Enquête des deux côtés de la Manche pour comprendre ce qu'il s'est vraiment passé ce jour tragique.

par Sean Flynn | 11 décembre 2015

La scène du crime

Le conduc­­teur de la voiture était un ingé­­nieur britan­­nique né en Irak, qui travaillait sur des systèmes de satel­­lites dans le Surrey, en Angle­­terre. C’est peut-être pour cela qu’il est mort, lui et tous les autres… Un mercredi après-midi de septembre 2012, Saad al-Hilli quitte un camping situé sur les rives du lac d’An­­necy, dans les Alpes françaises, au volant de son break BMW bordeaux. Il roule en direc­­tion d’un petit village nommé Cheva­­line, au bout duquel la chaus­­sée dispa­­raît entre les arbres.

La route fores­­tière qui s’élève depuis Cheva­­line est raide, grêlée de trous et parse­­mée de ponts étroits jetés par-dessus l’écume bruyante de l’eau vive qui s’écoule des montagnes. Durant trois kilo­­mètres, il n’y a nulle part où faire demi-tour et nulle autre possi­­bi­­lité que de grim­­per. Et puis, il n’y a plus de possi­­bi­­lité du tout : la route se termine sur un petit parking, où Saad vient ranger sa voiture, le nez contre la ligne des arbres.

Il fait un temps magni­­fique en ce 5 septembre, et le soleil irra­­die entre les feuilles qui frémissent dans la brise légère. Saad a 50 ans, et il se tient debout en compa­­gnie de la plus âgée de ses filles, Zainab, 17 ans. Peut-être est-il en train de parler au cycliste du coin qui a pédalé jusqu’au sommet de la montagne et se trouve sur le parking, ou peut-être est-il simple­­ment absorbé par la contem­­pla­­tion du paysage. Impos­­sible de le dire avec certi­­tude. Mais il est probable qu’il n’a pas vu le tireur embusqué dans les arbres avant que les premières déto­­na­­tions ne claquent à ses oreilles.

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La scène du crime
Crédits : Roland Hoskins

Immé­­dia­­te­­ment, Saad hurle à Zainab de grim­­per dans la voiture. Il se préci­­pite vers la portière du conduc­­teur et se jette sur le siège. Mais Zenab n’a pas bougé, elle se tient là, immo­­bile. Saad n’a sans doute pas réalisé ce qu’il se passait, car quel homme pour­­rait lais­­ser sa fille se faire tirer dessus ? Il enclenche la marche arrière, tourne le volant à fond sur la gauche et met les gaz. La BMW dérape à recu­­lons et dessine un brusque demi-cercle. Le tireur a quitté le couvert des arbres, et il se tient au centre de l’arc de cercle, comme un pivot.

La voiture effec­­tue un tour complet avant de s’im­­mo­­bi­­li­­ser, l’ar­­rière venant buter contre le talus, ses roues creu­­sant des sillons dans le sol meuble à l’orée de la forêt. Dans la manœuvre, Saad a accro­­ché le cycliste français avec son pare-choc, et il se vide à présent de son sang dans la boue. Mais à ce moment-là, Saad est très proba­­ble­­ment déjà mort. Il a reçu quatre balles dans le corps, dont deux dans la tête. Sa femme, une dentiste de 47 ans prénom­­mée Iqbal, est morte sur le siège arrière, elle aussi touchée par quatre balles, dont deux dans la tête égale­­ment. Sa mère, Suhaila al-Allaf, est décé­­dée aussi, touchée par trois balles, dont deux dans la tête. Zainab est toujours en vie, mais à peine : elle a été bles­­sée à l’épaule, puis frap­­pée sur le crâne avec la crosse du pisto­­let.

Le tireur a fait feu à 21 reprises, dont la plupart des coups ont été tirés en direc­­tion de la voiture en mouve­­ment. 17 balles ont touché les passa­­gers. Aucune n’a frappé l’en­­ca­­dre­­ment des portières ou les ailes, ni aucune autre partie de la BMW. Huit d’entre elles ont atteint les têtes.

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Crédits : Le Pari­­sien/Google Maps

Il s’agis­­sait vrai­­sem­­bla­­ble­­ment d’un profes­­sion­­nel. Zainab est retrou­­vée effon­­drée sur la route par un cycliste britan­­nique parvenu sur les lieux du drame, les secours arrivent quelques minutes après. Les gendarmes se ruent dans la montagne à leur suite. Les offi­­ciers en uniformes ferment la route de la Combe d’Ire, les tech­­ni­­ciens de la police scien­­ti­­fique rassemblent les douilles, marquent les endroits où elles sont tombées, photo­­gra­­phient le sang et scrutent la BMW de Saad sans dépla­­cer aucun des corps.

