fbpx

En expliquant que l'OTAN est en état de « mort cérébrale », Emmanuel Macron ouvre la voie à une structure de défense purement européenne.

par Servan Le Janne | 10 novembre 2019

Dans son bureau tout en dorures de l’Ély­sée, Emma­nuel Macron retire sa veste, comme un chirur­gien tombe la blouse. En bras de chemise, assis sur un canapé, il donne son diagnos­tic avec sang-froid. Le Président a l’ha­bi­tude des cas compliqués. « Nous vivons la mort céré­brale de l’OTAN », lâche-t-il sans détour. « Il n’y a aucune coor­di­na­tion ou prise de déci­sion stra­té­gique commune entre les États-Unis et leurs alliés de l’OTAN. Aucune. On assiste à une agres­sion non-coor­don­née d’un allié de l’OTAN, la Turquie, dans une zone où nos inté­rêts sont en jeu. »

En s’ou­vrant aux jour­na­listes de The Econo­mist ce lundi 21 octobre, Macron songe à ces centaines de véhi­cules améri­cains qui ont traversé la fron­tière irakienne, le jour-même, pour lais­ser le champ libre à Ankara en Syrie. Une dizaine de jours plus tôt, Donald Trump a lâché les forces kurdes, auxquelles il doit pour­tant le recul de l’État isla­mique. La Turquie en a profité pour contrô­ler la zone en coor­di­na­tion avec la Russie. Ainsi a-t-il poussé la deuxième armée de l’OTAN vers Moscou, au grand désar­roi de tous ses autres membres.

En l’état, Macron ignore donc si l’ar­ticle 5 du traité de l’At­lan­tique nord, en vertu duquel un membre attaqué sera secouru par les autres, fonc­tionne encore. « Cela ne fonc­tionne qu’à condi­tion que le garant de dernier recours se comporte comme tel », pour­suit-il dans l’in­ter­view publiée le 7 novembre. « Je dirais que nous devons révi­ser ce qu’est l’OTAN à la lumière de l’in­ves­tis­se­ment des États-Unis. » Or préci­sé­ment, Washing­ton « nous tourne le dos », regrette-t-il. C’est pourquoi l’Eu­rope doit prendre son destin en main et se donner une capa­cité mili­taire propre.

Dans une tribune publiée par Foreign Policy en septembre, le profes­seur de l’US ArmyWar College Azim Ibra­him prévient que « l’Eu­rope est prête pour sa propre armée ». Prenant acte d’un ordre inter­na­tio­nal en « recom­po­si­tion », Emma­nuel Macron appe­lait un mois plus tôt à la créa­tion d’une « archi­tec­ture de sécu­rité et de confiance entre l’Union euro­péenne et la Russie ». Sa sortie plus récente sur la « mort céré­brale de l’OTAN » laisse croire à Jean-Paul Perruche, géné­ral de corps d’ar­mée et ancien direc­teur géné­ral de l’état-major mili­taire de l’Union euro­péenne que « l’ar­mée euro­péenne pourra se faire », comme il l’a confié à La Croix.

Cela fait d’ailleurs plusieurs mois que Macron prépare sa mise en place et ébauche son infra­struc­ture, bien aidé par le compor­te­ment erra­tique de Donald Trump et sa volonté de reti­rer les troupes améri­caines d’au­tant de terrains d’opé­ra­tion que possible.

Un grand uniforme

Macron et Trump se sont d’abord confron­tés physique­ment. Jeudi 25 mai 2017, à Bruxelles, leur poignée de main s’est trans­for­mée en bras de fer. L’at­ti­tude du président améri­cain au sommet de l’OTAN orga­nisé dans la capi­tale belge a aussi fait réagir Angela Merkel. En écar­tant fière­ment le Premier ministre monté­né­grin de son chemin, Trump a paru s’alié­ner Berlin et, partant, toute l’Eu­rope. « Les temps où nous pouvions tota­le­ment nous repo­ser sur d’autres sont en partie révo­lus. Je l’ai vécu ces derniers jours », a déclaré la chan­ce­lière alle­mande trois jours plus tard. « Nous, les Euro­péens, devons prendre notre destin en main. »

