par Servan Le Janne | 29 mai 2017

Donald Trump n’a pas besoin de coucher des mots sur le papier pour se faire comprendre. Auteur d’un message invrai­­sem­­blable sur le livre d’or du mémo­­rial Yad Vashem de Jéru­­sa­­lem, le président améri­­cain parle aussi le langage du corps. Emma­­nuel Macron l’a compris, qui a trans­­formé leur poignée de main en bras de fer, jeudi 25 mai à Bruxelles. Mais son atti­­tude au sommet de l’OTAN orga­­nisé dans la capi­­tale belge a aussi fait réagir Angela Merkel. En écar­­tant fière­­ment le Premier ministre monté­­né­­grin de son chemin, Trump a paru s’alié­­ner Berlin et, partant, toute l’Eu­­rope. « Les temps où nous pouvions tota­­le­­ment nous repo­­ser sur d’autres sont en partie révo­­lus. Je l’ai vécu ces derniers jours », a déclaré la chan­­ce­­lière alle­­mande trois jours plus tard. « Nous, les Euro­­péens, devons prendre notre destin en main. »


Crédits : AP

En réponse à la volonté améri­­caine de se désen­­ga­­ger de l’OTAN, jugée « obso­­lète » par le milliar­­daire, l’Al­­le­­magne a ces dernières années augmenté son budget mili­­taire. « Bien sûr, nous devons rester amis avec les États-Unis, le Royaume-Uni, en bons voisins, là où cela est possible, ainsi qu’a­­vec la Russie », a ajouté Mme Merkel. « Mais nous devons le savoir : nous devons lutter nous-mêmes, en tant qu’Eu­­ro­­péens, pour notre avenir et notre destin. » En d’autres termes, la distance prise par Washing­­ton et la pers­­pec­­tive du Brexit donnent à Bruxelles toutes les raisons de prendre en charge sa défense. De quoi donner un nouveau souffle à l’idée d’ar­­mée euro­­péenne, dont les prémices n’ont pas attendu ces événe­­ments pour voir le jour.



Un grand uniforme

La joie d’Ur­­sula von der Leyen est commu­­ni­­ca­­tive. Pour signer un accord mili­­taire, mercredi 15 février 2017, la ministre alle­­mande des Affaires étran­­gères arbo­­rait une veste rose à glis­­sière assor­­tie d’un large sourire. Dans leurs costumes bleu marine, ses homo­­logues tchèque et roumain n’étaient pas moins rayon­­nants. Malgré cet effort de présen­­ta­­tion, la rencontre orga­­ni­­sée au sein des bureaux bruxel­­lois de l’OTAN n’a pas fait grand bruit. Sans doute la manœuvre est-elle encore timide. Mais en prenant le comman­­de­­ment de soldats étran­­gers, Berlin ouvre la voie à une armée euro­­péenne. Déjà rejointe par deux brigades néer­­lan­­daises un an aupa­­ra­­vant, la Bundes­­wehr s’af­­firme peu à peu comme un éton­­nant porte-drapeau de la défense conti­­nen­­tale. Dans une tribune publiée au lende­­main de l’ac­­cord, Mme Von der Leyen annonçait une nouvelle augmen­­ta­­tion d’un budget mili­­taire supé­­rieur à celui de la France depuis 2013. Doté des plus gros moyens de déploie­­ment d’Eu­­rope, Paris semble tout autant favo­­rable à la consti­­tu­­tion d’une force commu­­nau­­taire, a fortiori depuis l’ar­­ri­­vée d’Em­­ma­­nuel Macron à la prési­­dence.

Le 17 mai, l’eu­­ro­­dé­­pu­­tée Sylvie Goulard a troqué le tailleur rose clair qu’elle portait souvent à la télé­­vi­­sion pour un uniforme de ministre des Armées. (Elle a démis­­sionné en juin). À peine 24 heures après la nomi­­na­­tion de cette fédé­­ra­­liste convain­­cue, l’agence Reuters révé­­lait qu’un fonds destiné aux projets mili­­taires communs était à l’étude. En plus des 400 millions d’eu­­ros que la commis­­sion euro­­péenne va propo­­ser d’en­­ga­­ger pour du maté­­riel d’ici 2020, 19 pays du Vieux Continent discu­­te­­ront d’un méca­­nisme finan­­cier adapté à partir de juin. Oppo­­sante histo­­rique à cette coopé­­ra­­tion, la Grande-Bretagne n’en fait pas partie. Depuis que les Anglais ont voté en faveur du Brexit, plus rien ne paraît s’op­­po­­ser à la créa­­tion d’une armée euro­­péenne.

