Depuis l'extradition d'El Chapo, le cartel de Sinaloa menace de se détruire de l'intérieur.

par Servan Le Janne | 5 janvier 2019

La vengeance

Une Toyota blanche se gare devant le bar Menta­­dos Canta­­ros de Zapo­­pan, dans l’État de Jalisco, à l’est de Guada­­lajara. Il fait nuit. Alors que la lumière des phares s’éva­­nouit, le véhi­­cule reste éclairé par la guir­­lande lumi­­neuse nouée autour du porche. Ce 19 décembre 2017, peu avant 23 heures, l’éta­­blis­­se­­ment est prêt pour célé­­brer Noël et accueillir une petite célé­­brité. Au Mexique, Juan Luis Lagu­­nas Rosales se fait appe­­ler « le pirate de Culiacán », du nom de la ville de l’État de Sina­­loa où il a commencé à parta­­ger des vidéos sur YouTube à 15 ans. Deux ans plus tard, ses toquades alcoo­­li­­sées sont regar­­dées par plusieurs millions de personnes sur les réseaux sociaux.

Crédits : Twit­­ter/Insta­­gram

Le youtu­­beur entre dans la cour au grillage noir du bar avec un groupe d’amis. Il n’y a pas grand monde ce soir-là. La bande s’ins­­talle sur l’un des cana­­pés de jardin dispo­­sés à même le gazon tandis que lui prend la direc­­tion des toilettes, flanqué de trois personnes et du mana­­ger des lieux. Soudain, des coups de feu y reten­­tissent. Les clients et le person­­nel se ruent alors à sa suite et découvrent, horri­­fiés, le corps inerte du jeune homme, criblé par au moins 15 balles. Ses assas­­sins sont déjà en fuite.

Pour l’heure, la police peine à déter­­mi­­ner leur iden­­tité. Mais elle cherche assu­­ré­­ment du côté du Cartel de Jalisco Nueva Gene­­ra­­ción (CJNG), dont le leader a été provoqué, un mois et demi plus tôt, par le pirate de Culia­­can. Lors du tour­­nage de sa vidéo, le 9 novembre 2017, l’ado­­les­cent était, comme souvent, parti­­cu­­liè­­re­­ment saoul. Torse bombé, il tempê­­tait sans rete­­nue en secouant les bras face à la caméra : « El Mencho, a mi, me pela la verga ! » Dans son prover­­bial style énervé, le youtu­­beur se donnait en spec­­tacle. Mais cette fois, il venait d’in­­sul­­ter l’un des crimi­­nels les plus dange­­reux du pays. Neme­­sio Oseguera Cervantes, alias El Mencho, est le patron du Cartel de Jalisco Nueva Gene­­ra­­ción. Et, en cette fin 2017, ses nerfs sont à vifs.

Au mois de novembre, pas moins de 1 218 homi­­cides ont été commis dans l’État de Jalisco. Au Mexique, 30 000 personnes ont été tuées en 2017, soit 7 000 de plus que l’an­­née précé­­dente. Depuis que l’an­­cien président Felipe Calderón a lancé la guerre contre les cartels de drogue, en 2006, les meurtres sont de plus en plus nombreux. Alors que les auto­­ri­­tés mexi­­caines espé­­raient réduire la violence en captu­­rant le plus puis­­sant mafieux du pays, Joaquín « El Chapo » Guzmán, le 8 janvier 2016, le contraire se produit. Surtout à Sina­­loa, où règne « la terreur… la terreur géné­­ra­­li­­sée », s’alarme Alejan­­dro Sicai­­ros, éditeur de la revue Espejo à Culiacán.

