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Pour convaincre le gouvernement de renoncer à sa réforme des retraites, les grévistes vont devoir suivre les exemples qui ont réussi par le passé.

par Servan Le Janne | 13 janvier 2020

La bannière rouge

Devant la bande­role rouge éten­due entre les colonnes de la gare de l’Est, à Paris, quelques monu­ments de la gauche française se relaient au micro. Le train des réformes ne passera pas, siffle en substance la roman­cière Leslie Kaplan, suivie par le cinéaste Gérard Mordillat et le philo­sophe Étienne Bali­bar. « Merci pour votre soutien », répond le respon­sable de la CGT chemi­nots du secteur. En ce 36e jour de grève contre la refonte du système de retraite français, il a été rejoint par des ensei­gnants, des sala­riés de la Biblio­thèque natio­nale de France, de l’Opéra et de Sanofi.

Les agents de la SNCF en grève se réjouissent de leur présence. Il y a selon Basile, ce jeudi 9 janvier 2019, « 140 000 chemi­nots, 40 000 collègues de la RATP et peut-être 20 000 sala­riés dans toute les raffi­ne­ries de France ». À Paris, la CGT a dénom­bré 370 000 mani­fes­tants, le minis­tère de l’In­té­rieur six fois moins. Envi­ron 60 % des TGV et 40 % des TER circulent, alors que le trafic de métros est « très forte­ment perturbé ». Mais c’est encore insuf­fi­sant.

Personne ne s’en réjouit à la SNCF et à la RATP mais « les régimes spéciaux vont dispa­raître », a battu en brèche le Premier ministre Édouard Philippe, mardi 7 janvier au micro de RTL. Malgré la contes­ta­tion, le projet de loi qui doit être présenté le 24 janvier avant d’être soumis à l’As­sem­blée natio­nale ne bouge guère. Il prévoit toujours de rempla­cer l’âge de départ à la retraite à taux plein par un système à points – avec pour effet de prendre les coti­sa­tions plutôt que les trimestres vali­dés comme base de calcul – et d’ins­tau­rer un âge pivot (64 ans). Résul­tat, les actifs devront travailler plus long­temps s’ils veulent espé­rer une pension entière.

Tout le monde est donc concerné mais, de l’avis de Basile, il manque quelques personnes à l’ap­pel. « Même si on était à 100 % en grève [à la SNCF], 200 000 sala­riés ne feront pas recu­ler tous seuls un projet du gouver­ne­ment qui va toucher 30 millions d’ac­tifs aujourd’­hui », peste-t-il. « Il y a donc besoin que le mouve­ment s’étende, il y a un besoin de géné­ra­li­sa­tion de la grève. On attend que les autres nous rejoignent. » Chez les figures de l’op­po­si­tion, on fait le même constat : « Il faut que le mouve­ment s’am­pli­fie et se géné­ra­lise », encou­rage Eric Coque­rel, député de La France insou­mise (LFI). Le porte-parole du Nouveau parti anti-capi­ta­liste (NPA), Olivier Besan­ce­not, veut même croire que « si tout le monde s’y met, en 48 heures on balaie ce projet de loi dont personne ne veut ».

Béné­fi­ciaires d’un régime auto­nome qui, selon la prési­dente du Conseil natio­nal des barreaux, Chris­tiane Féral-Schuhl, « reverse chaque année plus de 80 millions d’eu­ros au régime géné­ral », les avocats débrayent depuis le 6 janvier. Ils étaient dans la rue à Paris, Lyon, Marseille et ailleurs le 9 janvier pour protes­ter contre la pers­pec­tive de voir les profes­sions libé­rales rejoindre le pot commun. Alors qu’ils bloquaient le tribu­nal des Hauts-de-Seine à Nanterre, les magis­trats ont jeté leurs robes aux pieds de la ministre de la Justice, Nicole Bellou­bet, à Caen. Mais c’est là encore insuf­fi­sant à faire dérailler la réforme. « Pour qu’une grève réus­sisse, il faut qu’elle l’em­porte sur le terrain de l’opi­nion publique, engendre une conver­gence des luttes et dispose d’une certaine capa­cité de blocage », synthé­tise au télé­phone le profes­seur d’his­toire Laurent Frajer­man, spécia­liste du syndi­ca­lisme français.

