par Servan Le Janne | 19 septembre 2018

Le coffre-fort

Sur les bords de la rivière des Perles, les tours clinquantes des casi­­nos qui font la richesse de Hong Kong couvrent de bien troubles jeux. En trois mois, la police a arrêté 4 283 personnes et saisi près de 40 millions de dollars sur l’île chinoise. La somme a été amas­­sée grâce aux paris illé­­gaux, à la vente de drogue et à la pros­­ti­­tu­­tion. Conclue mercredi 15 août 2018 par des perqui­­si­­tions dans le quar­­tier de North Point, cette 18e opéra­­tion « coup de tonnerre » montre la vita­­lité des Triades, ces mafias chinoises anté­­di­­lu­­viennes. Mais autant faire le ménage dans une machine à laver, Hong Kong tenant aussi lieu de grande blan­­chis­­se­­rie à argent sale.

Les nuits de Hong Kong
Crédits : Dan Gold

Si le nombre d’in­­ter­­pel­­la­­tions est en hausse de 18,3 % par rapport à l’an­­née précé­­dente, « cela ne veut pas dire que la crimi­­na­­lité empire », nuance Man Tat-shing, le respon­­sable de la pègre et du crime orga­­nisé de la police locale. « Hong Kong a enre­­gis­­tré son plus faible taux de crimes en 2017. Les crimes liés aux Triades repré­­sentent toujours 3 % du total chaque année. » Depuis le début des opéra­­tions « coup de tonnerre », en 2000, leur emprise sur la société a en appa­­rence décliné. Mais c’est que, comme l’ex­­plique Alexandre Cerda, auteur d’une thèse sur le sujet, « les Triades se sont adap­­tées aux chan­­ge­­ments écono­­miques et sociaux après 2000 et ont par consé­quent modi­­fié la nature de leurs acti­­vi­­tés. Elles tendent à délais­­ser la rue pour inves­­tir dans des entre­­prises. »

Un homme symbo­­lise cette tran­­si­­tion. Fils du fonda­­teur d’une des triades les plus connues, la Sun Yee On, Charles Heung n’a jamais été inquiété bien que Washing­­ton et Ottawa le consi­­dèrent, de conserve, comme un membre à part entière de l’or­­ga­­ni­­sa­­tion. Il ne peut plus mettre un pied en Amérique du Nord depuis qu’un rapport du Sénat améri­­cain de 1992 le relie à « une grande variété d’ac­­ti­­vi­­tés crimi­­nelles, dont le trafic d’hé­­roïne et le contrôle de l’in­­dus­­trie du diver­­tis­­se­­ment à Hong Kong ». Devenu célèbre en tant que réali­­sa­­teur de cinéma, le sexa­­gé­­naire est aujourd’­­hui proprié­­taire d’une société finan­­cière qui opère dans les casi­­nos, Dore Enter­­tain­­ment Co Ltd.

Charles Heung

Alors qu’il a délaissé la lumière des projec­­teurs pour se réfu­­gier à l’ombre des salles de jeux, son nom est réap­­paru dans la presse en décembre 2017. D’après le maga­­zine de l’île Next, Charles Heung n’est pas étran­­ger au scan­­dale qui a secoué son entre­­prise fin 2015. En septembre de cette année-là, une employée a pioché 76 millions d’eu­­ros dans les caisses de Dore, au sein du casino Wynn Macau. Chao Ioc Mei est ainsi partie avec l’argent qu’elle était censée garder pour le compte de joueurs VIP. Il n’est cepen­­dant pas rare que ce coffre-fort moins en vue que ceux des banques serve à dissi­­mu­­ler de l’argent sale. L’an­­née suivante, elle a été condam­­née à rembour­­ser la somme avec inté­­rêts.

Alors que Charles Heung a annoncé qu’il allait porter plainte contre Next, Dore a été condamné à rembour­­ser 660 000 euros à un client en avril 2018. Trois autres recours ont été écar­­tés faute de preuves. Cela ne risque guère d’en­­ta­­mer la fortune du milliar­­daire. En 2013, il a acheté le diamant le plus cher du monde à sa femme, Tiffany Chen, une pierre de 75 carats à 8 millions d’eu­­ros. Les deux époux étaient alors toujours actifs dans le milieu du cinéma à travers leur société de produc­­tion China Star Enter­­tain­­ment. Cette année-là, le monde décou­­vrit d’ailleurs que le cinéma hong-kongais était loin d’être débar­­rassé de l’em­­prise des triades.

Toile noire

Michael Bay a le droit à un comité d’ac­­cueil musclé ce jour d’oc­­tobre 2013. Alors qu’il commence à peine à tour­­ner une scène de Trans­­for­­mers 4 à Hong Kong, le réali­­sa­­teur améri­­cain est dérangé par deux commerçants. Ayant dû lais­­ser les lieux aux camé­­ras, les deux frères marchands réclament rien de moins que 8 800 euros en compen­­sa­­tion. « Chacun a été payé pour le déran­­ge­­ment, mais il voulait quatre fois le montant donné. Je lui ai person­­nel­­le­­ment répondu qu’il pouvait oublier et que nous n’al­­lions pas nous lais­­ser extorquer », raconte Bay. Une heure plus tard, le plus âgé revient et blesse le réali­­sa­­teur au visage en le frap­­pant avec un clima­­ti­­seur, avant d’être maîtrisé par la sécu­­rité.