Crédits : AP

En réponse à la volonté améri­caine de se désen­ga­ger de l’OTAN, jugée « obso­lète » par le milliar­daire, l’Al­le­magne a ces dernières années augmenté son budget mili­taire. « Bien sûr, nous devons rester amis avec les États-Unis, le Royaume-Uni, en bons voisins, là où cela est possible, ainsi qu’a­vec la Russie », a ajouté Mme Merkel. « Mais nous devons le savoir : nous devons lutter nous-mêmes, en tant qu’Eu­ro­péens, pour notre avenir et notre destin. » En d’autres termes, la distance prise par Washing­ton et la pers­pec­tive du Brexit donnent à Bruxelles toutes les raisons de prendre en charge sa défense.

Un pas en ce sens a été fait le mercredi 15 février 2017. Pour signer un accord mili­taire, la ministre alle­mande des Affaires étran­gères,Ursula von der Leyen, arbo­rait une veste rose à glis­sière assor­tie d’un large sourire. Dans leurs costumes bleu marine, ses homo­logues tchèque et roumain n’étaient pas moins rayon­nants. Malgré cet effort de présen­ta­tion, la rencontre orga­ni­sée au sein des bureaux bruxel­lois de l’OTAN n’a pas fait grand bruit. Sans doute la manœuvre est-elle encore timide. Mais en prenant le comman­de­ment de soldats étran­gers, Berlin ouvre la voie à une armée euro­péenne. Déjà rejointe par deux brigades néer­lan­daises un an aupa­ra­vant, la Bundes­wehr s’af­firme peu à peu comme un éton­nant porte-drapeau de la défense conti­nen­tale. Dans une tribune publiée au lende­main de l’ac­cord, Mme Von der Leyen annonçait une nouvelle augmen­ta­tion d’un budget mili­taire supé­rieur à celui de la France depuis 2013. Doté des plus gros moyens de déploie­ment d’Eu­rope, Paris semble tout autant favo­rable à la consti­tu­tion d’une force commu­nau­taire, a fortiori depuis l’ar­ri­vée d’Em­ma­nuel Macron à la prési­dence.

Le 17 mai, l’eu­ro­dé­pu­tée Sylvie Goulard a troqué le tailleur rose clair qu’elle portait souvent à la télé­vi­sion pour un uniforme de ministre des Armées. (Elle a démis­sionné en juin). À peine 24 heures après la nomi­na­tion de cette fédé­ra­liste convain­cue, l’agence Reuters révé­lait qu’un fonds destiné aux projets mili­taires communs était à l’étude. En plus des 400 millions d’eu­ros que la commis­sion euro­péenne va propo­ser d’en­ga­ger pour du maté­riel d’ici 2020, 19 pays du Vieux Continent discu­te­ront d’un méca­nisme finan­cier adapté à partir de juin. Oppo­sante histo­rique à cette coopé­ra­tion, la Grande-Bretagne n’en fait pas partie. Depuis que les Anglais ont voté en faveur du Brexit, plus rien ne paraît s’op­po­ser à la créa­tion d’une armée euro­péenne.

Sylvie Goulard, ministre des Armées
Crédits : Niccolò Caranti

Les habits neufs du couple franco-alle­mand pour­raient servir de modèle à un treillis portant les 12 étoiles dorées sur fond bleu. Favo­rable à « des États-Unis d’Eu­rope », Mme Von der Leyen estime que les 28 « se sont trop repo­sés sur les grandes épaules améri­caines » et que l’at­tente envers ce dessein, jadis « para­lysé » par la Grande-Bretagne, est « plus grande que jamais ». Quant à Mme Goulard, elle a exprimé sa volonté de « faire avan­cer le projet de défense euro­péen » dès sa première prise de parole offi­cielle : « Certains éléments existent déjà. D’autres sont à conce­voir et déve­lop­per afin de mieux assu­rer, en ces temps d’in­ter­dé­pen­dance, la sécu­rité de notre pays. Dans cet effort, le travail avec l’Al­le­magne sera déci­sif. »

