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Journaliste musical dans les bureaux de Vice à Toronto, Yaroslav Pastukhov voulait parler de drogues à la première personne. Il s'en est approché d'un peu trop près.

par Servan Le Janne | 15 janvier 2020

Air cocaïne

À quelques mètres de chez lui, dans une rue ennei­gée de Montréal, Yaro­slav Pastu­khov marque le pas. Sa barbe exhale des notes de brouillard qui s’éva­nouissent en volutes dans la nuit. Tout devient soudain brumeux dans sa tête, y compris le podcast Chapo Trap House qu’il a l’ha­bi­tude d’écou­ter en chemin. Cette émis­sion sati­rique de gauche, dont le logo pastiche celui de la Drug Enfor­ce­ment Admi­nis­tra­tion (DEA) en lui prêtant une « unité de rensei­gne­ment sur la cocaïne », plaît pour­tant beau­coup à cet ancien rédac­teur de Vice Toronto. Mais il a en face de lui une paire de menottes tendue par des membres de la Gendar­me­rie royale du Canada.

Ce 31 janvier 2019, Pastu­khov est arrêté alors qu’il rentrait chez lui, après avoir pris quelques bières à la sortie du bureau. Leonid Yari Farrow, comme il se faisait appe­ler à l’époque, n’en garde pas un si mauvais souve­nir. Des agents « très gentils » lui ont apporté un burger McDo­nald’s dans une cellule puis l’ont conduit en jet privé à Toronto, les mains atta­chées derrière le dos. Là, il a retrouvé son ami Ali Taki Lalji en déten­tion, un ancien collègue qui a quitté le service publi­ci­tés de Vice en 2014 pour rejoindre la Supreme Canna­bis Company. « Il m’a dit qu’il allait écrire un livre sur les proprié­tés magiques des plantes », se souvient Pastu­khov.

Lui aussi a des projets. Présenté à un juge, le jour­na­liste de 29 ans a ensuite attendu son procès à Bramp­ton, dans l’On­ta­rio, où il regar­dait les plants de tomates de sa mère pous­ser en écou­tant l’émis­sion Red Scare. « L’in­dus­trie du podcast est trop cool », juge le jeune homme. Désor­mais black­listé par l’en­semble de la presse cana­dienne, il envi­sage de faire de la radio. Mais ce ne sera pas pour tout de suite.

Yaro­slav Pastu­khov

Mardi 3 décembre 2019, Yaro­slav Pastu­khov a été condamné à neuf ans de prison. Après avoir person­nel­le­ment trans­porté de la drogue de Las Vegas à l’Aus­tra­lie, il a profité de sa posi­tion de rédac­teur de Vice pour recru­ter des mules. « Attiré par le glamour, les gens riches et les clubs, il a essayé la cocaïne, puisqu’elle était monnaie courante dans l’in­dus­trie de la musique », a indiqué la juge Heather Pringle. « Monsieur Pastu­khov a aussi cher­ché à faire avan­cer sa carrière jour­na­lis­tique. »

Engagé par le bureau toron­tois du média en 2014 pour travailler sur son ancien site de musique, Noisey, ce passionné de rap aussi connu sous les alias Slava Pastuk et Slava P a vite été lassé par le travail d’édi­teur. En manque d’ins­pi­ra­tion, il se serait alors inspiré d’autres plumes du média qui sont entrées en contact avec un membre de l’État isla­mique pour un article. Pourquoi ne pas racon­ter le trafic de drogues de l’in­té­rieur ? Voilà l’idée qu’il raconte avoir eue. Sans aviser ses supé­rieurs, il se serait alors mis à cher­cher un moyen de monnayer de la cocaïne.