Ils prennent tant de précau­­tions pour ne pas trou­­bler la scène du crime que, durant près de quatre heures, ils ne remarquent pas que la plus jeune des filles de Saad, Zeena, alors âgée de quatre ans, est saine et sauve, cachée dans les plis de la jupe de sa mère immo­­bile à jamais.

Dans les instants qui suivent immé­­dia­­te­­ment un crime, les enquê­­teurs ne sont pas suppo­­sés élabo­­rer des réflexions ou des théo­­ries, et le procu­­reur d’An­­necy insiste sur le fait qu’ils ne l’ont pas fait : « La seule chose qui m’est venue à l’es­­prit », raconte Eric Maillaud à propos de tout le sang et des corps, « c’était que nous avions affaire à quelqu’un qui n’avait aucun respect pour la vie humaine. » Il prononce ces mots lente­­ment, déli­­bé­­ré­­ment. Eric Maillaud, un homme âgé de 53 ans, est procu­­reur depuis onze ans, dont cinq à Annecy, une ville tranquille peu habi­­tuée à de telles irrup­­tions de violence.

Une ou deux personnes seule­­ment sont assas­­si­­nées au cours d’une année ordi­­naire et il s’agit de crimes de routine : des violences domes­­tiques, des cambrio­­lages ou des disputes qui finissent mal – des éclairs de rage isolés. Ce qui s’est passé dans la montagne ? « Il y a très peu de gens capables de tuer autant de personnes », explique Eric Maillaud. « Tenter de tuer des enfants ? » Il secoue lente­­ment la tête : « Nous savons alors que nous avons affaire à des sauvages. C’est le seul terme qui me vient à l’es­­prit. »

« Sauvages » est peut-être le premier mot qui venait à l’es­­prit, mais d’autres pensées – évidentes et compré­­hen­­sibles – ont sûre­­ment rapi­­de­­ment suivi. Qu’im­­porte le degré d’en­­traî­­ne­­ment et le sang-froid des enquê­­teurs, ils sont soumis aux mêmes instincts et préju­­gés que le commun des mortels. Il y avait quatre personnes mortes dans la forêt, un crime inima­­gi­­nable jusqu’ici à Annecy. L’une de ces personnes était un homme du pays, connu pour être un cycliste chevronné. Les trois autres étaient des étran­­gers : l’homme était un ingé­­nieur arabe dont les ordi­­na­­teurs portables et les clefs USB, retrou­­vés dans sa cara­­vane au bord du lac, conte­­naient des données tech­­niques et des sché­­mas compliqués – le maté­­riau des espions ou des terro­­ristes. Tous ont été touchés deux fois à la tête, à la manière dont les agents spéciaux et les assas­­sins sont entraî­­nés à tuer.

Tout cela semblait évident il y a trois ans : ce qu’il s’est passé, c’est que Saad al-Hilli s’est fait descendre. Et comme il était assez stupide pour se trou­­ver en compa­­gnie de sa famille, sa famille a trinqué elle aussi. Le Français ? Un pauvre bougre qui a juste eu la malchance de se trou­­ver au mauvais endroit au mauvais moment. Quelle autre expli­­ca­­tion pouvait-il y avoir ?

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Saad al-Hilli

Zaid al-Hilli a décou­­vert la mort de son frère au lende­­main des meurtres, le 6 septembre. Il l’a appris d’un ami dont la femme l’avait appris à la télé­­vi­­sion : un quadruple meurtre dans les Alpes françaises, c’est le genre d’his­­toire qui attire l’at­­ten­­tion de toute la presse euro­­péenne. Cet après-midi-là, il s’est rendu au commis­­sa­­riat de police le plus proche, à Esher, en Angle­­terre, pour deman­­der des détails sur la situa­­tion. Mais ni les offi­­ciers présents, ni aucun inspec­­teur de la police crimi­­nelle n’en savaient plus que lui.

