Sept chaises restent désespérément vides dans la salle de réunion de l’association Libra, à Genève. Ce lundi 14 octobre 2019, ils ne sont plus que 21 sur les 28 membres fondateurs censés fixer les règles et la légitimité de la monnaie numérique de Facebook. Alors qu’elle avait été présentée comme une révolution, la Libra a perdu ses soutiens un à un. Confronté à la réticence du législateur américain et des gouvernements français et allemand, PayPal a fait défection au début du mois.

Visa, MasterCard et Stripe ont suivi le mouvement après que leurs patrons ont été interrogés par une commission sénatoriale aux États-Unis, la semaine dernière. « Des questions clés restent sans réponse concernant le risque que le projet présente pour les consommateurs, la régulation des institutions financières et le système financier international », ont déploré les parlementaires. Ils craignent notamment que la cryptomonnaie favorise le blanchiment d’argent et perturbe la stabilité de l’ordre financier. Résultat, Ebay, Mercado Pago et Booking Holding ont aussi annoncé leur retrait.

Les membres restants, parmi lesquels on trouve Vodafone, Uber ou encore Lyft, ont élu cinq personnes au conseil d’administration : David Marcu (Facebook) ainsi que des représentants de PayU, Andreessen Horowitz, Xapo Holdings Limited et Kiva Microfunds. Ils ont aussi entériné leurs règles de fonctionnement : les votes du conseil de gouvernance auront lieu à la majorité tandis que les entrées ou sorties nécessiteront deux tiers d’avis favorables.

Cette architecture doit instaurer un climat de confiance, à même de faire de la Libra une monnaie numérique internationale, pour abaisser le coût des échanges et fluidifier leurs coûts. Ainsi, Facebook étendrait-il son influence sur le monde ; ce qui explique la réticence de certains États et institutions bancaires. La Libra a encore bien des épreuves à passer avant d’être lancée en juin 2020.

Le milliardaire relatif

Dans les allées d’un bureau aux murs et à la moquette gris, un homme en monocycle slalome entre les informaticiens, rivés à leurs ordinateurs. Éclairés par la lumière blafarde des néons qui courent au plafond, ils entrevoient la ville californienne de Palo Alto, noyée par la nuit, à travers de rares fenêtres. Au milieu de ce repaire un peu caverneux, Mark Zuckerberg promène son visage adolescent au bout d’un corps raide, où flotte une veste au kaki indescriptible. En cette année 2008, le patron de Facebook vient de faire la couverture de Newsweek.

Le style de cet homme qui vaut 3 milliards de dollars ressemble à celui d’un étudiant. « Je n’achète pas de vêtements chers », concède-t-il. « J’ai un appartement à une chambre avec le matelas sur le plancher, c’est là que je vis. » Pour Facebook, il préfère aussi la sobriété. L’entreprise gagne-t-elle beaucoup d’argent ? « Je pense que c’est quelque chose de relatif », répond-il. « En tant que groupe privé, nous avons l’avantage de ne pas avoir à dévoiler au monde extérieur l’état de nos finances. » Ce n’est pas qu’il veuille tout garder. En 2010, Zuckerberg se rend sur le plateau d’Oprah Winfrey pour annoncer un don de 100 million de dollars à la ville de Newark, dans le New Jersey.

Mark Zuckerberg
Crédits : Brian Solis

L’entrepreneur se soucie des autres. Seulement, de nombreuses associations locales estiment que son projet est déconnecté du terrain, hors-sol. À juste titre : huit ans plus tard, l’échec est patent. « Vous ne pouvez pas juste récolter beaucoup d’argent, le lancer dans la rue et dire “ça va tout régler” », constate avec amertume le maire de Newark, Ras Baraka. Depuis, Zuckerberg n’a pas abandonné la philanthropie, promettant de dépenser 95 % de sa fortune « pour promouvoir l’égalité pour les enfants de la génération à venir ». Mais il a surtout trouvé un autre moyen de se rendre utile, bien au-delà des États-Unis.