Tout au plus, une posi­tion concer­tée appa­raît néces­saire tant pour gérer des problèmes trans­ver­saux tels que le terro­risme ou la crise des réfu­giés que pour faire face aux conflits qui les engendrent au Moyen-Orient et en Afrique subsa­ha­rienne. Mais cela ne suffi­rait pas, à en croire Jean-Claude Juncker. « Nous avons besoin de davan­tage de sécu­rité en Europe et je ne parle pas seule­ment de la lutte anti­ter­ro­riste », plai­dait le président de la Commis­sion euro­péenne le 9 novembre 2016. Il était allé plus loin en mars 2015 : « Une armée commune ferait comprendre à la Russie que nous sommes sérieux quand il s’agit de défendre les valeurs de l’Union. Une telle armée nous aide­rait à mettre au point une poli­tique étran­gère et de sécu­rité commune. » Plus discrète, la respon­sable des Affaires étran­gères de l’UE, Fede­rica Moghe­rini, planche sur une « Global Stra­tegy ». Si la Russie est assi­mi­lée à une menace par Bruxelles, c’est que certains membres craignent de voir le scéna­rio ukrai­nien se répé­ter chez eux, à savoir une annexion pareille à celle de la Crimée en 2014. Or, d’une part les États-Unis ont répété qu’ils voulaient réduire leur enga­ge­ment dans l’OTAN, d’autre part « le format de dialogue y est compliqué car il s’agit histo­rique­ment d’une alliance anti-russe », explique

Guillaume de Rougé, profes­seur en recherche stra­té­gique à la Sorbonne. Afin de dissi­per leur inquié­tude, les pays baltes ont donc tout inté­rêt à faire émer­ger une diplo­ma­tie euro­péenne forte, ados­sée à une capa­cité mili­taire. Même des diri­geants natio­na­listes tels que Premier ministre hongrois Viktor Orban y sont favo­rable. « Il faut que l’UE se concentre en prio­rité sur les affaires de sécu­rité, et nous pouvons commen­cer à envi­sa­ger la créa­tion d’une armée euro­péenne commune », a-t-il déclaré en août 2016.

Du sur-mesure

Dans ce combat, la Hongrie peut comp­ter sur ses alliés du groupe de Vise­grad. Le président du gouver­ne­ment tchèque, Bohu­slav Sobotka, estime que l’UE « devrait enta­mer une discus­sion sur la créa­tion d’une armée euro­péenne commune », tandis que le Premier ministre slovaque, Robert Fico, affirme qu’elle « devrait se renfor­cer en tant qu’ac­teur global ». Quant à la Pologne, elle « n’est pas contre le déve­lop­pe­ment des capa­ci­tés mili­taires euro­péennes, à condi­tion qu’il n’y ait pas de disso­nances avec l’OTAN », d’après son ministre aux Affaires euro­péennes, Konrad Szymański. L’ac­cord passé entre l’Al­le­magne, la Rouma­nie et la Répu­blique tchèque sous l’égide de l’OTAN prouve que ce n’est pas exclu­sif. Il corres­pond à la doctrine du Frame­work Nations Concept. Élabo­rée par Berlin dans le cadre de l’al­liance, celle-ci préco­nise l’in­té­gra­tion de petites armées au sein de forces multi­na­tio­nales diri­gées par un grand pays.