Le lende­­main, la police est venue le trou­­ver à son appar­­te­­ment pour lui annon­­cer offi­­ciel­­le­­ment la mort de son frère. Il y avait un essaim de repor­­ters sur le trot­­toir d’en face, aussi les offi­­ciers l’ont-ils escorté pour le conduire jusqu’à une caserne – « C’était vrai­­ment comme une petite chambre d’hô­­tel », se souvient Zaid –, d’abord dans le Surrey, puis dans le Sussex. Les inspec­­teurs anglais lui ont demandé de racon­­ter où il se trou­­vait entre le 25 août et le 5 septembre, et lui ont confisqué son télé­­phone et son ordi­­na­­teur portables.

Après deux semaines passées en tant qu’ « invité » de la gendar­­me­­rie locale, et une fois que la presse s’est fina­­le­­ment disper­­sée, Zaid a pu rentrer chez lui. Les enquê­­teurs anglais ont assisté leurs collègues français dès le début de l’enquête, une pratique courante lors d’ho­­mi­­cides inter­­­na­­tio­­naux. Pour comprendre pourquoi quelqu’un a été assas­­siné, il est utile de cerner qui était cette personne, de connaître ses habi­­tudes et ses rituels, ses sché­­mas de pensée et ses marottes. Les Français ont donc traversé la Manche, Eric Maillaud avec eux, pour poser des ques­­tions, éplu­­cher les dossiers et deman­­der qu’on effec­­tue des recherches.

Quelques jours seule­­ment après la tuerie, ils étaient convain­­cus que quelqu’un voulait la mort de Saad al-Hilli : « Les raisons de sa mort trouvent sans aucun doute leur origine dans ce pays », a déclaré Eric Maillaud aux jour­­na­­listes dans les envi­­rons de Londres, le 13 septembre.

Zaid était certain que son frère n’était pas un espion.

Zaid n’avait aucune idée de quelles pouvaient être ces raisons. Pas plus qu’il ne savait que son frère s’était rendu en France. Il savait qu’il aimait voya­­ger, tirant sa cara­­vane Bürst­­ner derrière sa BMW, et il savait que Saad possé­­dait une maison en ruines en Bour­­gogne, qu’il songeait à rebâ­­tir un jour. Mais Zaid n’a jamais su qu’il fréquen­­tait la région d’An­­necy – à l’ex­­cep­­tion d’une fois, lorsqu’ils étaient enfants en vacances à Genève. Zaid se souvient qu’ils se trou­­vaient sur un bateau sous un ciel gris, mais guère plus. Et il est un peu étrange, pense-t-il, que Saad soit parti camper avec les filles si tard dans l’été, alors que l’an­­née scolaire allait bien­­tôt commen­­cer.

En vérité, Zaid ne savait plus grand chose de ce que faisait Saad. Les deux frères ne s’étaient pas parlé durant près d’un an – depuis octobre 2011 –, excepté par l’in­­ter­­mé­­diaire des notaires qui réglaient la succes­­sion de leur père. Il y avait plus d’un million de dollars dormant sur un compte suisse, une maison à Clay­­gate dans le sud de Londres, un petit studio en Espagne, mais aussi beau­­coup de désac­­cords sur qui devait avoir quoi. Il y avait des querelles et motif à tris­­tesse, mais Zaid estime que son frère et lui sont restés des gent­­le­­men : « Il n’y avait pas de disputes », assure-t-il. « Nous n’en étions pas à monter sur nos grands chevaux pour nous tirer dessus. » Ils lais­­saient plutôt les avocats écrire des lettres et clas­­ser les dossiers.

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Zaid al-Hilli

Il savait que Saad travaillait sur les systèmes des satel­­lites. Mais il trou­­vait ridi­­cule la théo­­rie qui intri­­guait les Français et ravis­­sait les tabloïds, selon laquelle Saad et tous les autres auraient été abat­­tus parce qu’il vendait des secrets en tant qu’es­­pion. Zaid est certain que son frère n’était pas un espion, indus­­triel ou autre. Saad était un ingé­­nieur méca­­nique indé­­pen­­dant, travaillant sous contrat.

Il n’était pas impliqué dans les tech­­no­­lo­­gies de commu­­ni­­ca­­tion optique ou cryp­­tées, qui peuvent être clas­­sées confi­­den­­tielles. Il n’y avait pas accès et n’en connais­­sait pas les secrets. Et de toute façon, il aurait fait un piètre espion : « Saad avait son franc-parler », dit-il, « et les gens honnêtes et sans détours ne sont pas capables de telles choses. » Eric Maillaud avait donc tort, Zaid en était persuadé. Les raisons et les causes du meurtre dans les Alpes n’avaient pas leur origine en Angle­­terre.

