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Plus grande entreprise productrice de plastique au monde, Coca-Cola a beaucoup travaillé pour en arriver là.

par Servan Le Janne | 28 octobre 2019

Les bouchons rouges

Sur une plage de Tanza­­nie, à l’est de l’Afrique, de petits monti­­cules chatoient au bout des vagues. Par-dessus les bran­­chages et les algues, le plas­­tique tisse une toile colo­­rée jusqu’aux ruis­­seaux, où il délaye un liquide noirâtre. C’est à peine moins épais que le pétrole. Après avoir longé ces eaux polluées, une femme en chemise à carreaux, foulard autour du scalp, atteint le sable. Derrière un bout de mur que la marée paraît avoir insen­­sé­­ment déposé là, elle se penche pour mettre des bouchons rouges dans son grand sac de riz. Marta a 50 ans et trois enfants. À raison de 8 heures de collecte par jour, elle peut rassem­­bler 20 kilos de déchets, soit un peu moins de deux euros.

Quelques centaines de mètres plus loin, dans la banlieue de Dar es Salam, des hommes montent sur une montagne de bouteilles en plas­­tique avec d’im­­menses sacs sur la nuque. On dirait des four­­mis au fardeau plus lourd qu’elles. Dans cette usine de recy­­clage, les étiquettes chatoient comme les monti­­cules de la plage. Et là encore, il y a beau­­coup de bouchons rouges. Coca-Cola est partout. Depuis 2013, par souci d’éco­­no­­mie, le géant du soda améri­­cain remplace les bouteilles en verre, consi­­gnées, par des bouteilles en plas­­tique. En plus de s’éta­­ler sur les bus, les murs et les aires de jeux, son logo se retrouve ainsi bien souvent sur les plages et dans les rivières.

Crédits : Coca-Cola

En dehors de la Tanza­­nie, cela fait long­­temps que le verre a disparu des rayons. La marque est ainsi deve­­nue la plus grande produc­­trice de déchets plas­­tiques au monde. Dans son clas­­se­­ment établi mercredi 23 octobre 2019, l’as­­so­­cia­­tion Break Free From Plas­­tic estime qu’elle en rejette plus que les trois autres plus gros pollueurs, à savoir Nestlé, PepsiCo et Monde­­lez Inter­­na­­tio­­nal. À la demande de la fonda­­tion Ellen MacAr­­thur, Coca-Cola a rendu public ses chiffres en mars dernier. En 2017, trois millions de tonnes de plas­­tique sont sorties de ses usines, soit pas moins de 20 % de la produc­­tion mondiale. Chaque année, 180 milliards de bouteilles sont produites, ce qui repré­­sente 200 000 unités par minute.

Avec 149 autres entre­­prises, la multi­­na­­tio­­nale basée à Atlanta s’est donc enga­­gée à « élimi­­ner le plas­­tique inutile des embal­­lages et favo­­ri­­ser des embal­­lages réuti­­li­­sables, inno­­ver pour assu­­rer que 100 % du plas­­tique puisse être réuti­­lisé, recy­­clé ou composté d’ici 2025, et créer une écono­­mie circu­­laire du plas­­tique en augmen­­tant signi­­fi­­ca­­ti­­ve­­ment les volumes de plas­­tique réuti­­li­­sés ou recy­­clés pour de nouveaux embal­­lages. » En janvier 2018, Coca-Cola avait déjà promis qu’elle recy­­cle­­rait tous ses embal­­lages d’ici 2030. Il seront d’ailleurs composé à 50 % de maté­­riaux recy­­clés. Et en octobre 2019, la firme a annoncé avoir produit 300 bouteilles compo­­sée de 25 % de déchets plas­­tiques collec­­tés dans les océans.

Ses diri­­geants s’en­­gagent en faveur du recy­­clage car « c’est un moindre mal », juge Mathieu Glachant, profes­­seur à MINES ParisTech spécia­­lisé dans l’éco­­no­­mie de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment. « Ils ont peur que quelque chose de plus extrême leur soit imposé, comme la réduc­­tion à la source de leur produc­­tion ou le retour au verre. » Pour l’as­­so­­cia­­tion Green­­peace, c’est insuf­­fi­­sant. « Les enga­­ge­­ments récents d’en­­tre­­prises comme Coca-Cola, Nestlé et PepsiCo pour trai­­ter la crise conti­­nuent malheu­­reu­­se­­ment de repo­­ser sur des fausses solu­­tions, comme le rempla­­ce­­ment du plas­­tique par du papier ou des bioplas­­tiques », déplore Abigail Agui­­lar, coor­­di­­na­­trice de l’ONG pour l’Asie sud Sud-Est. « Et ils s’ap­­puient sur un système de recy­­clage mondial défaillant. Ces stra­­té­­gies protègent le modèle écono­­mique obso­­lète à l’ori­­gine de la crise de la pollu­­tion par le plas­­tique et elles ne feront rien pour éviter que ces marques restent les plus gros pollueurs. »