Alors, les grévistes ont entre­pris de bloquer le pays, en ration­nant son carbu­rant. Vendredi 10 janvier, la CGT de la Fédé­ra­tion natio­nale des indus­tries chimiques a appelé « les sala­riés du pétrole à main­te­nir la grève partout jusqu’au 16 janvier ». Son délé­gué syndi­cal à Total, Thierry Defresne, consta­tait trois jours plus tôt que « huit raffi­ne­ries sur huit sont touchées par la grève », dont l’am­pleur s’avé­rait ainsi « histo­rique ». Cela n’em­pêche toute­fois pas la produc­tion de se pour­suivre, quoique « cinq raffi­ne­ries sur sept connaissent des diffi­cul­tés tempo­raires dans leurs expé­di­tions », recon­naît le minis­tère de la Tran­si­tion écolo­gique et soli­daire.

Sans essence, et avec des trans­ports arrê­tés, la société française serait belle et bien figée. Édouard Philippe fait donc appel aux forces de l’ordre « pour faire en sorte qu’il n’y ait pas de blocages de dépôts », a-t-il déclaré sur RTL. « Nous veillons à ce qu’il n’y ait pas de diffi­cul­tés d’ap­pro­vi­sion­ne­ment. On peut respec­ter le droit de grève, on ne peut pas respec­ter le blocage, c’est parfai­te­ment illé­gal », a-t-il ajouté. Pour­tant, note l’his­to­rien des grèves Stéphane Sirot, « pour réus­sir une grève, il faut non seule­ment arrê­ter le travail, mais bloquer celui des “jaunes”. »

Les grévistes l’ont bien compris. « Tous les jours cette semaine, il y a eu des actions du comité de mobi­li­sa­tion de Paris-Est et l’in­ter­syn­di­cale en direc­tion de sala­riés d’autres entre­prises comme la BNP, Hermes ou Amazon », glisse Basile. Malgré « des diffi­cul­tés extrê­me­ment fortes dans le privé pour se mobi­li­ser », admet-il, le mouve­ment doit les rallier à sa cause. Ainsi, faute de dialogue social, « nous assis­tons à la résur­gence du mythe de la grève géné­rale », observe Laurent Frajer­man dans une tribune publiée par Le Monde. « Le blocage semble actuel­le­ment l’objec­tif prio­ri­taire. »

La bannière noire

Une bannière noire descend des hauteurs de la Croix-Rousse, à Lyon, suivie par une foule d’ou­vriers de la soie. Il y est écrit : « Vivre en travaillant ou mourir en combat­tant. » Ce 21 novembre 1831, les canuts débutent leur révolte en obli­geant leurs collègues encore à la tâche à arrê­ter leurs métiers à tisser. Pour éviter que les négo­ciants d’un secteur en pleine indus­tria­li­sa­tion conti­nuent de tirer les prix vers le bas, ils repoussent la garni­son et prennent la ville. Si leur gestion, exempte de pillage, ne dure pas, elle démontre la capa­cité des ouvriers à s’or­ga­ni­ser en dépit de la loi Le Chape­lier, qui pros­crit le droit de coali­tion depuis 1791.

La période est favo­rable. Entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle, « les travailleurs en grand nombre se mettent à ressen­tir une iden­tité commune d’in­té­rêts, à la fois entre eux et contre leurs maîtres, les gouver­nants et les patrons », décrit Edward Thomp­son dans l’ou­vrage The Making of the English Working Class. Ce qui est vrai pour l’An­gle­terre l’est aussi pour la France, où un capi­tal cultu­rel ouvrier affleure.

Dans son livre sur La Révolte des Canuts, l’his­to­rien Fernand Rude note que « les canuts étaient des travailleurs très capables. Physique­ment, ils n’étaient pas les êtres sous-alimen­tés, chétifs et malpropres qu’on a parfois dépeints. D’autre part, une véri­table élite intel­lec­tuelle s’était formée parmi eux dont les repré­sen­tants se distin­guaient par leur culture, par la vigueur, l’élé­va­tion de leur esprit, par leur goût artis­tique, par la haute idée qu’ils se faisaient de la dignité person­nelle, par leur sens des justes reven­di­ca­tions sociales, par leur concep­tion de l’hon­neur ouvrier. »

À cet égard, Laurent Frajer­man consi­dère que le projet de réforme des retraites du gouver­ne­ment Philippe « a beau concer­ner l’en­semble du sala­riat, il ne suscite l’op­po­si­tion réso­lue que d’une frac­tion seule­ment de celui-ci, qui n’est pas la plus mal lotie. Mani­fes­ta­tion d’un phéno­mène apparu dès la genèse du syndi­ca­lisme, qui est d’abord l’arme des sala­riés les mieux insé­rés, ce qu’on appe­lait au XIXe siècle “l’aris­to­cra­tie ouvrière” , à laquelle appar­te­naient déjà les chemi­nots. » Du haut de leur art, les canuts emploient quelque 30 000 compa­gnons, ces arti­sans qui, à force de se trans­mettre des pratiques, prennent bien­tôt la forme d’un mouve­ment ouvrier.

