par Servan Le Janne | 4 mai 2017

La peur traverse le temps et les fron­­tières. Plus de dix ans après avoir quitté l’Éry­­thrée, Selina est toujours pour­­sui­­vie par l’ombre d’Isaias Afwerki, le dicta­­teur à la tête du pays depuis son indé­­pen­­dance en 1993. Quand elle parle à sa famille restée sur place, cette quadra­­gé­­naire ne touche pas un mot de poli­­tique par crainte d’être écou­­tée. Elle tient d’ailleurs à rester anonyme afin de préser­­ver ses proches. En mars 2017, le choc est venu se mêler à l’an­xiété dans ses yeux noirs de jais. Pour fuir un régime qui réduit son peuple à l’es­­cla­­vage, sa cousine a décidé de la rejoindre au péril de sa vie.


Une réfu­­giée érythréenne, le visage dissi­­mulé
Crédits : Moises Saman

On peut mourir dix fois sur la route ; Selina le savait. Mais elle igno­­rait l’atroce réalité qui pousse les candi­­dates à l’exil à s’injec­­ter des hormones pour éviter de tomber enceinte à la suite d’un viol. Sa cousine, comme des centaines d’autres femmes, était prête à payer le prix quitte à subir des problèmes de santé ensuite. « J’étais boule­­ver­­sée », confie Selina. Derrière la fron­­tière, gardée par une armée qui tire sur son peuple, se dresse une forêt de dangers, des déserts à perte de vue et une mer Médi­­ter­­ra­­née deve­­nue mouroir. Dès les premiers mètres au-dehors, « des viols sont commis dans les camps de réfu­­giés éthio­­piens », se désole-t-elle.

Si les Érythréens bravent tous les dangers, c’est que cette ancienne colo­­nie italienne, dont la Fête natio­­nale aura lieu le 24 mai prochain, est deve­­nue un « royaume ermite », au même titre que la Corée du Nord. Les deux États, disait Jean-Baptiste Jean­­gène Vilmer, « présentent les mêmes carac­­té­­ris­­tiques propres au tota­­li­­ta­­risme : une poli­­tique homo­­gé­­néi­­sante qui voudrait que rien n’existe en dehors de l’État et qui utilise la terreur comme moyen. » Le coau­­teur du livre Érythrée, un naufrage tota­­li­­taire  s’ex­­pri­­mait alors qu’un rapport des Nations Unies venait juste­­ment de mettre en lumière la crise huma­­ni­­taire « la moins docu­­men­­tée au monde ». Car, déplo­­rait ce dernier, « ce n’est pas la loi qui régit les Érythréens, mais la peur ».

Même lorsqu’ils sont loin de la Corne de l’Afrique : « Je suis partie léga­­le­­ment mais je ne suis jamais retour­­née là-bas, car je ne me sens pas en sécu­­rité », explique Selina. « J’ai l’im­­pres­­sion que quelque chose pour­­rait m’ar­­ri­­ver ou que n’im­­porte qui pour­­rait me faire vivre un enfer. » Sur cinq  millions d’Éry­­thréens, un  million de personnes ont quitté le pays depuis 2004.