Sylvie Goulard, ministre des Armées
Crédits : Niccolò Caranti

Les habits neufs du couple franco-alle­­mand pour­­raient servir de modèle à un treillis portant les 12 étoiles dorées sur fond bleu. Favo­­rable à « des États-Unis d’Eu­­rope », Mme Von der Leyen estime que les 28 « se sont trop repo­­sés sur les grandes épaules améri­­caines » et que l’at­­tente envers ce dessein, jadis « para­­lysé » par la Grande-Bretagne, est « plus grande que jamais ». Quant à Mme Goulard, elle a exprimé sa volonté de « faire avan­­cer le projet de défense euro­­péen » dès sa première prise de parole offi­­cielle : « Certains éléments existent déjà. D’autres sont à conce­­voir et déve­­lop­­per afin de mieux assu­­rer, en ces temps d’in­­ter­­dé­­pen­­dance, la sécu­­rité de notre pays. Dans cet effort, le travail avec l’Al­­le­­magne sera déci­­sif. » Tout au plus, une posi­­tion concer­­tée appa­­raît néces­­saire tant pour gérer des problèmes trans­­ver­­saux tels que le terro­­risme ou la crise des réfu­­giés que pour faire face aux conflits qui les engendrent au Moyen-Orient et en Afrique subsa­­ha­­rienne. Mais cela ne suffi­­rait pas, à en croire Jean-Claude Juncker. « Nous avons besoin de davan­­tage de sécu­­rité en Europe et je ne parle pas seule­­ment de la lutte anti­­ter­­ro­­riste », plai­­dait le président de la Commis­­sion euro­­péenne le 9 novembre 2016. Il était allé plus loin en mars 2015 : « Une armée commune ferait comprendre à la Russie que nous sommes sérieux quand il s’agit de défendre les valeurs de l’Union. Une telle armée nous aide­­rait à mettre au point une poli­­tique étran­­gère et de sécu­­rité commune. » Plus discrète, la respon­­sable des Affaires étran­­gères de l’UE, Fede­­rica Moghe­­rini, planche sur une « Global Stra­­tegy ». Si la Russie est assi­­mi­­lée à une menace par Bruxelles, c’est que certains membres craignent de voir le scéna­­rio ukrai­­nien se répé­­ter chez eux, à savoir une annexion pareille à celle de la Crimée en 2014. Or, d’une part les États-Unis ont répété qu’ils voulaient réduire leur enga­­ge­­ment dans l’OTAN, d’autre part « le format de dialogue y est compliqué car il s’agit histo­­rique­­ment d’une alliance anti-russe », explique

Guillaume de Rougé, profes­­seur en recherche stra­­té­­gique à la Sorbonne. Afin de dissi­­per leur inquié­­tude, les pays baltes ont donc tout inté­­rêt à faire émer­­ger une diplo­­ma­­tie euro­­péenne forte, ados­­sée à une capa­­cité mili­­taire. Même des diri­­geants natio­­na­­listes tels que Premier ministre hongrois Viktor Orban y sont favo­­rable. « Il faut que l’UE se concentre en prio­­rité sur les affaires de sécu­­rité, et nous pouvons commen­­cer à envi­­sa­­ger la créa­­tion d’une armée euro­­péenne commune », a-t-il déclaré en août 2016.

Du sur-mesure

Dans ce combat, la Hongrie peut comp­­ter sur ses alliés du groupe de Vise­­grad. Le président du gouver­­ne­­ment tchèque, Bohu­­slav Sobotka, estime que l’UE « devrait enta­­mer une discus­­sion sur la créa­­tion d’une armée euro­­péenne commune », tandis que le Premier ministre slovaque, Robert Fico, affirme qu’elle « devrait se renfor­­cer en tant qu’ac­­teur global ». Quant à la Pologne, elle « n’est pas contre le déve­­lop­­pe­­ment des capa­­ci­­tés mili­­taires euro­­péennes, à condi­­tion qu’il n’y ait pas de disso­­nances avec l’OTAN », d’après son ministre aux Affaires euro­­péennes, Konrad Szymański. L’ac­­cord passé entre l’Al­­le­­magne, la Rouma­­nie et la Répu­­blique tchèque sous l’égide de l’OTAN prouve que ce n’est pas exclu­­sif. Il corres­­pond à la doctrine du Frame­­work Nations Concept. Élabo­­rée par Berlin dans le cadre de l’al­­liance, celle-ci préco­­nise l’in­­té­­gra­­tion de petites armées au sein de forces multi­­na­­tio­­nales diri­­gées par un grand pays.