Contrai­­re­­ment à ce que ses diri­­geants assurent, Coca-Cola est loin de tout mettre en œuvre pour en finir avec le plas­­tique. Le 18 octobre, le maga­­zine en ligne The Inter­­cept révé­­lait des extraits d’une réunion de la coali­­tion Atlanta Recycle, où était évoquée une campagne de Coca-Cola en faveur du recy­­clage. À ces discus­­sions orga­­ni­­sées en janvier au Center for Hard to Recycle Mate­­rials parti­­ci­­paient notam­­ment le respon­­sable du déve­­lop­­pe­­ment durable à la mairie John Seydel, la direc­­trice de la Geor­­gia Recy­­cling Coali­­tion, Glora Harde­­gree, et la vice-prési­­dente de Keep America Beau­­ti­­ful, Kanika Green­­lee. Ces deux orga­­ni­­sa­­tions reçoivent des fonds de Coca-Cola.

Quand Seydel évoque une taxe sur les bouteilles, Harde­­gree lui répond par « un grand non ». Car « avec les inves­­tis­­se­­ments que Coca est prêt à faire à Atlanta et dans d’autres grandes villes améri­­caines, cette campagne World Without Waste ne fera pas partie de la conver­­sa­­tion. » C’est simple, « nous pouvons le faire à leur façon ou aban­­don­­ner, vous savez, les fonds qu’ils sont prêts à four­­nir. » Kanika Green­­lee est d’ac­­cord : « Non pas qu’une conver­­sa­­tion sur la taxe sur les bouteilles ne vaille pas la peine, mais je crains que ça compro­­mette les fonds que nous avons ici. » Dit autre­­ment, Coca-Cola tient à ce que le prix des bouteilles en plas­­tique reste bas. C’est ce qu’elle a toujours cher­­ché à faire.

Le contre-feu

Dans une maison en bois crème entou­­rée de sapin, au fond du Michi­­gan, Arsen Darnay tient entre ses mains un rapport inti­­tulé « Les impacts envi­­ron­­ne­­men­­taux des bouteilles de Coca-Cola ». Il date de 1970 et n’a jamais été publié. Devant les murs émaillés de photos de famille du salon, cet homme à la barbe blanche explique que la multi­­na­­tio­­nale lui a demandé, à l’époque, de trou­­ver la solu­­tion pour vendre sa bois­­son en polluant le moins possible. Avec son collègue du Midwest Research Insti­­tute Gary Muss, il est parvenu à la conclu­­sion que « la bouteille en verre réuti­­li­­sable, à condi­­tion d’être réuti­­li­­sée 15 fois, est la solu­­tion écolo­­gique par excel­­lence ». Mais Coca-Cola n’en a rien fait.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, ses consom­­ma­­teurs sont 96 % à rendre les bouteilles en verre consi­­gnées afin de récu­­pé­­rer près de la moitié du prix qu’ils ont payés. Avec la popu­­la­­ri­­sa­­tion de la boite métal­­lique et la montée en puis­­sance du plas­­tique, le Vermont s’était toute­­fois doté d’une loi anti-déchets dès 1937. En 1953, elle est complé­­tée par l’in­­ter­­dic­­tion de la vente de bière en bouteilles non-réuti­­li­­sables. Sans attendre, les indus­­triels s’or­­ga­­nisent en créant un contre-feu sous la bannière de Keep America Beau­­ti­­ful. Alors qu’elle lutte offi­­ciel­­le­­ment contre la pollu­­tion, cette asso­­cia­­tion fait en réalité du lobbying contre les mesures trop contrai­­gnantes. La loi du Vermont ne survit ainsi pas plus de quatre ans. Pour­­tant, « 62 millions de tonnes d’em­­bal­­lages ont été produits et utili­­sés aux États-Unis en 1966 », pointe Arsen Darney. « Seuls 10 % ont été réuti­­li­­sés ou recy­­clés. »

