par Servan Le Janne | 15 juin 2018

Les deux Esco­­bar

Un homme est à terre. Devant lui, le ballon échoue dans les filets du Rose Bowl Stadium de Pasa­­dena, en Cali­­for­­nie. En passant les mains dans sa nuque longue, Andrés Esco­­bar décolle peu à peu le dos de la pelouse sur laquelle il vient de s’ef­­fon­­drer. Le nom et le numéro 2 du défen­­seur colom­­bien appa­­raissent face caméra. Ils sont comme impri­­més dans les mémoires de son pays. Voilà l’iden­­tité de celui qui a offert un match de Coupe du monde 1994 aux États-Unis en marquant contre son camp. À l’orée du mondial russe de 2018, 24 ans plus tard, la Fifa a publié une vidéo de cette terrible action deve­­nue célèbre. Elle est titrée « La vie ne s’ar­­rête pas là ». Car c’est préci­­sé­­ment ce que pensait le joueur.

« La vie ne s’ar­­rête pas là », écrit-il dans les colonnes du jour­­nal El Tiempo de Bogotá après l’éli­­mi­­na­­tion des Cafe­­te­­ros. Sur les conseils de son ami César Mauri­­cio Velásquez, le joueur combat son désar­­roi en prenant la plume. « Nous devons conti­­nuer. La vie ne peut pas s’ar­­rê­­ter là. Peu importe la diffi­­culté, nous devons nous rele­­ver. Nous n’avons que deux options : ou nous lais­­sons la colère nous para­­ly­­ser et la violence se pour­­sui­­vra, ou nous la surmon­­tons et essayons d’ai­­der les autres de notre mieux. C’est à nous de choi­­sir. S’il vous plaît, restez respec­­tueux. Je vous embrasse tous. Ça a été une oppor­­tu­­nité et une expé­­rience magni­­fique et rare que je n’avais jamais eu l’oc­­ca­­sion de vivre. À très vite car la vie ne s’ar­­rête pas là. »

Mais en Colom­­bie, la violence obéit à ses propres règles. Dix jours après son terrible impair, vers 4 heures du matin, Andrés Esco­­bar est tué de six balles sur le parking d’El Indio et d’El Salpicón, des bars de la banlieue de Medellín. « But ! » aurait hurlé le tireur à chaque impact. Dans sa fuite, une plaque d’im­­ma­­tri­­cu­­la­­tion est rele­­vée par deux témoins. Elle permet à la police de remon­­ter jusqu’aux frères Pedro et Santiago Gallón, deux narco­­tra­­fiquants notoires qui ont rejoint le cartel de Los Pepes après avoir œuvré au sein de celui d’un autre Esco­­bar, Pablo. Seule­­ment leur garde du corps, Humberto Castro Muñoz, dit avoir appuyé sur la gâchette. À ce titre, c’est lui qui est condamné à 43 ans de prison – il sera libéré au bout de 11 – alors que ses employeurs restent libres.

L’af­­faire hante toujours la Colom­­bie. Elle met à nu l’éche­­veau malsain qui lie le monde du sport avec ceux des affaires, de la poli­­tique et de la grande crimi­­na­­lité. D’un Esco­­bar, l’autre : Pablo, le parrain des parrains, finançait les deux clubs de Medellín et rece­­vait les membres de l’équipe natio­­nale chez lui. Il a aussi été élu à la Chambre des repré­­sen­­tants dès 1982. Andrés y était lié nolens volens. D’ailleurs, la mort du mafieux en 1993 a ouvert une période de chaos dont l’as­­sas­­si­­nat du défen­­seur est symp­­to­­ma­­tique. « L’ego des Gallón était si gonflé qu’ils ne pouvaient pas lais­­ser quelqu’un leur répondre, pas même Andrés », juge Jhon Jairo Velásquez Vásquez, alias Popeye, l’an­­cien chef des assas­­sins du cartel de Medellín.

