par Servan Le Janne | 15 octobre 2018

La dispa­­ri­­tion

À la sortie du consu­­lat d’Ara­­bie saou­­dite, à Istan­­bul, le visage rond de Jamal Khashoggi s’illu­­mine. Le morceau de papier qu’il est venu cher­­cher n’est pas là, mais ce n’est plus qu’une ques­­tion de jours. « Inch’Al­­lah », lance ce jour­­na­­liste saou­­dien à sa fian­­cée, Hatice Cengiz, en la retrou­­vant devant l’en­­ceinte. Exilé aux États-Unis depuis septembre 2017, Khashoggi a rencon­­tré la femme de 23 ans sa cadette au mois de mai, lors d’une confé­­rence orga­­ni­­sée au pays de ses ancêtres otto­­mans. Il ne lui manque plus qu’un docu­­ment offi­­ciel pour se marier avec elle avant de rentrer à Washing­­ton.

Jamal Khashoggi
Crédits : jamal­­kha­­shoggi.com

Dans la capi­­tale améri­­caine, où il tient une chro­­nique pour le célèbre Washing­­ton Post, l’an­­cien rédac­­teur en chef du quoti­­dien Al Watan n’a pas pu obte­­nir le sésame. On lui a conseillé d’en faire la demande en Turquie, où il venait d’ache­­ter une maison. Ce vendredi 28 septembre 2018, un certain Sultan l’in­­vite poli­­ment à reve­­nir la semaine suivante. Alors Khashoggi s’en­­vole pour Londres, où il donne une nouvelle confé­­rence. Les critiques qu’il y formule à l’égard du pouvoir saou­­dien sont à l’ori­­gine de son exil. Lors d’un dîner dans la capi­­tale britan­­nique, « un de mes collègues lui a demandé s’il pensait que sa citoyen­­neté allait lui être reti­­rée », raconte Daud Abdul­­lah, direc­­teur du Middle East Moni­­tor, qui orga­­ni­­sait l’évé­­ne­­ment. « Il a rejeté cette hypo­­thèse, ne pensant pas que les auto­­ri­­tés iraient si loin. »

Le lundi 1er octobre, Khashoggi est de retour à Istan­­bul dans « le pays le plus sûr du monde pour les Saou­­diens selon lui », souligne Yasin Aktay, un de ses amis qui conseille le président Recep Tayyip Erdo­­gan. Il doit passer au consu­­lat à 13 heures le lende­­main pour récu­­pé­­rer le docu­­ment, lui a indiqué Sultan par SMS. À 13 h 14, après avoir laissé Hatice Cengiz aux abords de ce bâti­­ment situé dans le quar­­tier des affaires de la capi­­tale turque, le jour­­na­­liste contourne le mur crème coiffé de barbe­­lés. Sur les images de vidéo-surveillance, on voit un homme en costume noir, au front dégarni, passer entre une Mercedes Vito noire et un garde en veste lavande pour s’en­­gouf­­frer sous la marquise de l’en­­trée.

En l’at­­ten­­dant, Hatice Cengiz cherche une date pour la céré­­mo­­nie et songe aux meubles qui manquent dans le nouveau domi­­cile stam­­bou­­liote. Elle attend impa­­tiem­­ment son retour afin d’al­­ler les ache­­ter, avant de dîner avec des proches. Pour son conjoint, le mariage est d’au­­tant plus impor­­tant qu’il va rassem­­bler tous ceux qui lui manquent depuis sont départ de Riyad. « Nous nous sentions seuls, mais je pouvais voir les nuages s’éloi­­gner », décrit-elle. Ce n’est qu’une impres­­sion. Le ciel gris d’Is­­tan­­bul ne cesse de s’as­­som­­brir en ce jour d’au­­tomne. Khashoggi ne revient pas. Quand les employés commencent à quit­­ter le bâti­­ment, elle panique.

Même si son compa­­gnon « ne pensait pas que quelque chose de mauvais pouvais arri­­ver sur le sol turc », il lui a donné pour consigne d’ap­­pe­­ler Yasin Aktay en cas de danger. À 16 h 30, la femme compose le numéro du conseiller du président avec l’un des deux télé­­phones qu’il lui a lais­­sés. L’autre est relié à l’Apple Watch de Khashoggi. « Bien sûr, j’ai appelé le bureau d’Er­­do­­gan, qui était en réunion à ce moment-là », témoigne Atkay. « En une heure et demi, tout le monde était au courant et prêt à prendre les mesures qui s’im­­posent dans cette situa­­tion. Et ce fut bien sûr le début d’une longue période de tension et d’at­­tente. »

