fbpx

par Servan Le Janne | 25 septembre 2018

Ce mardi 16 octobre, au minis­tère de la Justice améri­cain, trois photos du même homme sont affi­chées sur une pancarte rouge et blanche. La rançon pour ce mous­ta­chu est de 10 millions de dollars. Derrière un pupitre, le procu­reur géné­ral Jeff Sessions prend la parole, enca­dré par des offi­ciels dont les mains jointes soutiennent diffé­rentes chemises. Pour lui, le plus impor­tant dossier est celui des cartels mexi­cains qui « restent la plus grande menace crimi­nelle en matière de drogue aux États-Unis. » Et parmi eux, il y en a un plus préoc­cu­pant que les autres : le Cartel Jalisco New Gene­ra­tion (CJNG).

Ce groupe d’à peine 10 ans « est un des plus puis­sants du Mexique et le minis­tère de la Justice le consi­dère comme l’une des cinq orga­ni­sa­tions crimi­nelles les plus dange­reuses au monde. Il est respon­sable du trafic de plusieurs tonnes de cocaïne, de metham­phe­ta­mine, de fanta­nyl et d’hé­roïne aux Etats-Unis, ainsi que de violences et de nombreuses vies fauchées au Mexique. » C’est pourquoi, le gouver­ne­ment améri­cain annonce en ce jour 15 incul­pa­tions contre un total de 45 mafieux. Et il rappelle que la tête de son chef, Neme­sio Oseguera Cervantes alias El Mencho, vaut 10 millions de dollars.

Cargai­son funèbre

Le long d’un chemin de boue, quelques familles mexi­caines fixent un camion blanc perdu en plein terrain vague, au milieu des herbes folles. Alignées contre un mur en brique avec maris et pous­settes, quatre femmes grimacent. L’une d’elles se pince le nez. Voilà une douzaine d’heures que le véhi­cule aban­donné exhale une insou­te­nable odeur de mort à Tlajo­mulco de Zúñiga, dans le sud de Guada­lajara. Du sang suinte même de la remorque, où rayonne avec une intense ironie le sourire de l’ours blanc qui sert de mascotte à la société de trans­port Logis­tica Montes. Ce 15 septembre 2018, les habi­tants ont enfin obtenu le départ de la cargai­son infecte. Ils ont appris par la presse qu’elle renferme 157 cadavres en état avancé de décom­po­si­tion. « Il y a beau­coup d’en­fants par ici, cela pour­rait nous trans­mettre des mala­dies », craint un rive­rain, Luis Tovar.

Crédits : EFE

En fait, cela fait plusieurs jours que le camion mortuaire erre comme une âme en peine. Trans­bordé à l’Ins­ti­tut de la méde­cine légale de la région de Jalisco (IJCF), à Guada­lajara, les corps de défunts non récla­més ont d’abord été conduits à Tlaque­paque. D’après la maire de cette commune de banlieue, Maria Elena Limon, le secré­taire géné­ral du gouver­ne­ment de l’État, Roberto López Lara, ainsi que le président de l’IJCF, Luis Octa­vio Cotero, sont au courant de ce curieux manège. Il a été orga­nisé car la morgue « déborde », lui a rapporté ce dernier. À la demande de l’élue, le char­nier sur roues a conti­nué sa course. Mais n’étant pas plus désiré à Tlajo­mulco de Zúñiga, il a été renvoyé vers Guada­lajara.

À peine le gouver­neur du Jalisco, Aristó­teles Sando­val, ordonne-t-il une enquête, lundi 17 septembre, que Luis Octa­vio Cotero recon­naît le lende­main qu’un deuxième camion de ce type est garé dans les locaux de l’IJCF. Il porte le nombre de dépouilles en tran­sit à plus de 300. Licen­cié séance tenante, Cotero soutient que cette déci­sion a été prise par le procu­reur géné­ral il y a deux ans afin de tempo­rai­re­ment gérer le surplus de cadavres. Il pense que ses critiques de l’enquête sur la dispa­ri­tion de trois étudiants en cinéma, en début d’an­née, ont fait de lui le coupable idéal.