Les deux Esco­­bar

Alors que le drame est encore souvent expliqué par la colère de gros parieurs lésés par la défaite colom­­bienne contre les États-Unis, il pour­­rait bien avoir plus à voir avec le senti­­ment de toute-puis­­sance de la mafia. À en croire Jhon Jairo Velásquez Vásquez, les frères Gallón ont même sorti trois millions de dollars de leur poche pour orien­­ter l’enquête du procu­­reur vers leur garde du corps. Il n’ont quoi qu’il en soit guère été inquié­­tés jusqu’en 2010. Cette année-là, Santiago Gallón est condamné à trois ans de prison pour avoir aidé finan­­ciè­­re­­ment un groupe crimi­­nel dans la région d’An­­tioquia. Placé sur la « liste Clin­­ton » des personnes liées au narco­­tra­­fic après sa sortie, il est de nouveau arrêté en janvier 2018, à la fron­­tière avec le Vene­­zuela. Cette fois, la justice le suspecte d’en­­voyer de la cocaïne vers les États-Unis. Mais au moment de son inter­­­pel­­la­­tion, c’est surtout son impli­­ca­­tion dans la mort d’An­­drés Esco­­bar qui fait les gros titres. Car personne n’a oublié.

Encom­­brant mécène

Andrés Esco­­bar était « très disci­­pliné ». Le compli­­ment pour­­rait valoir pour le joueur, pilier d’une défense qui n’en­­caissa que deux buts en phases quali­­fi­­ca­­tives de la Coupe du monde 1994. Mais elle se rapporte, dans la bouche de sa sœur, Maria Ester, à l’homme. Né le 13 mars 1967 dans une famille de la classe moyenne de Medellín, le jeune garçon est selon elle « éloi­­gné des vices » par le sport. « Dès qu’il sortait de l’école, il allait jouer au foot dans toutes les rues du quar­­tier. Il pouvait jouer quatre matchs par jour sans se fati­­guer. Ses quali­­tés ont été repé­­rées quand il était très jeune. »

Quoique cette passion ternisse légè­­re­­ment ses résul­­tats scolaires, Andrés Esco­­bar est déter­­miné à imiter son grand frère, Santiago, en passe de deve­­nir foot­­bal­­leur profes­­sion­­nel. Comme lui, il finit donc par obte­­nir son bac à 18 ans, en 1985, au lycée Conrado Gonza­­lez de Medellín. Le jeune homme n’a guère le temps de le célé­­brer. Atteinte de longue date d’un cancer, sa mère meurt en novembre. Le monde s’ef­­fondre autour de lui. Il envi­­sage de ne jamais reve­­nir sur un terrain mais finit par surmon­­ter sa peine. Formé comme Santiago à l’At­­le­­tico Nacio­­nal, Andrés est repéré un samedi de 1987 par l’en­­traî­­neur de l’équipe première Fran­­cisco Matu­­rana.

Lui aussi issu des équipes de jeunes du club, Matu­­rana a parti­­cipé en tant que joueur à son premier titre depuis plus de 20 ans en 1973. Son ascen­­sion coïn­­cide avec celle de Pablo Esco­­bar. À la veille d’un nouveau sacre de l’équipe de Medellín, en 1976, El Patron est arrêté en posses­­sion de 18 kilos de white paste, un dérivé de la cocaïne. Après avoir tenté de corrompre les juges, il fait tuer les deux offi­­ciers de police respon­­sables de son arres­­ta­­tion et s’en sort sans procès. Ainsi commence-t-il à se former à l’art de la négo­­cia­­tion avec la justice et les respon­­sables poli­­tiques. Et, pour deve­­nir respec­­table, il trouve aussi un moyen de blan­­chir ses occultes béné­­fices : l’At­­le­­tico Nacio­­nal.