Jamal Khashoggi à son entrée dans le consu­­lat

Voiture noire et page blanche

Un grand rectangle blanc barre la page 23 du Washing­­ton Post, ce vendredi 5 octobre. La place habi­­tuel­­le­­ment occu­­pée par Jamal Khashoggi a été lais­­sée libre. Sa chro­­nique, aujourd’­­hui titrée « une voix manquante », est seule­­ment illus­­trée par une photo de lui, portable à l’oreille. Inter­­rogé sur son cas par le maga­­zine écono­­mique Bloom­­berg, le prince héri­­tier d’Ara­­bie saou­­dite annonce ce jour-là que les auto­­ri­­tés turques sont auto­­ri­­sées à inspec­­ter le consu­­lat. « De ce que j’ai compris, il est entré puis sorti après plusieurs minutes ou une heure », répond Moham­­med ben Salmane (MBS). « Je ne suis pas sûr, nous enquê­­tons par le biais du minis­­tère des Affaires étran­­gères pour savoir ce qui s’est passé exac­­te­­ment. »

Les services turcs ont de leur côté bien avancé. Leur rapport arrive sur le bureau d’Er­­do­­gan le lende­­main. Il n’y reste guère long­­temps. Le président turc ordonne à ses subor­­don­­nés de le faire fuiter, de façon anonyme, à une myriade de médias inter­­­na­­tio­­naux. D’après cette version reçue par le New York Times, Jamal Khashoggi a été tué dans le consu­­lat saou­­dien d’Is­­tan­­bul. Ayant recoupé l’in­­for­­ma­­tion auprès de membres du rensei­­gne­­ment turc, le quoti­­dien améri­­cain parvient à la conclu­­sion qu’il a été démem­­bré avec une scie à os. « Comme dans Pulp Fiction », commente une source.

D’après le quoti­­dien turc Sabah, deux avions Gulf­s­tream IV sont partis de Riyad le matin du 2 octobre avec 15 agents saou­­diens à leur bord. Neuf d’entre eux ont été dépo­­sés à l’aé­­ro­­port Atatürk à 3 h 13. Après avoir réservé des chambres pour trois nuits dans un hôtel proche du consu­­lat, ils ont fait leur bagages et se sont envo­­lés à 10 h 46, le soir-même, pour rentrer à Riyad en faisant escale à Dubaï. L’autre appa­­reil est arrivé dans la capi­­tale turque à 17 h 15. Ses six passa­­gers se sont rendus direc­­te­­ment au consu­­lat, pour redé­­col­­ler à peine plus d’une heure plus tard, à 18 h 20. Ils ont aussi rallié Riyad, après une étape au Caire.

Le pouvoir saou­­dien est aujourd’­­hui le prin­­ci­­pal suspect.

Entre-temps, deux heures et demi après l’en­­trée de Khashoggi dans le consu­­lat, six voitures dotées de plaques diplo­­ma­­tiques y ont déposé 15 personnes, à en croire Sabah. Deux autres véhi­­cules, dont une Mercedes Vito noire en sont partis en direc­­tion de la rési­­dence du consul, à envi­­ron 180 mètres de là. La police pense que le jour­­na­­liste saou­­dien était dans le van, indique le quoti­­dien. D’après une source du Washing­­ton Post, il existe une vidéo de sa mise à mort. « Vous pouvez entendre sa voix et celles d’hommes qui parlent en arabe », confie-t-elle. « Vous pouvez entendre l’in­­ter­­ro­­ga­­toire, la séance de torture et le meurtre. »

Alors que plusieurs médias turcs disent avoir reconnu l’équi­­pée saou­­dienne sur une vidéo de surveillance, Riyad nie toute impli­­ca­­tion. Sommé de réagir, le pouvoir saou­­dien préfère fina­­le­­ment ne pas lais­­ser les enquê­­teurs turcs inspec­­ter le consu­­lat. C’est donc aujourd’­­hui lui le prin­­ci­­pal suspect. À partir du moment où Khashoggi a soutenu les Prin­­temps arabes, « le gouver­­ne­­ment [lui] a clai­­re­­ment fait savoir qu’il ne [l]‘appré­­ciait pas », d’après ses propos rappor­­tés par le site améri­­cain The Inter­­cept. Et ce n’est pas le seul à s’être retrouvé dans le viseur.

Un seul pilote

En Arabie saou­­dite, la tradi­­tion ne laisse guère de place aux effu­­sions de senti­­ments. Le jour de son intro­­ni­­sa­­tion comme prince héri­­tier, Moham­­med ben Salmane sourit timi­­de­­ment. Long­­temps pres­­senti pour le poste, son cousin, Moham­­med ben Nayef s’age­­nouille pour lui prêter allé­­geance. Rien ne filtre de son évidente décep­­tion. Mais il y a bien un fait nouveau ce 21 juin 2017 : un visage jeune est couronné. À seule­­ment 31 ans, MBS devient le nouvel homme fort de ce riche État. C’est lui qui sera chargé de moder­­ni­­ser le royaume, en le sortant notam­­ment de sa dépen­­dance au pétrole, selon le plan Vision 2030, rendu public en avril 2016.