Sans le crime orga­nisé, il n’y aurait pas de cargai­son funèbre, recon­naît le secré­taire géné­ral Roberto López Lara. En plus des 3 000 personnes dispa­rues, l’IJCF a enre­gis­tré 552 assas­si­nats en juillet. Sur les sept premiers mois de l’an­née, 16 339 homi­cides ont été perpé­trés dans tout le pays, soit 17 % de plus que l’an passé. « Comme d’autres endroits du Mexique, le Jalisco souffre d’une vague de crimes qui a porté le nombre d’ho­mi­cides à 31 000 en 2017 », compte Reuters. « Cet État est le berceau d’un des gangs les plus violents et puis­sants du pays, le cartel de Jalisco Nueva Gene­ra­ción. » C’est lui qui a enlevé et tué trois étudiants en cinéma, au mois de mars, avant de dissoudre leurs corps dans de l’acide. Les malheu­reux auraient été confon­dus avec les membres d’un groupe rival.

L’État du Jalisco est parmi les plus touris­tiques du pays
Crédits : Visit Mexico

Pour le jour­na­liste améri­cain Parker Asmann, membre de l’ins­ti­tut de recherche Insight Crimes, c’est ce mode opéra­toire qui a permis son exten­sion rapide : « Le cartel de Jalisco a utilisé une tactique extrê­me­ment violente et agres­sive pour combattre des groupes crimi­nels rivaux et ainsi prendre le contrôle de zones stra­té­giques à travers le pays. » En moins de six ans de vie, il est devenu plus puis­sant que le cartel de Sina­loa. Rares sont pour­tant ses membres à avoir été arrê­tés.

El Mencho

Ce samedi 26 mai 2018, la circu­la­tion est bloquée sur l’ave­nue Royal Coun­try de Zapo­pan, à l’ouest de Guada­lajara. Devant la portière de son 4×4 gris arrêté à hauteur d’un super­mar­ché Seven Eleven, une femme brune fronce les sour­cils. Elle semble ne pas comprendre les raisons de son arres­ta­tion par un groupe de poli­ciers d’élite vêtus de cagoules. En tendant son sac à main et reti­rant son collier, Rosa­linda Gonzá­lez Valen­cia s’inquiète plus de ce qu’il advien­dra de ses effets person­nels que d’elle-même. La femme du parrain le plus puis­sant du Mexique, Neme­sio Oseguera, dit « El Mencho », est pour­tant « l’ad­mi­nis­tra­trice probable des ressources écono­miques et légales du groupe », selon le secré­taire du gouver­ne­ment du Jalisco.

Sans doute savait-elle qu’elle ne reste­rait pas long­temps en déten­tion. Le 6 septembre 2018, elle a été relâ­chée contre une caution d’1,5 million de pesos (670 000 euros). Si les charges de blan­chi­ment d’argent et de délinquance orga­ni­sée ne sont pas aban­don­nées, la quali­fi­ca­tion de crime orga­nisé n’a pu être rete­nue. Sa libé­ra­tion apporte donc une nouvelle preuve de l’im­pu­nité dont jouit le Cártel de Jalisco Nueva Gene­ra­ción. Tandis que le procu­reur géné­ral du pays a fait condam­ner 378 crimi­nels dont 82 membres de gangs entre le 1er septembre 2017 et le 30 juin 2018, aucun n’était membre du groupe de Rosa­linda Gonzá­lez Valen­cia.

El Mencho entouré de ses enfants

En août, les gouver­ne­ments mexi­cain et améri­cain ont élevé la rançon pour El Mencho à 6,6 millions de dollars. Mais rien n’y fait. « Soit les auto­ri­tés manquent d’in­for­ma­tions pour condam­ner les membres arrê­tés, soit la corrup­tion du système judi­ciaire leur offre un trai­te­ment favo­rable », devine Parker Asmann. Dans les deux cas, elles ont mani­fes­te­ment affaire à un groupe mieux orga­nisé que les autres dont les membres font tout pour se proté­ger les uns les autres. Autre­ment dit, cette fois, il s’agit d’une famille au sens propre.