Avec le même art du camou­­flage, Coca-Cola passe par la Natio­­nal Soft Drink Asso­­cia­­tion en 1968 pour désa­­mor­­cer un projet de loi fédé­­rale visant à rendre les consignes sur les bouteilles obli­­ga­­toires. Au niveau local, elle ferraille contre les « atteintes directes et poli­­tiques à la concur­­rence libre » et les « menaces sur ses projets », indique le géographe Matthew Gandy dans le livre Recy­­cling and the Poli­­tics of Urban Waste. L’Ore­­gon adopte malgré tout une loi qui impose les bouteilles réuti­­li­­sables en 1971. Suivent le Vermont en 1973, puis le Connec­­ti­­cut, le Dela­­ware, l’Iowa, le Massa­­chu­­setts, le Maine, le Michi­­gan et New York au début des années 1980.

Crédits : CNIID

En France, la consigne a disparu peu à peu, éclip­­sée par les maté­­riaux jetables. Chaque citoyen génère 220 kilos de déchets par an en 1960. « Les boites [en] métal ne resservent jamais », indique une publi­­cité de 1963. « C’est telle­­ment plus pratique… plus hygié­­nique aussi : une boite [en] métal on l’achète, on la vide, on la jette… Un point c’est tout ! » La même année, la marque Huilor Dulcine fait la promo­­tion de la bouteille non consi­­gnée. « Plus sûr[e] », elle « ne sert qu’une fois ; vide, on la jette, elle ne revient pas. » Quatre ans plus tard, Coca-Cola s’im­­plante en France en ouvrant une usine à Clamart. Elle sera dotée en 2013 d’une ligne de produc­­tion à haute cadence, capable de fabriquer 60 000 bouteilles en plas­­tique de 50 cl par heure. « Un rythme impres­­sion­­nant – 22 millions de caisses par an – qui en fait la plus rapide en Europe », vante le site.

La dissé­­mi­­na­­tion des ordures pousse le légis­­la­­teur à adop­­ter un texte sur l’éli­­mi­­na­­tion des déchets et la récu­­pé­­ra­­tion des maté­­riaux en 1975. Elle est complé­­tée par un décret de 1992 obli­­geant les entre­­prises à contri­­buer à l’éli­­mi­­na­­tion des déchets d’em­­bal­­lages. L’État crée alors Éco-Embal­­lage (deve­­nue Citeo), une société char­­gée de super­­­vi­­ser et d’ac­­com­­pa­­gner leur recy­­clage. Ce faisant, « la France signe l’ar­­rêt de mort de la consigne en adop­­tant un système de contri­­bu­­tion finan­­cière versée à des orga­­nismes en charge de la collecte et du tri sélec­­tif », juge Coca-Cola sur son site. Mais cette mort doit beau­­coup à une deuxième orga­­ni­­sa­­tion, l’Adelphe.

Fondée en 1993 par les acteurs des vins et spiri­­tueux, elle est une « réponse à une inquié­­tude face au modèle alle­­mand de récu­­pé­­ra­­tion par consigne. La consigne des bouteilles de vin par exemple aurait été ingé­­rable à trai­­ter en France et il était impé­­ra­­tif d’évi­­ter à tout prix un tel système », retracent deux parle­­men­­taires dans un rapport de 1999.

Indis­­cret lobbying

Autour de la longue barre grise qui accueille le siège de Coca-Cola, dans le centre d’At­­lanta, le plas­­tique manque. Dans tout l’État de Géor­­gie, les fabri­­cants de tapis doivent en impor­­ter tant le recy­­clage est rare dans le coin. Laura Turner Seydel prend conscience de cette absur­­dité en 2005. Alors, cette fille du magnat des médias Ted Turner donne vie à Atlanta Recycles, une coali­­tion mettant les insti­­tu­­tions et les entre­­prises autour de la table. De son côté, Coca-Cola lance Coca-Cola Recy­­cling LLC deux ans plus tard. Dans son rapport de déve­­lop­­pe­­ment durable publié en 2008, le groupe se féli­­cite d’avoir réduit de 15 % le taux de déchets solides depuis 2002. Cela dit, en termes abso­­lus, sa crois­­sance a entraîné une augmen­­ta­­tion de 5 % du volume de déchets solides.

