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Depuis l'extradition d'El Chapo, le cartel de Sinaloa ne cesse de se morceller en divisions sanglantes.

par Servan Le Janne | 23 juin 2020

Entre les palmiers alignés sur le terre-plein du boule­vard Cali­for­nia, au nord-est de Culiacán, une demi-douzaine de voitures sont aban­don­nées en plein jour. Au pied d’une Totoya Corolla criblée de balles, le sang sèche sur le bitume. Ce samedi 20 juin 2020, des frac­tions rivales se sont affron­tées sur une grande artère de la ville mexi­caine. Ensemble, la garde natio­nale, l’ar­mée et la police ont pu déter­mi­ner que deux personnes avaient été enle­vées. Elles n’ont pour le moment guère plus d’élé­ments sur les respon­sables, mais leurs regards sont tour­nés vers les diffé­rents clans du tenta­cu­laire cartel de Sina­loa.

Ces dernières semaines, des affron­te­ments ont opposé les parti­sans d’Is­mael « El Mayo » Zambada aux soutiens d’Ivan Archi­valdo Guzmán Sala­zar et de ses frères, alias Los Chapi­tos, car ce sont les fils d’El Chapo. Ivan Archi­valdo est secondé par Jesús Alfredo Guzmán Sala­zar, plus connu sous le nom d’Al­fre­dillo, et Ovidio Guzmán López, surnommé El Ratón. Leurs anta­go­nismes se sont exacer­bés quand un homme de main d’El Chapito, baptisé El Nini, a reven­diqué son hégé­mo­nie sur la région, sans égard pour El Mayo. Mais ces divi­sons sont plus profondes. Elles remontent à l’époque où le cartel de Sina­loa était mené d’une main de fer par El Chapo.

La vengeance

Une Toyota blanche se gare devant le bar Menta­dos Canta­ros de Zapo­pan, dans l’État de Jalisco, à l’est de Guada­lajara. Il fait nuit. Alors que la lumière des phares s’éva­nouit, le véhi­cule reste éclairé par la guir­lande lumi­neuse nouée autour du porche. Ce 19 décembre 2017, peu avant 23 heures, l’éta­blis­se­ment est prêt pour célé­brer Noël et accueillir une petite célé­brité. Au Mexique, Juan Luis Lagu­nas Rosales se fait appe­ler « le pirate de Culiacán », du nom de la ville de l’État de Sina­loa où il a commencé à parta­ger des vidéos sur YouTube à 15 ans. Deux ans plus tard, ses toquades alcoo­li­sées sont regar­dées par plusieurs millions de personnes sur les réseaux sociaux.

Crédits : Twit­ter/Insta­gram

Le youtu­beur entre dans la cour au grillage noir du bar avec un groupe d’amis. Il n’y a pas grand monde ce soir-là. La bande s’ins­talle sur l’un des cana­pés de jardin dispo­sés à même le gazon tandis que lui prend la direc­tion des toilettes, flanqué de trois personnes et du mana­ger des lieux. Soudain, des coups de feu y reten­tissent. Les clients et le person­nel se ruent alors à sa suite et découvrent, horri­fiés, le corps inerte du jeune homme, criblé par au moins 15 balles. Ses assas­sins sont déjà en fuite.

Pour l’heure, la police peine à déter­mi­ner leur iden­tité. Mais elle cherche assu­ré­ment du côté du Cartel de Jalisco Nueva Gene­ra­ción (CJNG), dont le leader a été provoqué, un mois et demi plus tôt, par le pirate de Culia­can. Lors du tour­nage de sa vidéo, le 9 novembre 2017, l’ado­les­cent était, comme souvent, parti­cu­liè­re­ment saoul. Torse bombé, il tempê­tait sans rete­nue en secouant les bras face à la caméra : « El Mencho, a mi, me pela la verga ! » Dans son prover­bial style énervé, le youtu­beur se donnait en spec­tacle. Mais cette fois, il venait d’in­sul­ter l’un des crimi­nels les plus dange­reux du pays. Neme­sio Oseguera Cervantes, alias El Mencho, est le patron du Cartel de Jalisco Nueva Gene­ra­ción. Et, en cette fin 2017, ses nerfs sont à vifs.