« L’in­­tro­­duc­­tion de l’argent de la drogue dans le foot­­ball nous a permis d’at­­ti­­rer de grands joueurs étran­­gers », recon­­naît Matu­­rana. « Ça nous a aussi permis de garder nos meilleurs éléments. Notre niveau de jeu a décollé. Voyant cela, les gens poin­­taient l’im­­pli­­ca­­tion de Pablo Esco­­bar mais ils ne pouvaient pas la prou­­ver. » El Patron est géné­­reux : il donne aussi au rival du Nacio­­nal, le Depor­­tivo Inde­­pen­­diente Medellín, alors que l’Ame­­rica de Cali reçoit les subsides du clan de la ville, dirigé par Miguel Rodri­­guez Orejuela.

Devancé de justesse par le Millo­­na­­rios de Cali en 1988, l’At­­le­­tico Nacio­­nal se quali­­fie pour la plus pres­­ti­­gieuse compé­­ti­­tion sud-améri­­caine, la Copa Liber­­ta­­dores. L’an­­née suivante, il en atteint la finale. En match aller-retour, les Colom­­biens se retrouvent à égalité avec l’Olim­­pia Assun­­cion. Le premier à prendre ses respon­­sa­­bi­­lité pendant les séance de tir aux buts est un jeune inter­­­na­­tio­­nal : Andrés Esco­­bar. Son coéqui­­pier Leonel Alva­­rez inscrit le dernier, déli­­vrant toute une ville et notam­­ment Don Pablo. « Il sautait et criait à chaque but, je ne l’ai jamais vu aussi eupho­­rique », décrit Jhon Jairo Velásquez Vásquez. « D’ha­­bi­­tude c’était un bloc de glace. »

Lorsqu’il orga­­nise des matchs chez lui, Pablo Esco­­bar invite ces joueurs qui le font vibrer au stade. Un peu trop bavard au sujet des visites qu’il lui rend, le gardien Rene Higuita est placé en déten­­tion en 1993 et privé de Coupe du monde. Andrés Esco­­bar, lui, se montre plus discret. « Maria, je ne veux pas y aller mais je n’ai pas le choix », confie-t-il à sa sœur. Le défen­­seur a surtout très envie de rallier les États-Unis. Placé dans le groupe A avec le pays hôte, les Cafe­­te­­ros perdent leur premier match 3 à 1 contre la Rouma­­nie. Mais pour Andrés, le cauche­­mar arrive lors de la seconde rencontre face à des Améri­­cains qu’ils étaient censés domi­­ner.

Andrés Esco­­bar, Numéro 2

La maison

« La vie ne s’ar­­rête pas là. » Pour la radio natio­­nale Cara­­col, la phrase d’An­­drés Esco­­bar est une chance. Plutôt que de se morfondre, peut-être accep­­tera-t-il de venir commen­­ter le reste de la Coupe du monde améri­­caine depuis l’In­­ter­­na­­tio­­nal Broad­­cast Center de Dallas. Hélas, il préfère quit­­ter les États-Unis afin de rentrer dans sa ville natale, Medellín, le 29 juin 1994. Il y retrouve sa petite amie, Pamela Cascardo et « oublie ses peurs », se souvient-elle. « Jeune et en vie », Andrés la laisse deux jours plus tard pour sortir avec un coéqui­­pier, Juan Jairo Galeano. Égale­­ment invité, son parte­­naire Luis Fernando Herrera lui suggère de rester à la maison. Le sélec­­tion­­neur, Fran­­cisco Matu­­rana, partage sa réti­­cence et conseille à ses joueurs d’être vigi­­lants. « Je leur ai dit que les rues étaient dange­­reuses et qu’ici les conflits ne se résolvent pas avec les poings », se souvient l’en­­traî­­neur. « Mais Andrés a répondu qu’il devait se montrer aux gens. »