Quelques jours plus tard, quatre hommes fondent sur un membre de l’équipe du tour­­nage à To Kwa Wan, dans le centre du terri­­toire, pour exiger de l’argent. L’ar­­res­­ta­­tion de l’un d’eux permet de déter­­mi­­ner qu’ils appar­­tiennent à la triade fondée par le père de Charles Heung, la Sun Yee On. « Ces deux inci­­dents sur le tour­­nage de Trans­­for­­mers repré­­sentent des tenta­­tives de faible enver­­gure d’ex­­torquer de l’argent à des membres de grosses socié­­tés de produc­­tion de la part de personnes qui pour­­raient bien faire partie de triades », explique Steve Vickers, ancien respon­­sable des crimes à la Royal Hong Kong Police. « Mais l’autre aspect mis en lumière par cette affaire, plus grave, est le contrôle de l’in­­dus­­trie du cinéma par les triades. Elles pompent l’oxy­­gène de la scène locale, contrôlent les films, les stars et la distri­­bu­­tion. »

En d’autres termes, Michael Bay a eu plus de chances que bien des acteurs ou réali­­sa­­teurs hong-kongais. « Après ça, nous avons passé une bonne jour­­née de tour­­nage », recon­­naît-il. « L’en­­droit était parfait. » Comme il était parfait pour que s’y épanouissent les orga­­ni­­sa­­tions mafieuses il y a un siècle et demi. À l’époque, ce ne sont pas les Améri­­cains mais les Britan­­niques qui débarquent à Hong Kong. Conquise par Sa Majesté en 1842, l’île repré­­sente alors « un foyer de la pensée révo­­lu­­tion­­naire chinoise et un havre pour les Triades, pour lesquelles la Chine était deve­­nue trop dange­­reuse », raconte Martin Booth, auteur de The Dragon Syndi­­cates: The Global Pheno­­me­­non of the Triads. D’ailleurs, le terme « Triades » n’est ni canto­­nais, ni manda­­rin. Il s’agit d’une expres­­sion anglaise employée pour quali­­fiée les socié­­tés secrètes, qui désigne par méto­­ny­­mie la mafia chinoise.

La mafia chinoise, quant à elle, n’a évidem­­ment pas d’âge. « Les Triades appar­­tiennent une tradi­­tion de groupes et de socié­­tés secrètes qui assu­­raient leur péren­­nité grâce à l’unité et au patrio­­tisme dès la dynas­­tie auto­­ri­­taire de Zhou (1027–221 avant Jésus-Christ) », retrace Martin Booth. L’Em­­pire du milieu étant pourvu d’un terri­­toire immense, ces grou­­pe­­ments pallient aux défi­­ciences du pouvoir central. Ils prirent même une dimen­­sion poli­­tique au XVIIe siècle, en essayant vaine­­ment de renver­­ser la dynas­­tie Qing au profit des Ming, déchus en 1644. C’est préci­­sé­­ment cet enga­­ge­­ment qui les fit passer dans la clan­­des­­ti­­nité et migrer à Hong Kong.

« Dans la colo­­nie, elles pros­­pé­­raient en contrô­­lant ou ayant des billes dans chaque aspect de la vie chinoise », détaille Martin Booth. « Les dockers, les conduc­­teurs de pousse-pousse, les porteurs, les livreurs, les vendeurs d’opium, les patrons de bordels, les commerçants, les barbiers itiné­­rants et même les amuseurs publics étaient tous membres des triades ou proté­­gés par elles. Les temples étaient gérés par les Triades et elles orga­­ni­­saient des festi­­vals. » La procla­­ma­­tion de la Répu­­blique de Chine en 1911 ne change pas le statut de Hong Kong ni ne dissout les socié­­tés secrètes. Huit ans plus tard, un homme origi­­naire de la ville chinoise de Chaoz­­hou y fonde la Sun Yee On. Heung Chin aura 13 enfants, dont Charles Heung.

Non-fiction

Si la Royal Hong Kong Police renvoie certains membres de la Sun Yee On vers Chaoz­­hou en 1953, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion parvient à se main­­te­­nir sur l’île. Il faut dire que le nouveau pouvoir commu­­niste en place à Pékin supporte aussi mal les dissi­­dents que feu l’em­­pe­­reur. Et puisque les triades inves­­tissent à peu près toutes les acti­­vi­­tés sulfu­­reuses possibles, elles font leur entrée dans le cinéma par le porno après la Seconde Guerre mondiale. « Au départ », indique Martin Booth, « les films mettaient en scène des pros­­ti­­tuées des Triades, mais ils se sont aussi mis à employer des voya­­geurs en manque d’argent ou des étran­­gers voulant faire carrière dans le domaine. » Elles gagnent aussi de l’argent en assu­­rant la protec­­tion de personnes ou en gérant des réseaux de paris.

