous tenons un quart d’heure dans la neige avant que la même sensa­­tion de panique ne nous gagne. Dans l’après-midi, nous nous baignons très briè­­ve­­ment dans le bassin d’une cascade d’eau glaciale. L’ex­­pé­­rience est compa­­rable à celle de ceux qui marchent pieds nus sur la braise – non pas un baptême du feu, mais un baptême de glace.

À chaque tenta­­tive, les barrières mentales qui font obstacle au froid semblent s’ef­­fa­­cer une à une. Le quatrième jour, se tenir dans la neige ne repré­­sente plus un véri­­table défi. Une heure passe plus vite aujourd’­­hui que cinq minutes quelques jours plus tôt. Dans la soirée, nous nous asseyons sur des pierres recou­­vertes de neige près d’un ruis­­seau jusqu’à ce qu’elles se réchauffent, Hof nous sourit.

Une ques­­tion de graisse

Dans une eau à 0 °C, les êtres humains commencent à se sentir léthar­­giques au bout d’une minute ou deux à peine. En un quart d’heure, la plupart des gens perdent connais­­sance. Ils meurent dans un laps de temps qui varie entre quinze et quarante-cinq minutes. Quand la tempé­­ra­­ture interne du corps humain tombe en dessous de 28 °C, la mort est presque inévi­­table. Par rapport à l’en­­semble de ces données, Hof semble faire des miracles.

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Hof fait sensa­­tion dans les médias
Crédits

En 2007 à l’Ins­­ti­­tut Fein­­stein de Long Island, le méde­­cin d’ex­­pé­­di­­tion de renom­­mée mondiale Kenneth Kamler, qui a déjà travaillé sur l’Eve­­rest, a assisté à l’ex­­pé­­rience durant laquelle Hof était immergé dans la glace. Sa fréquence cardiaque et sa pres­­sion arté­­rielle étaient surveillées.

Au début, l’ex­­pé­­rience s’est heur­­tée à un sérieux obstacle. Les appa­­reils utili­­sés à l’hô­­pi­­tal, qui véri­­fient la respi­­ra­­tion, l’ont déclaré mort après seule­­ment deux minutes passées dans la glace. La machine n’avait pas su inter­­­pré­­ter le fait qu’il n’avait pas repris sa respi­­ra­­tion pendant plus de deux minutes, ni pourquoi sa fréquence cardiaque au repos n’était que de trente-cinq pulsa­­tions par minute. Et pour­­tant, il n’était pas mort.

Kamler a dû débran­­cher l’ap­­pa­­reil pour pouvoir conti­­nuer. Hof est resté soixante-douze minutes dans la glace. Les résul­­tats étaient stupé­­fiants. Au départ, la tempé­­ra­­ture corpo­­relle de Hof a décliné de quelques degrés, avant de remon­­ter à nouveau. La méthode de Hof a été ainsi vali­­dée scien­­ti­­fique­­ment pour la première fois. Il deve­­nait clair que Hof arri­­vait consciem­­ment à contrô­­ler son système nerveux auto­­nome pour augmen­­ter sa tempé­­ra­­ture corpo­­relle. « L’ex­­pli­­ca­­tion dépend réel­­le­­ment de la philo­­so­­phie en laquelle vous voulez croire », dit Kamler, qui mentionne des prouesses simi­­laires chez les moines tibé­­tains avec la pratique du tummo.

En fin de compte, explique-t-il, cela se résume à la façon dont Hof utilise son cerveau. « Le cerveau consomme beau­­coup d’éner­­gie pour les fonc­­tions supé­­rieures, qui ne sont pas essen­­tielles à la survie. En se concen­­trant, il arrive à rassem­­bler cette éner­­gie pour produire de la chaleur corpo­­relle », suppose-t-il. En 2008, il y a eu un effet boule de neige sur l’in­­té­­rêt que portaient les scien­­ti­­fiques au phéno­­mène, tout comme dans les médias de masse plus de dix ans aupa­­ra­­vant.