En mars 2017, François Hollande parais­sait y sous­crire : « Je propose une coopé­ra­tion struc­tu­rée pour fédé­rer les pays qui veulent aller beau­coup plus loin » en matière de défense, a déclaré l’an­cien chef d’Etat français. « Le Royaume-Uni, même en dehors de l’UE, doit y être asso­cié. » Davan­tage rési­gné au retrait britan­nique, les ministres des Affaires étran­gères et de la Défense italiens y voient une oppor­tu­nité. « Si la sortie du Royaume-Uni de l’Union euro­péenne (UE) nous prive d’un État membre doté de capa­ci­tés mili­taires remarquables », écri­vaient Paolo Genti­loni et Roberta Pinotti en novembre 2016, « il n’en reste pas moins qu’elle ouvre de nouvelles pers­pec­tives pour la défense commune. Sa relance nous permet­trait non seule­ment de renfor­cer notre capa­cité opéra­tion­nelle dans les zones de crise et dans la lutte contre le terro­risme, et d’aug­men­ter l’ef­fi­ca­cité de nos ressources, mais égale­ment d’ob­te­nir un impact poli­tique impor­tant, en souli­gnant notre volonté d’ap­puyer concrè­te­ment le projet d’in­té­gra­tion. »

Leur solu­tion passe­rait par une force euro­péenne multi­na­tio­nale et non une armée euro­péenne à propre­ment parler. L’en­semble des effec­tifs ne se retrou­ve­raient donc pas placés sous la respon­sa­bi­lité d’un seul état-major mais une struc­ture de comman­de­ment, de déci­sion et un budget communs seraient mis en place. Elle pour­rait remplir des missions en lien avec l’OTAN ou les Nations unies.

Crédits : Danilo Krsta­no­vic/Reuters

Jusqu’à présent, cette pers­pec­tive rendait scep­tiques les pays du conti­nent dont la diplo­ma­tie se veut tradi­tion­nel­le­ment « neutre » tels que l’Au­triche, l’Ir­lande ou la Suède. La posi­tion de cette dernière est toute­fois en train d’évo­luer. Guère rassu­rée par les inter­ven­tions de l’ar­mée russe à l’étran­ger, Stock­holm a signé un accord de parte­na­riat avec l’OTAN en mai 2016. Une adhé­sion engen­dre­rait « des mesures mili­taro-tech­niques aux fron­tières septen­trio­nales », a réagi le ministre des Affaires étran­gères russe, Sergueï Lavrov. Après avoir dévoilé une « nouvelle stra­té­gie » fin 2016 compor­tant la première augmen­ta­tion de son budget depuis 20 ans, la Suède a réta­bli le service mili­taire. « Nous sommes dans un contexte dans lequel la Russie a annexé la Crimée », justi­fiait le ministre de la Défense Peter Hultq­vist. « Elle fait plus d’exer­cices dans notre voisi­nage proche. »

Depuis 2008, certains de ses soldats parti­cipent au Nordic Battle­group aux côtés de Finlan­dais, Norvé­giens, Irlan­dais, Néer­lan­dais et Baltes. Il s’agit d’un des 18 bataillons tactiques euro­péens. Opéra­tion­nels depuis 2007, ceux-ci ont été conçus comme des forces d’in­ter­ven­tion rapide de main­tien de la paix, de préven­tion des conflits ou de renfor­ce­ment de la sécu­rité inter­na­tio­nale. Jamais, malgré les menaces et les guerres, ils n’ont été employés à ces tâches, Londres ayant toujours consi­déré qu’elles rele­vaient de l’OTAN. Leurs contemp­teurs oublient cepen­dant que « c’est dans l’ex­pé­rience qu’on forge les prin­cipes et les soli­da­ri­tés », comme observe Guillaume de Rougé. Ainsi, l’en­traî­ne­ment conjoint de soldats étran­gers les uns aux autres consti­tue-t-il un préa­lable à leur déploie­ment, d’au­tant plus réaliste aujourd’­hui que le Brexit est sur les rails.

