Après avoir subie la pire tuerie de son histoire, en 1996, l'Australie a adopté une réforme pour contrôler les armes à feu. Elle est depuis épargnée.

par Servan Le Janne | 8 min | 08/10/2017

Un astéroïde tombé du ciel

À 22 h 10, ce dimanche 1er octobre 2017, les projecteurs du festival de musique country Route 91 Harvest de Las Vegas n’éclairent plus qu’une foule de dos. Couchés au sol, la tête rentrée dans les épaules, les spectateurs qui étaient venus écouter la voix de Jason Aldean assistent à un concert de cris rythmé par les rafales de fusils automatiques. Immobiles, ceux qui n’ont pu s’enfuir sont livrés à la folie d’un homme « normal ».

La chambre d’hôtel de Stephen Paddock
Crédits : Las Vegas Metropolitan Police Department

Depuis les fenêtres du 32e étage de l’hôtel Mandalay Bay qui surplombe la scène, le comptable à la retraite Stephen Paddock abat 58 personnes, en blesse quelque 500 autres, et se donne la mort. Il avait 64 ans. « C’est comme un astéroïde tombé du ciel », s’étrangle le lendemain son frère sous le choc. Eric Paddock cherche ses mots. « Il n’a jamais frappé personne », dit-il en secouant la tête. Bien sûr, « il avait deux ou trois armes de main, peut-être un fusil, mais aucune arme automatique ». La boutique Guns & Guitar de Mesquite, au Nevada, lui en a fourni quelques jours auparavant sans difficulté.

Le deuxième amendement de la Constitution américaine ne défend-t-il pas le droit de porter une arme ? Depuis juin 2016, il y a eu plus de fusillades aux États-Unis que de levers de soleil, d’après le décompte du New York Times. Dans un édito qui les répertorie sous forme de mosaïques macabres, le quotidien américain accuse : « 477 jours. 521 tueries de masse. Zéro action du Congrès. » D’après les chiffres du FBI, 27 millions d’armes à feu ont été vendues sur le territoire en 2016 contre seulement 8,5 en 2000. Il y en a à présent 85 pour 100 habitants.

Le contrôle accru jadis réclamé par Barack Obama a finalement été bloqué au Congrès. Aujourd’hui, ses membres préparent une loi pour faciliter l’achat de canons silencieux ; et une seconde donnant la possibilité aux porteurs d’armes de les dissimuler sur eux lorsqu’ils voyagent dans des villes où cela est interdit. Déjà, sans parler des différences de législations entre États, 42 % des Américains n’ont pas à quitter leur domicile pour mettre le doigt sur une gâchette.

Au pays le mieux armé du monde, le bon sens a-t-il perdu contre le lobbying des vendeurs de canons ? La tristement célèbre National Rifle Association (NRA) n’est pas la seule à militer la fleur au fusil. « On peut dire ce qu’on veut, s’ils avaient eu des armes, si nos gens étaient armés, s’ils avaient le droit de porter des armes, la situation aurait été très, très différente », avait tweeté Donald Trump après les attentats de Paris, en novembre 2015. Cette fois, le président américain juge que « c’est un miracle que la police ait arrêté le tireur aussi vite », alors même qu’il s’est suicidé.

Plutôt que de conseiller aux pays étrangers de s’armer, Trump pourrait s’inspirer de leurs expériences de désarmement. Car si miracle il y a eu, ce n’est pas aux États-Unis. En Australie, l’État vient de racheter 50 000 armes aux particuliers depuis juillet. Il en avait déjà récupéré 260 000 dans le cadre du National Firearms Agreement. Adoptée en 1996 en réaction au massacre de Port Arthur, cette loi contrôlant la circulation des armes a rempli son objectif : plus aucune tuerie de masse n’a été perpétrée en Australie depuis lors.

Ange et démon

Un homme blond mange ses mots à la terrasse du Broad Harrow Café. « Il y a beaucoup de guêpes aujourd’hui », soliloque derrière ses cheveux d’ange Martin Bryant entre deux bouchées. À 13 h 30, ce dimanche 28 avril 1996, les tables de l’établissement de Port Arthur, au sud de l’île australienne de Tasmanie, commencent à se vider. Ayant terminé, Martin Bryant quitte la sienne et se dirige vers l’intérieur avec le plateau dans une main et un sac de sport bleu dans l’autre. Une soixantaine de touristes déjeunent en attendant de visiter le site, et notamment sa prison d’époque coloniale. L’homme de 29 ans fixe un couple malaisien. Il ouvre la glissière du sac, puis le feu.

En quelques minutes, 35 personnes trouvent la mort sous les balles de son fusil semi-automatique AR-15. Un jeune dénué de passé judiciaire et de mobile commet le pire carnage jamais commis en Australie. L’effroi s’empare du sixième plus grand État au monde. « Le bilan représentait presque la moitié de la moyenne annuelle des homicides et équivalait au total des morts par armes à feu en Tasmanie », rappelle Simon Chapman, professeur émérite à l’université de Sydney et auteur de l’ouvrage Over our dead bodies. Port Arthur and Australia’s fight for gun control. Dans le Sun Herald, Bryant est présenté comme « le pire tueur de masse solitaire de la planète ». Au lendemain du drame, le Premier ministre conservateur John Howard annonce son intention d’introduire un contrôle accru des armes vendues.

Le terrain pour pareille réforme a déjà été préparé. Instauré en décembre 1987 à la suite du massacre de Queen Street, à Melbourne, le National Committee on Violence recommande, dans son rapport de 1990, de vider les stocks militaires et de réduire drastiquement le nombre d’armes en circulation. À l’image des États-Unis, l’Australie est un État fédéral dans lequel la loi n’est pas la même partout. Conseil est donc donné « de promulguer une législation uniforme dans tout le pays pour réguler l’acquisition et la possession d’armes à feu ». À charge pour chaque État de s’y conformer ou non.

