Alors que l'Europe a longtemps été épargnée par le trafic international de méthamphétamine, elle est désormais dans le viseur des cartels mexicains.

par Servan Le Janne | 7 juin 2019

Cargo de nuit

Avant l’em­­bou­­chure du Hollands Diep, sur la côte des Pays-Bas, l’Arsianco allonge ses 85 mètres de rouille dans la rade du petit village de Moer­­dijk. Immo­­bile au-dessus de l’eau verdâtre, le cargo néer­­lan­­dais grouille de l’in­­té­­rieur. Ce samedi 11 mai 2019, peu après minuit, une brigade poli­­cière et quelques scien­­ti­­fiques en combi­­nai­­sons blanches inspectent la cargai­­son. Autour des bidons et des sacs plas­­tiques entre­­po­­sés par paquets dans les cales, le sol se couvre soudain de flaques d’ombre. L’eau fait tâche d’huile. L’Arsianco coule.

Sans attendre, les experts remballent, tournent les talons, et pour­­chassent la lumière de leurs lampes torches, braquées vers l’ex­­té­­rieur. Piégé par des flots qui « montent à vive allure », dixit le porte-parole de la police Alwin Don, le navire s’en­­fonce d’1,5 m. Puis, comme si la brèche avait été colma­­tée d’un coup, il se stabi­­lise. « L’enquête a révélé qu’une espèce de piège a été actionné », pour­­suit Alwin Don. « Une pompe a mani­­fes­­te­­ment été mise en marche à distance pour couler le bateau. » L’Arsianco ne pouvait pas risquer de tomber entre n’im­­porte qu’elles mains : il est truffé de drogue.

Crédits : Pieter Boers‎

La veille, en l’ar­­pen­­tant, un poli­­cier a inhalé tant de produit chimique qu’il a dû être conduit à l’hô­­pi­­tal. Le cargo venait d’être arrêté lors d’un contrôle de routine, à Rotter­­dam. Quelque 300 litres d’huile de métham­­phé­­ta­­mine y ont fina­­le­­ment été saisis, pour une valeur d’en­­vi­­ron 4 millions d’eu­­ros à la vente. Il y avait aussi, dans certaines pièces trans­­for­­mées en véri­­tables labo­­ra­­toires, du maté­­riel de cuisine et sept kilos de matières premières. « La décou­­verte est unique aux Pays-Bas », souligne le porte-parole. « C’est la première fois qu’un labo­­ra­­toire de drogue est trouvé dans un cargo. En géné­­ral, on en débusque dans des péniches, mais jamais dans d’aussi gros bateaux. »

Aux côtés du capi­­taine de l’Ar­­sianco, un Néer­­lan­­dais de 65 ans, trois mexi­­cains de 23, 26 et 37 ans qui se trou­­vaient à bord ont été arrê­­tés. Quelques semaines plus tard, le dimanche 2 juin, la police de La Haye a été appe­­lée par des habi­­tants du quar­­tier de Scheep­­ma­­kerss­­traat, où flot­­tait une forte odeur chimique. Sur place, elle a décou­­vert 25 kilos de meth. « Un seul gramme coûte envi­­ron 150 euros mais ce prix est en baisse, on peut main­­te­­nant en trou­­ver autour de 100 voire 80 euros », explique le cher­­cheur en toxi­­co­­ma­­nie Ton Nabben, de l’uni­­ver­­sité de sciences appliquées d’Am­s­ter­­dam.

En février, pour 90 millions de dollars de la même drogue a été mise au jour dans le village voisin de Wate­­rin­­gen. Deux Mexi­­cains, dont un issu de la région de Sina­­loa, ont été arrê­­tés à cette occa­­sion. « Ils essayent de vendre leur crys­­tal meth sur le marché euro­­péen », constate le poli­­cier Jan Struijs. « Ils ont d’abord ciblé l’Eu­­rope de l’Est. Là-bas, vous pouvez voir des zombies sous meth partout. Main­­te­­nant, ils tentent de faire la même chose à l’ouest. » Alors que le Vieux conti­nent était jusqu’à présent plutôt abreuvé d’am­­phé­­ta­­mines et d’ecs­­tasy (MDMA), les cartels de la drogue entre­­prennent désor­­mais d’y injec­­ter la drogue de Brea­­king Bad, plus cher mais aussi plus dange­­reuse. Elle a l’avan­­tage d’être indo­­lore.

Cette meth inter­­­cep­­tée aux Pays-Bas ne vient pas du Nouveau-Mexique, comme dans la série améri­­caine, mais bien, pour une large part, du Mexique. Mercredi 5 juin 2019, une patrouille a déman­­telé un labo­­ra­­toire de Sina­­loa capable de produire 17 millions de doses. Cette année, 20 instal­­la­­tions de ce type ont été repé­­rées dans le pays. Pendant long­­temps, leur produc­­tion traver­­sait simple­­ment la fron­­tière pour être vendue aux États-Unis. Mais depuis que l’an­­cien chef du cartel de Sina­­loa, El Chapo, y est détenu, elle prend de plus en plus la route de l’Eu­­rope.