Culiacán de nuit
Crédits : YouTube

Auteur d’un rapport sur les conflits armés dans le monde en 2017, le direc­­teur de l’ins­­ti­­tut de recherche londo­­nien ISS, John Chip­­man, explique que « la violence empire à mesure que des cartels de plus en plus frag­­men­­tés étendent leur emprise terri­­to­­riale, cher­­chant à “nettoyer” le terri­­toire tenu par leurs rivaux pour assu­­rer leur mono­­pole sur l’ache­­mi­­ne­­ment de la drogue et les autres acti­­vi­­tés crimi­­nelles ». À la chute d’El Chapo, ses anciens lieu­­te­­nants se sont ainsi lancés dans une véri­­table guerre de succes­­sion. Jadis homme de main, El Mencho lutte doré­­na­­vant contre les fils du « dernier parrain », Jesús Alfredo et Iván Archi­­valdo Guzmán, lesquels sont alliés à Ismael « El Mayo » Zambada García. Les quatre hommes s’op­­posent par ailleurs à l’ex-bras droit Dámaso López Nuñez, alias El Licen­­ciado, ainsi qu’aux frères Beltrán Leyva. Un beau casting.

Dans ce « monde souter­­rain éclaté comme jamais », d’après les mots d’Alejan­­dro Hope, spécia­­liste de la sécu­­rité qui a travaillé pour une agence de rensei­­gne­­ment mexi­­caine, la moindre contra­­riété peut se finir en bain de sang. Même les événe­­ments festifs, comme le Nouvel An, sont deve­­nus dange­­reux. Ce fut encore le cas le 1er janvier 2018, dans l’État de Culiacán, où les tirs en l’air, à minuit, ont blessé 47 personnes. Pire, en redis­­tri­­buant les cartes, cette nouvelle bataille entre clans a étendu la violence. Elle a suivi le pirate de Culiacán jusque dans la banlieue de Guada­­lajara.

L’ex­­tra­­di­­tion aux États-Unis d’El Chapo, le 19 janvier 2017, n’y change rien. « La lutte interne au cartel de Sina­­loa avait lieu bien avant sa capture », souligne le jour­­na­­liste italien Leonardo Goi sur le site d’in­­ves­­ti­­ga­­tion spécia­­lisé dans le crime orga­­nisé Insight Crime.

El Mayo et El Chapo

L’agri­­cul­­teur

La pluie tombe en grosses gouttes sur la casquette d’El Chapo. Sale temps pour le natif de la muni­­ci­­pa­­lité rurale de Badi­­ra­­guato, dans l’État de Sina­­loa. Ce jeudi 10 juin 1993, Joaquín Archi­­valdo Guzmán Loera doit répondre aux ques­­tions des jour­­na­­listes venus lui rendre visite derrière les murs à barbe­­lés du « centre de réadap­­ta­­tion » d’Al­­mo­­loya de Juárez, près de Mexico. Dans la cour de prome­­nade, sur une estrade en bois, le petit homme brun secoue la tête. « Je suis agri­­cul­­teur », plaide-t-il en gardant les poignets dans les mains, « je cultive du maïs et des hari­­cots ». La veille, il a été capturé au Guate­­mala et extradé séance tenante vers son pays natal.

Consi­­déré comme le trafiquant de drogue le plus riche du Mexique, El Chapo est alors condamné à 20 ans de réclu­­sion et trans­­féré dans une prison de l’État de Jalisco. Depuis Sina­­loa, il a été initié à la vente de canna­­bis par un ami de son père, Pedro Aviles, avant de se conver­­tir à la coca au moment du déman­­tè­­le­­ment du cartel de Guada­­lajara, à la fin des années 1980. C’est pour échap­­per à celui de Tijuana, avec lequel il était en guerre ouverte, que Guzmán s’est réfu­­gié un temps au Guate­­mala où la police est venue le pêcher. Son arres­­ta­­tion ne freine pas alors les acti­­vi­­tés crimi­­nelles à Sina­­loa.

Son frère, Arturo Guzmán Loera, prend la relève. Et puisque le trafic est dans la région une histoire de famille, il est appuyé par la fratrie Beltrán Leyva. Origi­­naires, eux aussi, de la muni­­ci­­pa­­lité de Badi­­ra­­guato, Hector Arturo et Alfredo Beltrán Leyva gèrent les affaires courantes. Le deuxième entre­­tient une rela­­tion avec la cousine d’El Chapo, auquel il fait d’ailleurs livrer des mallettes de billets. Derrière les barreaux, le parrain reste parrain. Le cartel de Sina­­loa est si puis­­sant qu’il parvient sans mal à corrompre des employés de la prison.