Lorsqu’une entre­prise ou une ville pratique des tarifs qui ne leurs conviennent pas, ils décident parfois de s’en détour­ner pour l’as­sé­cher en main d’œuvre. Le prin­ci­pal groupe de porce­laine de Vier­zon en subit les frais en 1833 pour avoir réor­ga­nisé les tarifs et voulu reprendre en main le forma­tion des appren­tis. Alors que l’idée d’une Asso­cia­tion inter­na­tio­nale des travailleurs germe à Londres en 1864, la grève est offi­ciel­le­ment auto­ri­sée en France. Le mot s’im­pose en réfé­rence à la place de la Grève, à Paris, où les travailleurs désœu­vrés convergent pour trou­ver un emploi, fût-il tempo­raire.

À cette période, le phéno­mène se résume surtout à une déser­tion collec­tive du poste de travail pour une durée indé­ter­mi­née. Sous cette forme, 63 % des conflits sociaux recen­sés entre 1871 et 1890 ne concernent qu’un seul établis­se­ment. On peut lire dans les colonnes du jour­nal La Bataille, daté du 30 décembre 1883, que « les prolé­taires pari­siens, mieux orga­ni­sés pour la lutte que ceux des dépar­te­ments, ne font qu’à la dernière extré­mité des grèves géné­rales. Ils procèdent d’une façon plus métho­dique et obtiennent presque toujours de bons résul­tats par la mise à l’in­dex des maisons qui ne veulent pas adhé­rer aux tarifs élabo­rés par les chambres syndi­cales. »

D’après l’his­to­rienne Michelle Perrot, auteure de la somme Les Ouvriers en grève. France 1871–1890, la part de succès est alors de 72 %. Certains patrons sont d’ailleurs si heureux de voir un concur­rent affecté par semblable mouve­ment qu’ils vont jusqu’à coti­ser à la caisse des grévistes pour les encou­ra­ger. Au surplus, « grâce à cette orga­ni­sa­tion savante et raison­née qui donne de l’es­poir à l’ou­vrier et lui four­nit des moyens d’exis­tence, l’ordre public n’a pas été trou­blé un instant », se réjouit le Préfet du Nord.

Seule­ment l’in­dus­tria­li­sa­tion rampante de la fin du siècle entraîne des fusions défa­vo­rables aux ouvriers. En 1891, le regrou­pe­ment des Mines de Lens rejoint par exemple la société sidé­rur­gique Commen­try-Four­cham­bault-Deca­ze­ville. « Pour les travailleurs de la métal­lur­gie il en ressor­tira fata­le­ment que le patro­nat, déjà si forte­ment groupé dans le Comité des forges, consti­tuera un bloc plus homo­gène mois vulné­rable, parce que cimenté par la commu­nauté d’in­té­rêts dans les même socié­tés filiales », aver­tit le syndi­ca­liste Alphonse Merrheim. Face à des adver­saires de taille, les ouvriers vont aussi chan­ger d’échelle en appe­lant à la grève géné­rale.

La barrière du langage

Sur les cendres de la Commune, insur­rec­tion pari­sienne répri­mée dans le sang en 1871, le socia­liste Jules Guesde et quelques cama­rades tracent les premières lignes du programme du parti ouvrier français en 1879. La même année, un certain Jules Cazelle plaide pour la première fois en faveur de la grève géné­rale. « Nous soulè­ve­rons la grève tout entière s’il le faut… », pérore ce président de la commis­sion de grève des menui­siers. « Il est possible, même probable, que nos cama­rades du bâti­ment pren­dront la déter­mi­na­tion de cesser le travail. La grève s’éten­drait alors à tous les ouvriers du bâti­ment : maçons, scieurs, et tailleurs de pierres, brique­tiers, carre­leurs, peintres couvreurs, plom­biers, etc. »