« Il espé­rait embarquer le lecteur dans un schéma d’im­por­ta­tion de cocaïne et faire explo­ser sa carrière de jour­na­liste », a conclu la juge. « Cette ambi­tion égarée l’a conduit à commettre des crimes et à entraî­ner d’autres personnes dans sa chute. » En décembre 2015, Jordan Gard­ner, Robert Wang, Kutiba Senusi, Natha­niel Carty et Porscha Wade ont été arrê­tés à l’aé­ro­port de Sydney, en Austra­lie, avec 39,76 kg de cocaïne dans leurs valises, soit envi­ron 15,7 millions de dollars. Le premier était un DJ réputé à Toronto ayant vécu avec Pastu­khov, le deuxième un ancien stagiaire de Vice et le troi­sième un orga­ni­sa­teur d’évé­ne­ments. Quant aux deux derniers, ils enta­maient une carrière de mannequin.

« C’est la chose la plus gang que vous ferez de votre vie », leur avait promis Slava, sans préci­ser tout ce que cela pouvait compor­ter comme ennuis judi­ciaires.

Le chantre du cool

Pendant les longs hivers de Toronto, le vent de la baie s’en­gouffre dans le port et file jusqu’au 90 de la rue Tyndall, où il fait vibrer les fenêtres. Yaro­slav Pastu­khov et Jordan Gard­ner vivent ici en 2014, dans un appar­te­ment décati du centre-ville, proche des bureaux de Vice et assez bien placé pour accueillir la fine fleur de scène locale. Le jour­na­liste et le DJ reçoivent aussi régu­liè­re­ment Ali Taki Lalji, même après son départ de Vice pour rejoindre l’in­dus­trie du canna­bis, dont la vente devien­dra légale au Canada en 2018. Entre le média et cette indus­trie nais­sante, la fron­tière est de toute façon épaisse comme les vitres du 90 de la rue Tyndall.

Fondé en 1994 sous le nom de Voice of Montreal, Vice a d’abord eu pour ambi­tion de couvrir les angles morts de la presse en matière de musique, d’art, de mode et de drogues – drogues dont les trois fonda­teurs étaient d’ailleurs ouver­te­ment adeptes. Le maga­zine « voulait casser les codes », décrit Pastu­khov, inspiré par cette philo­so­phie aux accents punks. Lui-même vendait de la weed via une appli­ca­tion de rencontre et à des collègues. Dans les années 2010, les stupé­fiants étaient encore « enva­his­sants » dans les bureaux, d’après un employé.

Grati­fié d’un salaire modeste pour Toronto de 30 000 dollars par an (27 000 euros), Pastu­khov jouis­sait en revanche autant qu’il pouvait de la répu­ta­tion de son employeur. Il saisis­sait les propo­si­tions les plus allé­chantes des promo­teurs, commu­ni­cants et autres artistes atti­rés par la marque Vice et en profi­tait pour promou­voir ses pein­tures. « Il était respecté », fait remarquer Rollie Pember­ton, un rappeur qui l’a invité à passer des disques dans un restau­rant de Toronto. Pour l’oc­ca­sion, Slava s’était fait appe­ler DJ Slava­lanche.

Les fonda­teurs de Vice, Shane Smith, Suroosh Alvi et Gavin McInnes
Crédits : Mitchel Raphael

Chantre du cool à l’ex­té­rieur, Pastu­khov était moins bien vu par ses confrères. « Il ne semblait pas du tout impliqué dans l’édi­tion », estime le pigiste Michael Rancic. « J’ai­mais travailler avec lui parce qu’il me lais­sait couvrir ce que je voulais. Il parais­sait moins concerné par le jour­na­lisme que par le life­style de Vice. » Et en effet, l’in­té­ressé a reconnu ne lire bien souvent que le premier para­graphe d’un article reçu par la rédac­tion avant de le publier. Son atten­tion est toute­fois captée par ce jour­na­liste cana­dien de Vice qui a publié un article à partir de ses échanges avec un membre de l’État isla­mique.