Pourquoi l’au­­raient-elles eu ? Même si quelqu’un voulait la mort de Saad, il aurait été bien plus facile de le tuer chez lui. Pourquoi aller jusqu’en France et massa­­crer sa famille avec lui ? Pour Zaid, cela semblait logique : Saad et sa famille se trou­­vaient au mauvais endroit au mauvais moment, où ils avaient été les victimes colla­­té­­rales d’une tuerie locale, pas d’autre chose. Les auto­­ri­­tés le compren­­draient bien assez tôt. Vingt-trois jours après les meurtres, le vendredi 28 septembre, les poli­­ciers ont frappé une nouvelle fois à la porte de Zaid. Ils avaient un mandat pour fouiller son appar­­te­­ment.

La filière irakienne

La maison de Saad al-Hilli à Clay­­gate a été fouillée le 9 septembre. Les camions-relais des télé­­vi­­sions encom­­braient la rue et les repor­­ters obser­­vaient la scène derrière le ruban bleu et blanc de la police, jusqu’à ce qu’on les repousse 200 mètres plus loin. Toutes les maisons du voisi­­nage avaient été évacuées et le maté­­riel de l’unité anti-bombes du Royal Logis­­tics Corps avait été requis. Il y avait quelque chose de suspect – de « poten­­tiel­­le­­ment dange­­reux » avait dit la police – dans un abri de jardin derrière la maison.

La police n’a jamais divul­­gué ce dont il s’agis­­sait, mais cela ne s’est pas révélé dange­­reux : la brigade des démi­­neurs a quitté les lieux et rien n’a été dit sur ce qui avait été trouvé ou non dans la maison de Saad al-Hilli. Mais à peine un mois plus tard, au début du mois d’oc­­tobre 2012, le procu­­reur d’An­­necy Eric Maillaud a révélé deux curieux détails de l’enquête. Le premier était que Saad avait récem­­ment changé les serrures, l’autre que la police avait trouvé chez lui un Taser – ce qui est illé­­gal.

Saad risquait la prison pour le fait de possé­­der ce genre de choses chez lui. Eric Maillaud a semblé en rela­­ti­­vi­­ser la signi­­fi­­ca­­tion : « C’est peut-être comme une femme qui trans­­porte une bombe lacry­­mo­­gène dans son sac », a-t-il déclaré aux jour­­na­­listes, « plus par précau­­tion qu’à cause d’une préoc­­cu­­pa­­tion précise. » Mais le fait que l’arme soit capable d’in­­fli­­ger à un homme une décharge 50 000 volts – et le fait que Saad soit mort – suggé­­rait qu’il pouvait en être autre­­ment.

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La maison des al-Hilli à Clay­­gate
Crédits : Reuters

Il n’y avait toujours pas de preuves reliant le métier de Saad à son assas­­si­­nat. Et la fouille de l’ap­­par­­te­­ment de Zaid n’avait pas non plus révélé quoi que ce soit d’in­­té­­res­­sant. Mais, après six semaines d’enquête offi­­cielle de la police et de farfouille offi­­cieuse des tabloïds, et après que deux pistes se soient révé­­lées sans issue, un autre mobile a été divul­­gué. Deux jour­­naux euro­­péens, le Bild alle­­mand et Le Monde, tous deux citant des sources anonymes du rensei­­gne­­ment alle­­mand, ont rapporté que le père de Saad et Zaid avait sorti clan­­des­­ti­­ne­­ment de l’argent liquide d’Irak pour le compte de Saddam Hussein, qu’il avait planqué sur un compte suisse.

C’était une théo­­rie déli­­cieu­­se­­ment sombre : Saad assas­­siné pour avoir tenté de sortir d’une banque gene­­voise l’argent amassé au noir par le dicta­­teur. « La victime du meurtre des Alpes était lié à un compte de Saddam Hussein », a annoncé le Daily Tele­­graph, qui est resté mesuré au regard de l’in­­ter­­pré­­ta­­tion presque verti­­gi­­neuse qu’en a donné The Daily Beast : « Une nouvelle preuve suggère que Saad al-Hilli et sa famille ont été tués à cause de la fortune clan­­des­­tine de Saddam Hussein. »

À sa mort en 2011, Kadim al-Hilli, le père de Saad et Zaid, avait en effet laissé du liquide et il était placé dans une banque suisse. Saad avait prévu de se rendre à Genève, à quarante minutes de route à l’est d’An­­necy, pour se rensei­­gner au sujet de ce compte et d’autres dépôts éven­­tuels. Mais il a été abattu avant. L’idée qu’un quadruple homi­­cide dans les Alpes françaises puisse impliquer Saddam Hussein, qui avait été tué envi­­ron six ans plus tôt, s’est effa­­cée des gros titres à peu près aussi vite qu’elle y était appa­­rue.

