Inspirés par leurs propres expériences sous drogue, des réalisateurs se saisissent de la réalité virtuelle pour rendre accessible un monde psychédélique sans descente.

par Servan Le Janne | 8 octobre 2019

L’écran de l’es­­prit

Aucune route ne mène à Iqui­­tos. Derrière des hectares de forêts, au bord de l’Ama­­zone ondoyant, cette ville péru­­vienne de 400 000 âmes n’est reliée au monde que par les flots ou les airs. Jan Kounen y parvient en août 1999. Auréolé du succès de son premier long-métrage, Dober­­mann, le réali­­sa­­teur français est présenté à un chamane. On l’ini­­tie à l’aya­­huasca, un breu­­vage sacré à base de lianes qui donne des hallu­­ci­­na­­tions. Le voilà « plié en deux sur une rambarde, prêt à vomir ». Que diable s’est-il infligé ça ?

Crédits : Okio

Quelque chose le pousse pour­­tant à recom­­men­­cer. Appa­­raît cette fois, « une longue vision sur l’écran de mon esprit », décrit Jan Kounen dans le livre Carnets de voyages inté­­rieurs : Ayahuasca medi­­cina, un manuel. « Au sein de la créa­­ture naît le senti­­ment. Ce dernier tisse des arabesques en traver­­sant les filtres de la person­­na­­lité. Il change de visage sur les paysages inté­­rieurs. » Le réali­­sa­­teur entre en transe.

Cette intense expé­­rience « n’est pas pour tout le monde », aver­­tit-il aujourd’­­hui. « Elle sera bonne pour certains, et trop forte pour d’autres. » Le natif d’Utrecht, aux Pays-Bas, a donc imaginé « une manière sûre de voir comment la plante marche ». Pour en obte­­nir un aperçu, il suffit d’en­­fi­­ler un casque de réalité virtuelle et d’as­­sis­­ter à son nouveau film de douze minute, Kosmic Jour­­ney. Le spec­­ta­­teur se retrouve devant un chamane, en pleine forêt amazo­­nienne. Une fois la concoc­­tion avalée, il voit les fameuses arabesques s’agi­­ter dans un kaléi­­do­­scope clair-obscur parsemé de serpents, sur fond de chants tradi­­tion­­nels.

L’an passé, le cher­­cheur de l’uni­­ver­­sité d’In­­diana David Church a étudié les liens entre le cinéma et les drogues psyché­­dé­­liques. Citant le travail de William C. Wees, il remarque que les hallu­­ci­­na­­tions sont souvent compo­­sées de motifs géomé­­triques de bases et de couleurs que l’on retrouve dans de nombreuses tradi­­tions reli­­gieuses. Il ne tien­­drait donc qu’aux réali­­sa­­teurs de s’en empa­­rer pour mettre les salles obscures en transe.

Crédits : Okio

D’ailleurs, des instal­­la­­tions comme le dispo­­si­­tif de scin­­tille­­ment stro­­bo­s­co­­pique de Brion Gysin, inventé en 1962, sont sources d’hal­­lu­­ci­­na­­tions. Seule­­ment, l’ef­­fet de ces séquences dépend de leur longueur et de la psycho­­lo­­gie de chacun. L’écran par lequel elles sont diffu­­sées intro­­duit qui plus est une certaine distance. Par rapport au cinéma, « la réalité virtuelle permet de manière beau­­coup plus précise de retrans­­crire la nature de l’ex­­pé­­rience », indique Kounen. Mieux, elle procure « cette sensa­­tion d’être à l’in­­té­­rieur d’un monde car il n’y a plus d’écran ».

Auteur de Visio­­na­­rium, une expé­­rience de réalité virtuelle simi­­laire à Kosmic Jour­­ney, l’ar­­tiste néer­­lan­­dais Sander Bos est persuadé que « si le cerveau a l’im­­pres­­sion d’être à un autre endroit, cela peut vous affec­­ter physique­­ment. Un ami que j’ai mis devant Visio­­na­­rium dit que c’est très proche d’une céré­­mo­­nie ayahuasca, vous avez des pico­­te­­ments au ventre, les mains moites, un senti­­ment d’ape­­san­­teur et de perte de contrôle. »

Pour étudier le concept de « percep­­tion alté­­rée de la réalité », des cher­­cheurs britan­­nique ont soumis plusieurs patients à leur Hallu­­ci­­na­­tion Machine, une expé­­rience de réalité virtuelle les confron­­tant aux images produites par des algo­­rithmes de Google. Ils ont ensuite comparé leur réac­­tion à celle de quelqu’un sous psycho­­trope. « Nous avons trouvé des simi­­li­­tudes entre les deux expé­­riences », explique un auteur de l’étude, Keisuke Suzuki. « Cela suggère que l’Hal­­lu­­ci­­na­­tion Machine peut simu­­ler certains aspects d’un état psyché­­dé­­lique. »

Une vision propo­­sée par l’Hal­­lu­­ci­­na­­tion Machine

Lumière neuve

Dans le livre Plantes et chama­­nisme, écrit en 2008 avec Vincent Rava­­lec et Jeremy Narby, Jan Kounen rebap­­tise l’aya­­huasca. Cette plante couram­­ment surnom­­mée « liane des morts » est pour lui « la liane des morts… et des vivants ». En s’y accro­­chant, on saute d’un monde à l’autre. Le réali­­sa­­teur français est venu au nôtre en 1964 à Utrecht, aux Pays-Bas. Alors que son regard se fait à la lumière, les scien­­ti­­fiques améri­­cains Timo­­thy Leary, Ralph Metz­­ner et Richard Alpert publient un livre qui fera date : The Psyche­­de­­lic Expe­­rience: A Manual Based on The Tibe­­tan Book of the Dead. Il y est aussi ques­­tion d’ex­­pé­­rience de mort et d’épi­­pha­­nie psyché­­dé­­lique. C’est la bible des hippies.