Des cher­­cheurs de l’uni­­ver­­sité de Maas­­tricht se sont demandé si les capa­­ci­­tés de Hof décou­­laient d’une concen­­tra­­tion élevée de tissu adipeux brun riche en mito­­chon­­dries, aussi connu sous le nom de graisse brune. Une fois méta­­bo­­lisé, ce tissu encore peu connu peut rapi­­de­­ment réchauf­­fer le corps : il permet égale­­ment aux nouveau-nés de ne pas succom­­ber au froid à la nais­­sance. Habi­­tuel­­le­­ment, la plupart des cellules de graisse brune dispa­­raissent pendant l’en­­fance, mais les biolo­­gistes de l’évo­­lu­­tion pensent que les premiers humains ont dû stocker une plus grande quan­­tité de cellules adipeuses brunes pour résis­­ter aux milieux extrêmes.

Les scien­­ti­­fiques ont constaté que Hof possé­­dait toujours une concen­­tra­­tion extrê­­me­­ment élevée de cette graisse à 55 ans, assez pour pouvoir produire cinq fois plus d’éner­­gie qu’un homme clas­­sique de 20 ans. Ce taux anor­­ma­­le­­ment élevé est vrai­­sem­­bla­­ble­­ment le résul­­tat de son expo­­si­­tion à maintes reprises au froid. La graisse brune est peut-être la struc­­ture orga­­nique qui manque à l’homme et le sépare de la nature. La graisse blanche stocke les calo­­ries excé­­den­­taires, que le corps n’a tendance à brûler qu’en dernier recours.

En réalité, s’il est si diffi­­cile de perdre la graisse de notre ventre ou notre taille, c’est parce que le corps est programmé pour faire des réserves d’éner­­gie : il brûlera en prio­­rité les muscles pour créer chaleur ou éner­­gie avant de s’at­­taquer à la graisse blanche. C’est diffé­rent pour la graisse brune. La plupart des gens en créent auto­­ma­­tique­­ment en envi­­ron­­ne­­ments froids. Le corps détecte les tempé­­ra­­tures extrêmes et commence à faire des réserves de mito­­chon­­drie.

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Une tech­­nique immé­­mo­­riale
Crédits : Wim Hof Method

Selon Hof, lorsque la graisse brune est acti­­vée, les mito­­chon­­dries entrent dans la circu­­la­­tion sanguine et modi­­fient le méta­­bo­­lisme de la graisse blanche pour géné­­rer de la chaleur. Et comme la plupart des gens font tout ce qu’ils peuvent pour éviter les condi­­tions extrêmes, ils ne fabriquent jamais de graisse brune. Si nous vivions sans vête­­ments, à la manière de nos loin­­tains ancêtres, nous aurions pu dépendre des proprié­­tés propres à la graisse brune pour survivre. Assis dans le sauna, je demande à Hof quelle est la méthode pour acti­­ver sciem­­ment les cellules adipeuses brunes.

Au lieu de l’ex­­pliquer, il tente de m’en faire une démons­­tra­­tion. Il contracte les muscles de son corps dans l’ordre, du rectum aux épaules, comme s’il pous­­sait quelque chose du bas vers le haut. Puis, il fronce les sour­­cils et rentre son cou, comme pour bloquer l’éner­­gie à un point qui se trou­­ve­­rait derrière ses oreilles. Avec ce proces­­sus, sa peau prend une couleur rouge vive, comme s’il prenait feu. Et d’un coup, il étire sa jambe, s’adosse au mur et halète. « Oh mon Dieu », dit-il, sidéré. En voulant à tout prix m’en­­sei­­gner sa méthode, il n’a pas pris la chaleur du sauna en consi­­dé­­ra­­tion et l’a échappé belle. Il titube jusqu’à l’ex­­té­­rieur et se roule dans la neige.

Quand il revient, il affiche un petit sourire embar­­rassé. « C’est ça, la méthode. Mais il ne faut la repro­­duire que dans le froid. » Hans Spaan, à qui on a diagnos­­tiqué la mala­­die de Parkin­­son en 2004, assure que Hof lui a sauvé la vie. Il s’ex­­plique : « La plupart des patients atteints de cette mala­­die doivent augmen­­ter la dose de médi­­ca­­ments pour main­­te­­nir le même degré de mobi­­lité et de qualité de vie, et quand les limites de tolé­­rance sont atteintes, c’est le début d’un long déclin. » Il essaie de gérer la prise de ses médi­­ca­­ments en l’ac­­com­­pa­­gnant d’exer­­cices de respi­­ra­­tion et de douches glacées.

