par Sean Flynn | 0 min | 27 juin 2016

Byzan­­tin, brutal, baroque

J’ai visité pour la première fois Skopje, la capi­­tale macé­­do­­nienne, à l’au­­tomne 2013. À l’époque déjà, c’était une expé­­rience éton­­nante. La ville est faite d’une juxta­­po­­si­­tion étrange de styles archi­­tec­­tu­­raux, qui semblent tous redou­­bler d’ef­­forts pour atti­­rer l’at­­ten­­tion, malgré l’évi­­dente dishar­­mo­­nie de l’en­­semble. Des mina­­rets otto­­mans s’élèvent entre des palais post­­mo­­dernes faits de plas­­tique et de lambris, et des tours de béton massives, percées de hublots, jettent leurs passe­­relles au-dessus de la place centrale, comme les visions d’une utopie socia­­liste.

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L’em­­pi­­le­­ment archi­­tec­­tu­­ral de Skopje
Crédits : Darmon Rich­­ter

Chaque ensemble racon­­tait un morceau d’his­­toire, ce qui aurait dû lui confé­­rer une certaine homo­­gé­­néité. Mais à Skopje, la confi­­gu­­ra­­tion des bâti­­ments est telle qu’on a le senti­­ment que les siècles passés se sont empi­­lés chao­­tique­­ment, mélange saugrenu de styles et d’époques révo­­lus. J’avais prévu d’in­­ti­­tu­­ler mon article : « Byzan­­tin, Brutal, Baroque ». Mais l’his­­toire ne venait pas. Pas de trame narra­­tive, pas de logique, juste une série de photo­­gra­­phies archi­­tec­­tu­­rales éton­­nantes qui semblaient avoir été prises dans diffé­­rentes villes, sur diffé­­rents conti­­nents. Les récents événe­­ments ont changé la donne. De retour en Macé­­doine il y a quelques semaines, je me suis retrouvé au beau milieu d’une révolte. Tous les immeubles flam­­bants neufs – les palais et les musées en style faux-baroque, les monu­­ments et les fontaines pseudo-clas­­siques – semblent désor­­mais jouer un rôle prépon­­dé­­rant sur la scène des agita­­tions poli­­tiques. Chaque nuit, les mani­­fes­­tants, armés de pisto­­lets de paint­­ball, déam­­bulent dans Skopje et prennent pour cible l’ar­­chi­­tec­­ture moderne de la ville. Il n’a pas fallu long­­temps aux gens pour appe­­ler ce mouve­­ment la « révo­­lu­­tion colo­­rée ».

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Le Monu­­ment aux héros morts de Macé­­doine
Crédits : Darmon Rich­­ter

Mais avant d’abor­­der l’as­­pect poli­­tique et les écla­­bous­­sures bario­­lées qui recouvrent l’ac­­tuel Skopje, il faut, pour donner du sens à ce chaos en tech­­ni­­co­­lor, reve­­nir en 2010. Cette année-là, un projet de réno­­va­­tion urbaine allait chan­­ger le visage de la capi­­tale macé­­do­­nienne.

Skopje 2014

Arpen­­ter le centre-ville de Skopje est une expé­­rience étrange. Ce que les photos ne montrent pas, c’est la façon dont tous ces bâti­­ments s’agencent les uns après les autres, dans un défilé inter­­­mi­­nable d’ar­­chi­­tec­­ture pseudo-antique. Les musées ressemblent à des édifices grecs, quatre fontaines s’en­­tassent sur une même place et les ponts sont si char­­gés de statues qu’on ose à peine les traver­­ser de peur que tout s’ef­­fondre. Si vous deman­­diez à des desi­­gners de Disney­­land de construire un musée histo­­rique à ciel ouvert, il ressem­­ble­­rait proba­­ble­­ment à Skopje. En 1963, Skopje a été touchée par un trem­­ble­­ment de terre qui en a détruit près de 80 %. Elle a été progres­­si­­ve­­ment recons­­truite, mais l’al­­lure des nouveaux bâti­­ments s’ins­­pi­­rait de l’ar­­chi­­tec­­ture socia­­liste moderne, alors très popu­­laire dans toute la Yougo­s­la­­vie. Du béton, beau­­coup de béton. Les décen­­nies ont passé et, en 1991, la Répu­­blique de Macé­­doine a déclaré son indé­­pen­­dance et fait scis­­sion d’avec la Yougo­s­la­­vie. La pays a eu beau tenter d’af­­fir­­mer son iden­­tité nouvelle, l’ombre des tours lugubres de l’époque de Tito planait toujours sur Skopje.

