Sans les Américains, qui entendent se retirer de Syrie, les Kurdes risquent de se retrouver en tenaille entre la Turquie, l'Iran et le régime de Damas. 

par Nicolas Prouillac et Arthur Scheuer | 16 décembre 2018

Donald Trump secoue les bras et montre ses paumes à la caméra. « Nous combat­­tons depuis long­­temps en Syrie, je suis président depuis près de deux ans et nous avons vrai­­ment progressé », lance le milliar­­daire dans les jardins de la Maison Blanche ce mercredi 19 décembre 2018. « Nous avons gagné contre l’Etat isla­­mique, nous les avons battus, bien battus, nous avons récu­­péré le terrain et il est main­­te­­nant temps pour nos troupes de reve­­nir à la maison. » Leurs familles peuvent se réjouir. En Syrie, en revanche, les Forces démo­­cra­­tiques syriennes (FDS), coali­­tion à majo­­rité kurde qui a livré bataille contre Deach avec le soutien de Washing­­ton, ne déco­­lèrent pas. D’après elles, cette déci­­sion ouvre la voie à une résur­­gence du groupe djiha­­diste et aura de « grandes impli­­ca­­tions sur la stabi­­lité inter­­­na­­tio­­nale. »

Mena­­cés par une offen­­sive turque vouée à tuer dans l’œuf le projet d’Etat kurde (Rojava), les FDS soutiennent que « la guerre contre l’Etat isla­­mique n’est pas termi­­née » et que ce retrait risque d’en­­traî­­ner « un vide poli­­tique et mili­­taire dans la région, lais­­sant son peuple entre les griffes de forces hostiles. » Pour le jour­­na­­liste kurde Arin Sheik­­mos, « si les Améri­­cains battent retraite et nous livrent aux Turcs ou au régime [syrien], notre destin sera le même que celui des Kurdes d’Irak en 1991. Ni le régime, ni l’Iran, ni la Turquie n’ac­­cep­­tera notre présence ici. » Pour ce peuple descen­­dant des Mèdes, le « géno­­cide » alors perpé­­tré n’est qu’un épisode d’un sempi­­ter­­nel drame.

Le dernier bastion

Derrière une pile de sacs de sable, deux femmes en treillis piochent dans un tas de muni­­tions épar­­pillées au sol comme des mika­­dos. Par-dessus leurs têtes, dans un ciel orageux, les balles de calibres variés passent en rafale. Après en avoir appelé à Dieu, elles risquent leurs bandeaux au sommet de la tran­­chée, posent leurs Kala­ch­­ni­­kov, et se mettent à mitrailler Hajin. Situé sur les bords de l’Eu­­phrate, près de l’Irak, cette ville syrienne est assié­­gée par les Forces démo­­cra­­tiques syriennes, un groupe rebelle à majo­­rité kurde, depuis un an. Deve­­nue capi­­tale par défaut de l’État isla­­mique après la chute de tous ses autres bastions, fin 2017, elle est à son tour sur le point de succom­­ber. De grandes colonnes de fumée noire s’élèvent de ses maisons alors que dans le dos d’une des deux combat­­tantes, l’élas­­tique rose noué au bout d’une natte brune sautille au rythme des déto­­na­­tions. Jeudi 13 décembre, au matin, les terro­­ristes qui y étaient retran­­chés ont fini par fuir à l’est. Le dernier centre urbain de Daech est tombé.

Les Kurdes n’ont guère le temps de célé­­brer cette victoire. Sur les terri­­toires qu’ils contrôlent, d’autres colonnes de fumée noire vont voir le jour. « Tous les conflits anté­­rieurs au djiha­­disme vont resur­­gir », promet Wassim Nasr, jour­­na­­liste à Fran­­ce24 et auteur du livre État isla­­mique : le fait accom­­pli. Ils ont d’ailleurs déjà retardé la prise d’Hajin. Au lieu de conver­­ger ici, les diffé­­rents acteurs enga­­gés en Syrie contre l’État isla­­mique ont confronté leurs stra­­té­­gies. Pour la Turquie, il est parfai­­te­­ment inac­­cep­­table que les États-Unis soutiennent les Forces démo­­cra­­tiques syriennes, orga­­ni­­sa­­tion dont l’épine dorsale, les Unités de protec­­tion du peuple (YPG), émane du Parti des travailleurs du Kurdis­­tan (PKK). Or ce dernier lui fait la guerre en interne depuis août 1984. Il est même sur la liste des orga­­ni­­sa­­tions terro­­ristes de l’Union euro­­péenne et des États-Unis.