Il remplit des feuilles de calculs pour surveiller ses prises et affirme prendre moins de médi­­ca­­ments aujourd’­­hui qu’au début de son diagnos­­tic. Il attri­­bue à Hof le fait de ne pas être aujourd’­­hui dans un fauteuil roulant. Bien qu’ils n’aient pas été prou­­vés scien­­ti­­fique­­ment, ces faits sont encou­­ra­­geants. Il est cepen­­dant diffi­­cile de déter­­mi­­ner à quel point ce qu’il attri­­bue à Hof pour­­rait être en réalité attri­­bué à l’ef­­fet placebo. Comme Hof prétend pouvoir contrô­­ler son système nerveux auto­­nome, et que ce système est affecté par la mala­­die de Parkin­­son, il est impor­­tant de dispo­­ser d’un appui scien­­ti­­fique.

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Deve­­nir l’homme de glace
Hof et son premier disciple, Justin Rosales

Peter Pick­­kers serait bien le dernier des scien­­ti­­fiques à se lais­­ser influen­­cer par ces affir­­ma­­tions abra­­ca­­da­­brantes. Expert en sepsis et infec­­tions au centre hospi­­ta­­lier de l’uni­­ver­­sité Radboud, aux Pays-Bas, il est spécia­­lisé dans les études qui analysent les réponses du système immu­­ni­­taire chez l’être humain.

En 2010, Hof a contacté Pick­­kers, lui assu­­rant qu’il pouvait désac­­ti­­ver ou renfor­­cer son système immu­­ni­­taire à son gré. Cette prouesse est, par défi­­ni­­tion, presque impos­­sible. Mais Pick­­kers, qui a observé les appa­­ri­­tions télé­­vi­­sées de Hof, était curieux. Pick­­kers a conçu un examen dans lequel il admi­­nistre une endo­­toxine, compo­­sante de la bacté­­rie Esche­­ri­­chia coli. Le corps pense que cette bacté­­rie est dange­­reuse, alors qu’elle est en fait inerte.

Un précé­dent essai lancé par Pick­­kers prouve que 99 % des personnes en bonne santé, mises en contact avec l’en­­do­­toxine déve­­loppent des symp­­tômes grip­­paux avant que le corps ne réalise qu’il a été dupé et reprenne son fonc­­tion­­ne­­ment normal. Pendant que Hof médi­­tait, Pick­­kers lui a injecté l’en­­do­­toxine. Les résul­­tats étaient sans précé­dent. « Wim a accom­­pli quelque chose que je n’au­­rais jamais cru possible avant cette expé­­rience », raconte Pick­­kers. La plupart des patients à qui on admi­­nistre de l’en­­do­­toxine présentent de graves effets secon­­daires, mais Hof n’a qu’un faible mal de tête.

Les analyses de sang ont révélé que ses niveaux de corti­­sol étaient bien plus élevés que ceux enre­­gis­­trés avant l’injec­­tion. Cette hormone n’est géné­­ra­­le­­ment libé­­rée qu’en réponse à un stress extrême, un peu comme l’adré­­na­­line. Le sang prélevé lors de sa médi­­ta­­tion est resté résis­­tant à l’en­­do­­toxine en dehors du corps pendant six jours. Hof s’est prononcé sans ambi­­guïté sur ses résul­­tats : « Si je peux prou­­ver qu’on peut affec­­ter son système immu­­ni­­taire à son gré, on devra réécrire tous les livres de méde­­cine. » Mais Pick­­kers et la quasi-entiè­­reté de la commu­­nauté scien­­ti­­fique ont eu plus de réserves. Même si les résul­­tats montraient que le corps de Hof a réagi à l’en­­do­­toxine de façon excep­­tion­­nelle, rien ne prou­­vait que ce ne soit tout simple­­ment pas une anoma­­lie géné­­tique.