« En dernier recours, il faut pouvoir mettre en cohé­rence ces initia­tives », pointe le cher­cheur. Par ailleurs, des mili­taires euro­péens sont déjà en mission excep­tion­nelle en Macé­doine, en Bosnie-Herzé­go­vine, en Répu­blique démo­cra­tique du Congo (RDC), en Centra­frique (RCA) et au Tchad. Quant aux missions de forma­tion qui se trouvent actuel­le­ment en RCA, au Mali et en Soma­lie (600 hommes), elles disposent depuis le 6 mars 2017 d’un embryon de quar­tier géné­ral. « C’est l’ébauche d’une plus grande respon­sa­bi­lité de l’Union euro­péenne pour assu­rer sa propre défense », a souli­gné le ministre espa­gnol des Affaires étran­gères, Alfonso Dastis. Néan­moins, a insisté Mme Moghe­rini, « il ne s’agit pas d’une armée euro­péenne, mais plutôt d’une façon plus effi­cace de faire notre travail mili­taire ». Une préci­sion utile : voilà près de 70 ans que la notion circule sans être suivie d’ef­fet.

Fede­rica Moghe­rini
Crédits : Willem Jaspert/Vogue

Un serpent de mer

L’ar­mée euro­péenne est une vieille idée qui n’a pas fait son chemin. Sitôt enga­gés en faveur d’une « défense collec­tive » dans le cadre de l’Union de l’Eu­rope occi­den­tale (UEO) en mars 1948, la France, le Royaume-Uni et le Bene­lux rejoignent une autre orga­ni­sa­tion mili­taire, l’OTAN. Autre­ment dit, ils préfèrent s’en remettre aux Améri­cains que de se trou­ver en posi­tion de faiblesse face à Moscou. « Savez-vous quelle est la base de notre poli­tique ? » déclame le Premier ministre belge Paul-Herni Spaak devant la jeune Orga­ni­sa­tion des Nations Unies le 28 septembre 1948 en poin­tant les Sovié­tiques. « C’est la peur. La peur de vous, la peur de votre gouver­ne­ment, la peur de votre poli­tique. »

Six mois plus tard, un sigle en chas­sant l’autre, l’OTAN enterre peu ou prou l’UEO. Cela n’em­pêche toute­fois pas les Euro­péens de déve­lop­per une armée commune. Sous l’égide de l’al­liance, ils insti­tuent la Commu­nauté euro­péenne de défense (CED) en 1952. Elle vise à la  « créa­tion d’une armée euro­péenne ratta­chée à des insti­tu­tions poli­tiques de l’Eu­rope unie, placée sous la respon­sa­bi­lité d’un ministre euro­péen de la défense, avec un budget mili­taire commun ».  Très vite, les parti­sans du projet s’aperçoivent qu’ils est contesté. « L’idée de Jean Monnet était de créer des soli­da­ri­tés de fait », explique Guillaume de Rougé. « Il pensait qu’en mettant en commun le char­bon et l’acier, les inté­rêts conver­ge­raient. » Cela ne va pas de soit, loin s’en faut. Au diapa­son de Charles de Gaulle, la France rejette la CED. Sous sa prési­dence, elle quit­tera aussi le comman­de­ment inté­gré de l’OTAN en 1966, alors que la notion de « pilier euro­péen » y est en plein essor. « Les Français ont eu peur de subir l’hé­gé­mo­nie améri­caine », résume Fede­rico Santo­pinto, cher­cheur au Groupe de recherche et d’in­for­ma­tion sur la paix et la sécu­rité.

Après l’in­va­sion sovié­tique de la Tché­co­slo­vaquie, en 1968, les membres euro­péens fondent l’Eu­ro­groupe, afin d’ « aider à renfor­cer l’al­liance en s’as­su­rant que la contri­bu­tion euro­péenne soit aussi forte et cohé­sive que possible ». Rien ne se fait en dehors de l’al­liance. Si Mitter­rand entend réac­ti­ver l’UEO, une poli­tique de défense commune ne réémerge véri­ta­ble­ment qu’a­près la chute du mur de Berlin. Alors que l’OTAN évoque une « iden­tité euro­péenne de sécu­rité et de défense » au sommet de Rome, en 1990, la nais­sance de l’Union euro­péenne doit permettre, selon le traité de Maas­tricht de 1992, une « défi­ni­tion à terme d’une poli­tique de défense commune, qui pour­rait conduire, le moment venu, à une défense commune ».

