Le Dr Raphael Mechoulam est parvenu à isoler le THC dès 1963. 55 ans plus tard, les propriétés du cannabis l'émerveillent toujours autant.

par Servan Le Janne | 28 décembre 2017

La forte­­resse

Tami Gedo n’est pas facile à rencon­­trer. Pour trou­­ver le président de Breath of Life Pharma (BOL), il faut quit­­ter l’au­­to­­route qui remonte de Tel Aviv vers Haifa, dans le nord d’Is­­raël et se diri­­ger vers la petite commu­­nauté agri­­cole de Kfar Pines. Ce village d’un millier d’ha­­bi­­tants a été fondé en 1933 par des réfu­­giés juifs d’Eu­­rope de l’Est. L’en­­tre­­prise de Gedo possède des locaux dans les envi­­rons. Encer­­clé par un fossé surmonté de cactus, le bâti­­ment ressemble à une petite forte­­resse dont les murs d’en­­ceinte blancs sont héris­­sés de camé­­ras de surveillance. Au milieu de ce complexe aux dehors mili­­taires, pointent les toits de deux serres.

Le Dr Raphael Mechou­­lam

Le profes­­seur Gedo se trouve à l’in­­té­­rieur, caché dans une forêt de canna­­bis qui lui arrive au niveau du visage. Quelque 50 000 plants issus de 230 varié­­tés poussent ici à l’abri des regards. Au total, BOL possède 35 000 m² de champs et 30 000 m² de labo­­ra­­toires. La société israé­­lienne sera selon lui bien­­tôt capable de produire 80 tonnes de canna­­bis par an, soit plus que tout le Colo­­rado, qui a léga­­lisé la marijuana à usage récréa­­tif en 2014. L’État améri­­cain avait commencé par l’au­­to­­ri­­ser dans un cadre médi­­cal en 2000.

En Israël, depuis le début des années 1990, l’achat n’est possible que sur pres­­crip­­tion. Aujourd’­­hui, quelque 30 000 personnes s’en procurent ainsi, selon Raphael Mechou­­lam. Le Dr Mechou­­lam est plus acces­­sible. « Je ne sais pas dire non aux demandes d’in­­ter­­views », sourit ce méde­­cin de 87 ans qui vit à Jéru­­sa­­lem. Premier scien­­ti­­fique à avoir isolé le prin­­cipe psychoac­­tif de la marijuana, le THC (tétra­­hy­­dro­­can­­na­­bi­­nol), en 1963, le chimiste constate aujourd’­­hui avec une certaine satis­­fac­­tion que les béné­­fices de la plante sont enfin recon­­nus. Suivant l’exemple des Pays-Bas, de l’Es­­pagne, du Canada et de l’Uru­­guay, l’Al­­le­­magne et la Pologne ont léga­­lisé le canna­­bis théra­­peu­­tique en 2017. Le débat avance en Italie, au Pérou, en Islande et ailleurs. « En France pas vrai­­ment, n’est-ce pas ? » lance-t-il, amusé par sa ques­­tion rhéto­­rique. Alors que la recherche dans le domaine était inter­­­dite presque partout, Tel Aviv a laissé le champ libre à Raphael Mechou­­lam. Fort de ses décou­­vertes, le pays est devenu le pion­­nier mondial du canna­­bis médi­­cal. Aujourd’­­hui, son ministre des Finances, Moshe Kahlon, recon­­naît qu’il s’agit d’une « indus­­trie au poten­­tiel écono­­mique impor­­tant ». Elle « renfor­­cera l’agri­­cul­­ture israé­­lienne en géné­­ral et l’agri­­cul­­ture dans la région d’Arava en parti­­cu­­lier », indique-t-il à i24news.

En août 2017, ce membre du Likoud, le parti de droite au pouvoir, a reçu un rapport sur la ques­­tion recom­­man­­dant de placer l’ex­­por­­ta­­tion sous l’au­­to­­rité du minis­­tère de la Santé. Celui qui en a la charge, Yaakov Litz­­man, appar­­tient au parti reli­­gieux Agou­­dat Israel. Et il a foi en l’agri­­cul­­ture de son pays : « En raison de l’in­­té­­rêt inter­­­na­­tio­­nal pour le canna­­bis médi­­cal israé­­lien, de sa qualité et compte tenu du poten­­tiel écono­­mique impor­­tant, nous avons convenu avec le minis­­tère des Finances de permettre son expor­­ta­­tion sous certaines condi­­tions, dans les pays qui l’au­­to­­risent », indique Litz­­man.

