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par Servan Le Janne | 8 octobre 2017

Un asté­roïde tombé du ciel

À 22 h 10, ce dimanche 1er octobre 2017, les projec­teurs du festi­val de musique coun­try Route 91 Harvest de Las Vegas n’éclairent plus qu’une foule de dos. Couchés au sol, la tête rentrée dans les épaules, les spec­ta­teurs qui étaient venus écou­ter la voix de Jason Aldean assistent à un concert de cris rythmé par les rafales de fusils auto­ma­tiques. Immo­biles, ceux qui n’ont pu s’en­fuir sont livrés à la folie d’un homme « normal ».

La chambre d’hô­tel de Stephen Paddock
Crédits : Bild

Depuis les fenêtres du 32e étage de l’hô­tel Manda­lay Bay qui surplombe la scène, le comp­table à la retraite Stephen Paddock abat 58 personnes, en blesse quelque 500 autres, et se donne la mort. Il avait 64 ans. « C’est comme un asté­roïde tombé du ciel », s’étrangle le lende­main son frère sous le choc. Eric Paddock cherche ses mots. « Il n’a jamais frappé personne », dit-il en secouant la tête. Bien sûr, « il avait deux ou trois armes de main, peut-être un fusil, mais aucune arme auto­ma­tique ». La boutique Guns & Guitar de Mesquite, au Nevada, lui en a fourni quelques jours aupa­ra­vant sans diffi­culté. Le deuxième amen­de­ment de la Cons­ti­tu­tion améri­caine ne défend-t-il pas le droit de porter une arme ?

Depuis juin 2016, il y a eu plus de fusillades aux États-Unis que de levers de soleil, d’après le décompte du New York Times. Dans un édito qui les réper­to­rie sous forme de mosaïques macabres, le quoti­dien améri­cain accuse : « 477 jours. 521 tueries de masse. Zéro action du Congrès. » D’après les chiffres du FBI, 27 millions d’armes à feu ont été vendues sur le terri­toire en 2016 contre seule­ment 8,5 en 2000. Il y en a à présent 85 pour 100 habi­tants. Le contrôle accru jadis réclamé par Barack Obama a fina­le­ment été bloqué au Congrès. Aujourd’­hui, ses membres préparent une loi pour faci­li­ter l’achat de canons silen­cieux ; et une seconde donnant la possi­bi­lité aux porteurs d’armes de les dissi­mu­ler sur eux lorsqu’ils voyagent dans des villes où cela est inter­dit. Déjà, sans parler des diffé­rences de légis­la­tions entre États, 42 % des Améri­cains n’ont pas à quit­ter leur domi­cile pour mettre le doigt sur une gâchette. Au pays le mieux armé du monde, le bon sens a-t-il perdu contre le lobbying des vendeurs de canons ? La tris­te­ment célèbre Natio­nal Rifle Asso­cia­tion (NRA) n’est pas la seule à mili­ter la fleur au fusil. « On peut dire ce qu’on veut, s’ils avaient eu des armes, si nos gens étaient armés, s’ils avaient le droit de porter des armes, la situa­tion aurait été très, très diffé­rente », avait tweeté Donald Trump après les atten­tats de Paris, en novembre 2015. Cette fois, le président améri­cain juge que « c’est un miracle que la police ait arrêté le tireur aussi vite », alors même qu’il s’est suicidé. Plutôt que de conseiller aux pays étran­gers de s’ar­mer, Trump pour­rait s’ins­pi­rer de leurs expé­riences de désar­me­ment. Car si miracle il y a eu, ce n’est pas aux États-Unis. En Austra­lie, l’État vient de rache­ter 50 000 armes aux parti­cu­liers depuis juillet. Il en avait déjà récu­péré 260 000 dans le cadre du Natio­nal Firearms Agree­ment. Adop­tée en 1996 en réac­tion au massacre de Port Arthur, cette loi contrô­lant la circu­la­tion des armes a rempli son objec­tif : plus aucune tuerie de masse n’a été perpé­trée en Austra­lie depuis lors.