Au mois de novembre, pas moins de 1 218 homi­cides ont été commis dans l’État de Jalisco. Au Mexique, 30 000 personnes ont été tuées en 2017, soit 7 000 de plus que l’an­née précé­dente. Depuis que l’an­cien président Felipe Calderón a lancé la guerre contre les cartels de drogue, en 2006, les meurtres sont de plus en plus nombreux. Alors que les auto­ri­tés mexi­caines espé­raient réduire la violence en captu­rant le plus puis­sant mafieux du pays, Joaquín « El Chapo » Guzmán, le 8 janvier 2016, le contraire se produit. Surtout à Sina­loa, où règne « la terreur… la terreur géné­ra­li­sée », s’alarme Alejan­dro Sicai­ros, éditeur de la revue Espejo à Culiacán.

Culiacán de nuit
Crédits : YouTube

Auteur d’un rapport sur les conflits armés dans le monde en 2017, le direc­teur de l’ins­ti­tut de recherche londo­nien ISS, John Chip­man, explique que « la violence empire à mesure que des cartels de plus en plus frag­men­tés étendent leur emprise terri­to­riale, cher­chant à “nettoyer” le terri­toire tenu par leurs rivaux pour assu­rer leur mono­pole sur l’ache­mi­ne­ment de la drogue et les autres acti­vi­tés crimi­nelles ». À la chute d’El Chapo, ses anciens lieu­te­nants se sont ainsi lancés dans une véri­table guerre de succes­sion. Jadis homme de main, El Mencho lutte doré­na­vant contre les fils du « dernier parrain », Jesús Alfredo et Iván Archi­valdo Guzmán, lesquels sont alliés à Ismael « El Mayo » Zambada García. Les quatre hommes s’op­posent par ailleurs à l’ex-bras droit Dámaso López Nuñez, alias El Licen­ciado, ainsi qu’aux frères Beltrán Leyva. Un beau casting.

Dans ce « monde souter­rain éclaté comme jamais », d’après les mots d’Alejan­dro Hope, spécia­liste de la sécu­rité qui a travaillé pour une agence de rensei­gne­ment mexi­caine, la moindre contra­riété peut se finir en bain de sang. Même les événe­ments festifs, comme le Nouvel An, sont deve­nus dange­reux. Ce fut encore le cas le 1er janvier 2018, dans l’État de Culiacán, où les tirs en l’air, à minuit, ont blessé 47 personnes. Pire, en redis­tri­buant les cartes, cette nouvelle bataille entre clans a étendu la violence. Elle a suivi le pirate de Culiacán jusque dans la banlieue de Guada­lajara.

L’ex­tra­di­tion aux États-Unis d’El Chapo, le 19 janvier 2017, n’y change rien. « La lutte interne au cartel de Sina­loa avait lieu bien avant sa capture », souligne le jour­na­liste italien Leonardo Goi sur le site d’in­ves­ti­ga­tion spécia­lisé dans le crime orga­niséInsight Crime.

El Mayo et El Chapo

L’agri­cul­teur

La pluie tombe en grosses gouttes sur la casquette d’El Chapo. Sale temps pour le natif de la muni­ci­pa­lité rurale de Badi­ra­guato, dans l’État de Sina­loa. Ce jeudi 10 juin 1993, Joaquín Archi­valdo Guzmán Loera doit répondre aux ques­tions des jour­na­listes venus lui rendre visite derrière les murs à barbe­lés du « centre de réadap­ta­tion » d’Al­mo­loya de Juárez, près de Mexico. Dans la cour de prome­nade, sur une estrade en bois, le petit homme brun secoue la tête. « Je suis agri­cul­teur », plaide-t-il en gardant les poignets dans les mains, « je cultive du maïs et des hari­cots ». La veille, il a été capturé au Guate­mala et extradé séance tenante vers son pays natal.

Consi­déré comme le trafiquant de drogue le plus riche du Mexique, El Chapo est alors condamné à 20 ans de réclu­sion et trans­féré dans une prison de l’État de Jalisco. Depuis Sina­loa, il a été initié à la vente de canna­bis par un ami de son père, Pedro Aviles, avant de se conver­tir à la coca au moment du déman­tè­le­ment du cartel de Guada­lajara, à la fin des années 1980. C’est pour échap­per à celui de Tijuana, avec lequel il était en guerre ouverte, que Guzmán s’est réfu­gié un temps au Guate­mala où la police est venue le pêcher. Son arres­ta­tion ne freine pas alors les acti­vi­tés crimi­nelles à Sina­loa.