Crédits : Bol Pharma

Le gouver­­ne­­ment estime que le marché global de la weed pour­­rait atteindre 50 milliards de dollars d’ici 2025. Des entre­­prises améri­­caines ont déjà investi 100 millions de dollars pour acqué­­rir les brevets israé­­liens, selon Saul Kaye, respon­­sable de la fonda­­tion pour la recherche sur le canna­­bis israé­­lienne iCAN. De leur côté, les firmes de l’État hébreux sont déjà plus de 500 à avoir postulé afin d’ob­­te­­nir une licence auto­­ri­­sant à faire pous­­ser et expor­­ter du canna­­bis. Elles béné­­fi­­cient d’un climat favo­­rable, carac­­té­­risé par quelque 300 jours d’en­­so­­leille­­ment par an, ainsi que des travaux du Dr Mechou­­lam.

L’exil

Raphael Mechou­­lam a poussé à Sofia, la capi­­tale de la Bulga­­rie. Né en 1930, il est enfant quand la Seconde Guerre mondiale fait irrup­­tion chez lui. Elle le déra­­cine même. Physi­­cien et direc­­teur de l’hô­­pi­­tal juif de la ville, son père est contraint par les lois anti-juives à deve­­nir méde­­cin de campagne. À partir de 1942, il se déplace donc avec sa famille de village en village. Interné en camp de concen­­tra­­tion vers la fin de la guerre, il en est relâ­­ché pour avoir soigné les victimes d’un incen­­die. En Bulga­­rie, l’im­­mense majo­­rité des juifs échappent aux camps de la mort. « Mon oncle les a sauvés », raconte Mechou­­lam. Pour connaître le sort réservé à sa commu­­nauté, celui-ci donne de lui-même. Il devient l’amant d’une secré­­taire du minis­­tère de l’In­­té­­rieur. Ayant appris de sa bouche que des trains pour la Pologne sont prévus, ses amis au parle­­ment font valoir l’anti-consti­­tu­­tion­­na­­lité du plan. Et le reste de la chambre finit par leur donner raison.

En 1949, beau­­coup décident de s’en­­vo­­ler pour Israël. Raphael Mechou­­lam y effec­­tue son service mili­­taire après avoir été un temps géomètre. Dans l’ar­­mée, il étudie les insec­­ti­­cides et obtient un docto­­rat en chimie. Passé par l’uni­­ver­­sité Rock­­fel­­ler de New York et l’Ins­­ti­­tut Weiz­­mann, il cherche alors un domaine laissé en déshé­­rence par les grands groupes. « Nous ne pouvions pas riva­­li­­ser avec eux dans notre petit pays avec notre budget limité », observe-t-il. Jusqu’ici, les prin­­cipes de la morphine et de la cocaïne ont été isolés, mais la compo­­si­­tion du canna­­bis est plus complexe. « Le Tétra­­hy­­dro­­can­­na­­bi­­nol (THC) est présent dans un grand ensemble de substances », précise le méde­­cin. « Plusieurs groupes ont travaillé sur la marijuana sans succès dans les années 1930. » Pour compliquer les choses, la plupart des légis­­la­­tions inter­­­disent de la mani­­pu­­ler.

En 1963, Raphael Mechou­­lam se rend simple­­ment à la police. Au poste, on accepte de le lais­­ser partir avec cinq kilos de haschisch maro­­cain saisi à la fron­­tière liba­­naise. « Les agents nous ont fait confiance et, au début des années 1960, le canna­­bis n’était pas un problème majeur », remarque-t-il. Ses contacts outre-Atlan­­tique lui répondent que ce domaine de recherche ne les inté­­resse guère, la marijuana étant fumée au Mexique mais pas encore aux États-Unis. Quand le minis­­tère de la Santé israé­­lien l’ap­­prend, le scien­­ti­­fique doit s’y rendre pour s’ex­­pliquer. « Je me suis excusé, nous avons bu un café et ils m’ont laissé conti­­nuer », raconte-t-il. Dans l’an­­née, le THC est isolé, et synthé­­tisé pour la première fois. Avec la période hippie, le champ des possibles s’étend aussi pour la recherche. Cette fois, les finan­­ce­­ments affluent des États-Unis. Il faut bien consi­­dé­­rer cette plante qui s’échange et se fume tant. Les effets éprou­­vés sont connus depuis des siècles. Mais iden­­ti­­fier les compo­­sants précis permet désor­­mais de cali­­brer une dose et donc d’at­­tri­­buer une fonc­­tion médi­­cale précise à la substance.