L’Aus­tra­lie rachète les armes mises hors la loi
Crédits : AFP

Ange et démon

Un homme blond mange ses mots à la terrasse du Broad Harrow Café. « Il y a beau­coup de guêpes aujourd’­hui », soli­loque derrière ses cheveux d’ange Martin Bryant entre deux bouchées. À 13 h 30, ce dimanche 28 avril 1996, les tables de l’éta­blis­se­ment de Port Arthur, au sud de l’île austra­lienne de Tasma­nie, commencent à se vider. Ayant terminé, Martin Bryant quitte la sienne et se dirige vers l’in­té­rieur avec le plateau dans une main et un sac de sport bleu dans l’autre. Une soixan­taine de touristes déjeunent en atten­dant de visi­ter le site, et notam­ment sa prison d’époque colo­niale. L’homme de 29 ans fixe un couple malai­sien. Il ouvre la glis­sière du sac, puis le feu. En quelques minutes, 35 personnes trouvent la mort sous les balles de son fusil semi-auto­ma­tique AR-15. Un jeune dénué de passé judi­ciaire et de mobile commet le pire carnage jamais commis en Austra­lie. L’ef­froi s’em­pare du sixième plus grand État au monde. « Le bilan repré­sen­tait presque la moitié de la moyenne annuelle des homi­cides et équi­va­lait au total des morts par armes à feu en Tasma­nie », rappelle Simon Chap­man, profes­seur émérite à l’uni­ver­sité de Sydney et auteur de l’ou­vrage Over our dead bodies. Port Arthur and Austra­lia’s fight for gun control. Dans le Sun Herald, Bryant est présenté comme « le pire tueur de masse soli­taire de la planète ». Au lende­main du drame, le Premier ministre conser­va­teur John Howard annonce son inten­tion d’in­tro­duire un contrôle accru des armes vendues. Le terrain pour pareille réforme a déjà été préparé.

Instauré en décembre 1987 à la suite du massacre de Queen Street, à Melbourne, le Natio­nal Commit­tee on Violence recom­mande, dans son rapport de 1990, de vider les stocks mili­taires et de réduire dras­tique­ment le nombre d’armes en circu­la­tion. À l’image des États-Unis, l’Aus­tra­lie est un État fédé­ral dans lequel la loi n’est pas la même partout. Conseil est donc donné « de promul­guer une légis­la­tion uniforme dans tout le pays pour régu­ler l’ac­qui­si­tion et la posses­sion d’armes à feu ». À charge pour chaque État de s’y confor­mer ou non.

Martin Bryant, l’au­teur de la tuerie de Port Arthur

En Tasma­nie, « la loi était la plus faible et permis­sive du pays », indique le vice-président de l’as­so­cia­tion Gun Control Austra­lia, Roland Browne. « Le tueur de Port Arthur n’avait pas de licence mais, s’il en avait demandé une, il ne fait pas de doute qu’elle lui aurait été déli­vrée. » Et ce, bien qu’il présente une incli­na­tion à la schi­zo­phré­nie et, à peu de choses près, un QI d’han­di­capé mental. Au pouvoir depuis seule­ment six semaines, John Howard propose qu’un permis soit déli­vré sous réserve de démon­trer une bonne santé d’es­prit et de corps, mais aussi d’avoir une « raison valable » de déte­nir une arme. Son plan prévoit égale­ment une inter­dic­tion des fusils semi-auto­ma­tiques et à pompe. D’après une enquête d’opi­nion rendue public le jour de la présen­ta­tion de ces mesures, 90 % des Austra­liens les soutiennent. Il faut dire que les déten­teurs d’armes n’ont pas bonne presse. « La tuerie a déclen­ché une couver­ture média­tique presque entiè­re­ment néga­tive du lobby des armes », observe Simon Chap­man. « Elle a changé son image de manière irré­vo­cable pour l’im­mense majo­rité du pays. » Si bien que des hommes poli­tiques de tous les partis, dont certains étaient aupa­ra­vant oppo­sés à une révi­sion de la loi, apportent leur soutien à la réforme. « Il a fallu un acte d’une sauva­ge­rie sans précé­dent pour produire une coali­tion d’in­té­rêt sans précé­dent en temps de paix », déclare John Howard dans les colonnes de The Austra­lian, le 11 mai 1996.

Pour sa part, le nouveau Premier ministre avait déjà exprimé son malaise vis-à-vis des violences armées avant de prendre ses fonc­tions. L’Aus­tra­lie, suggé­rait-il en tant que leader de l’op­po­si­tion le 6 juin 1995, doit « tirer une leçon amère du cas améri­cain en ce qui concerne les armes ». Howard peut diffi­ci­le­ment passer pour anti-améri­cain : proche allié de George W. Bush, il sera en 2003 un ardent soutient de la guerre en Irak. Entre-temps, l’Aus­tra­lie lance un vaste programme de rachats d’armes inter­dites, alors que leur ventes ne cessent d’aug­men­ter aux États-Unis.