Si l’ex­pres­sion se répand, elle ne passe guère la barrière du langage. « Les grèves géné­rales reste­ront infé­condes tant qu’elles reste­ront limi­tées à une loca­lité et à une indus­trie, ce n’est que lorsqu’elles pren­dront un carac­tère géné­ral et soulè­ve­ront toute la masse ouvrière du pays qu’elles amène­ront des résul­tats posi­tifs », souhaite le quoti­dien socia­liste L’Éga­lité, 2 juin 1880. Or ce Grand Soir ouvrier ne veut pas adve­nir, si bien qu’entre 1890 et 1913, la propor­tion de grèves réus­sies passe de 26 à 17 %, selon l’his­to­rien Jean Bouvier. « Au XIXe siècle, les syndi­cats se sont lancés dans des luttes qui ont échoué, ce qui a brisé leur orga­ni­sa­tion pendant de nombreuses années », rappelle Laurent Frajer­man. Ces décon­ve­nues n’em­pêchent pas Jean Jaurès, en 1914, d’en appe­ler à la grève géné­rale afin d’évi­ter la guerre qui se prépare entre l’Al­le­magne et la France. Au lieu de cela, la mobi­li­sa­tion des troupes entraîne l’ar­rêt des acti­vi­tés syndi­ca­les…

Au sortir du conflit, face aux ravages de l’in­fla­tion, la CGT chemi­nots tente de déclen­cher une grève géné­rale. Elle a constaté, avec l’éco­no­miste André Tiano, que « les salaires dont la déter­mi­na­tion est influen­cée par l’ac­tion syndi­cale ont plus monté que les salaires qui n’ont pas subi cette influence. » Dit autre­ment la grève marche ! Les mineurs, marins et dockers rallient le mouve­ment le 3 mai 1920, suivis par les ouvriers du bâti­ment et de la métal­lur­gie le 7 et ceux du gaz et de l’élec­tri­cité le 11. Pour briser ce front, le président Alexandre Mille­rand fait appel à l’ar­mée, aux unions civiques, aux élèves de grandes écoles et aux « citoyens de bonnes volonté » pour relan­cer les trains. Quelque 15 000 chemi­nots sont renvoyés, ce qui pousse la CGT, de guerre lasse, à donner la consigne de reprendre le travail. Le coup est terrible. « Le syndi­ca­lisme est déca­pité et sa capa­cité de lutte est provi­soi­re­ment brisée », décrit Laurent Frajer­man.

Crédits : George Louis

Le patro­nat en profite pour élabo­rer de véri­tables tactiques contre les grévistes, dont les noms sont couchés sur des listes noires afin de ne pas les réem­bau­cher. En miroir aux caisses ouvrières dans lesquelles des fonds sont rassem­blées pour permettre de tenir le choc en l’ab­sence de salaire, des caisses patro­nales voient aussi le jour. À cette stra­té­gie de lutte, s’ajoute çà et là des négo­cia­tions, la grève étant deve­nue un élément incon­tour­nable de la vie sociale. « Les grèves qui s’achèvent par un succès total ou un échec total sont de moins en moins nombreuses ; le plus souvent, la grève se termine à mi-chemin entre les préten­tions syndi­cales et les inté­rêts patro­naux », observe l’his­to­rien Stéphane Sirot, auteur du livre La Grève en France : Une histoire sociale XIXe-XXe siècle.

À peine arrivé au pouvoir en 1936, le Front popu­laire d’ins­pi­ra­tion socia­liste est confronté à une vague de grève impor­tante. Partie des usines Bréguet, au Havre, où des ouvriers ayant refu­sés de travailler le 1er mai ont été sèche­ment licen­ciés, elle gagne de nombreux secteurs de l’in­dus­trie et même du commerce. Les sala­riés des Gale­ries Lafayette reçoivent le secré­taire géné­ral de la CGT Léon Jouhaux. Au total, les grèves concernent plus de 12 000 entre­prises, dont 9 000 sont occu­pées, un nouveau mode de protes­ta­tion qui paye. Ce n’est pas grâce au blocage des chemins de fer ou des services publics qu’elles arrachent les accords de Mati­gnon, mais avant tout grâce au secteur privé.