Un supplice

Inca­­pable de stop­­per l’hé­­mor­­ra­­gie, le régime s’en­­ferre dans un modèle d’État mili­­taire où 40 % des enfants souffrent de malnu­­tri­­tion. Sous prétexte de menaces exté­­rieures, il a instauré une conscrip­­tion à durée indé­­ter­­mi­­née qui ne laisse pas d’autre choix aux adoles­­cents. Ils touchent un solde déri­­soire pour des missions dans des endroits recu­­lés. « Cette mobi­­li­­sa­­tion perma­­nente de la quasi-tota­­lité de la main-d’œuvre dispo­­nible sur le terri­­toire a pour objec­­tif de mettre en place une écono­­mie plani­­fiée et d’opé­­rer un contrôle auto­­ri­­taire sur la plupart des acti­­vi­­tés sociales », souligne l’an­­thro­­po­­logue David Bozzini. Au réseau d’agents secrets offi­­ciels se super­­­posent des colla­­bo­­ra­­teurs infor­­mels et de zélés déla­­teurs en sorte qu’il est impos­­sible de savoir qui est qui. Certains n’hé­­sitent pas à dénon­­cer des proches, moyen­­nant quoi ils pour­­ront obte­­nir des avan­­tages de la part d’une admi­­nis­­tra­­tion impré­­vi­­sible. « La mili­­ta­­ri­­sa­­tion de la société s’est doublée d’une péné­­tra­­tion par le virus poli­­cier », observe le jour­­na­­liste Léonard Vincent, auteur d’un livre inti­­tulé Les Érythréens. « Il est arrivé que les enfants fassent incar­­cé­­rer les parents ou l’in­­verse. Ça empoi­­sonne la fabrique sociale. » Autre­­ment dit, la confiance s’érode et les liens se distendent. « Nous sommes victimes d’une poli­­tique qui veut “divi­­ser pour mieux régner”. Nous n’avons pas confiance les uns en les autres », regrette Selina. « Beau­­coup de soldats capturent des personnes avec lesquelles ils ont grandi. Les gens ont été dres­­sés les uns contre les autres alors qu’ils ont les mêmes problèmes. » Des problèmes sans solu­­tion puisque l’uni­­ver­­sité d’As­­mara a fermé en 2007. Replié dans une posi­­tion de « dicta­­teur isolé et luna­­tique », d’après un câble diplo­­ma­­tique améri­­cain de 2009 révélé par Wiki­­leaks, Isaias Afwerki enferme à tour de bras. « Au moins 10 000 prison­­niers poli­­tiques » sont tenus à l’iso­­le­­ment, s’alarme un rapport d’Am­­nesty inter­­­na­­tio­­nal de 2013.

Les dessins d’un survi­­vant de la torture

Plusieurs Érythréens rencon­­trés par Léonard Vincent sont parve­­nus à quit­­ter le pays à la deuxième tenta­­tive. Ils racontent « des mois voire des années de travaux forcés au béné­­fice de compa­­gnies qui sont la propriété du parti unique » à la suite de leur premier essai. « Les condi­­tions concen­­tra­­tion­­naires n’ont rien à envier ni aux goulags, ni aux camps de travail des régimes tota­­li­­taires du XXe siècle. » Pire, la police aux fron­­tières n’hé­­site pas à abattre ceux qui tentent la traver­­sée. « J’ai recueilli de nombreux témoi­­gnages d’exé­­cu­­tions sommaires », indique le jour­­na­­liste. Une autre forme d’es­­cla­­vage a lieu au Soudan voisin, où les migrants sont parfois vendus comme du bétail. À partir de 2007, un réseau de passeurs bédouins leur ouvre une route dans le Sinaï pour atteindre Israël. Ce trafic dure deux ans, le temps pour Tel Aviv d’in­­tro­­duire de mesures de contrôle dras­­tiques dans la zone. Les Bédouins trouvent alors une autre manière de souti­­rer de l’argent aux Érythréens : ils les séquestrent, appellent leur proches pour leur faire entendre ce supplice et réclament des rançons de plusieurs dizaines de milliers d’eu­­ros. Les otages sont affa­­més, bruta­­li­­sés et violés.