Mardi 18 juin 2019, mettant fin à des mois de rumeurs, Facebook a annoncé qu’il battrait bientôt sa propre monnaie numérique, la libra. « La technologie a rendu presque tout plus accessible, sauf l’argent », justifie la vidéo de lancement. « 1,7 milliard de personnes n’ont pas de compte en banque. Cela représenté 31 % de la population mondiale. Pour ceux qui y ont accès, les transferts sont lents. Un paiement transfrontalier prend en moyenne trois jours et coûte cher en taxes. » David Marcus, le Franco-Suisse chargé du développement de la libra, estime qu’il a pour mission de bâtir une « infrastructure financière simple et globale qui donnera du pouvoir à des milliards de personnes ».

Si des technologies de transfert d’argent à l’étranger existent, leurs utilisateurs ne s’en servent pas sans difficulté ni sans taxes. « Les banques ne s’y intéressent pas », observe Michelle Abraham, avocate d’affaires spécialisée dans les cryptomonnaies. « Facebook a donc cherché à développer un outil utile au plus grand nombre et notamment à ceux qui n’ont pas de comptes. »

À partir de 2020, la cryptomonnaie circulera à travers Messenger, WhatsApp et une application ad hoc dans une dizaine de pays. Elle sera conservée sur un portefeuille numérique baptisé Calibra et la blockchain sécurisera chaque échange, sous le contrôle d’une organisation dite neutre, la Libra Association. On trouvera au sein de cet organisme basé en Suisse une centaine de membres fondateurs prêts à investir 10 millions de dollars afin de constituer un fonds de garantie. Outre Facebook, 26 noms ont déjà été dévoilés dont ceux de Spotify, Mastercard, Vodafone, Lyft, Ebay, Uber et Iliad (maison-mère de Free).

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Le système élaboré par David Marcus n’est donc pas aussi décentralisé qu’il l’aimerait. Si la libra offrira une fluidité et un anonymat proches de ce que connaissent les possesseurs de bitcoin ou d’ethereum, elle n’en demeure pas moins une initiative privée. Facebook est d’ailleurs si puissant qu’il maîtrise déjà jusqu’aux plateformes Messenger et WhatsApp où auront lieu les échanges. Pour le sénateur Démocrate de l’Ohio Sherrod Brown, la société de Palo Alto est « déjà trop grosse » et « a déjà utilisé son pouvoir pour exploiter les données des utilisateurs sans protéger leur vie privée », pointe-t-il en référence au scandale Cambridge Analytica.

Or, selon le ministre français des Finances, Bruno Le Maire, « cette monnaie permettra à Facebook de rassembler encore plus de données, ce qui ne fait qu’augmenter notre détermination à réguler les géants d’Internet ». L’État risque aussi de devoir adapter sa législation, les échanges de monnaie numérique supérieurs à 305 euros, produisant une plus-value, étant à l’heure actuels taxés. Du côte des institutions publiques, les inquiétudes sont si fortes que le comité bancaire du Sénat américain a prévu, le mois prochain, d’interroger David Marcus. Lequel, comme de juste, tient un discours bien plus optimiste : « La libra a le potentiel d’offrir un écosystème financier plus inclusif et plus ouvert à des milliards de personnes. »

Dans la Silicon Valley, ce genre de discours emphatiques, tendu vers le bien commun, est monnaie courante. Le Franco-Suisse en sait quelque chose : en 2014, il a quitté la présidence d’une entreprise qui, d’après lui, travaillait à la « création du futur de l’argent ». Cette entreprise, c’était PayPal.