Pour suivre son modèle de jour­na­lisme gonzo – qui a nourri d’in­tenses débats en interne – Pastu­khov entre­prend de deve­nir passeur de drogue. Il n’est du reste pas le seul puisqu’un rédac­teur de Vice Mexico a acheté de la drogue au cartel des Zetas en 2015 et deux sala­riés ont été renvoyés, en 2019, pour avoir acheté telle­ment de weed, pour les besoins d’un clip de Lil Yachty, que leur entre­prise est deve­nue un « distri­bu­teur de drogues » au regard de la loi. Un certain « Trey » indique à Pastu­khov, lors d’une soirée au 90 de la rue Tyndall, comment se faire 10 000 dollars en ache­mi­nant de la drogue mexi­caine de Las Vegas vers l’Aus­tra­lie, où les tarifs sont bien plus élevés qu’aux États-Unis. Lalji se montre aussi inté­ressé.

Pisto­let sur la tempe

À quelques rues de son appar­te­ment, dans le centre de Toronto, Yaro­slav Pastu­khov rencontre deux trafiquants de drogue au restau­rant Soho House. Propres sur eux, ils ne laissent rien devi­ner de leur acti­vité, annoncent d’em­blée qu’ils paie­ront la note, et lui donnent la marche à suivre : quelqu’un lui remet­tra une valise à Las Vegas et un autre homme la récep­tion­nera à Sydney. En novembre 2015, Pastu­khov fait le voyage avec Lalji et un promo­teur d’évé­ne­ments, Isa Cargill. À leur retour, le jour­na­liste se confie à Robert Wang, un ancien stagiaire, et Cargill met dans la confi­dence sa petite amie, Porscha Wade. On leur promet 5 000 dollars, selon le témoi­gnage de Wang.

Au cours d’un séjour à New York, où il compte des amis, Pastu­khov s’ouvre aussi aux mannequins Nate Cry et Kyle Nelson. D’autres employés de Vice sont contac­tés mais refusent la propo­si­tion, contrai­re­ment à l’or­ga­ni­sa­teur d’évé­ne­ments Kutiba Senusi. Il achète donc un billet pour le vol qui doit arri­ver à Sydney le 22 décembre 2015 avec Jordan Gard­ner, Robert Wang, Natha­niel Carty et Porscha Wade. Seule­ment, à leur arri­vée à Las Vegas, la valise empeste la colle, d’après l’avo­cat de Gard­ner, Eidan Havas. Réticent, son client aurait alors été menacé avec un pisto­let sur la tempe par l’homme ayant remis le cargai­son. Son contenu sera décou­vert par la police de Sydney : il y a là 81 paquets de cocaïne, ornés du sigle « Z-8 », assez pour les faire condam­ner à la prison à vie.

Le mannequin Natha­niel Carty

Aler­tée de l’af­faire, la direc­tion de Vice limoge Pastu­khov début 2016. Sous un nouveau nom, Leonid Yari Farrow, le jour­na­liste s’en­vole alors pour Montréal, où il n’est pas inquiété pendant près de trois ans. Les mules écopent de leur côte de peines rela­ti­ve­ment clémentes : Nate Carty, Porscha Wade et Robert Wang sont déjà sortis de prison, tandis que Jordan Gard­ner et Kutiba Senusi devraient être libé­rés en avril. Entre-temps, l’af­faire a été dévoi­lée par le Natio­nal Post, créant des remous au sein de Vice. « Personne n’était surpris », indique un ancien employé de la filiale cana­dienne, alors que des sala­riés améri­cains se disaient stupé­faits.

Arrêté le 31 janvier 2019, tout comme Lalji, Pastu­khov commence par mini­mi­ser son rôle. « Ils ont fait une montagne de tout ça », consi­dère-t-il alors. « C’est un crime non violent et sans victime parce que les gens qui y sont allés, même s’ils se posent en victimes, n’en étaient pas. » Devant le tribu­nal, il a cepen­dant déclaré regret­ter « les déci­sions prises et les vies affec­tées » : « J’ai été emporté par quelque chose dont je ne mesu­rais pas la portée. J’ai détruit mes chances de deve­nir l’homme que je voulais deve­nir et j’au­rai toujours des remords pour ça. » Sur Insta­gram, la veille de l’au­dience, il présen­tait une version légè­re­ment diffé­rente : « Je suis devenu le jour­na­liste musi­cal le plus célèbre de Toronto. » Une prouesse qui a coûté neuf ans de liberté.


Couver­ture : Vice


 

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