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La capi­­tale est un peu char­­gée
Crédits : Darmon Rich­­ter

En 2010, le gouver­­ne­­ment macé­­do­­nien a inau­­guré un projet inti­­tulé « Skopje 2014 » : un programme s’éta­­lant sur quatre ans dont l’objec­­tif était de moder­­ni­­ser l’image de la ville et d’y atti­­rer davan­­tage de visi­­teurs, tout en réaf­­fir­­mant son rôle dans l’his­­toire de la région. C’est ainsi qu’a commencé une longue campagne d’his­­to­­ri­­cisme natio­­nal et de réap­­pro­­pria­­tion cultu­­relle. En emprun­­tant certaines carac­­té­­ris­­tiques visuelles à Vienne, Paris, Athènes et Rome, le gouver­­ne­­ment macé­­do­­nien a lancé la construc­­tion de nombreux bâti­­ments, dans un extra­­or­­di­­naire mélange de styles archi­­tec­­tu­­raux venus du monde entier. Les person­­nages qui peuplent ce royaume magique comptent d’im­­por­­tantes figures histo­­riques qu’on ne savait pas faire partie de l’his­­toire macé­­do­­nienne : la reli­­gieuse catho­­lique alba­­naise Mère Teresa (née à Skopje) ; Le tsar bulgare Samuel (né dans la ville de Prilep, bulgare à l’époque et aujourd’­­hui macé­­do­­nienne) ; Le tsar serbe Dusan (un ancien enva­­his­­seur) ; et le héros natio­­nal alba­­nais Skan­­der­­berg, qui parcou­­rut la région alors qu’il guer­­royait contre les Otto­­mans.

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Le tsar Samuel
Le graf­­fiti dit : « Vous avez aveu­­glé le peuple »
Crédits : Darmon Rich­­ter

J’ai traversé le pont des Arts fraî­­che­­ment rénové en compa­­gnie d’une Bulgare et j’avoue avoir ri en voyant son visage s’af­­fais­­ser devant ce qu’elle a vu. Toutes les grandes figures qui peuplent les livres d’his­­toire de la Bulga­­rie ont aujourd’­­hui leur place dans le panthéon macé­­do­­nien. Le drama­­turge Vojdan Cher­­no­­drinski, le poète bulgare révo­­lu­­tion­­naire Nikola Vapt­­sa­­rov, l’écri­­vain Grigor Parli­­chev et même les frères Mila­­di­­nov. Ces derniers, qui se consi­­dé­­raient comme bulgares et ont inventé les Chants popu­­laires bulgares, sont ici présen­­tés comme des piliers de la litté­­ra­­ture macé­­do­­nienne. Les monu­­ments érigés en l’hon­­neur de Saint-Cyrille et Saint-Méthode ont fini de l’ache­­ver : ils sont consi­­dé­­rés par beau­­coup comme les premiers défen­­seurs de la culture slave et célé­­brés par les Bulgares comme leurs deux héros natio­­naux prin­­ci­­paux. Les Macé­­do­­niens racontent une toute autre histoire. Mais si les Bulgares trouvent Skopje décon­­cer­­tant, leur réac­­tion n’est en rien compa­­rable à celle des Grecs. Pour eux, même le nom du pays est problé­­ma­­tique. Il trouve son origine dans l’an­­cien royaume de Macé­­doine, où s’étend aujourd’­­hui une grande partie de la Macé­­doine grecque. Depuis les 24 dernières années, Athènes insiste pour que ses voisins slaves dissipent toute confu­­sion en adop­­tant l’ap­­pel­­la­­tion (ingrate) d’ « ARYM » : Ancienne Répu­­blique yougo­­slave de Macé­­doine.

