par Servan Le Janne | 27 septembre 2017

Sang et or

Une silhouette longi­­ligne contourne l’en­­seigne du Loews Holly­­wood Hotel pour se diri­­ger vers l’en­­trée. Depuis le parvis, ce mardi 26 septembre 2017, le rappeur améri­­cain Young Dolph voit les palmiers bordant la High­­land Avenue de Los Angeles se reflé­­ter dans l’im­­mense tour de verre qui lui fait face. À côté d’eux, l’ombre lais­­sée par son mètre quatre-vingt dix sous le soleil de 13 heures appa­­raît minus­­cule. Mais enfin, Young Dolph est le « King of Memphis ». La veille, l’ar­­tiste du Tennes­­see né Adolph Thorn­­ton Jr était en concert à Austin, au Texas, aux côtés de 2 Chainz. Pour chauf­­fer la salle, il a dégainé les morceaux de son deuxième album Bullet­­proof, sorti le 1er avril 2017 et classé 36e au clas­­se­­ment Bill­­board. Le dauphin qu’il arbo­­rait au bout d’un penden­­tif s’est alors balancé sur les beats de grands produc­­teurs comme Zayto­­ven, Metro Boomin ou DJ Squeeky. Et les dorures de son t-shirt Gucci blanc brillaient comme en clin d’œil à Gucci Mane, auteur d’un featu­­ring sur le morceau « That’s How I feel ». Les deux hommes sont amis.

Young Dolph à L.A.

À Los Angeles, Young Dolph porte un t-shirt Gucci noir, un panta­­lon vert et un bandana rouge et jaune au moment de rentrer à l’hô­­tel. Dans deux jours, il doit jouer au Marke, une boîte de la ville cali­­for­­nienne. Mais devant l’édi­­fice, trois hommes lui coupent la route. Une rixe dont les origines restent mysté­­rieuses éclate. Envoyé au sol, le rappeur reçoit plusieurs balles. Tandis qu’il se traîne vers la boutique Shoe Palace située juste à côté du Loews, ses agres­­seurs décampent en lais­­sant derrière eux leur Cadillac Esca­­lade dorée. Dans un état critique mais stable lorsqu’il arrive à l’hô­­pi­­tal, Adolph Thorn­­ton Jr s’en sortira. Son pronos­­tic vital n’est pas engagé. Quant à ceux qui lui ont tiré de dessus, il est encore trop tôt pour savoir s’ils courent toujours. Dans les heures qui suivent les coups de feu, des témoins mettent la police de Los Angeles sur la trace de « deux hommes noirs et un Hispa­­nique », selon  l’ins­­pec­­teur du Los Angeles Police Depart­­ment Meghan Agui­­lar. Sur les trois hommes arrê­­tés dans les envi­­rons, deux sont rapi­­de­­ment relâ­­chés. Le t-shirt blanc du dernier pour­­rait corres­­pondre à cette « couleur vive » décrite par des passants. Mais c’est bien peu. La police a une autre piste. D’après des sources proches du dossier, un rappeur venant lui aussi de Memphis, Yo Gotti, avait une chambre au Loews. Or leur rela­­tion n’est que conflit depuis 2014. Lui en voulait-il suffi­­sam­­ment pour tirer ? En sondant le passé de Young Dolph, les enquê­­teurs découvrent qu’un de ses amis, Bankroll Fresh, a été tué par balles devant leur studio commun d’At­­lanta, Street Execs, en mars 2016.

Ils se rappellent aussi que Tupac, 50Cent et Rick Ross se sont aupa­­ra­­vant fait tirer dessus. L’his­­toire bégaye. « C’est très rare, mais quand ça arrive c’est habi­­tuel­­le­­ment parce que les rappeurs intègrent vrai­­ment le monde crimi­­nel », analyse l’écri­­vain et jour­­na­­liste améri­­cain Seth Ferranti. Une autre fusillade à laquelle Young Dolph a échappé il y a six mois peut donc peut-être aider la police à y voir plus clair.