Appa­­rem­­ment, le seul lien entre Kadim et Saddam était qu’ils étaient tous les deux irakiens. Mais Zaid était malgré tout très inquiet. C’est un homme mince à l’al­­lure déli­­cate, presque celle d’un oiseau, et il a le tempé­­ra­­ment discret d’un comp­­table qui tient les registres d’un club de golf – ce qu’il est effec­­ti­­ve­­ment. Il semble physique­­ment inca­­pable de colère voci­­fé­­rante, mais sa voix déraille et il mange ses mots quand il est contra­­rié.

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Saddam Hussein

Son père, Kadim al-Hilli, avait été un homme d’af­­faires pros­­père en Irak, avant et après que les baasistes ont accédé au pouvoir. Il était avocat, mais il avait commencé à vendre des maté­­riaux de construc­­tion, des briques, du ciment et des choses de ce genre. Et lorsque les affaires avaient pros­­péré, il s’était diver­­si­­fié dans le papier toilette et enfin dans la volaille. Zaid se souvient que, petit, il allait avec son père visi­­ter la batte­­rie d’éle­­vage dans les champs qui s’étendent à l’ex­­té­­rieur de Bagdad.

Kadim a installé sa famille dans la banlieue de Londres en 1971 et la raison à cela, d’après Zaid, a beau­­coup d’im­­por­­tance : l’oncle de Kadim, qui était plus vieux que lui de cinq ans seule­­ment (ils étaient aussi proches que des frères), avait été arrêté par les Moukha­­ba­­rat et avait disparu pendant un an. Lorsqu’il était réap­­paru, son cerveau était endom­­magé pour toujours et ses paroles n’étaient plus qu’une bouillie informe : « Évidem­­ment, il avait été torturé », dit Zaid. L’oncle s’est enfui en Angle­­terre avec sa famille en 1970 et Kadim a suivi avec sa femme et ses enfants moins d’un an plus tard. « Alors, qu’on l’ac­­cuse d’avoir fait partie de ce régime horri­­ble… »

C’est l’une des phrases dont Zaid mange les mots. Kadim était revenu en Irak en 1974 pour surveiller ses affaires, raconte Zaid. Qu’a­­vait-il trouvé là-bas ? Ses biens, tout ce qu’il avait bâti, étaient toujours dans sa patrie. L’Irak était une dicta­­ture, mais l’éco­­no­­mie fonc­­tion­­nait toujours et récla­­mait encore des maté­­riaux de construc­­tion, du papier toilette et des poulets, aussi fallait-il des hommes d’af­­faires comme lui pour les lui four­­nir. Pourquoi Kadim aurait-il dû aban­­don­­ner ce qu’il avait créé ? Survivre en tant que marchand ne fait pas de vous un complice des crimes du régime. Quoi qu’il en soit, dit Zaid, Kadim a pris sa retraite et il est revenu en Angle­­terre avec son argent en 1982. Trente ans avant que son fils ne soit assas­­siné.

Ainsi, Zaid consi­­dère que cette « divul­­ga­­tion » est partie d’un tout, d’une série de spécu­­la­­tions fantai­­sistes et de rumeurs élabo­­rées pour que son frère soit tenu pour respon­­sable de sa propre mort et de celle des autres aussi. En vérité, il pense que l’enquête était mati­­née de racisme, que les gendarmes et surtout Eric Maillaud ont supposé que trois Arabes morts sur une route de montagne isolée devaient sans aucun doute être impliqués dans quelque chose d’in­­fâ­­me… Pour quelle autre raison auraient-ils pu se trou­­ver là, s’étaient-ils sans doute dit, et pourquoi donc seraient-ils morts autre­­ment ? « Pour être honnête avec vous, je ne pense pas qu’il y ait eu d’enquête », confie Zaid.