Les aînés

Une sonnerie de portable datée retentit au bord de la route. « Allô, c’est Elon Musk », répond placidement un homme aux cheveux épars, alors qu’un camion approche. Le véhicule remorque un autre véhicule. Grâce à la vente de ses parts dans l’entreprise de logiciels Zip2, Musk, 28 ans, vient de s’acheter une McLaren de Formule 1 à un million de dollars. Il trépigne comme un enfant en cette année 1998. « Il y a trois ans je prenais ma douche à la Young Men’s Christian Association et je dormais par terre au bureau », enchaîne-t-il, fier du chemin parcouru. « En 1995, il n’y avait pas grand monde sur Internet, et personne ne gagnait d’argent du tout. La plupart des gens pensaient qu’Internet serait une mode. »

Elon Musk, lui, sait flairer les bons coups. Cette année-là, l’argent qu’il lui reste après l’achat de la McLaren est investie dans PayPal, un moyen de paiement adapté à l’assistant numérique Palm Pilot vite étendu aux moteurs de recherche. Le potentiel est immense. « Autour du globe, tout le monde a besoin d’argent pour être payé, pour échanger et vivre », observe l’associé de Musk, Peter Thiel. « La monnaie papier est une technologie ancienne et un moyen de paiement peu pratique. Vous pouvez en manquer, ça s’use, ça se perd ou ça se vole. Au XXIe siècle, les gens ont besoin d’une forme d’argent plus pratique et sûre, quelque chose auquel on peut accéder partout avec une connexion internet. Bien sûr, ce que nous appelons pratique pour les Américains sera révolutionnaire pour les pays en voie de développement. »

Elon Musk Crédits : Brian Solis

Cette louable ambition se double d’un fantasme hégémonique : Thiel et Musk veulent mettre sur pied le « Microsoft du paiement », à une période où la multinationale de l’informatique est justement devant les tribunaux américains pour abus de position dominante. Condamnée à séparer Windows d’Internet Explorer en 2000, elle parvient en appel à maintenir son intégrité. Soulagé, Bill Gates peut sortir la Porsche 911 qu’il s’est achetée après avoir fait fortune pour « rouler à toute vitesse la nuit », comme il l’a confié au Time. Thiel et Musk rêvent aussi de grosse voitures.

L’idée derrière PayPal « a toujours été que quelqu’un allait être autorisé à tirer profit [des échanges d’argent sur Internet] en tant qu’intermédiaire », glisse David E. Shaw, investisseur et mentor de Jeff Bezos. « La question clé est : qui sera cet intermédiaire ? » Une bataille féroce est livrée pour exercer ce rôle central. Amazon tente de compiler le plus d’informations et de services possibles en rachetant les autres acteurs du secteur. Ebay n’est pas en reste, qui met la main sur PayPal en 2002, puis sur ses concurrents VeriSign en 2005 et Bill Me Later en 2008. Cette année-là, David Marcus fonde Zong. Seulement trois ans plus tard, PayPal met 240 millions de dollars sur la table pour absorber la société de micropaiement sur portable et recruter son patron.

Un nouveau monde

À peine arrivé chez PayPal, David Marcus s’occupe du lancement de PayPal Here, une application de paiement assortie d’un lecteur de carte bancaire. Nommé président de la société dès avril 2012, il négocie l’acquisition de Braintree, maison-mère du service Venmo, finalement arrachée pour 800 millions de dollars en septembre 2013. En plus d’Amazon Pay, disponible depuis 2007, le secteur voit alors l’arrivée de Google et Apple. « Le plus important, c’est que nous sommes la seule entreprise d’achats numériques en ligne », défend-il alors dans un entretien à El Pais. « Les autres font des paiements pour autre chose : certains pour obtenir des données, d’autres pour se différencier de la concurrence. »

Cette logique de distinction n’épargne pas son employeur, qui met sur orbite PayPal Galactics dans l’optique d’opérer des échanges dans l’espace. Car là-haut, « vous n’allez pas utiliser des espèces », remarque le groupe, « il n’y aura pas de navette sécurisée pour venir chercher vos billets et vos pièces. » Dans le futur, assure Marcus, « l’argent sera invisible, il n’y aura pas de billets ni de portefeuille, seulement des valeurs disponibles au besoin, que vous pourrez déplacer à n’importe quel endroit du monde pour un faible coût. » Aujourd’hui, le Franco-Suisse explique qu’il rêve d’un moyen de paiement décentralisé « depuis de longues années ». Il n’est pas seul.