Des combat­­tants des YPG
Crédits : Kurdishs­­truggle

Mercredi, à la veille de la reprise d’Hajin, le président turc Recep Tayyip Erdo­­gan a annoncé une offen­­sive contre les Kurdes en Syrie. « Notre opéra­­tion pour sauver l’est de l’Eu­­phrate de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion terro­­riste sépa­­ra­­tiste va commen­­cer dans les prochains jours », a-t-il annoncé. « Notre objec­­tif, ce ne sont pas les soldats améri­­cains, mais les membres de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion terro­­riste active dans cette région. » Pour éviter l’in­­ter­­ven­­tion d’Is­­tan­­bul, Washing­­ton avait annoncé la veille la mise en place de radars et de postes d’ob­­ser­­va­­tion dans le nord de la Syrie. « Il est évident que l’objec­­tif n’est pas de proté­­ger notre pays des terro­­ristes, mais de proté­­ger les terro­­ristes de la Turquie », s’est emporté Erdo­­gan.

Entre ces deux membres de l’Otan, la brouille ne dure jamais très long­­temps. Le lende­­main, leurs chefs d’État respec­­tif « se sont mis d’ac­­cord pour assu­­rer une coopé­­ra­­tion plus effi­­cace au sujet de la Syrie » lors d’un entre­­tien télé­­pho­­nique, selon des sources à la prési­­dence turque citées par l’AFP. En mai, déjà, une feuille de route avait été conve­­nue afin que les YPG se retirent de la ville de Manbij. Vendredi 14 décembre, Recep Tayyip Erdo­­gan a regretté que cela tarde. « Voici ce que nous disons : soit vous nettoyez la ville et les faites sortir, soit nous entrons égale­­ment dans Manbij. »

Tout porte à croire que les Améri­­cains, qui déploient des patrouilles avec Istan­­bul depuis novembre, vont le faire. Car ils craignent trop de voir leur allié turc tomber dans le giron russe. Si les États-Unis n’en­­tendent pas partir trop vite, comme cela s’est fait en Irak non sans regret, ils pour­­raient bien lais­­ser les Kurdes à leur sort. Istan­­bul leur a déjà repris la région d’Afrin en mars sans que personne ne réagisse. Le Rojava (nord de la Syrie) qu’ils espèrent voir deve­­nir un État est menacé, comme si cette longue lutte pour l’in­­dé­­pen­­dance devait ne jamais finir.

Le mur

À l’été 2018, la Turquie a achevé la construc­­tion d’un mur de quelque 700 kilo­­mètres le long de sa fron­­tière avec la Syrie. Ses diri­­geants craignent autant les djiha­­distes que les combat­­tants kurdes, qui, bien qu’ad­­ver­­saires, sont sans équi­­voque regrou­­pés sous l’ap­­pel­­la­­tion « terro­­ristes ». Leur préoc­­cu­­pa­­tions dépassent toute­­fois les lignes de partage natio­­nales. De peur que les deux poches contrô­­lées par les Forces démo­­cra­­tiques syriennes, au nord-est et nord-ouest, se rejoignent, Recep Tayip Erdo­­gan a décidé d’at­­taquer Afrin au mois de mars 2018. Le mur ne vaut évidem­­ment pas pour tout le monde.

Crédits : Kurdishs­­truggle

Pour se défendre, les Kurdes ont alors demandé du soutien de Bachar el-Assad, avec qui ils jouent sur du velours depuis le début de la guerre civile en 2011. Le président syrien a accepté d’en­­voyer des troupes, mais elles ne se sont pas risquées à affron­­ter l’ar­­mée turque, dont le drapeau flotte doré­­na­­vant à Afrin. Les rela­­tions entre les auto­­rité du Rojava et Damas en ont pâti. Chacun s’est accusé de trahi­­son. « Le seul problème qui reste aujourd’­­hui en Syrie, ce sont les Forces démo­­cra­­tique syriennes (FDS) », a déclaré Assad en mai 2018. « Nous avons deux options pour régler ce problème : nous avons d’abord ouvert la voie à des négo­­cia­­tions car la majo­­rité de leurs membres sont syriens. Si cela ne marche pas, nous irons libé­­rer nos terri­­toires par la force. Nous n’avons pas d’autre choix. »