Les résul­­tats ont pour­­tant été suffi­­sam­­ment promet­­teurs pour que Pick­­kers et son collègue Matthijs Kox commandent une seconde étude : Hof a dû offrir la même forma­­tion que celle que j’ai suivie à un groupe d’étu­­diants univer­­si­­taires pour leur apprendre sa méthode, avant qu’on ne leur admi­­nistre de l’en­­do­­toxine. S’il était prouvé que sa tech­­nique pouvait être ensei­­gnée, alors Pick­­kers pour­­rait commen­­cer à remettre en ques­­tion ses certi­­tudes. En avril 2013, juste après mon séjour, un groupe de douze étudiants s’est rendu en Pologne.

Pick­­kers et Kox sont restés très discrets sur les résul­­tats durant le proces­­sus d’éva­­lua­­tion de leurs travaux par des pairs, mais ont émis un commu­­niqué de presse disant que « les étudiants entraî­­nés ont produit moins de protéines de l’in­­flam­­ma­­tion et ont très peu souf­­fert des symp­­tômes grip­­paux ». Hof bouillonne. Dans les conver­­sa­­tions que nous avons eues, il me raconte que les étudiants ont réussi à maîtri­­ser convul­­sions et fièvres en moins d’un quart d’heure. Je ne sais toujours pas s’il a exagéré ses propos ou non, mais si les résul­­tats sont simi­­laires à ceux publiés par Pick­­kers en 2010, Hof sera certi­­fié merveille de la méde­­cine.

Sniejka

Tout ce que je peux rela­­ter avec certi­­tude, c’est mon expé­­rience en Pologne. Je dois toujours rele­­ver mon défi : malgré mes progrès, je ne suis pas sûr d’être prêt pour la pénible randon­­née en montagne, torse nu. La montagne Sniejka est traver­­sée par la fron­­tière tchéco-polo­­naise et balayée de vents glacials tout au long de l’hi­­ver. À son point culmi­­nant de 1 602 mètres d’al­­ti­­tude se trouve un obser­­va­­toire isolé, d’où l’on peut obser­­ver les étoiles. Il est surtout fréquenté par les skieurs de fond intré­­pides qui empruntent les remon­­tées méca­­niques.

Je progresse diffi­­ci­­le­­ment dans la neige, mais ne ressens pas le froid aussi dure­­ment qu’a­­vant.

Au pied de la montagne, l’as­­cen­­sion commence. Accom­­pa­­gné de Hof et trois autres disciples, nous nous enfonçons dans les quelque soixante centi­­mètres de poudreuse fraîche. Quelques secondes à peine après avoir quitté la camion­­nette Volks­­wa­­gen déla­­brée de Hof, le froid s’in­­filtre dans nos manteaux d’hi­­ver et nous coupe le souffle. À –4°C, même la plus modeste des brises est insou­­te­­nable. Sur le parking, des skieurs vêtus des pieds à la tête d’en­­sembles Gore-Tex colo­­rés luttent avec leurs maté­­riels et se dirigent douce­­ment vers les télé­­sièges. Hof nous emmène vers un sentier à l’écart, qui serpente à travers le parc boisé et mène au sommet.

Après dix minutes sur le sentier, le temps que nos corps fabriquent assez de chaleur interne, nous commençons à enle­­ver des couches de vête­­ments. Ashley John­­son, ancienne hooli­­gan anglaise, qui a trouvé un nouveau sens à sa vie en effec­­tuant des travaux pour la ferme de Hof en échange de la forma­­tion, donne une tape dans le dos de Lesce­­lius et Kuze, en toute cama­­ra­­de­­rie. Dévê­­tus face au froid, nous mettons nos vête­­ments de côté, dans nos sacs à dos. Nous repre­­nons notre chemin, la poudreuse crisse sous nos pas.

Au moment où je retire mon t-shirt, je commence à comprendre comment nos ancêtres ont survécu. Je progresse diffi­­ci­­le­­ment dans la neige, mais ne ressens pas le froid aussi dure­­ment qu’a­­vant. La chaleur, que j’ai accu­­mu­­lée lors mes efforts physiques, semble bien ancrée, j’ai même l’im­­pres­­sion de porter une combi­­nai­­son de plon­­gée. Je sens le froid me tirailler la peau, mais j’es­­saye de me concen­­trer sur le point qui se trouve derrière mes oreilles, celui qui aide­­rait à stimu­­ler la graisse brune, d’après Hof, et à envoyer des vagues de chaleur à travers tout mon corps. J’es­­saye ensuite d’imi­­ter la tech­­nique que m’avait montrée Hof au sauna.