Les Triades vues par John­­nie To dans Drug War

À la faveur de la corrup­­tion des poli­­ciers hong-kongais, les triades connaissent un « âge d’or » dans les années 1960 et 1970. La créa­­tion d’une commis­­sion indé­­pen­­dante contre la corrup­­tion en 1974 liquide cette période faste et pousse les socié­­tés crimi­­nelles à diver­­si­­fier leurs acti­­vi­­tés, au moment même où le cinéma hong-kongais prend son envol, à la manière des colombes dans les films de John Woo. Jackie Chan et ses scènes de kung-fu font le tour du monde. Alors, non contentes de toucher de l’argent pour la protec­­tion de célé­­bri­­tés, les triades cherchent à être impliquées dans la produc­­tion et la distri­­bu­­tion.

Aperçu dans quelques films d’arts martiaux, Charles Heung entre plei­­ne­­ment dans le monde du cinéma en 1976 lorsqu’il épouse Betty Ting, une actrice taïwa­­naise célèbre depuis la mort de Bruce Lee à son domi­­cile trois ans plus tôt. Il s’en sépare en 1978 pour convo­­ler avec Tiffany Chen, une autre Taïwa­­naise qu’il embarque avec lui dans ses projets de films. Mais c’est avec son frère, Jimmy Heung, qu’il fonde la société de produc­­tion Win en 1984. Deux de leur frères, Chin-Sing et Wah-Yim, sont arrê­­tés en 1987 et empri­­son­­nés pour leurs impli­­ca­­tions dans la Sun Yee On.

Au tour­­nant de la décen­­nie, le cinéma hong-kongais est le troi­­sième plus puis­­sant au monde après ceux d’Hol­­ly­­wood et de Bombay. « C’est à ce moment-là que les Triades ont voulu s’in­­tro­­duire dans le busi­­ness », remarque Martin Booth, « en s’al­­liant des stars comme Anita Mui, Jackie Chan, Leslie Cheung et Chow Yun-Fat, ou même Amy Yip. » Refu­­sant de jouer dénu­­dée dans un film, cette dernière doit recou­­rir à une protec­­tion poli­­cière. Une actrice ayant repoussé les avances d’un mafieux voit sa paie de 150 000 dollars hong-kongais brûler sous ses yeux. Pire, une autre subit un viol collec­­tif, faute d’ac­­cep­­ter de signer un contrat.

Crédits : Dan Gold

Les histoires sordides sont légions. Un acteur récal­­ci­­trant est emmené dans une maison isolée du nord de la pénin­­sule, et forcé à manger ses défec­­tions sous la menace d’un revol­­ver. Revol­­ver aussi pointé sur la tempe du mana­­ger de la star Andy Lau, quand son bureau est mis à sac. « Je peux très bien me battre à l’écran mais, en dehors, on peut me tabas­­ser à mort », déclare alors celui-ci. Tous comptes faits, Jackie Chan est la seule célé­­brité à toujours reca­­ler les triades, non sans désa­­gré­­ment. Le bureau de la Golden Harvest qu’il avait préfé­­rée à la société mafieuse Wah Ching ont été criblés de balles…

Souvent, les membres de la pègre qui s’in­­té­­ressent au cinéma sont heureux d’ap­­por­­ter leur contri­­bu­­tion à des films qui les mettent en lumière comme To Be Number One (1991) et The Prince of Temple Street (1992). L’un récolte 38,7 millions de dollars hong-kongais en s’ins­­pi­­rant de la vie du baron de la drogue Ng Sik-ho et l’autre 21,6 grâce à l’his­­toire du leader du gang de Kowloon. Quant à Charles et Jimmy Heung, ils ouvrent un studio de quelque 18 500 mètres carré à Shenz­­hen, la zone écono­­mique spéciale chinoise collée à Hong Kong, où ils produisent douze films de qualité par an. Peu importe que Charles soit dans le viseur des Améri­­cains.

Dans une inter­­­view au maga­­zine New Repu­­blic publiée en 1997, l’an­­née de la rétro­­ces­­sion de Hong Kong à la Chine, il recon­­naît que sa famille a un passé mafieux mais nie perpé­­tuer la tradi­­tion. Scep­­tique, le jour­­na­­liste venu à sa rencontre en parle à un poli­­cier spécia­­lisé dans le crime orga­­nisé. L’of­­fi­­cier se raidit, a l’air embar­­rassé, et une fois le carnet du repor­­ter refermé explique que parler des Heung n’est pas sans risque. En le faisant, « je commet­­trais un suicide », confie-t-il. « Je ne veux pas dire que les Heung me tueraient mais ma carrière serait termi­­née. »


Couver­­ture : Elec­­tion, de John­­nie To.


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