Le consen­sus

Au moment du vote du Natio­nal Firearms Agree­ment, en juin 1996, la popu­la­rité du chef du gouver­ne­ment, John Howard, vient de gagner six points par rapport au mois précé­dent. Sans surprise, une fois ses mesures progres­si­ve­ment mises en œuvre pendant deux ans, la coali­tion domi­née par le Parti libé­ral dont il est le fer de lance conserve sa majo­rité à la Chambre des repré­sen­tants, et lui son poste. « La plupart des Austra­liens estiment que le NFA est un succès », indique Chris­tine Neill, écono­miste à la Wilfrid Laurier Univer­sity de Water­loo, au Canada. Meur­tri par treize tueries de masses avant 1993, le pays est doré­na­vant épar­gné.

Le retrait de 700 000 armes à feu en Austra­lie a entraîné une baisse du taux de suicides par balle de près de 80 %.

Dix ans après l’en­trée en vigueur de la loi, Chap­man en dresse un bilan univoque. Avec trois autres cher­cheurs, il publie un article dans la revue Injury Preven­tion titré « La réforme de la loi sur les armes en Austra­lie : une baisse plus rapide des morts par armes à feu, des suicides par armes à feu, et une décen­nie sans tuerie de masse ». Les chiffres collec­tés montrent une accé­lé­ra­tion de la baisse des décès causés par balles, déjà enga­gée avant 1996. Certes, admet Chris­tine Neill, « les études anté­rieures ont montré que la poli­tique de rachats d’armes inter­dites par l’État n’a guère d’ef­fets sur les taux de morta­lité ou de crimi­na­lité violente. » Mais l’étude qu’elle fait paraître en 2010 avec Andrew Leigh démontre que cela a fonc­tionné en Austra­lie. Le retrait de 700 000 armes à feu a entraîné une baisse du taux de suicides par balle de près de 80 % sans que ceux par d’autres moyens ne varient. Une chute du même ordre est obser­vée concer­nant les homi­cides quoique avec moins de préci­sion.

Dès 1993, le crimi­no­logue suisse Martin Killias avait pointé une corré­la­tion entre le nombre d’armes a feu par ménage et les taux natio­naux d’ho­mi­cide et de suicide par arme a feu. Basée sur des entre­tiens télé­pho­niques dans 11 pays euro­péens, aux États-Unis, au Canada et en Austra­lie, cette conclu­sion réclame cepen­dant « des études plus impor­tantes », recon­nais­sait-il alors. Comment expliquer, dès lors, que peu d’ho­mi­cides soient perpé­trés en Norvège bien que beau­coup d’ha­bi­tants y possèdent une arme ? « La culture des armes d’un pays dépend de nombreux facteurs tels que la consi­dé­ra­tion histo­rique qu’on leur accorde, le glamour avec lequel on les asso­cie, les types d’ur­ba­ni­sa­tion, la violence crimi­nelle ou encore les programmes de défense civique », explique Chap­man. Pour autant, l’Aus­tra­lie peut servir d’exemple pour les États-Unis, estime John Howard. Défait aux élec­tions légis­la­tives de 2007 par les travaillistes, il invite le président Barack Obama à le faire dans une tribune publiée dans le New York Times en 2013. « Aujourd’­hui, il y a un large consen­sus pour dire que notre réforme de 1996 n’a pas seule­ment réduit le nombre d’ho­mi­cides liés aux armes mais aussi le taux de suicide », avance-t-il.

Le rachat des armes a fonc­tionné
Crédits : Fair­fax/Dean Sewell

Évidem­ment, cela ne suffit pas. Les popu­la­tions expo­sées aux armes comme les femmes de maris violents, les enfants à la rue ou les personnes ayant des tendances suici­daires appellent des réponses de fonds, souligne la statis­ti­cienne améri­caine Leah Libresco. Mais, conclue Howard dans sa tribune, « il est plus facile de tuer dix personnes avec un pisto­let qu’a­vec un couteau ».


Couver­ture : Le contrôle des armes en Austra­lie. (DR/Ulyces.co)


 

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