En 2015, le docu­­men­­taire Voyage en barba­­rie raconte ce calvaire atroce. « L’épou­­vante ayant été ce qu’elle a été, je pense que cette route est fermée pour les Érythréens », dit Léonard Vincent. Quant au passage libyen, il est devenu extrê­­me­­ment périlleux depuis que des milices se disputent l’hé­­ri­­tage du colo­­nel Kadhafi, tué en octobre 2011. Pour­­tant, le nombre de départs ne fléchit pas. « On est à 2 300 passages clan­­des­­tins de la fron­­tière avec l’Éthio­­pie par mois depuis trois ans », ajoute-t-il, soit près de 5 000 passages en comp­­tant les autres voies. « Si l’Union euro­­péenne conti­­nue sa poli­­tique en Afrique du nord, à manda­­ter des crimi­­nels de guerre pour faire la police au Soudan [le président Omar el-Béchir est pour­­suivi pour crimes contre l’hu­­ma­­nité, nda] et mettre en place des camps pour couper la route aux Érythréens, ils en trou­­ve­­ront une autre et elle sera encore plus épou­­van­­table. »

Atteintes dans leur chair par ces drames, les familles érythréennes sont du reste soumises à une pres­­sion du pouvoir qui fait peser sur elles une forte charge culpa­­bi­­li­­sante. « Les thuri­­fé­­raires du régime répètent que les migrants partent pour des Nike ou des iPod », se lamente Léonard Vincent. « Ils sont soumis au double trau­­ma­­tisme d’être les victimes et les cibles d’une campagne de calom­­nie. » Comp­­tant pour près de 20 % des Érythréens selon la Banque mondiale, les ressor­­tis­­sants doivent payer une taxe de 2 % de leurs reve­­nus sans quoi ils ne peuvent pas accé­­der aux services consu­­laires, et « l’argent envoyé par ailleurs pour aider des proches sera inter­­­cepté », note l’his­­to­­rien français Gérard Prunier, spécia­­liste de l’Afrique de l’Est. « On se débrouillera pour que votre grand-mère vous écrive une lettre. » 

Selina, par exemple, soutient régu­­liè­­re­­ment son oncle qui est retenu en prison. Ces devises venant de l’étran­­ger repré­­sentent l’un des prin­­ci­­paux reve­­nus du régime avec les fruits de la mine de Bisha, située à 180 kilo­­mètres à l’ouest d’As­­mara. Elle est déte­­nue à 40 % par l’État et à 60 % par une petite entre­­prise cana­­dienne, Nevsun. Celle-ci « a accepté des condi­­tions de travail en viola­­tion perma­­nente des droits de l’homme », juge Gérard Prunier. « Les ouvriers sont des conscrits des deux sexes. Comme cela fait mauvais genre, ils ne sont pas en treillis. On les détache auprès d’une société de droit privé. Mais le secteur commer­­cial est tota­­le­­ment contrôlé par l’État. »

Une « aide finan­­cière impor­­tante » est par ailleurs appor­­tée par le Qatar, d’après l’an­­cien ambas­­sa­­deur de France à Asmara, Roger Auque. « Le Qatar aide finan­­ciè­­re­­ment tous les pays où il y a d’im­­por­­tantes commu­­nau­­tés musul­­manes et veut aussi montrer à l’Ara­­bie saou­­dite qu’il a une stra­­té­­gie diplo­­ma­­tique effi­­cace. La Chine apporte des finan­­ce­­ments et du maté­­riel consi­­dé­­rables au régime érythréen.» Léonard Vincent ajoute à ce tableau que « la mafia italienne exploite des hôtels sur la mer Rouge », tandis que « l‘Union euro­­péenne a fourni en 2007 une enve­­loppe de 122 millions d’eu­­ros pour cinq ans ». Cette manne en prove­­nance du Fonds euro­­péen pour le déve­­lop­­pe­­ment est desti­­née au secteur agri­­cole et alimen­­taire ainsi qu’à la construc­­tion de routes, mais les leviers de contrôles sont limi­­tés.