Sa voix retrouve son calme, comme s’il évoquait des faits aussi évidents que la couleur de son tapis ou le jour que nous sommes : « Je pense qu’il s’agis­­sait d’une décla­­ra­­tion de guerre contre nous. Je pense qu’ils espé­­raient décou­­vrir qu’ils étaient des terro­­ristes ou des trafiquants de drogue. Je crois que nous étions une manne tombée du ciel pour eux. » Tout comme, dit-il, il était plus facile pour les Français de cher­­cher de l’autre côté de la Manche, non pour trou­­ver les réponses à un crime terrible commis dans leur propre pays, mais pour les éviter… Cela aussi paraît tout à fait logique à Zaid.

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Cheva­­line, en Haute-Savoie
Crédits : Jean-Pierre Clatot

« D’un côté », dit-il, « ils disent qu’ils ne savent pas ce qui est arrivé. Dans la même phrase, ils disent que cela n’a rien à voir avec le cycliste français. Qu’il se trou­­vait juste au mauvais endroit au mauvais moment. Eh bien, voyez-vous, ces deux asser­­tions se contre­­disent l’une l’autre, au moins à 50 %. » Et ces 50 % sont cruciaux dans l’es­­prit de Zaid : ils sont la diffé­­rence entre le fait que son frère ait été la victime ou la cible, et entre le fait que Zaid soit un suspect ou un homme en deuil. Et si tout cela n’avait rien à voir avec Saad ? Et si cela avait tout à voir avec le cycliste français ?

Le cycliste

Le cycliste français était Sylvain Mollier, 45 ans, divorcé et père de trois enfants – deux avec son ex-femme et une petite fille avec sa compagne d’alors. C’était un passionné de vélo, mais sa présence sur la route qui grimpe depuis Cheva­­line n’en demeure pas moins incon­­grue : il péda­­lait sur un vélo très coûteux tota­­le­­ment inadapté aux ornières et aux bosses de la route de la Combe d’Ire. « C’était un peu surpre­­nant de voir quelqu’un sur un vélo de course, car ce genre de cyclistes a tendance à prendre soin de sa machine », a confié à la BBC un Anglais qui roulait aussi sur son vélo dans les envi­­rons de Cheva­­line ce jour-là. « Les roues sont faci­­le­­ment endom­­ma­­gées par les nids de poule et autres. »

Jusque très récem­­ment, Sylvain Mollier avait été l’em­­ployé d’une usine à Ugine, une petite ville située à quelques kilo­­mètres au sud-est d’An­­necy. L’en­­tre­­prise appar­­tient à une société nommée Cezus, une filiale d’Areva, l’un des plus gros four­­nis­­seurs de compo­­sants nucléaires au monde. Sur l’unité d’Ugine, zirco­­nium, hafnium, titane et tantale sont mélan­­gés dans des alliages puis coulés dans des barres, des ébauches et des largets qui sont assem­­blés dans des compo­­sants pour les réac­­teurs nucléaires, en premier lieu pour les loge­­ments des barres de combus­­tibles. Mais le jour de sa mort, Sylvain Mollier était sans emploi car il venait de négo­­cier un congé sabba­­tique de trois ans.

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Sylvain Mollier

Il a été touché par cinq balles, plus que chacune des autres victimes, dont deux à la tête. Sylvain Mollier a égale­­ment été, chro­­no­­lo­­gique­­ment, la première personne tuée, de deux balles dans la poitrine. Dans les semaines qui ont suivi son meurtre, Sylvain Mollier a été alter­­na­­ti­­ve­­ment présenté comme un métal­­lur­­giste et un direc­­teur de produc­­tion à Cezus.

Dès lors, il n’était pas diffi­­cile d’adap­­ter quelques éléments super­­­fi­­ciels de sa biogra­­phie – divorcé, sans emploi, tech­­ni­­cien du nucléaire – à une théo­­rie plau­­sible. Beau­­coup d’or­­ga­­ni­­sa­­tions et même quelques pays – l’Iran, par exemple – sont prêtes à ache­­ter des secrets nucléaires ; quand d’autres pays et d’autres orga­­ni­­sa­­tions – Israël et le Mossad sont les plus souvent cités – préfèrent de loin que cette tech­­no­­lo­­gie ne proli­­fère pas. Abattre un tech­­ni­­cien français rené­­gat empê­­che­­rait effec­­ti­­ve­­ment un marché qu’il était en train de négo­­cier clan­­des­­ti­­ne­­ment.