En mars 2017, François Hollande parais­­sait y sous­­crire : « Je propose une coopé­­ra­­tion struc­­tu­­rée pour fédé­­rer les pays qui veulent aller beau­­coup plus loin » en matière de défense, a déclaré l’an­­cien chef d’Etat français. « Le Royaume-Uni, même en dehors de l’UE, doit y être asso­­cié. » Davan­­tage rési­­gné au retrait britan­­nique, les ministres des Affaires étran­­gères et de la Défense italiens y voient une oppor­­tu­­nité. « Si la sortie du Royaume-Uni de l’Union euro­­péenne (UE) nous prive d’un État membre doté de capa­­ci­­tés mili­­taires remarquables », écri­­vaient Paolo Genti­­loni et Roberta Pinotti en novembre 2016, « il n’en reste pas moins qu’elle ouvre de nouvelles pers­­pec­­tives pour la défense commune. Sa relance nous permet­­trait non seule­­ment de renfor­­cer notre capa­­cité opéra­­tion­­nelle dans les zones de crise et dans la lutte contre le terro­­risme, et d’aug­­men­­ter l’ef­­fi­­ca­­cité de nos ressources, mais égale­­ment d’ob­­te­­nir un impact poli­­tique impor­­tant, en souli­­gnant notre volonté d’ap­­puyer concrè­­te­­ment le projet d’in­­té­­gra­­tion. » Leur solu­­tion passe­­rait par une force euro­­péenne multi­­na­­tio­­nale et non une armée euro­­péenne à propre­­ment parler. L’en­­semble des effec­­tifs ne se retrou­­ve­­raient donc pas placés sous la respon­­sa­­bi­­lité d’un seul état-major mais une struc­­ture de comman­­de­­ment, de déci­­sion et un budget communs seraient mis en place. Elle pour­­rait remplir des missions en lien avec l’OTAN ou les Nations unies.

Crédits : Danilo Krsta­­no­­vic/Reuters

Jusqu’à présent, cette pers­­pec­­tive rendait scep­­tiques les pays du conti­nent dont la diplo­­ma­­tie se veut tradi­­tion­­nel­­le­­ment « neutre » tels que l’Au­­triche, l’Ir­­lande ou la Suède. La posi­­tion de cette dernière est toute­­fois en train d’évo­­luer. Guère rassu­­rée par les inter­­­ven­­tions de l’ar­­mée russe à l’étran­­ger, Stock­­holm a signé un accord de parte­­na­­riat avec l’OTAN en mai 2016. Une adhé­­sion engen­­dre­­rait « des mesures mili­­taro-tech­­niques aux fron­­tières septen­­trio­­nales », a réagi le ministre des Affaires étran­­gères russe, Sergueï Lavrov. Après avoir dévoilé une « nouvelle stra­­té­­gie » fin 2016 compor­­tant la première augmen­­ta­­tion de son budget depuis 20 ans, la Suède a réta­­bli le service mili­­taire. « Nous sommes dans un contexte dans lequel la Russie a annexé la Crimée », justi­­fiait le ministre de la Défense Peter Hultq­­vist. « Elle fait plus d’exer­­cices dans notre voisi­­nage proche. »