Le mouve­ment obtient l’éta­blis­se­ment de contrats collec­tifs, une augmen­ta­tion géné­rale des salaires (de 7 à 15 %), des élec­tions de délé­gués du person­nel, une garanti de la liberté syndi­cale de l’as­su­rance qu’au­cune sanc­tion ne sera pris pour fait de grève. « Pour la première fois dans l’his­toire du monde, toute une classe obtient dans le même temps une amélio­ra­tion de ses condi­tions d’exis­tence », se réjouit Léon Jouhaux. Dans les années qui suivent, la grève devient le mode de règle­ment des conflits sociaux par excel­lence dans le cadre de ce qu’il est désor­mais convenu d’ap­pe­ler le compro­mis fordiste : les travailleurs obtiennent du pouvoir d’achat en augmen­tant la produc­ti­vité.

Le méca­nisme fonc­tionne jusqu’en mai 1968, dont le mouve­ment est celui qui se rapproche le plus de la grève géné­rale, rêvée au début du siècle. Parti des univer­sité, il met près de 9 millions de personnes à l’ar­rêt et en immo­bi­lise encore d’autres millions : les trans­ports en communs ne fonc­tionnent plus et le carbu­rant manque. « Les voitures se raré­fient, mais la circu­la­tion dans Paris se révèle aussi diffi­cile qu’à l’or­di­naire », écrit Le Pari­sien. « En raison du station­ne­ment « anar­chique » de l’ar­rêt des feux provoqué par les coupures de courant et surtout les files d’at­tente qui ne cessent de s’al­lon­ger à proxi­mité des rares stations-services qui délivrent – au compte-gouttes – de l’es­sence aux caté­go­ries profes­sion­nelles prio­ri­taires. » Le blocage des raffi­ne­ries n’est ainsi pas pour rien dans les accords de Grenelle, qui augmentent le salaire mini­mum et crée un section syndi­cale d’en­tre­prise. Cela dit, « l’opi­nion publique joue un rôle déter­mi­nant », juge Laurent Frajer­man.

Crédits : Patrick Jani­cek

À une moindre échelle, le phéno­mène se repro­duit en 1995. L’al­lon­ge­ment de la durée de coti­sa­tion voulue par le gouver­ne­ment d’Alain Juppé mobi­lise des milliers de personnes en novembre. « Si deux millions de personnes descendent dans la rue, mon gouver­ne­ment n’y résis­te­rait pas », concède avec une rare fran­chise le Premier ministre dans un entre­tien à Sud Ouest. La SNCF débraye, de même qu’EDF-GDF puis la RATP et enfin La Poste et France Télé­com. Au 12 décembre, les orga­ni­sa­teurs comptent 2 millions de mani­fes­tants. Mais le gouver­ne­ment ne recule qu’en partie et le mouve­ment s’es­souffle.

En 2006, les lycéens et les étudiants parviennent à obte­nir le retrait du projet de loi sur le contrat première embauche (CPE), sans que le pays soit bloqué, car leur mouve­ment pouvait être durable et assez impré­vi­sible pour le pouvoir. Une décen­nie plus tard, la loi travail est notam­ment combat­tue par un blocage des raffi­ne­ries, en vain, alors que la mobi­li­sa­tion est restreinte. « De plus en plus de pétrole est raffiné à l’ex­té­rieur des fron­tières », note Laurent Frajer­man. « C’est donc un secteur impor­tant sans être déci­sif. Il n’y a pas d’arme abso­lue pour les grévistes », qui doivent donc lutter sur tous les fronts. Si une coupure géné­rale d’élec­tri­cité pour­rait faci­le­ment bloquer le pays, elle serait suscep­tibles d’en­traî­ner des acci­dents mortels de nature à retour­ner l’opi­nion publique contre le mouve­ment.

Reste donc aux grévistes à rallier le secteur privé, sur le modèle de mai 68, pour tordre le bras à un gouver­ne­ment inflexible. « Les derniers mouve­ments sociaux semblent se confron­ter unique­ment à l’Etat, mais le patro­nat est en fili­grane », souligne Laurent Frajer­man. « Aujourd’­hui, la discus­sion sur l’âge pivot est perturbé par le refus total du patro­nat d’ac­cep­ter une hausse des coti­sa­tions pour la retraite, et donc des charges. » Seule­ment les employés sont aujourd’­hui plus isolés, répar­tis entre entre­prises sous-trai­tantes, en sorte qu’ils sont moins armés et moins dispo­sés à faire grève. Il manque une pratique de lutte. Du côté du mouve­ment on espère que les vieux réflexes sont en sommeil et non endor­mis.


Couver­ture : Norbu Gyachung


 

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