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Saint-Cyrille et Saint-Méthode
Crédits : Darmon Rich­­ter

Peu de temps après que la Grèce a formulé sa requête, Skopje a rebap­­tisé son prin­­ci­­pal aéro­­port « Alexandre le Grand », du nom de l’an­­cien roi de Macé­­doine. Vengeance. Puis en 2011, une statue de 22 mètres est appa­­rue au beau milieu de la Place de la Macé­­doine, qui porte le nom très neutre de Guer­­rier à cheval. Mais ledit guer­­rier ressemble de façon trou­­blante à Alexandre le Grand. De l’autre côté du fleuve Vardar, un monu­­ment haut d’une quin­­zaine de mètres lui fait face. Baptisé Le Guer­­rier, il repré­­sente le père d’Alexandre, le roi Philippe II. Athènes n’a pas aimé. Inter­­rogé au sujet de ce conflit cultu­­rel lors d’un entre­­tien paru dans le Guar­­dian, l’an­­cien ministre des Affaires étran­­gères macé­­do­­nien Anto­­nio Milo­­soski a déclaré : « C’est notre façon de leur dire d’al­­ler se faire voir. » Le message semble avoir été compris. Pour la défense de Skopje, il faut recon­­naître que le gouver­­ne­­ment n’a fait aucune décla­­ra­­tion offi­­cielle reliant les Macé­­do­­niens aux figures histo­­riques célé­­brées dans la ville. Sur le pont de l’Œil (le pont des Civi­­li­­sa­­tions avant sa réno­­va­­tion), une plaque explique que toutes ces statues commé­­morent les grands diri­­geants et philo­­sophes « de cette terre ». Il n’est fait aucune mention de l’ap­­par­­te­­nance à une ethnie, une nation ou une culture parti­­cu­­lière, il est seule­­ment ques­­tion d’un même espace géogra­­phique.

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Le Guer­­rier à cheval
Crédits : Darmon Rich­­ter

Sans comp­­ter qu’il n’est pas néces­­saire de cher­­cher bien loin pour justi­­fier le lien de chacune de ces person­­na­­li­­tés avec la Macé­­doine : certains y sont nés (ou bien un de leurs parents), d’autres y vivaient, quelques-uns y sont morts et dans les cas les plus abstraits, certains sont nés dans des villes qui sont deve­­nues macé­­do­­niennes. Alors qu’une mino­­rité de Macé­­do­­niens reven­­diquent sérieu­­se­­ment une ascen­­dance directe avec Alexandre le Grand (ils sont souvent appe­­lés les « macé­­do­­nistes »), l’écra­­sante majo­­rité de la popu­­la­­tion semble ravie de sa généa­­lo­­gie slave. Ils partagent ainsi des liens plus étroits avec la Russie Kievienne qu’a­­vec l’an­­tique royaume de Macé­­doine. Vrai­­sem­­bla­­ble­­ment, les habi­­tants de Macé­­doine sont simple­­ment fiers des histoires qu’a connu la terre que leurs ancêtres foulent depuis le Ve siècle. La Grèce n’a de soucis qu’a­­vec une infime partie des Macé­­do­­niens, ainsi qu’a­­vec les poli­­ti­­ciens respon­­sables de Skopje 2014. Il est en effet diffi­­cile de voir dans leur entre­­prise autre chose qu’un doigt d’hon­­neur fait à la Grèce. Mais ce n’est pas ce qu’il y a de pire avec Skopje 2014.

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La statue de Philippe II
Crédits : Darmon Rich­­ter

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LA RÉNOVATION DE LA CAPITALE A PRÉCIPITÉ LE SOULÈVEMENT DE TOUT LE PAYS

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Traduit de l’an­­glais par Claire Larroque d’après l’ar­­ticle « Skopje’s « Colour­­ful Revo­­lu­­tion » : Figh­­ting Tyranny with Street Art », paru dans The Bohe­­mian Blog. Couver­­ture : Le pont de l’Œil à Skopje. (Crédits : Darmon Rich­­ter)
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