Le Français Loan Drouard en rêvait depuis ses 7 ans, il l'a fait.

par Servan Le Janne | 8 mars 2018

La vitre et l’ai­­guille

Sous le soleil de ce mois de février 2018, dans le désert cali­­for­­nien, les lois de la physique partent en fumée. Pour la nouvelle vidéo de leur série The Super Slow Show, les youtu­­beurs britan­­niques Gavin Free et Daniel Charles Gruch ont encore une fois prévu de dila­­ter le temps avec une caméra Phan­­tom v2511, capable de filmer 25 000 images par seconde. « Cette semaine est consa­­crée à la vitesse », lancent-ils dans des blouses de scien­­ti­­fiques. À leurs côtés, trois Chinois en combi­­nai­­sons orange, cein­­tures noires et baskets Feiyue sont prêts à réali­­ser un tour de magie avec la matière.

Crédits : The Super Slow Show/YouTube

« Ce que nous allons faire pour vous est ce que nous appe­­lons “une aiguille à travers une vitre” », explique docte­­ment Bruce Wen. « C’est l’un des 72 arts des Shao­­lin, l’un des plus impor­­tants. Cela demande au moins dix ans d’en­­traî­­ne­­ment. » Ce moine guer­­rier, formé au monas­­tère où naquit la disci­­pline il y a des siècles, est depuis 2005 à la tête d’une acadé­­mie de kung-fu basée à Rose­­mead, à l’est de Los Angeles. Il se présente comme le « Batman chinois ».

Mais c’est son élève, Feng Fei, qui sera le super-héros du jour. En intro­­duc­­tion, ce dernier écarte vite les bras, puis les ramène avec soin vers lui avant de les bais­­ser comme pour descendre la vitre d’un vieux train. « Il convoque l’éner­­gie », commente Bruce Wen. Le tour peut commen­­cer. Tandis que le troi­­sième maître Shao­­lin tient une petite vitre à hauteur d’homme, derrière laquelle est disposé un ballon de baudruche, Feng Fei se saisit d’une aiguille. Il la pointe vers la cible, arme son bras, et la lance avec célé­­rité. Sa pointe traverse la vitre de part en part, faisant explo­­ser le ballon. « Oh, wow ! » s’ex­­clament Gavin et Daniel sans avoir le temps de comprendre ce qu’il s’est passé.

Dans son livre paru en 1934, L’Hé­­ri­­tage authen­­tique Shao­­lin : méthodes d’en­­traî­­ne­­ment des 72 arts Shao­­lin, Jin Jing Zhong ne parle pas direc­­te­­ment d’un exer­­cice consis­­tant à perfo­­rer du verre à l’aide d’une aiguille. Il donne en revanche des conseils pour augmen­­ter la dexté­­rité et la force des mains. « Après avoir appris le kung-fu », écrit l’au­­teur, « la dureté d’une chose n’aura plus d’im­­por­­tance : vous pour­­rez la prendre entre les doigts et la casser d’un coup ».

Des guer­­riers mythiques
Crédits : Dan Nie/Wiki­­me­­dia commons

Jin Jing Zhong n’était ni un mystique ni un scien­­ti­­fique. Shao­­lin de géné­­ra­­tion en géné­­ra­­tion, les membres de sa famille avaient cessé de l’être au moment du déclin de la dynas­­tie Qing, à la fin du XVIIIe siècle. Son goût précoce pour la guerre l’a fait renouer avec la tradi­­tion. « J’ai toujours été attiré par la voie mili­­taire », disait Zhong. Si la dimen­­sion spiri­­tuelle de la pratique est impor­­tante, une disci­­pline toute martiale se trouve à ses fonde­­ments.

Selon le profes­­seur israé­­lien d’études est-asia­­tiques Meir Shahar, auteur de l’ou­­vrage The Shao­­lin Monas­­tery: History, Reli­­gion, and the Chinese Martial Arts, le kung-fu Shao­­lin réus­­sit le tour de force de conci­­lier un entraî­­ne­­ment guer­­rier avec une philo­­so­­phie boud­d­histe qui pros­­crit la violence. À l’heure où la Chine déve­­loppe des armes de plus en plus sophis­­tiquées, ceux qui se pressent au célèbre monas­­tère Shao­­lin, dans le comté monta­­gneux de Deng­­feng, ne se préparent évidem­­ment plus au champ de bataille. Bruce Wen, par exemple, rêve de faire carrière à Holly­­wood.

C’est un juste retour des choses. « Les non-initiés sont expo­­sés au mythe Shao­­lin depuis les films légen­­daires de Bruce Lee dans les années 1960 et ceux de Jet Li », note Meir Shahar. « Les films de kung-fu ont joué un rôle clé dans la forma­­tion de sa légende. » Leur popu­­la­­rité a attiré bien du monde vers le berceau. À la fin des années 1990, plus d’un million de touristes passaient par le temple boud­d­histe origi­­nel chaque année. Le comté réunis­­sait lui quelque 7 000 aspi­­rants une décen­­nie plus tard. Seule une petite partie d’entre eux devien­­dront de véri­­tables moines Shao­­lin. Mais enfin, c’est possible, même pour un étran­­ger.