Fina­­le­­ment, un autre ami, Eduardo Rojo Sala­­zar, se joint au groupe avec sa femme devant le Niagara 5 Puer­­tas. Ce bar du sud-est de la ville est décoré aux couleurs de l’équipe natio­­nale et de l’At­­le­­tico Nacio­­nal, le club d’Es­­co­­bar. Arrivé dans une Honda Civic gris foncé, le défen­­seur porte un jean bleu et une chemise rose au liseré blanc. Son poignet droit arbore un brace­­let en argent et en quartz, comme pour faire équi­­libre à la montre qu’il garde au sommet de la main gauche. Esco­­bar est clinquant et son étoile n’a guère pâli : tous les clients du bar qui croisent son regard le saluent et le féli­­citent. Peu avant 19 h, le groupe se rend dans un maga­­sin d’al­­cool du quar­­tier avant de reve­­nir boire quelques verres devant le bar. Deux heures plus tard, il se sépare en promet­­tant de se retrou­­ver à la disco­­thèque Padova, sur l’ave­­nue Las Palmas qui file vers l’aé­­ro­­port.

Après une visite à Pamela Cascardo, Esco­­bar arrive seul à l’en­­droit prévu autour de 22 h 30. Quand il s’as­­soit au bar situé à droite de la piste de danse pour comman­­der une bouteille d’aguar­­diente, une liqueur à l’anis colom­­bienne, ses amis l’en­­tourent, de même que quelques fans des Cafe­­te­­ros. À 3 heures, il n’y a plus que les fans. 45 minutes plus tard, le joueur sort à son tour de la disco­­thèque pour aller cher­­cher sa voiture garée sur le parking faisant face à deux bars, El Salpi­­con et El Indio. Il est alors pris à partie par des hommes dans une Toyota de couleur sombre. D’après certains témoins, il est ques­­tion du « but contre son camp ». Toujours est-il que six balles sont tirées dans sa direc­­tion. Andrés Esco­­bar meurt à 27 ans.

Les joueurs lui rendent hommage

Placée dans un cercueil orné des couleurs de l’At­­le­­tico Nacio­­nal, la dépouille du joueur est hono­­rée par quelque 100 000 personnes. Dans une arène de basket de Medellín, les impré­­ca­­tions du président César Gavi­­ria contre la mafia et « la violence absurde » respon­­sable de sa mort ne font pas barrage aux larmes de la foule. Surnommé le « Gent­­le­­man foot­­bal­­leur », Esco­­bar « restera dans nos cœurs comme un héros d’in­­té­­grité moral et un Colom­­bien exem­­plaire », ajoute le chef d’État. « La Colom­­bie ne doit pas lais­­ser ses meilleurs enfants être expul­­sés du terrain de la vie. » Pour­­tant, des joueurs aussi impor­­tants que Faus­­tino Asprilla ou Carlos Valder­­rama refusent de reve­­nir en sélec­­tion. Luis Fernando Herrera fait même une dépres­­sion.

Avant la compé­­ti­­tion, ce dernier a dû gérer l’en­­lè­­ve­­ment de son fils. Et, après la défaite face à la Rouma­­nie, il a appris la mort de son frère dans un acci­dent de voiture. « Cette nuit, Andrés m’a tenu compa­­gnie », se remé­­more-t-il. « Je voulais aban­­don­­ner et rentrer mais il m’a dit que le pays comp­­tait sur moi et que c’était notre seul chance à la Coupe du monde. » Fina­­le­­ment, Andrés est parti et les frères Gallón sont restés dans le paysage. Moins alimenté par l’argent de la drogue, le foot­­ball colom­­bien a perdu en attrac­­ti­­vité. Mais la qualité est toujours là. En 2014, les Cafe­­te­­ros avaient « le même état d’es­­prit qu’An­­drés », jugeait sa sœur, Maria Ester. Ils se sont incli­­nés en quart de finale contre le Brésil. Cette année, « Andrés est avec les joueurs et le reste de l’équipe par l’es­­prit. »


Couver­­ture : Andrés Esco­­bar marque contre son camp.


Down­load WordP­ress Themes
Free Down­load WordP­ress Themes
Down­load Nulled WordP­ress Themes
Premium WordP­ress Themes Down­load
free down­load udemy course
Free Download WordPress Themes
Download WordPress Themes Free
Premium WordPress Themes Download
Download Nulled WordPress Themes
udemy course download free