Le clan

Tous les membres du Cártel de Jalisco Nueva Gene­ra­ción ne sont pas en liberté. En 2010, Armando Valen­cia Corne­lio a été condamné à 47 ans de prison. C’est lui qui, avec son cousin Luis Valen­cia, a inau­guré l’en­tre­prise fami­liale en 1985. D’abord vendeurs de cocaïne et de canna­bis pour le cartel de Juárez dirigé par Amado Carrillo Fuentes, ils se lancent à leur compte une décen­nie plus tard, gagnant des marchés au Michoacán, au Jalisco et au Colima. Ces modèles de secret attirent l’œil des auto­ri­tés lorsqu’elles s’aperçoivent que leur « cartel de Mile­nio » four­nit une partie de la drogue parve­nant en Cali­for­nie, à Chicago et à New York.

Armando Valen­cia Corne­lio prend alors Neme­sio Oseguera Cervantes comme garde du corps. Passé de guet­teur dans les champs d’avo­cats à gérant du trafic de canna­bis à Agui­lilla, cet ancien poli­cier est aussi devenu le compa­gnon de la fille du patriarche, Rosa­linda Gonzá­lez Valen­cia. Il lui succède donc après son arres­ta­tion, en 2003. Malgré sa discré­tion, la police avait notam­ment réussi à mettre au jour ses liens avec le chef du cartel de Medellín, Fabio Ochoa. Attaqué par le cartel Los Zetas, le cartel de Mile­nio se replie alors au Michoacán. Là, il effec­tue régu­liè­re­ment des opéra­tions pour le compte du cartel de Sina­loa.

Des solda­dos du cartel

Ce dernier, observe Steven Dudley, co-direc­teur d’In­sight Crimes, « n’a pas de hiérar­chie stricte et les alliances qui le composent sont par consé­quent éphé­mères ». Le cartel de Mile­nio implose d’ailleurs en 2009. Neme­sio Oseguera Cervantes rejoint alors un groupe baptisé « Torci­dos », qui prend sous son comman­de­ment le nom de Jalisco Nueva Gene­ra­ción. Très vite, les violences augmentent au Jalisco et à Vera­cruz, où El Mencho se venge des Zetas. Son nom devient très popu­laire en 2015. Après avoir tué 15 poli­ciers dans un guet-apens, en avril, ses hommes abattent carré­ment un héli­co­ptère mili­taire le 1er mai. Cet atten­tat inédit plonge la région dans un cycle de violence sans nom.

« En à peine quatre ans, un gang crimi­nel méconnu a grandi au point de concur­ren­cer le plus célèbre parrain, Joaquín “El Chapo” Guzmán, pour le contrôle du trafic de drogue au Mexique », résume Busi­ness Insi­der en octobre 2016. Ce même mois, le dépar­te­ment du trésor améri­cain le place sur sa liste de trafiquants de drogues inter­na­tio­naux. « Le cartel de Jalisco est prin­ci­pa­le­ment impliqué dans la vente de stupé­fiants, notam­ment synthé­tiques, mais il commence aussi à faire commerce de pétrole volé », indique Parker Asmann.

Derrière lui, El Mencho a rassem­blé les nombreux fils de la famille Valen­cia. Abigael, Elvis, Gerardo et José ont été arrê­tés entre mars 2015 et décembre 2017. Mais il se raconte que le clan compte entre 12 et 18 frères et sœurs. La plupart sont donc encore en liberté. « Vu la crois­sance rapide qu’a connu le cartel ces dernières années, on peut s’at­tendre à ce que cela conti­nue », estime Parker Asmann. À moins que des divi­sions internes finissent par désunir la famille.


Couver­ture : Photo de classe.


Plus d'epic