Martin Bryant, l’auteur de la tuerie de Port Arthur

En Tasmanie, « la loi était la plus faible et permissive du pays », indique le vice-président de l’association Gun Control Australia, Roland Browne. « Le tueur de Port Arthur n’avait pas de licence mais, s’il en avait demandé une, il ne fait pas de doute qu’elle lui aurait été délivrée. » Et ce, bien qu’il présente une inclination à la schizophrénie et, à peu de choses près, un QI d’handicapé mental. Au pouvoir depuis seulement six semaines, John Howard propose qu’un permis soit délivré sous réserve de démontrer une bonne santé d’esprit et de corps, mais aussi d’avoir une « raison valable » de détenir une arme. Son plan prévoit également une interdiction des fusils semi-automatiques et à pompe. D’après une enquête d’opinion rendue public le jour de la présentation de ces mesures, 90 % des Australiens les soutiennent.

Il faut dire que les détenteurs d’armes n’ont pas bonne presse. « La tuerie a déclenché une couverture médiatique presque entièrement négative du lobby des armes », observe Simon Chapman. « Elle a changé son image de manière irrévocable pour l’immense majorité du pays. » Si bien que des hommes politiques de tous les partis, dont certains étaient auparavant opposés à une révision de la loi, apportent leur soutien à la réforme. « Il a fallu un acte d’une sauvagerie sans précédent pour produire une coalition d’intérêt sans précédent en temps de paix », déclare John Howard dans les colonnes de The Australian, le 11 mai 1996.

Pour sa part, le nouveau Premier ministre avait déjà exprimé son malaise vis-à-vis des violences armées avant de prendre ses fonctions. L’Australie, suggérait-il en tant que leader de l’opposition le 6 juin 1995, doit « tirer une leçon amère du cas américain en ce qui concerne les armes ». Howard peut difficilement passer pour anti-américain : proche allié de George W. Bush, il sera en 2003 un ardent soutient de la guerre en Irak. Entre-temps, l’Australie lance un vaste programme de rachats d’armes interdites, alors que leur ventes ne cessent d’augmenter aux États-Unis.

Le consensus

Au moment du vote du National Firearms Agreement, en juin 1996, la popularité du chef du gouvernement, John Howard, vient de gagner six points par rapport au mois précédent. Sans surprise, une fois ses mesures progressivement mises en œuvre pendant deux ans, la coalition dominée par le Parti libéral dont il est le fer de lance conserve sa majorité à la Chambre des représentants, et lui son poste. « La plupart des Australiens estiment que le NFA est un succès », indique Christine Neill, économiste à la Wilfrid Laurier University de Waterloo, au Canada. Meurtri par treize tueries de masses avant 1993, le pays est dorénavant épargné.

Le retrait de 700 000 armes à feu en Australie a entraîné une baisse du taux de suicides par balle de près de 80 %.

Dix ans après l’entrée en vigueur de la loi, Chapman en dresse un bilan univoque. Avec trois autres chercheurs, il publie un article dans la revue Injury Prevention titré « La réforme de la loi sur les armes en Australie : une baisse plus rapide des morts par armes à feu, des suicides par armes à feu, et une décennie sans tuerie de masse ». Les chiffres collectés montrent une accélération de la baisse des décès causés par balles, déjà engagée avant 1996.

Certes, admet Christine Neill, « les études antérieures ont montré que la politique de rachats d’armes interdites par l’État n’a guère d’effets sur les taux de mortalité ou de criminalité violente. » Mais l’étude qu’elle fait paraître en 2010 avec Andrew Leigh démontre que cela a fonctionné en Australie. Le retrait de 700 000 armes à feu a entraîné une baisse du taux de suicides par balle de près de 80 % sans que ceux par d’autres moyens ne varient. Une chute du même ordre est observée concernant les homicides quoique avec moins de précision.

Dès 1993, le criminologue suisse Martin Killias avait pointé une corrélation entre le nombre d’armes a feu par ménage et les taux nationaux d’homicide et de suicide par arme a feu. Basée sur des entretiens téléphoniques dans 11 pays européens, aux États-Unis, au Canada et en Australie, cette conclusion réclame cependant « des études plus importantes », reconnaissait-il alors. Comment expliquer, dès lors, que peu d’homicides soient perpétrés en Norvège bien que beaucoup d’habitants y possèdent une arme ? « La culture des armes d’un pays dépend de nombreux facteurs tels que la considération historique qu’on leur accorde, le glamour avec lequel on les associe, les types d’urbanisation, la violence criminelle ou encore les programmes de défense civique », explique Chapman.

Pour autant, l’Australie peut servir d’exemple pour les États-Unis, estime John Howard. Défait aux élections législatives de 2007 par les travaillistes, il invite le président Barack Obama à le faire dans une tribune publiée dans le New York Times en 2013. « Aujourd’hui, il y a un large consensus pour dire que notre réforme de 1996 n’a pas seulement réduit le nombre d’homicides liés aux armes mais aussi le taux de suicide », avance-t-il.

Évidemment, cela ne suffit pas. Les populations exposées aux armes comme les femmes de maris violents, les enfants à la rue ou les personnes ayant des tendances suicidaires appellent des réponses de fonds, souligne la statisticienne américaine Leah Libresco. Mais, conclue Howard dans sa tribune, « il est plus facile de tuer dix personnes avec un pistolet qu’avec un couteau ».


Couverture : Le contrôle des armes en Australie. (DR/Ulyces.co)


 

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