Alors qu’aux États-Unis, la côte ouest expé­­ri­­mente, Jan Kounen découvre la lumière de la Côte d’Azur, où il démé­­nage, puis celle des salles obscures. À 5 ans, son père l’em­­mène voir Fanta­­sia dans un cinéma de Cannes. Ses dino­­saures lui font l’ef­­fet d’un « acide trip ». Trois ans plus tard, le cinéma de Grasse Alti­­tude 500 le fait décol­­ler pour, 2001 : l’odys­­sée de l’es­­pace, le chef-d’œuvre hallu­­ciné de Stan­­ley Kubrick. Pendant ce temps, une géné­­ra­­tion de cinéastes tente de mettre ses intros­­pec­­tions à l’écran.

« Je demande à un film ce que la plupart des Nord-Améri­­cains demandent aux drogues psyché­­dé­­liques », déclare Alejan­­dro Jodo­­rowsky en 1971. « À la diffé­­rence que quand quelqu’un crée un film psyché­­dé­­lique, il ne doit pas seule­­ment créer un film qui montre les visions d’une personne qui a pris une pilule, mais plutôt fabriquer la pilule. » Alors que Kounen entre aux Arts Déco pour deve­­nir dessi­­na­­teur de bande-dessi­­née, l’an­­thro­­po­­logue cana­­dien Jérémy Narby découvre l’aya­­huasca.

« C’était comme être dans une machine à laver pendant trois heures », décrit-il en 1985. « Je me suis retrouvé entouré par des serpents énormes et fluo­­res­­cents, complè­­te­­ment terri­­fiants, qui se sont mis à m’ex­­pliquer dans une sorte de langage télé­­pa­­thique des véri­­tés pénibles à entendre à propos de ma personne. Ils m’ont dit : “Tu n’es qu’un tout petit être humain.” » Mais pour le pape de la culture psyché­­dé­­lique aux États-Unis, Timo­­thy Leary, co-auteur de la bible hippie susci­­tée, il existe désor­­mais une porte plus acces­­sible vers la transe : « Le PC est le LSD des années 1990 », clame-t-il. Leary se recon­­verti ainsi en pape des cyber­­de­­lics.

« L’idée des cyber­­de­­lics est moins de répliquer l’ex­­pé­­rience psyché­­dé­­lique produite par les drogues que de recon­­naître que la tech­­no­­lo­­gie pour­­rait être capable de produire des effets de “mani­­fes­­ta­­tion de l’es­­prit” de manière unique », explique Jon Weinel.

Dans son livre Inner Sound, paru en 2018, cet artiste et écri­­vain britan­­nique cherche à savoir comment la réalité virtuelle peut mener à des états de conscience alté­­rée. Il a ainsi constaté que la tech­­no­­lo­­gie ne peut encore guère prétendre procu­­rer des sensa­­tions simi­­laires à celles des drogues. « Ce qui est inté­­res­­sant, c’est que les gens sont inspi­­rés par l’idée des psyché­­dé­­liques pour créer des expé­­riences trans­­for­­ma­­trices », juge-t-il.

Sander Bos est néan­­moins conscient des limites de Visio­­na­­rium. « Une vraie expé­­rience psyché­­dé­­lique doit vous inté­­grer avec vos rêves, vos peurs, vos espoirs, votre imagi­­na­­tion et ouvrir votre propre poten­­tiel infini d’être humain », souligne-t-il. À en croire un des cerveaux de l’Hal­­lu­­ci­­na­­tion Machine, Keisuke Suzuki, l’ex­­pé­­rience offerte par la réalité virtuelle pour­­rait toute­­fois s’en­­ri­­chir d’autres moyens d’éveiller nos sens les plus psyché­­dé­­liques. Qui sait le film que seront capables de nous offrir les inter­­­faces cerveaux-machines en sondant nos pensées ?

Pour l’heure, le chamane de Jan Kounen n’est qu’un passeur bien terne vers les para­­dis arti­­fi­­ciels, et les arabesques de Kosmic Jour­­ney ont des airs d’éco­­no­­mi­­seurs d’écrans. Mais « nous ne sommes qu’en train de décou­­vrir les alté­­ra­­tions de conscience de la réalité virtuelle », juge Jon Weinel. C’est comme si nous nous rendions soudain compte « que la musique est capable d’en­­gen­­drer des états de transe avec le rythme ». La parti­­tion est encore vierge.


Couver­­ture : Kosmic Jour­­ney. (Okio)


 

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