Shao­­lin calling

Ce jour d’avril 2000, le super-héros n’a pas de nom pour Matthew Ahmet. Depuis son fauteuil du London Domi­­nion Theatre, le Britan­­nique de 11 ans voit un inconnu monter sur une table dans laquelle est plan­­tée un grand pic. Ce prota­­go­­niste du spec­­tacle Shao­­lin Wheel of Life joint ses mains comme s’il portait un nour­­ris­­son. Il les monte au ciel puis les descend, dans un geste que répé­­tera Feng Fei en Cali­­for­­nie 18 ans plus tard. Le moine Shao­­lin se hisse alors au-dessus du pic, y plante son nombril, et set met à tour­­ner autour, les mains dans le vide.

« J’avais appris le karaté et j’ai­­mais les films de Jackie Chan et Bruce Lee, mais je n’étais pas prêt pour ça », se souvient Matthew Ahmet aujourd’­­hui. « Mon grand-frère et mon cousin m’ont amené au spec­­tacle. » Le garçon est fasciné. Lorsqu’un des moines porte son corps à l’en­­vers à la seule aide de ses deux indexes, il est convaincu de vouloir deve­­nir aussi fort. Sur le chemin du retour vers sa maison d’En­­field, au nord de Londres, Matthew est étran­­ge­­ment calme. Son plus grand rêve est en germe. Au départ, ses parents ne le prennent pas vrai­­ment au sérieux. Mais le jeune homme met tout en œuvre pour ressem­­bler aux Chinois de Shao­­lin Wheel of Life.

Alors qu’il commence son appren­­tis­­sage dans une petite école d’arts martiaux, les murs de sa chambre se couvrent de posters de combat­­tants en tuniques orange. Pour leur ressem­­bler, il achète du tissu et le taille sur des machines à coudre de son école. Devenu adoles­cent, Matthew réalise que ces figures loin­­taines ne sont pas ses seules sources d’ins­­pi­­ra­­tion. Il y a aussi son père, Meltin. Atteint par un cancer des testi­­cules en 2003, ce dernier doit subir de fasti­­dieuses opéra­­tions à l’hô­­pi­­tal. « Voir mon père souf­­frir autant a été l’une des périodes les plus diffi­­ciles de ma vie », regrette-t-il. « Mais son courage m’a beau­­coup inspiré. »

Deux ans plus tard, sorti de l’hô­­pi­­tal, Meltin est présent, à l’aé­­ro­­port, pour dire au revoir à son fils. À 17 ans, Matthew prend l’avion pour la Chine, accom­­pa­­gné d’une connais­­sance de son profes­­seur d’arts martiaux, capable de le guider vers le monas­­tère. La famille fond en larmes. L’ado­­les­cent n’est pas au bout de ses peines. Afin de rallier le monas­­tère en voiture, dans le comté de Deng­­feng, il faut faire 14 heures de route, soit plus que le vol entre l’An­­gle­­terre et le pays du kung-fu. Là-bas, après une courte nuit sur un lit sans mate­­las, Matthew est envoyé courir à 5 heures du matin à travers le paysage escarpé.

Les abords du temple Shao­­lin
Crédits : Wiki­­me­­dia commons

L’en­­traî­­ne­­ment s’ar­­rête à 7 h, pour un petit-déjeu­­ner à base de riz et de légumes bouillis, à 12 h avec le même menu suivi d’une sieste de deux heures et, enfin, à 21 heures. Le lende­­main, Matthew a si mal aux mollets qu’il peut à peine marcher. Mais il faut recom­­men­­cer sous peine d’être frappé avec des bambous. « Très souvent, il n’y avait pas d’eau chaude, ni d’élec­­tri­­cité », raconte-t-il. « Mais ce n’était pas dur car j’étais passionné, c’est ce que je voulais. C’était comme vivre dans un film de kung-fu. » Fier, le jeune Britan­­nique apprend à surmon­­ter la douleur et quelques mots de chinois. Un an après son arri­­vée, il rejoint la troupe qui l’avait inspiré enfant. Sa mère lui rend visite à la même période. Elle découvre un garçon affûté, au crâne rasé, visi­­ble­­ment heureux.

Matthew ne change pas seule­­ment physique­­ment. Il adopte aussi une nouvelle philo­­so­­phie, « dont la simpli­­cité fait la beauté ». Le Shao­­lin offre selon lui « un équi­­libre entre le boud­d­hisme et le kung-fu, comme il y a un équi­­libre dans le yin et yang, comme il y a une charge posi­­tive et néga­­tive dans une batte­­rie. » Le Britan­­nique ne fait cela dit pas partie de ceux qui ont fait vœu de chas­­teté. Son mariage avec une Chinoise, Chang Chung, est célé­­bré le 25 janvier 2008. Un an plus tard, il part en tour­­née avec la troupe de Shao­­lin Wheel of Life, près de dix ans après les avoir vu sur scène à Londres. La boucle est bouclé. Avec sa femme, il rentre en Angle­­terre pour y monter un temple de guer­­riers Shao­­lin, à Cheshunt, non loin d’En­­field.