Depuis 2008, certains de ses soldats parti­­cipent au Nordic Battle­­group aux côtés de Finlan­­dais, Norvé­­giens, Irlan­­dais, Néer­­lan­­dais et Baltes. Il s’agit d’un des 18 bataillons tactiques euro­­péens. Opéra­­tion­­nels depuis 2007, ceux-ci ont été conçus comme des forces d’in­­ter­­ven­­tion rapide de main­­tien de la paix, de préven­­tion des conflits ou de renfor­­ce­­ment de la sécu­­rité inter­­­na­­tio­­nale. Jamais, malgré les menaces et les guerres, ils n’ont été employés à ces tâches, Londres ayant toujours consi­­déré qu’elles rele­­vaient de l’OTAN. Leurs contemp­­teurs oublient cepen­­dant que « c’est dans l’ex­­pé­­rience qu’on forge les prin­­cipes et les soli­­da­­ri­­tés », comme observe Guillaume de Rougé. Ainsi, l’en­­traî­­ne­­ment conjoint de soldats étran­­gers les uns aux autres consti­­tue-t-il un préa­­lable à leur déploie­­ment, d’au­­tant plus réaliste aujourd’­­hui que le Brexit est sur les rails. « En dernier recours, il faut pouvoir mettre en cohé­­rence ces initia­­tives », pointe le cher­­cheur. Par ailleurs, des mili­­taires euro­­péens sont déjà en mission excep­­tion­­nelle en Macé­­doine, en Bosnie-Herzé­­go­­vine, en Répu­­blique démo­­cra­­tique du Congo (RDC), en Centra­­frique (RCA) et au Tchad. Quant aux missions de forma­­tion qui se trouvent actuel­­le­­ment en RCA, au Mali et en Soma­­lie (600 hommes), elles disposent depuis le 6 mars 2017 d’un embryon de quar­­tier géné­­ral. « C’est l’ébauche d’une plus grande respon­­sa­­bi­­lité de l’Union euro­­péenne pour assu­­rer sa propre défense », a souli­­gné le ministre espa­­gnol des Affaires étran­­gères, Alfonso Dastis. Néan­­moins, a insisté Mme Moghe­­rini, « il ne s’agit pas d’une armée euro­­péenne, mais plutôt d’une façon plus effi­­cace de faire notre travail mili­­taire ». Une préci­­sion utile : voilà près de 70 ans que la notion circule sans être suivie d’ef­­fet.

Fede­­rica Moghe­­rini
Crédits : Willem Jaspert/Vogue

Un serpent de mer

L’ar­­mée euro­­péenne est une vieille idée qui n’a pas fait son chemin. Sitôt enga­­gés en faveur d’une « défense collec­­tive » dans le cadre de l’Union de l’Eu­­rope occi­­den­­tale (UEO) en mars 1948, la France, le Royaume-Uni et le Bene­­lux rejoignent une autre orga­­ni­­sa­­tion mili­­taire, l’OTAN. Autre­­ment dit, ils préfèrent s’en remettre aux Améri­­cains que de se trou­­ver en posi­­tion de faiblesse face à Moscou. « Savez-vous quelle est la base de notre poli­­tique ? » déclame le Premier ministre belge Paul-Herni Spaak devant la jeune Orga­­ni­­sa­­tion des Nations Unies le 28 septembre 1948 en poin­­tant les Sovié­­tiques. « C’est la peur. La peur de vous, la peur de votre gouver­­ne­­ment, la peur de votre poli­­tique. » Six mois plus tard, un sigle en chas­­sant l’autre, l’OTAN enterre peu ou prou l’UEO. Cela n’em­­pêche toute­­fois pas les Euro­­péens de déve­­lop­­per une armée commune. Sous l’égide de l’al­­liance, ils insti­­tuent la Commu­­nauté euro­­péenne de défense (CED) en 1952. Elle vise à la  « créa­­tion d’une armée euro­­péenne ratta­­chée à des insti­­tu­­tions poli­­tiques de l’Eu­­rope unie, placée sous la respon­­sa­­bi­­lité d’un ministre euro­­péen de la défense, avec un budget mili­­taire commun ».  Très vite, les parti­­sans du projet s’aperçoivent qu’ils est contesté. « L’idée de Jean Monnet était de créer des soli­­da­­ri­­tés de fait », explique Guillaume de Rougé. « Il pensait qu’en mettant en commun le char­­bon et l’acier, les inté­­rêts conver­­ge­­raient. » Cela ne va pas de soit, loin s’en faut. Au diapa­­son de Charles de Gaulle, la France rejette la CED. Sous sa prési­­dence, elle quit­­tera aussi le comman­­de­­ment inté­­gré de l’OTAN en 1966, alors que la notion de « pilier euro­­péen » y est en plein essor. « Les Français ont eu peur de subir l’hé­­gé­­mo­­nie améri­­caine », résume Fede­­rico Santo­­pinto, cher­­cheur au Groupe de recherche et d’in­­for­­ma­­tion sur la paix et la sécu­­rité.