Le LAPD devant le Loews Hotel après la fusillade
Crédits : DR

L’aver­­tis­­se­­ment

Quelques heures avant son arri­­vée à Los Angeles, Young Dolph s’as­­soit sur un trône en or devant le public de l’Emo’s Austin, une salle de concert de la ville texane. Puis, levant le micro qu’il tient dans sa main gauche au niveau de sa bouche, il entonne « In Char­­lotte », le deuxième morceau de l’al­­bum Bullet­­proof, nommé ainsi d’après le nom de la ville de Caro­­line du Nord. « Ce type a tiré toute ses putains de balles, il n’a rien touché », éructe-t-il. Une réfé­­rence non dissi­­mu­­lée aux tirs qui ont ciblé sa voiture six mois plus tôt, juste­­ment à Char­­lotte. Le vendredi 24 février, le roi de Memphis auto­­pro­­clamé débarque dans un club de cette ville de 800 000 habi­­tants, le Cameo, avec 21 Savage et Migos.

C’est le lende­­main, alors qu’il s’ap­­prête à remon­­ter sur scène à l’oc­­ca­­sion d’une compé­­ti­­tion d’ath­­lé­­tisme, que son SUV noir reçoit une rafale d’une centaine de balles sur la North Cald­­well Street où il est garé, à 18 h 39. Cons­­ta­­tant que personne n’est blessé, le rappeur donne le concert avant de twee­­ter « Perdu » le lende­­main. À qui s’adresse-t-il ? Tous les regards se tournent vers Yo Gotti, son rival de Memphis qui vient de sortir un titre en forme d’aver­­tis­­se­­ment deux semaines plus tôt, inti­­tulé « Don’t Beef With Me (Young Dolph Diss) ». L’enquête écarte néan­­moins son profil pour privi­­lé­­gier celui d’un de ses proches, Blac Young­sta, moins connu mais plus impliqué dans leur duel à distance, démarré en 2014. À cette période, Young Dolph a déjà sorti une dizaine de mixtapes dont une, l’an­­née précé­­dente avec Gucci Mane. C’est la seule à ne pas être signée sur le label qu’il a fondé en commençant la musique, Paper Route Empire, en 2008. Né en 1985 à Chicago, Adolph Thorn­­ton Jr. gran­­dit à Memphis à partir de l’âge de deux ans avec deux sœurs, autant de frères et un manque : le duo paren­­tal fait défaut. « Maman étant toujours dans la rue, devine qui m’a éduqué », rappe-t-il dans le tube « Preach ». L’al­­bum Rich Crack Baby revient plus tard pudique­­ment sur l’ad­­dic­­tion du couple à la drogue. À la mort de sa grand-mère, en 2008, le jeune homme décide de « racon­­ter [s]on histoire ».

Ses amis et lui estiment que, contrai­­re­­ment à beau­­coup de rappeurs, il connaît d’ex­­pé­­rience les thèmes de prédi­­lec­­tion du genre. « Un de mes amis qui n’ar­­rê­­tait pas de me dire de faire de la musique m’a conseillé d’al­­ler voir DJ Squezzy pour ache­­ter des beats », raconte le rappeur. « Il m’a envoyé dans la bonne direc­­tion parce que Squezzy et moi avons fait l’his­­toire. » Très vite, les solli­­ci­­ta­­tions qui arrivent montrent à Young Dolph qu’il a du talent. D’au­­tant que Gucci Mane, rencon­­tré par l’in­­ter­­mé­­diaire du produc­­teur Drumma Boy, veut bien poser avec lui. Pour la sortie de sa mixtape High Class Street Music 4, en juillet 2014, il reçoit une invi­­ta­­tion du jour­­na­­liste de MTV Sway Callo­­way à parti­­ci­­per à l’émis­­sion de radio « Sway in the Morning ». Rétif à signer avec un label, il explique avoir refusé de signer un contrat avec Yo Gotti. Les embrouilles commencent.

Un trône pour deux

Pendant près de deux ans, la décla­­ra­­tion de Young Dolph est restée sans réac­­tion publique. Plus âgé et plus expé­­ri­­menté, Yo Gotti peut passer pour le grand frère. Aussi goûte-t-il visi­­ble­­ment mal le nom de l’al­­bum que sort son cadet en février 2016 : King of Memphis. C’est par ce titre qu’il se fait appe­­ler. « Alors que mon frère était mon fan numéro 1 et voulait me signer, c’est devenu un GROS JALOUX », commente soudain Dolph sur Twit­­ter. Blac Young­sta s’adjuge alors le rôle de porte-flingue – sur Inter­­net du moins, puisqu’il récuse tout lien avec les balles qui ont terminé dans la voiture de Young Dolph.