Son frère, Arturo Guzmán Loera, prend la relève. Et puisque le trafic est dans la région une histoire de famille, il est appuyé par la fratrie Beltrán Leyva. Origi­naires, eux aussi, de la muni­ci­pa­lité de Badi­ra­guato, Hector Arturo et Alfredo Beltrán Leyva gèrent les affaires courantes. Le deuxième entre­tient une rela­tion avec la cousine d’El Chapo, auquel il fait d’ailleurs livrer des mallettes de billets. Derrière les barreaux, le parrain reste parrain. Le cartel de Sina­loa est si puis­sant qu’il parvient sans mal à corrompre des employés de la prison.

Ismael « El Mayo » Zambada est un homme de l’ombre, numéro 2 du cartel de Sina­loa.

L’un d’eux va jouer un rôle déter­mi­nant. Né en 1966 dans la province de Sina­loa, Dámaso López Núñez a travaillé pour le procu­reur du coin avant de deve­nir, en 1999, un des prin­ci­paux respon­sables du système péni­ten­tiaire de haute sécu­rité du Mexique. La prison de Jalisco est notam­ment sous sa coupe. Le 19 janvier 2001, El Chapo s’en échappe avec son aide et celle des frères Beltrán Leyva. On raconte qu’il s’est caché dans un panier à linge grâce au réseau de gardes corrom­pus tissé par Dámaso López.

Un an plus tard, ce dernier est présent, lorsqu’El Chapo parvient à réunir 25 des plus grosses factions crimi­nelles versées dans le trafic de drogues au sein d’une fédé­ra­tion. Son cursus univer­si­taire lui vaut le surnom d’El Licen­ciado. Les frères Beltrán Leyva sont impliqués, de même qu’Is­mael « El Mayo » Zambada. Connu de la justice améri­caine depuis 1978, ce dernier a travaillé pour le cartel de Juárez avant de deve­nir numéro 2 de la bande de Sina­loa. « C’est le patriarche », dit de lui Anto­nio Mazzi­telli, le repré­sen­tant des Nations Unies chargé des ques­tions de drogues du crime au Mexique. Cet homme de l’ombre opère discrè­te­ment, mais c’est lui qui « faisait fonc­tion­ner les choses quand Guzmán [El Chapo] était en prison », écrivent les corres­pon­dants de Reuters au Mexique, Michael O’Boyle et Joanna Zucker­man Bern­stein.

L’en­lè­ve­ment

Les frères Beltrán Leyva sont bien moins pudiques. Arturo et Alfredo appa­raissent régu­liè­re­ment sur les photos de soirées, accom­pa­gnés d’ac­trices de séries ou de chan­teuses. En soi, ces monda­ni­tés irritent sans doute leurs asso­ciés. Mais elles mettent surtout en danger le second, qui est toujours en couple avec la cousine d’El Chapo. Pour ne rien arran­ger, les trois hommes sont suspec­tés de frayer avec un autre groupe, les Zetas. Ces tensions larvées éclatent au grand jour le 21 janvier 2008, lorsque la police arrête Alfredo Beltrán Leyva et quelques-uns de ses hommes à Culiacán. El Chapo l’a-t-il lâché, voire pire, donné ? La libé­ra­tion de son fils, Iván Archi­valdo, quelques temps plus tard, achève de convaincre les parti­sans des trois frères.

Iván Archi­valdo Guzmán Sala­zar, un des fils d’El Chapo

Après avoir tenté d’as­sas­si­ner le fils d’El Mayo, Vicente Zambada, les Beltrán Leyva donnent selon toute vrai­sem­blance l’ordre de tuer celui d’El Chapo. Le 8 mai 2008, Édgar Guzmán López est abattu dans le centre commer­cial du centre de Culiacán alors qu’il avait 22 ans. Quelque 500 douilles d’AK-47 sont retrou­vées près du corps. S’en­clenche alors un cycle de violence impla­cable. Avant la fin du mois de mai, Culiacán compte 116 victimes dont 24 poli­ciers. Dans tout le pays, 493 meurtres sont perpé­trés par les gangs.