Meth monde

À l’ar­­rière de l’Arsianco, du côté droit de la poupe, une bande blanche ourlée de bleu donne un indice sur son origine : Duis­­bourg. Le navire vient d’Al­­le­­magne. Si on ignore où devait filer sa cargai­­son, une partie de la meth mexi­­caine traverse le Rhin dans l’autre sens pour être distri­­buée entre plusieurs régions. Dans un rapport paru en mars 2019, l’Euro­­pean Moni­­to­­ring Centre for Drugs and Drug Addic­­tion (EMCDDA) explique que « la métham­­phé­­ta­­mine est histo­­rique­­ment consom­­mée en Répu­­blique tchèque et en Slovaquie, mais qu’elle appa­­raît aussi aujourd’­­hui à Chypre, en Espagne, dans le nord de l’Eu­­rope et dans l’est de l’Al­­le­­magne. » Elle circule notam­­ment près des clubs de Berlin.

La capi­­tale alle­­mande a partie liée avec l’his­­toire de la meth. C’est ici que son créa­­teur, le Japo­­nais Nagai Nagayo­­shi a étudié de 1871 à 1883. De retour à Tokyo, cet aîné d’une famille d’aris­­to­­crates est marié à une Alle­­mande, catho­­lique, et il décide d’étu­­dier la chimie plutôt que la méde­­cine, comme il l’en­­vi­­sa­­geait initia­­le­­ment. C’est ainsi qu’il se met à obser­­ver un composé cris­­tal­­lin extrait du ma huang (ou éphé­­dra chinois), une herbe médi­­ci­­nale qui sert à trai­­ter l’asthme en Chine. Ainsi isole-t-il pour la première fois l’éphé­­drine. La meth est synthé­­ti­­sée à partir de ce stimu­­lant en 1893. Certains pensent que Nagayo­­shi a copié la méthode du neuro­­logue autri­­chien Sigmund Freud pour produire de la cocaïne en 1883.

Nagai Nagayo­­shi

Toujours est-il que la drogue se retrouve dans les viatiques des mili­­taires nippons et améri­­cains pendant la Seconde Guerre mondiale. Le stimu­­lant est aussi admi­­nis­­tré chez leurs alliés, en Grande-Bretagne et en Alle­­magne. Les stocks restant à la fin du conflit alimentent un usage récréa­­tif qui inquiète à Washing­­ton et Tokyo. De chaque côté du Paci­­fique, elle revient à la mode par vagues : les Améri­­cains s’en servent dans les années 1960 et 1970, les Nippons au cours des deux décen­­nies suivantes. Fina­­le­­ment, sa propa­­ga­­tion à l’Asie du Sud-Est et à l’Océa­­nie inter­­­vient dans les années 1990. Des labo­­ra­­toires sont ainsi établis en Chine, en Indo­­né­­sie, en Malai­­sie et en Thaï­­lande mais aussi au sud de la fron­­tière étasu­­nienne, au Mexique.

Dopée par la puis­­sance des cartels, la produc­­tion de meth explose au pays d’El Chapo. « Le Mexique a main­­te­­nant des instal­­la­­tions massives et très sophis­­tiquées », constate l’agent de la Drug Enfor­­ce­­ment Admi­­nis­­tra­­tion (DEA) Eliza­­beth Kemp­­shall en 2009. « Nous les appe­­lons les super-labs. » La quan­­tité saisie par la douane améri­­caine double de 2008 à 2011. Or, dans le même temps, le nombre de consom­­ma­­teurs passe d’1,8 million à 1 million aux États-Unis, selon les Nations Unies. Envoyée vers l’Asie, la drogue fait alors escale en Europe. « Depuis la fin des années 2000, l’Eu­­rope est utili­­sée comme une zone de tran­­sit pour la métham­­phé­­ta­­mine desti­­née à la région Asie-Paci­­fique », détaille un rapport de l’EMCDDA. « En 2011, une opéra­­tion des auto­­ri­­tés bulgares, roumaines et turques a abouti à la saisie de 55 kg de métham­­phé­­ta­­mine qui devait être reven­­due au Japon. »

Crédits : EMCDDA

La même année, l’Of­­fice des Nations unies contre la drogue et le crime réper­­to­­rie 350 déman­­tè­­le­­ments de sites de produc­­tion de meth en Europe, pour la plupart en Répu­­blique tchèque (328). Ce sont en géné­­ral de petits labo­­ra­­toires sans commune mesure avec ce qui se fait au Mexique. Là-bas, les narco­­tra­­fiquants décident juste­­ment de ne pas se conten­­ter de passer par le Vieux conti­nent mais d’y dissé­­mi­­ner leur produc­­tion. En 2013, un des respon­­sables du cartel de Sina­­loa, José Rodrigo Aréchiga Gamboa, alias El Chino Ántrax, est arrêté à l’aé­­ro­­port Schi­­phol d’Am­s­ter­­dam. Un an plus tard, Euro­­pol publie une note pour aler­­ter les auto­­ri­­tés euro­­péennes d’une tenta­­tive d’in­­tru­­sion mexi­­caine.

En 2014, l’EMCDDA note aussi « une augmen­­ta­­tion de l’im­­pli­­ca­­tion de groupes crimi­­nels sur le marché de la métham­­phé­­ta­­mine et une possible augmen­­ta­­tion de la produc­­tion. Dans certains pays, des éléments suggèrent que son utili­­sa­­tion est en hausse, tandis que de nouvelles tendances ont été consta­­tées parmi des groupes de jeunes hommes homo­­sexuels dans des grandes villes (Londres, Paris). » Par où entre la meth ? Rotter­­dam ? Valence ? Barce­­lone ? Marseille ? Il était encore assez diffi­­cile de le dire à l’époque. On sait main­­te­­nant que les Mexi­­cains ont ouvert une porte aux Pays-Bas.


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