Ismael « El Mayo » Zambada est un homme de l’ombre, numéro 2 du cartel de Sina­­loa.

L’un d’eux va jouer un rôle déter­­mi­­nant. Né en 1966 dans la province de Sina­­loa, Dámaso López Núñez a travaillé pour le procu­­reur du coin avant de deve­­nir, en 1999, un des prin­­ci­­paux respon­­sables du système péni­­ten­­tiaire de haute sécu­­rité du Mexique. La prison de Jalisco est notam­­ment sous sa coupe. Le 19 janvier 2001, El Chapo s’en échappe avec son aide et celle des frères Beltrán Leyva. On raconte qu’il s’est caché dans un panier à linge grâce au réseau de gardes corrom­­pus tissé par Dámaso López.

Un an plus tard, ce dernier est présent, lorsqu’El Chapo parvient à réunir 25 des plus grosses factions crimi­­nelles versées dans le trafic de drogues au sein d’une fédé­­ra­­tion. Son cursus univer­­si­­taire lui vaut le surnom d’El Licen­­ciado. Les frères Beltrán Leyva sont impliqués, de même qu’Is­­mael « El Mayo » Zambada. Connu de la justice améri­­caine depuis 1978, ce dernier a travaillé pour le cartel de Juárez avant de deve­­nir numéro 2 de la bande de Sina­­loa. « C’est le patriarche », dit de lui Anto­­nio Mazzi­­telli, le repré­­sen­­tant des Nations Unies chargé des ques­­tions de drogues du crime au Mexique. Cet homme de l’ombre opère discrè­­te­­ment, mais c’est lui qui « faisait fonc­­tion­­ner les choses quand Guzmán [El Chapo] était en prison », écrivent les corres­­pon­­dants de Reuters au Mexique, Michael O’Boyle et Joanna Zucker­­man Bern­­stein.

L’en­­lè­­ve­­ment

Les frères Beltrán Leyva sont bien moins pudiques. Arturo et Alfredo appa­­raissent régu­­liè­­re­­ment sur les photos de soirées, accom­­pa­­gnés d’ac­­trices de séries ou de chan­­teuses. En soi, ces monda­­ni­­tés irritent sans doute leurs asso­­ciés. Mais elles mettent surtout en danger le second, qui est toujours en couple avec la cousine d’El Chapo. Pour ne rien arran­­ger, les trois hommes sont suspec­­tés de frayer avec un autre groupe, les Zetas. Ces tensions larvées éclatent au grand jour le 21 janvier 2008, lorsque la police arrête Alfredo Beltrán Leyva et quelques-uns de ses hommes à Culiacán. El Chapo l’a-t-il lâché, voire pire, donné ? La libé­­ra­­tion de son fils, Iván Archi­­valdo, quelques temps plus tard, achève de convaincre les parti­­sans des trois frères.

Iván Archi­­valdo Guzmán Sala­­zar, un des fils d’El Chapo

Après avoir tenté d’as­­sas­­si­­ner le fils d’El Mayo, Vicente Zambada, les Beltrán Leyva donnent selon toute vrai­­sem­­blance l’ordre de tuer celui d’El Chapo. Le 8 mai 2008, Édgar Guzmán López est abattu dans le centre commer­­cial du centre de Culiacán alors qu’il avait 22 ans. Quelque 500 douilles d’AK-47 sont retrou­­vées près du corps. S’en­­clenche alors un cycle de violence impla­­cable. Avant la fin du mois de mai, Culiacán compte 116 victimes dont 24 poli­­ciers. Dans tout le pays, 493 meurtres sont perpé­­trés par les gangs.

La fédé­­ra­­tion forgée par El Chapo craque de toutes parts. « Le cartel ne Sina­­loa n’a pas de hiérar­­chie stricte et les alliances qui le composent sont par consé­quent éphé­­mères », observe Steven Dudley, co-direc­­teur d’In­­sight Crimes. Dans l’État de Jalisco, l’oncle d’El Chapo est tué en octobre 2009. Ce co-fonda­­teur du cartel de Sina­­loa est remplacé par son garde du corps, Neme­­sio Oseguera Cervantes. Condamné à plusieurs reprises à San Fran­­cisco pour avoir vendu de la drogue, ce fils d’une famille de cinq enfants origi­­naire de Mexico fait séces­­sion. « El Mencho » donne ainsi nais­­sance au Cartel de Jalisco Nueva Gene­­ra­­ción.