David Marcus
Crédits : Loïs Le Meur

En 2014, Mark Zuckerberg l’invite régulièrement à dîner. En manque d’un système de messagerie propre sur mobile, Facebook a été obligé de racheter WhatsApp pour 19 milliards de dollars. Il entend aussi découpler Messenger de son réseau social. David Marcus est l’homme qu’il lui faut pour cela : il saura rentabiliser l’affaire en en faisant un moyen de paiement. Des documents obtenus par un blogueur en 2014 montrent que le groupe, qui a déplacé son siège de Palo Alto à la ville voisine de Menlo Park, fait déjà des tests en ce sens. Il s’y était déjà intéressé en lançant Facebook Credits en 2010.

En mars 2015, Facebook offre finalement la possibilité aux utilisateurs de Messenger de s’envoyer de l’argent. Ce genre d’échanges devrait brasser 17 milliards de dollars en 2019, évalue alors la société Forrester Research. Même si la bourse de bitcoins Coinbase vient de lever 75 millions de dollars, Marcus estime que la technologie des cryptomonnaies n’est pas encore suffisamment mâture pour être investie. Les décideurs ne sont du reste pas prêts. Son avis évolue en décembre 2017. Le mois suivant, Facebook annonce qu’il interdit les publicités sur le bitcoin. En mai, Zuckerberg nomme Marcus responsable d’une unité de développement d’une blockchain en mai 2018. Il ne fait désormais plus guère de doute : Facebook va lancer sa monnaie numérique.

Grand promoteur du bitcoin, le Britannique Andreas M. Antonopoulos estime toutefois que la libra n’a rien d’une cryptomonnaie et que sa blockchain n’en est pas vraiment une. Parce que son système possède un centre, la Libra Association, certains des cinq critères ne sont pas remplis : ouverture, publicité, neutralité, résistance à la censure et absence de frontière. Facebook a aussi mis sur pied une société, Libra Networks, basée à Genève et une entreprise de droit américain, Calibra, pour gérer les portefeuilles. « Les transferts seront donc soumis à la législation américaine, qui empêche d’envoyer des fonds en Iran par exemple », observe Michelle Abraham. L’avocate fait aussi remarquer que le livre blanc de la libra n’a pas été traduit en arabe.

Crédits : Libra Association

Largement inspiré du fonctionnement du bitcoin et de l’ethereum, ce document explique vouloir développer le concept d’identité numérique afin d’éviter la présence d’acteurs malveillants. Il précise aussi que si chacun sera identifiable sur Calibra, ses données d’échange ne seront pas mises en relation avec celles de son profil Facebook. Les cyberattaques, soutient aussi le groupe, seront tenues à distance grâce à la centralisation du système.

Si aucune taxe sur les échanges n’est prévue, Facebook pourrait à terme proposer des services financiers comme des crédits. Tout en visant large, pour endosser le rôle d’intermédiaire privilégié, la société aurait alors surtout de l’argent à gagner auprès des utilisateurs aisés. À ses débuts, la libra ne devrait être échangée qu’entre particuliers ou petites entreprises, mais rien ne dit qu’elle ne sera pas mise à disposition des grands groupes un jour. Dès lors, elle fera grandement concurrence au dollar. « Une devise numérique stable, sûre et peu volatile, disponible pour tout le monde à partir d’un portable à 40 dollars et mobilisable à faible coût aurait extrêmement de valeurs », se frotte les mains David Marcus. « C’est la porte ouverte à un nouveau monde », complète Michelle Abraham.


Couverture : La Libra. (Ulyces)