La fédé­ra­tion forgée par El Chapo craque de toutes parts. « Le cartel ne Sina­loa n’a pas de hiérar­chie stricte et les alliances qui le composent sont par consé­quent éphé­mères », observe Steven Dudley, co-direc­teur d’In­sight Crimes. Dans l’État de Jalisco, l’oncle d’El Chapo est tué en octobre 2009. Ce co-fonda­teur du cartel de Sina­loa est remplacé par son garde du corps, Neme­sio Oseguera Cervantes. Condamné à plusieurs reprises à San Fran­cisco pour avoir vendu de la drogue, ce fils d’une famille de cinq enfants origi­naire de Mexico fait séces­sion. « El Mencho » donne ainsi nais­sance au Cartel de Jalisco Nueva Gene­ra­ción.

Allié aux Zetas, les Beltrán Leyva posent de sérieux problèmes au cartel de Sina­loa jusqu’à la mort d’Ar­turo, tué par les forces gouver­ne­men­tales le 16 décembre 2009 dans les envi­rons de Cuer­na­vaca. La même année, le fils d’El Mayo, Vincente Zambada, est arrêté par les auto­ri­tés mexi­caines pour trafic de drogues. Extradé vers Chicago, il racon­tera plus tard le rôle joué par El Licen­ciado : « Dámaso López était respon­sable de la coor­di­na­tion avec les Colom­biens pour orga­ni­ser l’en­voi par bateaux et sous-marins. » Grâce à son témoi­gnage, le gouver­ne­ment améri­cain désigne El Licen­ciado comme un « élément clé » du cartel de Sina­loa en 2013.

Un an plus tard, après la deuxième arres­ta­tion d’El Chapo, il prend les commandes. Le parrain préfère son profil, prudent, à ceux de ses fils qui ne cessent d’ex­hi­ber leur argent et leurs armes sur les réseaux sociaux. El Licen­ciado s’exé­cute sans créer de remous et El Chapo retrouve sa place, après s’être de nouveau évadé le 11 juillet 2015. Mais quand il se fait reprendre, le 8 janvier 2016, le pouvoir qu’il avait jusqu’a­lors réussi à conser­ver, même en prison, lui échappe. Cette fois, le parrain appa­raît physique­ment affai­bli et impos­sible à libé­rer. Son trans­fert vers Ciudad Juárez, à la fron­tière du Texas, en mai, n’est qu’une étape avant l’ex­tra­di­tion.

Inquiets de perdre tout pouvoir, les fils d’El Chapo, Jesús Alfredo et Iván Archi­valdo, demandent à El Licen­ciado de parta­ger l’en­tre­prise fami­liale. Ce dernier se contente de les igno­rer. Le 14 août 2016, les deux fils du parrain sont enle­vés dans l’État de Jalisco. Libé­rés quatre jours plus tard grâce à l’in­ter­ven­tion d’El Mayo, ils apprennent que l’opé­ra­tion a été orga­ni­sée par CJNG. Du moins, c’est ce que les auto­ri­tés locales prétendent. À en croire la jour­na­liste d’in­ves­ti­ga­tion mexi­caine Anabel Hernan­dez, un des hommes d’El Licen­ciado leur confie plus tard que celui-ci a tout orga­nisé.

En décembre 2016, la police arrête Alfredo Beltrán Guzmán, le fils d’Al­fredo Beltrán Leyva, connu pour être un des leaders du cartel fami­lial. Il serait respon­sable d’un raid contre la maison de la mère d’El Chapo, six mois plus tôt. Une autre attaque est orga­ni­sée le 4 février 2017, contre les fils d’El Chapo, accom­pa­gnés d’El Mayo, alors qu’ils se rendaient à un rendez-vous orga­nisé par El Licen­ciado. Ce dernier doit fina­le­ment passer les menottes le 2 mai, dans la capi­tale. « Ça ne va qu’em­pi­rer les choses », prédit alors un jour­na­liste local au Guar­dian. La guerre est main­te­nant livrée au sein de la faction d’El Licen­ciado. Or, « les luttes internes sont toujours plus violentes que celles livrées entre groupes rivaux ». Et, avec la montée en puis­sance d’El Mencho, le morcel­le­ment du cartel de Sina­loa paraît infini.


Couver­ture : Coucher de soleil sanglant sur Sina­loa. (Ulyces)


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