Mes muscles sont tendus, je suis concen­­tré, j’ai vite fait de trans­­pi­­rer. Notre groupe dégage une légère brume embuée. Un skieur s’ar­­rête pour nous prendre en photo. Un gendarme en moto­­neige s’ar­­rête pour voir si nous allons bien. Un snow­­boar­­der pousse un cri de surprise et file à toute allure. Ensemble, nous marchons avec peine vers le sommet. L’ex­­pé­­rience est compa­­rable à celle de ceux qui marchent sur les braises. Plus la tempé­­ra­­ture est impor­­tante, plus l’am­­pleur de la tâche est diffi­­cile. Six heures plus tard, j’ap­­proche du sommet, toujours torse nu, mes jambes sont recou­­vertes de neige. En sept jours, je suis passé des palmiers de Cali­­for­­nie aux sommets ennei­­gés de la Pologne, et j’ai parfai­­te­­ment chaud – voire même très chaud.

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Randon­­née dans les monts des géants
La méthode Wim Hof semble fonc­­tion­­ner
Crédits : Wim Hof Method

La randon­­née prend un peu plus de sept heures et chaque pas vers les hauteurs nous expose un peu plus au froid. La tempé­­ra­­ture exté­­rieure chute à –13 °C. À envi­­ron quatre-vingt-dix mètres du sommet, quelque chose change. Ma tempé­­ra­­ture corpo­­relle n’est pas un problème, mais le vent s’in­­ten­­si­­fie et la pente est de plus en plus incli­­née. Chaque nouveau pas est plus pénible que le précé­dent, je commence à fati­­guer. Voilà main­­te­­nant sept heures que nous marchons et j’ai donné mon sac à dos à John­­son, plus jeune et plus en forme que moi. Je me demande ce qu’il va m’ar­­ri­­ver si je m’ar­­rête là. Le froid va-t-il briser la barrière mentale que j’ai érigée et me faire tomber en hypo­­ther­­mie ? J’ai trop peur pour m’ar­­rê­­ter de marcher.

Vingt minutes plus tard, j’at­­teins le sommet. Je n’ai pas froid, mais je suis plus épuisé que jamais. Après quelques photos, nous nous diri­­geons vers l’ob­­ser­­va­­toire pour nous réchauf­­fer. Comme au moment où nous sommes entrés dans le sauna après être restés sur la glace, l’air chaud me frappe et j’ai froid. Je perds mon armure mentale et sens la glace s’écou­­ler dans mes vais­­seaux sanguins. Je commence à dépendre de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment pour me réchauf­­fer, et plus de mon esprit. Je fris­­sonne, puis me mets à trem­­bler. Mes dents s’en­­tre­­choquent. Je n’ai jamais eu aussi froid qu’à l’ins­­tant. Il m’a fallu une heure pour me sentir à nouveau prêt à me lever et descendre la montagne.

Cette fois, en revanche, je porte le caban noir que je trans­­por­­tais dans mon sac à dos. Hof compte bien­­tôt s’at­­taquer à l’as­­cen­­sion du mont Everest. Cette tenta­­tive sera la seconde. Il avait déjà voulu la tenter, presque nu, mais n’avait pas été jusqu’au bout. Je demande à Hof ce qu’il arri­­ve­­rait s’il attei­­gnait ses limites lors de cette ascen­­sion et rejoi­­gnait les centaines de personnes décé­­dées en tentant de gravir l’Eve­­rest. Son message serait-il perdu à jamais ? Les forma­­tions qu’il a pu donner à ses fidèles auraient-elles toujours une signi­­fi­­ca­­tion s’il mour­­rait après une déci­­sion stupide ? Son visage s’as­­som­­brit à cette pensée. Il me dit qu’il a envie de pleu­­rer. « Je ne dois pas mourir », affirme-t-il. « Je l’ai décidé. »


Traduit de l’an­­glais par Estelle Sohier, d’après l’ar­­ticle « Iceman Cometh », paru dans Play­­boy. Couver­­ture : Wim Hof prend un bain de glace, par Deven­­ter Extra. Créa­­tion graphique par Ulyces.

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