Crédits : Coca-Cola

À partir de 2008, Coca-Cola promet que 25 % de ses bouteilles seront conçues en plas­­tique recy­­clé à l’ho­­ri­­zon 2015. Mais dans le même temps, elle couvre d’or les orga­­ni­­sa­­tions des cher­­cheurs Steven Blair et Gregory Hand. Alors qu’ils reçoivent près de 4 millions de dollars entre 2008 et 2015, la marque de bois­­son initie discrè­­te­­ment le Global Energy Balance Network (GEBN) en 2014, moyen­­nant 1,5 million de dollars. Blair et Hand sont les cofon­­da­­teurs de cette asso­­cia­­tion de lutte contre l’obé­­sité. Ils clament que le surpoids est avant tout lié au manque d’ac­­ti­­vité physique et non à l’ali­­men­­ta­­tion. « “Oh ils mangent trop, ils mangent trop, ils mangent trop”, répètent les médias en blâmant les fast-foods ou les boisons sucrées », raille Steven Blair. « Et il n’y a aucune preuve que ce soit effec­­ti­­ve­­ment la cause. » Elles ne manquent pour­­tant pas.

Quoique révélé par la presse en 2015, ce lobbying insi­­dieux se prolonge en Europe contre le plas­­tique. Alors que l’Écosse envi­­sage d’adop­­ter le système de consignes en vigueur en Alle­­magne et au Dane­­mark, des respon­­sables de Coca-Cola s’en­­tre­­tiennent avec le ministre respon­­sable du projet, Richard Loch­­head. Ils le contactent en tant que membres du Packa­­ging Recy­­cling Group Scot­­land (PRGS). « Je suis trou­­blé de voir que des entre­­prises de bois­­sons qui ont des systèmes de consignes opérants dans tant de marchés autour du monde conti­­nuent à résis­­ter à des systèmes intro­­duits en Écosse et ailleurs », souffle-t-il.

En 2015, selon Green­­peace, la multi­­na­­tio­­nale dépense 900 000 euros en lobbying auprès de la Commis­­sion euro­­péenne. Elle place aussi son direc­­teur des affaires publiques, Niko­­laus Tacke, à la Chambre de commerce de l’Union euro­­péenne. Cette lutte est aussi menée par des groupes tels que l’As­­so­­cia­­tion natio­­nale des indus­­tries alimen­­taires et l’Elipso, qui repré­­sente les entre­­prises produi­­sant des embal­­lages plas­­tiques. En août 2018, elles signent une note de posi­­tion visant à dimi­­nuer la portée de la direc­­tive euro­­péenne rela­­tive aux plas­­tiques à usage unique, constate Zero Waste France. À la surprise de l’as­­so­­cia­­tion, Citeo (ex-Éco-Embal­­lage) en est signa­­taire.

Alors qu’Éco-Embal­­lage était censé promou­­voir la réduc­­tion à la source a la produc­­tion, il comp­­tait parmi ses adhé­­rents des indus­­triels qui frei­­naient des quatre fers. « L’an­­cien PDG de Cris­­tal­­line par exemple faisait campagne contre l’eau du robi­­net il y une dizaine d’an­­née », rappelle Mathieu Glachant. À Bruxelles, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion Plas­­ticsEu­­rope consi­­dé­­rait la consigne comme la pire solu­­tion il y a encore deux ans. « Elle dit main­­te­­nant que c’est génial car le contexte poli­­tique a évolué », pour­­suit le cher­­cheur, selon qui « le recy­­clage du verre n’est pas extrê­­me­­ment rentable au niveau envi­­ron­­ne­­men­­tal. Le bon maté­­riau, c’est le papier carton. »

Le 2 août dernier, Coca-Cola a ainsi décidé de quit­­ter la Plas­­tics Indus­­try Asso­­cia­­tion, le plus gros lobby du secteur. Reste que la marque « a long­­temps bataillé pour éviter que les commu­­nau­­tés du monde entier mettent en place des systèmes de consignes », résume Bart Elmore, histo­­rien de l’en­­vi­­ron­­ne­­ment et auteur du livre Citi­­zen Coke: The Making of Coca-Cola Capi­­ta­­lism. À travers l’as­­so­­cia­­tion Atlanta Recycles, Laura Turner Seydel promeut bien le recy­­clage dans la ville-mère de Coca-Cola. Mais il n’est pas ques­­tion pour elle de parler d’une taxe sur les bouteilles, au risque que « ça compro­­mette les fonds que nous rece­­vons », comme l’a dit une de ses membres, Kanika Green­­lee. Grâce à son pouvoir finan­­cier immense, la multi­­na­­tio­­nale peut favo­­ri­­ser les alter­­na­­tives les moins domma­­geables pour son porte-feuille, pas néces­­sai­­re­­ment pour la planète.


Couver­­ture : Maria Mendola


 

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