Après l’in­­va­­sion sovié­­tique de la Tché­­co­s­lo­­vaquie, en 1968, les membres euro­­péens fondent l’Eu­­ro­­groupe, afin d’ « aider à renfor­­cer l’al­­liance en s’as­­su­­rant que la contri­­bu­­tion euro­­péenne soit aussi forte et cohé­­sive que possible ». Rien ne se fait en dehors de l’al­­liance. Si Mitter­­rand entend réac­­ti­­ver l’UEO, une poli­­tique de défense commune ne réémerge véri­­ta­­ble­­ment qu’a­­près la chute du mur de Berlin. Alors que l’OTAN évoque une « iden­­tité euro­­péenne de sécu­­rité et de défense » au sommet de Rome, en 1990, la nais­­sance de l’Union euro­­péenne doit permettre, selon le traité de Maas­­tricht de 1992, une « défi­­ni­­tion à terme d’une poli­­tique de défense commune, qui pour­­rait conduire, le moment venu, à une défense commune ». Pour aller dans cette voie en dehors de l’UE, la France, l’Al­­le­­magne, l’Es­­pagne, la Belgique, le Luxem­­bourg, l’Ita­­lie, la Pologne, la Grèce et la Turquie regroupent des contin­­gents au sein de l’Eu­­ro­­corps. Limité par ses moyen, il n’est composé en tout et pour tout que d’un millier de soldats en 2012. Mais l’Eu­­rope reste impuis­­sante face aux guerres des Balkans. Bien que Tony Blair ait affi­­ché sa volonté de donner à Bruxelles « une capa­­cité auto­­nome d’ac­­tion », la Grande-Bretagne s’op­­pose systé­­ma­­tique­­ment à un appro­­fon­­dis­­se­­ment de la coopé­­ra­­tion mili­­taire euro­­péenne en dehors de l’OTAN.

Les 20 ans de l’Eu­­ro­­corps en 2012
Crédits : Euro­­corps

Or en matière de défense, l’una­­ni­­mité est requise. Ainsi, l’Agence euro­­péenne de défense créée en 2004 et la Poli­­tique de sécu­­rité et de défense commune défi­­nie par le traité de Lisbonne de 2007 souffrent d’un patent manque de moyens. Elles « fonc­­tionnent mal car elles sont basées sur la bonne volonté des États membres », tacle Fede­­rico Santo­­pinto, spécia­­liste des poli­­tiques de l’UE pour la préven­­tion et la gestion des conflits au GRIPEn 2011, le Premier ministre britan­­nique, David Came­­ron, s’op­­pose à la mise en place d’un QG euro­­péen. Cette même année, l’abs­­ten­­tion de l’Al­­le­­magne lors du vote sur l’in­­ter­­ven­­tion en Libye « crée une prise se conscience », estime Guillaume de Rougé. « Ce n’est pas possible pour la première puis­­sance écono­­mique euro­­péenne de ne pas exer­­cer de respon­­sa­­bi­­lité mili­­taire. » La poli­­tique « en retrait » mise en place par Barack Obama entraîne un renfor­­ce­­ment de l’en­­ga­­ge­­ment alle­­mand sur les théâtres d’opé­­ra­­tion et une hausse de son budget mili­­taire. En janvier 2016, la Bundes­­wehr multi­­plie par quatre la taille de ses effec­­tifs au Mali. Au prin­­temps, un autre mouve­­ment de troupe donne aux pays de l’Eu­­rope centrale et orien­­tale quelques raisons de serrer les rangs : l’an­­nexion de la Crimée par la Russie. « Ils ont vu que Bruxelles avait un rôle à jouer dans les équi­­libres à trou­­ver avec la Russie », juge Guillaume de Rougé. Mais après avoir défendu le projet d’ar­­mée euro­­péenne, Jean-Claude Juncker signe une décla­­ra­­tion commune avec l’OTAN en juillet pour « renfor­­cer la coopé­­ra­­tion pratique », lais­­sant penser que la sécu­­rité euro­­péenne sera toujours assu­­rée par l’al­­liance.

Le malen­­tendu

Depuis les années 1950, « on est resté sur un malen­­tendu », recadre Guillaume de Rougé. « Il y a une forme d’in­­com­­pré­­hen­­sion entre les élites poli­­tico-mili­­taires et les citoyens euro­­péens parce qu’on leur a vendu un peu trop vite la possi­­bi­­lité d’une véri­­table armée euro­­péenne, qui serait le décalque des armées natio­­nales avec une chaîne de comman­­de­­ment unique et des équi­­pe­­ments stan­­dar­­di­­sés, inter­­o­pé­­rables. » Toute cette culture stra­­té­­gique manque au niveau commu­­nau­­taire et fait même défaut à certains États en interne. Dans ces condi­­tions, et étant donné que l’una­­ni­­mité est requise en matière de défense, un accord a toujours relevé de la gageure. Une fois les grou­­pe­­ments tactiques crées, aucun membre n’a voulu y enga­­ger beau­­coup de moyens car « ceux qui parti­­cipent à la mission payent », remarque Fede­­rico Santo­­pinto. Chacun préfère par consé­quent s’en­­ga­­ger indé­­pen­­dam­­ment que sous la bannière aux 12 étoiles. « Cela pose un problème poli­­tique », pour­­suit le cher­­cheur. « Il faut un partage du fardeau finan­­cier. » Préci­­sé­­ment ce que souhaite Donald Trump au niveau de l’OTAN.