Bachar el-Assad a pour­­tant des liens filiaux avec les Kurdes. Issu d’un coup d’État mené en 1970, son père, Hafez, ne voulait surtout pas s’alié­­ner les mino­­ri­­tés du pays, lui qui n’était pas arabe comme la plupart de la popu­­la­­tion, mais alaouite. Au point que peu après la créa­­tion du PKK, en 1978, il lui apporte son soutien et accueille son leader, Abdul­­lah Öcalan, de juillet 1979 à novembre 1988. Ce dernier trouve donc refuge au nord de la Syrie, région où les Kurdes se sont retrou­­vés disper­­sés entre trois zones, à l’in­­dé­­pen­­dance du pays, en 1946.

Alors que cette dissé­­mi­­na­­tion avait empê­­ché l’émer­­gence de reven­­di­­ca­­tions auto­­no­­mistes, le natio­­na­­lisme arabe instauré en Irak par le parti Baas à son arri­­vée au pouvoir, en 1963, les excite par sa répres­­sion. Les Kurdes sont dépla­­cés, leurs médias fermés et leur langue bannie des écoles. C’est aussi le cas en Turquie où elle est inter­­­dite depuis le règne de Mustafa Kemal (1923–1938) et ce jusqu’en 1991. En Iran, la Répu­­blique de Maha­­bad procla­­mée en 1946 avec l’ap­­pui de l’Union sovié­­tique n’a pas résisté à la répres­­sion du chah. Ce sort commun rapproche les commu­­nau­­tés par-delà les fron­­tières. Hafez el-Assad y contri­­bue, qui accepte d’ac­­cueillir les bases arrières du PKK quand la guerre éclate avec Istan­­bul en 1984. Quatre ans plus tard, le géno­­cide mené par Saddam Hussein contre les Kurdes d’Irak rend, pour beau­­coup, l’au­­to­­no­­mie plus urgente encore. 

Sous la pres­­sion turque, Damas finit par expul­­ser Öcalan en 1998. Il crou­­pit encore aujourd’­­hui en prison. La ques­­tion kurde fait son grand retour dans les discus­­sions entre les deux États à l’été 2012, lorsque, profi­­tant des troubles en cours, un parti syrien favo­­rable au PKK, le PYD, prend le contrôle de terri­­toires fron­­ta­­liers sans coup férir. Cher­­chant à faire des Kurdes ses alliés, Bachar el-Assad a accordé des cartes d’iden­­tité à ceux qui n’en avaient pas au prin­­temps 2011. Il les a ensuite lais­­sés orga­­ni­­ser un « confé­­dé­­ra­­lisme démo­­cra­­tique » inspiré par les idées d’Öca­­lan, tant qu’ils se battaient aussi contre les djiha­­distes.

Crédits : Kurdishs­­truggle

En 2014, leur résis­­tance à Kobané a permis, avec l’aide de la coali­­tion inter­­­na­­tio­­nale diri­­gée par les États-Unis, de repous­­ser l’État isla­­mique. Ils espé­­raient que cette alliance ouvri­­rait la voie à l’in­­dé­­pen­­dance, ou tout le moins à une région fédé­­rale, qu’ils procla­­mèrent en mars 2016. Cette solu­­tion a toute­­fois été repous­­sée par le régime syrien et même par Washing­­ton. La réfé­­ren­­dum pour l’in­­dé­­pen­­dance orga­­nisé par les Kurdes d’Irak, où le oui l’a emporté à 92 %, en 2017, n’a pas donné plus de résul­­tat. 

Main­­te­­nant que l’hydre djiha­­diste a été chassé des villes, Damas a tout inté­­rêt à reprendre le contrôle de son terri­­toire. D’ailleurs, il se murmure que le pouvoir syrien s’est accordé avec la Russie et la Turquie pour lais­­ser Istan­­bul prendre Afrin. Washing­­ton est donc le dernier acteur à soute­­nir les Kurdes. Mais pour combien de temps ?

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Couver­­ture : Des combat­­tants des YPG en mars 2018. (Kurdishs­­truggle)


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