Loujain al-Hath­­loul
Crédits : Wiki­­me­­dia commons

Mieux, MBS se dit prêt à modé­­rer la version de l’is­­lam prônée au pays du wahha­­bisme. « Nous n’al­­lons pas perdre 30 ans de notre vie à combattre les pensées extré­­mistes, nous allons les détruire main­­te­­nant, immé­­dia­­te­­ment. » Pour l’édi­­to­­ria­­liste du New York Times Thomas Fried­­man, le prince héri­­tier lance « fina­­le­­ment le Prin­­temps arabe en Arabie saou­­dite. » Son père annonce la réou­­ver­­ture des salles de cinéma et accorde le droit de conduire aux femmes. Mais toutes ces mesures progres­­sives peinent à masquer le compor­­te­­ment de plus en plus auto­­ri­­taire du régime.

Pour Loujain al-Hath­­loul, le 26 septembre 2017 est un jour histo­­rique. Après des années de résis­­tance à son combat pour les droits des femmes, le pouvoir vient de faire une conces­­sion. Désor­­mais, annonce le roi, les hommes ne seront plus les seuls habi­­li­­tés à prendre le volant. Pour­­tant, la jeune brune ne ressent pas d’émo­­tion parti­­cu­­lière ce jour-là. Cela fait plusieurs jours que le gouver­­ne­­ment l’a infor­­mée de la réforme. Et il n’y avait pas vrai­­ment de quoi sauter de joie. Au télé­­phone, on lui deman­­dait de s’abs­­te­­nir de tout commen­­taire quand l’in­­for­­ma­­tion serait offi­­cielle. Alors Al-Hath­­loul se contente d’un sobre « Al Hamdou­­lil­­lah » sur Twit­­ter. Et son télé­­phone sonne à nouveau : déjà arrê­­tée pour avoir conduit en 2014, elle va de nouveau avoir affaire à la justice.

Le 15 mai 2018, à quelques semaines de l’ar­­ri­­vée des femmes sur les routes saou­­diennes, Al-Hath­­loul est placée en déten­­tion avec d’autres mili­­tantes. Dès lors, des photos d’elles circulent sur Inter­­net, assor­­ties d’ac­­cu­­sa­­tion de trahi­­son. « Ces dernières années, la rhéto­­rique natio­­na­­liste a été de plus en plus utili­­sée pour accu­­ser de terro­­risme quiconque remet en ques­­tion l’État », pointe Hiba Zaya­­din, char­­gée d’ob­­ser­­ver l’Ara­­bie saou­­dite pour l’ONG Human Rights Watch. « Elle est employée tant contre les conser­­va­­teurs que contre les progres­­sistes. »

Pendant qu’il dimi­­nuait la charge morale pesant sur ses citoyens, le régime resser­­rait les mailles du filet sécu­­ri­­taire, trans­­fé­­rant les pouvoirs de pour­­suite en matière de terro­­risme à des insti­­tu­­tions dépen­­dant de la couronne. L’exis­­tence de délits de « troubles à l’ordre public » ou de « mise en danger l’unité natio­­nale » procèdent d’une « crimi­­na­­li­­sa­­tion d’un large éven­­tail d’ex­­pres­­sions paci­­fiques », selon un rapport des Nations Unies rendu en mai 2017. « Le para­­doxe », résume une source anonyme citée par The Inter­­cept, « c’est que les gens sont main­­te­­nant plus libre socia­­le­­ment – ils peuvent aller au cinéma et se mélan­­ger au genre opposé – mais ils ont plus peur de donner leur opinion sur le gouver­­ne­­ment. » Jamal Khashoggi l’a peut-être payé de sa vie.

« Il y a toujours eu un accord tacite entre l’État et les médias », disait le jour­­na­­liste. « Nous pouvions publier certaines choses et en taire d’autres. Cela se passait sans encombre. Mais nous avons commencé à voir plus de pres­­sion directe sur les jour­­na­­listes pour ne publier plus que des articles favo­­rables au gouver­­ne­­ment. Certains ont dû faire promesse de fidé­­lité, d’autres ont été inter­­­dits d’écrire où ont vu leurs éditos effa­­cés. Les choses ont empiré pour les acti­­vistes aussi ou pour les personnes critiques. Le gouver­­ne­­ment a envoyé un message : si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes contre nous. » Et ce même à l’étran­­ger.

Riyad

Couver­­ture : L’en­­trée du consu­­lat d’Ara­­bie saou­­dite à Istan­­bul.


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