Quant au fait d’abattre trois autres personnes et d’es­­sayer d’ache­­ver une petite fille… Eh bien, parfois, que voulez-vous, ce genre de choses tournent mal. Ou bien peut-être que Saad ne se trou­­vait pas là par hasard. Peut-être que le métal­­lur­­giste français et l’in­­gé­­nieur des satel­­lites d’ori­­gine irakienne étaient de mèche. Peut-être qu’ils ont été tués parce qu’ils travaillaient ensemble. Eric Maillaud hoche la tête lorsque ces théo­­ries sont esquis­­sées, ses lèvres se serrent et s’af­­faissent légè­­re­­ment, d’un air las ou perplexe : « Pour un roman­­cier », finit-il par dire, « c’est une histoire extra­­or­­di­­naire. » Il sourit.

Son bureau surplombe l’eau, la lumière du prin­­temps tardif inonde la pièce à travers un mur de fenêtres. Le mont Verdier s’élève sur la gauche et les sommets escar­­pés et bleu­­tés de la Tour­­nette se dressent au loin. Mais même ici, dans une cité médié­­vale que sillonne les canaux au bord d’un des lacs les plus clairs et propres d’Eu­­rope, un meurtre relève plus de deux para­­graphes d’un tabloïd que de la litté­­ra­­ture.

Avant « la tuerie de Cheva­­line », comme l’af­­faire a fini par être surnom­­mée, les tueries n’étaient pas diffé­­rentes de celles de n’im­­porte où ailleurs : « Les meurtres », dit Eric Maillaud comme tous les poli­­ciers ou procu­­reurs, « sont des histoires de sexe ou d’argent. » Lors de cet après-midi passé avec Eric Maillaud, cela faisait deux ans, six mois et dix-huit jours que les al-Hilli et Sylvain Mollier étaient morts.

Pendant ce temps, bien sûr, les enquê­­teurs ont fouillé le passé de ce dernier. La théo­­rie roma­­nesque a été écar­­tée presque immé­­dia­­te­­ment car l’un des éléments présu­­més était faux : Sylvain Mollier n’était ni métal­­lur­­giste, ni direc­­teur de la produc­­tion. Il était soudeur. Il n’avait pas accès aux secrets nucléaires et de toute façon, l’usine d’Ugine n’en détient proba­­ble­­ment pas : ses acti­­vi­­tés sont expliquées avec force détails et fierté sur son site web, elle est spécia­­li­­sée dans la « fusion à arc sous vide ».

Maillaud n’est pas surpris du fait que cette histoire ait eu du succès dans les jour­­naux.

Il est égale­­ment apparu que Sylvain Mollier ne connais­­sait pas Saad al-Hilli. Il n’y a aucune preuve que les deux hommes se soient jamais parlé, aucun enre­­gis­­tre­­ment d’un appel télé­­pho­­nique, d’un sms ou d’un email. Il est vrai, concède Eric Maillaud, qu’ils auraient pu commu­­niquer grâce à des télé­­phones jetables et indé­­tec­­tables, mais cette idée renvoie aux pages d’un roman d’es­­pion­­nage. De plus, toutes les victimes avaient leur télé­­phone portable sur elles. Après ces années d’in­­ves­­ti­­ga­­tion, Eric Maillaud a fini par rejoindre le juge­­ment que porte Zaid sur Saad : il n’était pas plus espion que Sylvain Mollier.

Son travail n’était pas classé confi­­den­­tiel et Saad avait très proba­­ble­­ment emmené son ordi­­na­­teur portable et sa clé USB avec lui parce qu’il cher­­chait un emploi. Il aimait la région et y était venu plusieurs fois aupa­­ra­­vant – pas seule­­ment une fois lorsqu’il était enfant, avec Zaid et sa famille : « Il était consi­­déré comme extrê­­me­­ment compé­tent, un ingé­­nieur de renom », dit Eric Maillaud, « il n’au­­rait pas été du tout incon­­ce­­vable pour lui de trou­­ver du travail ici. » Alors peut-être que le mobile des crimes était plus banal et pas diffé­rent de ceux qui expliquent la plupart des autres meurtres ? Et s’il s’agis­­sait de sexe ? Ou d’argent ? Eric Maillaud sait que Sylvain Mollier avait eu la répu­­ta­­tion d’être un « coureur de jupons », comme il dit avec un haus­­se­­ment d’épaules. C’est la France. Cela arrive.