Le Dr Mechou­­lam donne une confé­­rence en 1964
Crédits : The Scien­­tist

Un gros appé­­tit

Quand il commence ses recherches, Raphael Mechou­­lam n’a jamais fumé de joint. Ses collègues de labo­­ra­­toire non plus. Mais enfin, les scien­­ti­­fiques sont là pour expé­­ri­­men­­ter. Alors le profes­­seur orga­­nise une soirée au cour de laquelle il leur propose une part de gâteau cuisiné par sa femme, Dalia, compre­­nant dix milli­­grades de THC pur. « Les gens étaient affec­­tés de manière diffé­­rente », se souvient-il. « L’une des invi­­tés a même eu une crise d’an­­goisse. »

Il faut attendre les années 1980 afin qu’une équipe améri­­caine explique en détail le fonc­­tion­­ne­­ment du canna­­bis. À diffé­­rents endroits du corps humain, et notam­­ment dans le système nerveux, deux types de récep­­teurs spéci­­fiques reçoivent une substance produite par l’or­­ga­­nisme, les canna­­bi­­noïdes. Le cas échéant, les sensa­­tions sont donc affec­­tées. Or, le THC active aussi ces récep­­teurs qui régulent de nombreux neuro­­trans­­met­­teurs. Cela agit par exemple sur la douleur, l’in­­flam­­ma­­tion, l’ap­­pé­­tit et plus large­­ment les émotions. « Nous nous sommes surtout rendu compte que le canna­­bi­­noïde avait d’ex­­cel­­lents effets sur les épilep­­tiques », souligne le profes­­seur. « Aujourd’­­hui, les enfants en reçoivent, mais nous aurions pu leur en donner avant et sauver des centaines de vie. » Les insti­­tuts de la recherche médi­­cale publique améri­­caine (NIH) colla­­borent alors avec Raphael Mechou­­lam, dont ils financent une partie des recherches. Ses conclu­­sions paraissent dans des revues scien­­ti­­fiques de réfé­­rences et sont citées par des centaines d’autres articles. Chemin faisant, il repère les deux substances produites par le cerveau qui se logent dans les mêmes récep­­teurs que le THC au début des années 1990. « Le système canni­­bi­­doïde est impliqué dans beau­­coup de mala­­dies humaines », explique-t-il. « Pour le moment, le THC n’en traite que quelques-unes, mais il va y avoir beau­­coup d’autres essais cliniques. »

Les culti­­va­­teurs israé­­liens lorgnent sur les marchés améri­­cains où la marijuana est légale.

En 2006, la Phar­­ma­­co­­logy review publie un long article de plus de 200 pages qui va dans son sens. « Modu­­ler l’ac­­ti­­vité du système endo­­can­­na­­bi­­noïde », concluent les trois auteurs, « offre des promesses théra­­peu­­tiques pour un vaste éven­­tail de mala­­dies dispa­­rates, allant de l’an­xiété aux troubles moteurs de Parkin­­son et Hunting­­ton, douleurs neuro­­pa­­thiques, sclé­­rose en plaque, cancer, athé­­ro­s­clé­­rose, hyper­­­ten­­sion, glau­­come, ostéo­­po­­ro­­se… entre autres. » Comprendre le fonc­­tion­­ne­­ment des récep­­teurs du THC pour­­rait même réduire l’ap­­pé­­tit. Il faudrait pour cela trou­­ver un moyen de les bloquer. « C’est un problème, car il y a des effets indé­­si­­rables », regrette le natif de Sofia. « Sanofi avait trouvé un compo­­sant effi­­cace pour réduire l’ap­­pé­­tit, mais il augmen­­tait l’an­xiété. » Si la léga­­li­­sa­­tion du canna­­bis théra­­peu­­tique ne pose selon lui aucun problème, pour autant que le marché soit bien régulé, Raphael Mechou­­lam ne préfère pas se pronon­­cer sur le canna­­bis récréa­­tif qui repré­­sente, dit-il, une « ques­­tion de société » au même titre que la vente d’al­­cool ou de ciga­­rettes. Il n’ignore néan­­moins pas que les culti­­va­­teurs israé­­liens lorgnent sur les marchés améri­­cains où la marijuana est légale.

Pour l’heure, Tami Gedo attend surtout le feu vert de l’Agence améri­­caine des produits alimen­­taires et médi­­ca­­men­­teux (FDA) afin d’ex­­por­­ter aux phar­­ma­­cies des États-Unis. Il faut être patient. Mais les choses bougent. Israël a dépé­­na­­lisé le canna­­bis à usage récréa­­tif en mars 2017. Et le pays est un des mieux placés pour béné­­fi­­cier de l’ou­­ver­­ture des marchés.

Une scien­­ti­­fique israé­­lienne au travail
Crédits : Bol Pharma

Couver­­ture : Canna­­bis médi­­cal.


 

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