Allié aux Zetas, les Beltrán Leyva posent de sérieux problèmes au cartel de Sina­­loa jusqu’à la mort d’Ar­­turo, tué par les forces gouver­­ne­­men­­tales le 16 décembre 2009 dans les envi­­rons de Cuer­­na­­vaca. La même année, le fils d’El Mayo, Vincente Zambada, est arrêté par les auto­­ri­­tés mexi­­caines pour trafic de drogues. Extradé vers Chicago, il racon­­tera plus tard le rôle joué par El Licen­­ciado : « Dámaso López était respon­­sable de la coor­­di­­na­­tion avec les Colom­­biens pour orga­­ni­­ser l’en­­voi par bateaux et sous-marins. » Grâce à son témoi­­gnage, le gouver­­ne­­ment améri­­cain désigne El Licen­­ciado comme un « élément clé » du cartel de Sina­­loa en 2013.

Un an plus tard, après la deuxième arres­­ta­­tion d’El Chapo, il prend les commandes. Le parrain préfère son profil, prudent, à ceux de ses fils qui ne cessent d’ex­­hi­­ber leur argent et leurs armes sur les réseaux sociaux. El Licen­­ciado s’exé­­cute sans créer de remous et El Chapo retrouve sa place, après s’être de nouveau évadé le 11 juillet 2015. Mais quand il se fait reprendre, le 8 janvier 2016, le pouvoir qu’il avait jusqu’a­­lors réussi à conser­­ver, même en prison, lui échappe. Cette fois, le parrain appa­­raît physique­­ment affai­­bli et impos­­sible à libé­­rer. Son trans­­fert vers Ciudad Juárez, à la fron­­tière du Texas, en mai, n’est qu’une étape avant l’ex­­tra­­di­­tion.

Inquiets de perdre tout pouvoir, les fils d’El Chapo, Jesús Alfredo et Iván Archi­­valdo, demandent à El Licen­­ciado de parta­­ger l’en­­tre­­prise fami­­liale. Ce dernier se contente de les igno­­rer. Le 14 août 2016, les deux fils du parrain sont enle­­vés dans l’État de Jalisco. Libé­­rés quatre jours plus tard grâce à l’in­­ter­­ven­­tion d’El Mayo, ils apprennent que l’opé­­ra­­tion a été orga­­ni­­sée par CJNG. Du moins, c’est ce que les auto­­ri­­tés locales prétendent. À en croire la jour­­na­­liste d’in­­ves­­ti­­ga­­tion mexi­­caine Anabel Hernan­­dez, un des hommes d’El Licen­­ciado leur confie plus tard que celui-ci a tout orga­­nisé.

En décembre 2016, la police arrête Alfredo Beltrán Guzmán, le fils d’Al­­fredo Beltrán Leyva, connu pour être un des leaders du cartel fami­­lial. Il serait respon­­sable d’un raid contre la maison de la mère d’El Chapo, six mois plus tôt. Une autre attaque est orga­­ni­­sée le 4 février 2017, contre les fils d’El Chapo, accom­­pa­­gnés d’El Mayo, alors qu’ils se rendaient à un rendez-vous orga­­nisé par El Licen­­ciado. Ce dernier doit fina­­le­­ment passer les menottes le 2 mai, dans la capi­­tale. « Ça ne va qu’em­­pi­­rer les choses », prédit alors un jour­­na­­liste local au Guar­­dian. La guerre est main­­te­­nant livrée au sein de la faction d’El Licen­­ciado. Or, « les luttes internes sont toujours plus violentes que celles livrées entre groupes rivaux ». Et, avec la montée en puis­­sance d’El Mencho, le morcel­­le­­ment du cartel de Sina­­loa paraît infini.


Couver­­ture : Coucher de soleil sanglant sur Sina­­loa. (Ulyces)


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