Pour aller dans cette voie en dehors de l’UE, la France, l’Al­le­magne, l’Es­pagne, la Belgique, le Luxem­bourg, l’Ita­lie, la Pologne, la Grèce et la Turquie regroupent des contin­gents au sein de l’Eu­ro­corps. Limité par ses moyen, il n’est composé en tout et pour tout que d’un millier de soldats en 2012. Mais l’Eu­rope reste impuis­sante face aux guerres des Balkans. Bien que Tony Blair ait affi­ché sa volonté de donner à Bruxelles « une capa­cité auto­nome d’ac­tion », la Grande-Bretagne s’op­pose systé­ma­tique­ment à un appro­fon­dis­se­ment de la coopé­ra­tion mili­taire euro­péenne en dehors de l’OTAN.

Les 20 ans de l’Eu­ro­corps en 2012
Crédits : Euro­corps

Or en matière de défense, l’una­ni­mité est requise. Ainsi, l’Agence euro­péenne de défense créée en 2004 et la Poli­tique de sécu­rité et de défense commune défi­nie par le traité de Lisbonne de 2007 souffrent d’un patent manque de moyens. Elles « fonc­tionnent mal car elles sont basées sur la bonne volonté des États membres », tacle Fede­rico Santo­pinto, spécia­liste des poli­tiques de l’UE pour la préven­tion et la gestion des conflits au GRIPEn 2011, le Premier ministre britan­nique, David Came­ron, s’op­pose à la mise en place d’un QG euro­péen. Cette même année, l’abs­ten­tion de l’Al­le­magne lors du vote sur l’in­ter­ven­tion en Libye « crée une prise se conscience », estime Guillaume de Rougé. « Ce n’est pas possible pour la première puis­sance écono­mique euro­péenne de ne pas exer­cer de respon­sa­bi­lité mili­taire. »

La poli­tique « en retrait » mise en place par Barack Obama entraîne un renfor­ce­ment de l’en­ga­ge­ment alle­mand sur les théâtres d’opé­ra­tion et une hausse de son budget mili­taire. En janvier 2016, la Bundes­wehr multi­plie par quatre la taille de ses effec­tifs au Mali. Au prin­temps, un autre mouve­ment de troupe donne aux pays de l’Eu­rope centrale et orien­tale quelques raisons de serrer les rangs : l’an­nexion de la Crimée par la Russie. « Ils ont vu que Bruxelles avait un rôle à jouer dans les équi­libres à trou­ver avec la Russie », juge Guillaume de Rougé. Mais après avoir défendu le projet d’ar­mée euro­péenne, Jean-Claude Juncker signe une décla­ra­tion commune avec l’OTAN en juillet pour « renfor­cer la coopé­ra­tion pratique », lais­sant penser que la sécu­rité euro­péenne sera toujours assu­rée par l’al­liance.

Le malen­tendu

Depuis les années 1950, « on est resté sur un malen­tendu », recadre Guillaume de Rougé. « Il y a une forme d’in­com­pré­hen­sion entre les élites poli­tico-mili­taires et les citoyens euro­péens parce qu’on leur a vendu un peu trop vite la possi­bi­lité d’une véri­table armée euro­péenne, qui serait le décalque des armées natio­nales avec une chaîne de comman­de­ment unique et des équi­pe­ments stan­dar­di­sés, inter­opé­rables. » Toute cette culture stra­té­gique manque au niveau commu­nau­taire et fait même défaut à certains États en interne.

Dans ces condi­tions, et étant donné que l’una­ni­mité est requise en matière de défense, un accord a toujours relevé de la gageure. Une fois les grou­pe­ments tactiques crées, aucun membre n’a voulu y enga­ger beau­coup de moyens car « ceux qui parti­cipent à la mission payent », remarque Fede­rico Santo­pinto. Chacun préfère par consé­quent s’en­ga­ger indé­pen­dam­ment que sous la bannière aux 12 étoiles. « Cela pose un problème poli­tique », pour­suit le cher­cheur. « Il faut un partage du fardeau finan­cier. » Préci­sé­ment ce que souhaite Donald Trump au niveau de l’OTAN.