Yo Gotti
Crédits : Bill­­board

Dans une vidéo postée sur Insta­­gram, la rappeur du label de Gotti inter­­­pelle son nouvel ennemi le 2 mars 2016 : « Dolph t’es une sa¤¤¤¤, t’es une petite nature, si t’as un problème, dis que tu as un problème. Tu n’es pas le roi de Memphis, tu n’est même pas d’ici, sa¤¤¤¤. » En légende, il se lâche carré­­ment en lettres capi­­tales : « QUAND JE VERRAI CE TYPE @YOUNGDOLPH JE JURE QUE JE VAIS LE DÉFONCER. » Gotti n’ap­­prouve pas. Il rappelle même son « frère » à la raison dix jours plus tard au cours d’une inter­­­view donnée au jour­­na­­liste Tim West­­wood. Ne fait-il que soigner les appa­­rences ? Young Dolph est persuadé de sa dupli­­cité. « Tout le monde sait que c’est toi Gotti qui envoie ton artiste dire ces conne­­ries », écrit-il sur Insta­­gram le 16 mars. « J’ai l’im­­pres­­sion que tu es encore énervé parce que je n’ai pas signé chez toi. À moins que tu regrettes encore d’avoir échoué avec Gucci Mane alors que j’ai conti­­nué à envoyer du lourd avec lui. » Le lende­­main, Blac Younsta sort un morceau dans lequel il lui conteste encore le titre de roi de Memphis et le renvoie à ses origines de Chicago. Vu de l’ex­­té­­rieur, on se perd dans ces disputes tant leurs fonde­­ments paraissent fragiles. « Les rappeurs s’em­­brouillent en géné­­ral sur des bêtises », souffle Seth Ferranti. « Prenez le beef de NWA. Il ne s’est jamais traduit par des violences et il sont main­­te­­nant de nouveau tous amis. » Dolph, d’ailleurs, déclare n’avoir de problème avec personne. En dépit de ces tensions, Yo Gotti l’aime bien, confie Blac Young­sta après avoir laissé six mois s’écou­­ler. Tout porte à croire que la querelle est termi­­née.

Blac Young­sta
Crédits : VICELAND

Mais le plus jeune des rois de Memphis n’en a pour­­tant pas fini. Sur la mixtape Gelato, parue début février 2017, il reprend la critique qui a mis le feu aux poudres dans le morceau « Play wit yo bitch » : « Tu es passé de fan à jaloux. » Le morceau est accom­­pa­­gné d’un clip de huit minutes dans lequel est repro­­duit le moment pendant lequel Gotti aurait proposé à Dolph de signer sur son label. Non content de refu­­ser sèche­­ment, ce dernier se permet de lui piquer sa copine dans la vidéo. La réplique musi­­cale, « Don’t Beef With Me (Young Dolph Diss) » sort quelques jours plus tard. Et la voiture de Dolph est retrou­­vée criblée de balles le 25 février. Adolph Thorn­­ton Jr a puisé dans sa jeunesse heur­­tée pour percer dans le rap. Il ne faut donc pas s’éton­­ner qu’il s’ins­­pire de cet épisode malheu­­reux pour écrire l’al­­bum Bullet­­proof, sorti en avril. Mais la dure réalité dont il se joue grâce aux mots l’a rattrapé le 26 septembre 2017, devant le Loews Holly­­wood Hotel. « La plupart du temps, les démê­­lés sont verbaux et non physiques », observe Seth Ferranti. « Les rappeurs ne sont pas des gang­s­ters, mais j’ai l’im­­pres­­sion que certains ont tendance à l’ou­­blier ces derniers temps. Ils veulent faire les vrais plutôt que le show. » Young Dolph, lui, était seule­­ment venu à Los Angeles pour donner un concert.


Couver­­ture : Young Dolph. (Bill­­board/Ulyces.co)


 

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