Une vieille école

Au moment où l’ini­­tia­­tion se termine pour Matthew, elle commence pour Loan Drouard. À Issoire, commune du Puy-de-Dôme de 14 000 habi­­tants, ce garçon de sept ans déclare à son père, en plein dîner, qu’il veut deve­­nir moine Shao­­lin. Jérôme Drouard ne se souvient pas préci­­sé­­ment ce qui a suscité cette folle voca­­tion. C’est peut-être un docu­­men­­taire sur le sujet. Toujours est-il que, voyant son fils faire le grand écart tous les matins, il l’ins­­crit au taek­­wondo en 2009. Loan arrête le judo, qu’il avait commencé à trois ans, pour se consa­­crer à cet art martial dont les coups sont plus proches de ceux du kung-fu.

Avec son épouse, Sylvianne, Jérôme Drouard a toujours encou­­ragé son fils à faire du sport. Né en 1970, ce cadre tech­­nique natio­­nal chargé de l’ac­­com­­pa­­gne­­ment psycho-compor­­te­­men­­tal au sein de la Fédé­­ra­­tion française de triath­­lon ne voit donc pas d’un mauvais œil son entê­­te­­ment. « À ses neuf ans, en 2011, il insis­­tait pour faire la rentrée des classes en Chine », raconte Jérôme. « J’ai regardé sur Inter­­net et j’ai vu qu’il y avait un busi­­ness. » Si ces offres à desti­­na­­tion des étran­­gers repré­­sentent une chance pour Loan, elles « laissent perplexes certains dévots », observe Meir Shahar. « Car ils aspirent avant tout au déve­­lop­­pe­­ment person­­nel. »

Une synthèse de combat, de théra­­pie et de déve­­lop­­pe­­ment person­­nel

Leur désen­­chan­­te­­ment n’est pour­­tant pas nouveau. Sous l’ère Ming (1368–1644), les pèle­­rins étaient parfois pertur­­bés par le faste du monas­­tère Shao­­lin, à rebours de la sobriété prônée par le boud­d­hisme. Car le déve­­lop­­pe­­ment de l’art martial et la richesse de ses apôtres sont allés de pair. Créé dans la dernière décen­­nie du Ve siècle par un moine origi­­naire d’Inde que les sources chinoises appellent Batuo ou Fotuo, le temple s’est retrouvé avec un patri­­moine assez vaste à défendre pendant la période médié­­vale. Il a donc fallu combattre. « Sous la dynas­­tie Tang (618–907), les moines Shao­­lin parti­­ci­­paient à la guerre, mais il n’existe pas de preuve qu’ils possé­­daient un art martial spéci­­fique à ce moment-là », remarque Meir Shahar.

Les moines Shao­­lin se sont par la suite spécia­­li­­sés dans le combat au bâton ; si bien qu’à la fin de l’ère Ming, leur tech­­nique avec cette arme était consi­­dé­­rée comme la meilleure de Chine. Alors qu’ils étaient jusqu’ici plutôt loyaux envers le pouvoir, ils ont occupé une posi­­tion ambi­­va­­lente sous la dynas­­tie des Qing (1644–1911), pendant laquelle leurs tech­­niques sans armes se sont perfec­­tion­­nées. Des tech­­niques de gymnas­­tique daoiste et de respi­­ra­­tions ont alors été inté­­grées au combat à main nue créant, selon le cher­­cheur israé­­lien, « une synthèse de combat, de théra­­pie et de déve­­lop­­pe­­ment person­­nel ».

Loan Drouard fréquen­­tera le monas­­tère après avoir pris des cours dans une petite école, au pied des montagnes. Son premier voyage en Chine, avec sa famille, en 2011, dure 28 jours. Bien d’autres suivent. L’ado­­les­cent arrête le taek­­wondo pour se consa­­crer avec un certain talent au kung-fu. Stages et compé­­ti­­tions en Chine s’en­­chaînent durant les vacances scolaires en classe de CM1, CM2 et sixième. Dès sa deuxième année de collège, il part trois mois, seul. Un instruc­­teur l’ayant pris sous son aile, le séjour suivant dure près d’un an.

Loan à Shao­­lin, devant l’objec­­tif de son père
Crédits : Jérôme Drouard

« Beau­­coup d’étran­­gers vont là-bas », remarque Jérôme, « sans toujours avoir conscience du travail que cela implique. » Dans les écoles Shao­­lin, on trouve d’après lui aussi bien des enfants de quatre ans habi­­tés par leur culture que des fils de bonnes familles inté­­res­­sées par leur renom­­mée. À aujourd’­­hui 16 ans, Loan n’a quant à lui rien perdu de sa moti­­va­­tion. Il parti­­ci­­pera aux prochains cham­­pion­­nats de France de kung-fu et peut-être aux cham­­pion­­nats du monde. Lorsqu’il déci­­dera de rentrer en France, ce dont son père ne doute pas, peut-être ouvrira-t-il, comme Matthew Ahmet, une école.


Couver­­ture : Deux moines Shao­­lin en pleine démons­­tra­­tion.


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