Fin mars, Varso­vie a annoncé son inten­tion de reti­rer son contin­gent de l’Eu­ro­corps d’ici à trois.

Le lende­main d’une rencontre avec Angela Merkel, mi-mars 2017, le président améri­cain s’était lâché sur Twit­ter : « Les États-Unis doivent être payés davan­tage pour la défense très puis­sante et très coûteuse qu’ils four­nissent à l’Al­le­magne. » Lors du sommet de l’OTAN de mai 2017, il a de nouveau critiqué une OTAN qui « coûte trop d’argent » à son pays, lequel assume « une part dispro­por­tion­née » des rentrées. Angela Merkel s’est enga­gée à consa­crer 2 % du budget aux dépenses mili­taires d’ici 2024 pour être en accord avec les objec­tifs de l’al­liance : « L’an dernier, nous avons augmenté nos dépenses de défense de 8 % et nous allons travailler à nouveau là-dessus », s’est-elle défen­due.

En dehors des États-Unis, seuls la Grèce, le Royaume-Uni, l’Es­to­nie et la Pologne satis­font le critère des 2 %. Grâce à une crois­sance soute­nue, cette dernière a engagé un vaste programme d’in­ves­tis­se­ments mili­taires d’un montant de 35 milliards d’eu­ros sur dix ans. Elle est membre du grou­pe­ment tactique de Weimar avec la France et l’Al­le­magne, mais s’op­pose à la consti­tu­tion d’une armée euro­péenne. « La Pologne se cachait derrière la Grand-Bretagne, mais depuis le Brexit elle a un peu repris son rôle », explique Fede­rico Santo­pinto. « Elle consi­dère, pas forcé­ment à raison, que cela entre en contra­dic­tion avec l’OTAN. »

Fin mars, Varso­vie a annoncé son inten­tion de reti­rer son contin­gent de l’Eu­ro­corps d’ici à trois ans afin d’as­su­mer « une augmen­ta­tion de charges pour les forces armées décou­lant de la mise en œuvre des déci­sions prises lors des sommets de l’OTAN de Newport et de Varso­vie, dont le renfor­ce­ment du flanc orien­tal de l’OTAN ». Pour l’ex-ministre de la Défense polo­nais, Tomasz Siemo­niak, cela risque de nuire à « la coopé­ra­tion euro­péenne en matière de défense et [aux] rela­tions avec la France et l’Al­le­magne ». Pour outre­pas­ser les réti­cences, le traité de Lisbonne (2007) a instauré la coopé­ra­tion struc­tu­rée perma­nente (CSP) qui permet à des groupes d’États de s’en­ga­ger plus avant sur certaines coopé­ra­tions.

La majo­rité quali­fiée est requise. Des inves­tis­se­ments en équi­pe­ment peuvent ainsi être réali­sés de concert, la plani­fi­ca­tion établie à plusieurs, et des missions entre­prises dans un cadre commun. On n’est donc pas loin de ce qui a déjà cours entre les États en dehors de Bruxelles. Resté timide, cet appro­fon­dis­se­ment à la carte pour­rait être tiré par la « direc­tion conver­gente » que sont en train de prendre la France et l’Al­le­magne, dixit Fede­rico Santo­pinto. D’or­di­naire prudente, Angela Merkel a fait un grand pas dans cette direc­tion en écar­tant les États-Unis du rang des parte­naires privi­lé­gies de Berlin pour recen­trer sa diplo­ma­tie vers l’Eu­rope.

Donald Tusk, Justin Trudeau, Angela Merkel et Donald Trump au G7
Crédits : Evan Vucci/AP

Couver­ture : Des soldats portant le drapeau de l’UE devant le Parle­ment euro­péen. (EP)


 

Plus de monde