Fin mars, Varso­­vie a annoncé son inten­­tion de reti­­rer son contin­gent de l’Eu­­ro­­corps d’ici à trois.

Le lende­­main d’une rencontre avec Angela Merkel, mi-mars 2017, le président améri­­cain s’était lâché sur Twit­­ter : « Les États-Unis doivent être payés davan­­tage pour la défense très puis­­sante et très coûteuse qu’ils four­­nissent à l’Al­­le­­magne. » Lors du sommet de l’OTAN de mai 2017, il a de nouveau critiqué une OTAN qui « coûte trop d’argent » à son pays, lequel assume « une part dispro­­por­­tion­­née » des rentrées. Angela Merkel s’est enga­­gée à consa­­crer 2 % du budget aux dépenses mili­­taires d’ici 2024 pour être en accord avec les objec­­tifs de l’al­­liance : « L’an dernier, nous avons augmenté nos dépenses de défense de 8 % et nous allons travailler à nouveau là-dessus », s’est-elle défen­­due. En dehors des États-Unis, seuls la Grèce, le Royaume-Uni, l’Es­­to­­nie et la Pologne satis­­font le critère des 2 %. Grâce à une crois­­sance soute­­nue, cette dernière a engagé un vaste programme d’in­­ves­­tis­­se­­ments mili­­taires d’un montant de 35 milliards d’eu­­ros sur dix ans. Elle est membre du grou­­pe­­ment tactique de Weimar avec la France et l’Al­­le­­magne, mais s’op­­pose à la consti­­tu­­tion d’une armée euro­­péenne. « La Pologne se cachait derrière la Grand-Bretagne, mais depuis le Brexit elle a un peu repris son rôle », explique Fede­­rico Santo­­pinto. « Elle consi­­dère, pas forcé­­ment à raison, que cela entre en contra­­dic­­tion avec l’OTAN. »

Fin mars, Varso­­vie a annoncé son inten­­tion de reti­­rer son contin­gent de l’Eu­­ro­­corps d’ici à trois ans afin d’as­­su­­mer « une augmen­­ta­­tion de charges pour les forces armées décou­­lant de la mise en œuvre des déci­­sions prises lors des sommets de l’OTAN de Newport et de Varso­­vie, dont le renfor­­ce­­ment du flanc orien­­tal de l’OTAN ». Pour l’ex-ministre de la Défense polo­­nais, Tomasz Siemo­­niak, cela risque de nuire à « la coopé­­ra­­tion euro­­péenne en matière de défense et [aux] rela­­tions avec la France et l’Al­­le­­magne ». Pour outre­­pas­­ser les réti­­cences, le traité de Lisbonne (2007) a instauré la coopé­­ra­­tion struc­­tu­­rée perma­­nente (CSP) qui permet à des groupes d’États de s’en­­ga­­ger plus avant sur certaines coopé­­ra­­tions. La majo­­rité quali­­fiée est requise. Des inves­­tis­­se­­ments en équi­­pe­­ment peuvent ainsi être réali­­sés de concert, la plani­­fi­­ca­­tion établie à plusieurs, et des missions entre­­prises dans un cadre commun. On n’est donc pas loin de ce qui a déjà cours entre les États en dehors de Bruxelles. Resté timide, cet appro­­fon­­dis­­se­­ment à la carte pour­­rait être tiré par la « direc­­tion conver­­gente » que sont en train de prendre la France et l’Al­­le­­magne, dixit Fede­­rico Santo­­pinto. D’or­­di­­naire prudente, Angela Merkel a fait un grand pas dans cette direc­­tion en écar­­tant les États-Unis du rang des parte­­naires privi­­lé­­gies de Berlin pour recen­­trer sa diplo­­ma­­tie vers l’Eu­­rope.

Donald Tusk, Justin Trudeau, Angela Merkel et Donald Trump au G7
Crédits : Evan Vucci/AP

Couver­­ture : Des soldats portant le drapeau de l’UE devant le Parle­­ment euro­­péen. (EP)


 

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