Peut-être que les maris deviennent jaloux, mais au point de massa­­crer quatre personnes et d’es­­sayer de tuer un enfant ? « Cela ne semble pas très réaliste », dit-il. Et, de toute façon, les jours les plus frivoles de Sylvain Mollier, s’ils ont existé et pour autant que les enquê­­teurs ont pu en juger, étaient derrière lui. Il était avec sa compagne, une phar­­ma­­cienne nommée Claire Schutz, depuis plus de deux ans, et ils venaient d’avoir un enfant. Reste l’argent. Trois mois après les meurtres, un jour­­na­­liste britan­­nique a rapporté que Claire Schutz, à l’au­­tomne 2011, « est deve­­nue million­­naire sur le papier » quand elle a hérité de la phar­­ma­­cie de son père.

« Le cycliste alpin assas­­siné était en conflit à propos de la fortune de son amante », ont annoncé les gros titres du Sunday Times le 16 décembre 2012. Si on en croit l’ar­­ticle, la famille Schutz était très mécon­­tente de voir Sylvain Mollier vivre aux crochets de Claire. Un conflit à propos duquel nous devrons nous conten­­ter des mots du Sunday Times : la famille Schutz, à travers l’in­­trai­­table avocat de Claire, a refusé de me parler, l’un des frères Mollier m’a raccro­­ché au nez et un autre, Chris­­tophe, est resté au télé­­phone suffi­­sam­­ment long­­temps pour me dire qu’il n’était pas proche de Sylvain et qu’il était fati­­gué d’être harcelé par les jour­­na­­listes.

Eric Maillaud n’a pas pu lire tout ce qui a été publié à propos de l’af­­faire de Cheva­­line, mais il est au courant de la théo­­rie de base : celle selon laquelle la famille de Claire Schutz a fait descendre Sylvain Mollier parce qu’il s’agis­­sait d’un voyou, et que les al-Hilli se trou­­vaient simple­­ment sur le chemin. Maillaud écoute patiem­­ment lorsque je lui répète cette version, puis il secoue la tête. Cette piste a été explo­­rée et refer­­mée il y a long­­temps, dit-il.

Claire n’était pas encore million­­naire, sur le papier ou autre­­ment : elle était en train d’ache­­ter la phar­­ma­­cie de son père – il est vrai grâce à un prêt sans inté­­rêts –, et Mollier n’avait aucun inté­­rêt légal, réel ou poten­­tiel dans l’af­­faire puisqu’ils n’étaient pas mariés. Et, encore une fois, qui pour­­rait massa­­crer des étran­­gers pour une future (et hypo­­thé­­tique) impli­­ca­­tion finan­­cière ? Mais Eric Maillaud n’est pas surpris du fait que cette histoire ait eu du succès dans les jour­­naux – surtout en Angle­­terre.

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Les police scien­­ti­­fique examine la scène du crime

« Pour nombre d’An­­glais, y compris des jour­­na­­listes, il était incon­­ce­­vable que le problème trouve son origine en Grande-Bretagne », dit-il. Puis il rit : « Je pense que la guerre de cent ans n’est pas tout à fait termi­­née. » Peut-être. Mais pour nombre de personnes, anglaises ou non, il n’est pas conce­­vable que des dizaines d’ins­­pec­­teurs ne parviennent pas à trou­­ver qui a tué quatre personnes dans une forêt de montagne, un mercredi en plein après-midi. Ce n’est pas plus conce­­vable pour Eric Maillaud.

Annecy est une ville touris­­tique, les villages et les campings dépendent des vacan­­ciers, des randon­­neurs, des cyclistes ou des para­­pen­­tistes qui planent au-dessus du lac. De telles personnes ne sont en géné­­ral pas tuées par des armes à feu. Et quand elles le sont, il doit y avoir, il faut qu’il y ait une personne pour l’avoir fait. Ainsi qu’une raison.

LISEZ LA SUITE DE L’HISTOIRE ICI


Traduit de l’an­­glais par Pierre Sorgue d’après l’ar­­ticle « How To Get Away With (the Perfect) Murder », paru dans GQ. Couver­­ture : La région alpine de Cheva­­line. Créa­­tion graphique par Ulyces.


LA TUERIE DE CHEVALINE SERAIT-ELLE LE CRIME PARFAIT ?

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