Isaias Afwerki
Crédits : Awramba Times

En fait de dialogue, Isaias Afwerki mène une diplo­­ma­­tie dans son coin. Si les liens semblent aujourd’­­hui disten­­dus, il a pendant long­­temps fourni des armes et des bases d’en­­traî­­ne­­ments aux shebabs isla­­mistes avec l’objec­­tif de désta­­bi­­li­­ser la Soma­­lie et les autres pays de la région. « L’Éry­­thrée a été en guerre avec tous ses pays voisins et la guerre est deve­­nue quelque chose de construc­­teur de l’État », analy­­sait la cher­­cheuse spécia­­liste de la Corne de l’Afrique Sonia Le Gouriel­­lec en 2013 sur France Culture. Tout l’édi­­fice repose sur cette lutte contre les agres­­sions externes, et notam­­ment les colo­­ni­­sa­­teurs.

La guérilla

Ce 24 mai 1993, à minuit précise, le ciel d’As­­mara est constellé de feux d’ar­­ti­­fices. Au milieu de ce spec­­tacle pyro­­te­ch­­nique orga­­nisé pour célé­­brer l’in­­dé­­pen­­dance de l’Éry­­thrée, claque un drapeau aux bandes hori­­zon­­tales verte et bleue en partie recou­­vertes de rouge. Les couleurs du nouvel État sont inspi­­rées par celles du Front popu­­laire de libé­­ra­­tion (FPLE), victo­­rieux de l’ar­­mée la plus puis­­sante d’Afrique après trente ans de guérilla. Y domine un triangle vermillon, hommage au sang des martyrs. Ils ont d’au­­tant plus de place dans l’his­­to­­rio­­gra­­phie et sur les emblèmes du pays que le senti­­ment natio­­nal tout entier s’est forgé dans la lutte. « L’op­­pres­­sion colo­­niale a fondu des peuples aux langues diffé­­rentes dans une culture natio­­nale commune », estime l’ad­­mi­­nis­­tra­­teur colo­­nial britan­­nique Kennedy Nicho­­las Trevas­­kis dans Eritrea a colony in tran­­si­­tion, paru en 1960. Une analyse reprise par le spécia­­liste de l’Afrique subsa­­ha­­rienne du CNRS Roland Marchal : « Pour les natio­­na­­listes, c’est la période colo­­niale qui est fonda­­trice de la légi­­ti­­mité étatique. » Le cher­­cheur améri­­cain Richard Sher­­man remarque que « tous les Érythréens voient le conflit non comme une guerre sépa­­ra­­tiste, mais comme un mouve­­ment de libé­­ra­­tion natio­­nal contre la dernière d’une longue série d’op­­pres­­sions colo­­niales ».

Gérard Prunier quitte le pays après qu’I­­saias Afwerki a fait assas­­si­­ner sa femme.

Les fron­­tières aujourd’­­hui étroi­­te­­ment gardées par les soldats d’Isaias Afwerki ont été tracées à coups de canon. En 1889, la jeune Italie unifiée par Victor-Emma­­nuel II s’ar­­roge la côte du Bena­­dir, une région occu­­pée succes­­si­­ve­­ment par l’Em­­pire otto­­man et l’Égypte au XIXe siècle. Elle préempte ainsi des terri­­toires convoi­­tés par les autres puis­­sances colo­­niales et rogne celui du vaste empire éthio­­pien sur son flanc est. Sur la sugges­­tion du poète italien Carlo Dossi, ce terri­­toire en forme d’en­­ton­­noir est baptisé Érythrée, le nom donné à la mer Rouge par les Grecs anciens. Divers accords vien­­dront ensuite fixer les fron­­tières entre les deux États avant que Musso­­lini ne les conteste en 1922. Le Duce dyna­­mise l’éco­­no­­mie d’As­­mara, surnom­­mée « petite Rome », et finit par enva­­hir l’Éthio­­pie en 1935. Dès 1941, les fascistes sont terras­­sés par les Britan­­niques qui, à leur tour, soumettent le peuple érythréen à des expro­­pria­­tions. L’em­­pe­­reur d’Éthio­­pie « Haile Selas­­sie commence à exploi­­ter cette situa­­tion » dans l’objec­­tif de récu­­pé­­rer un accès à la mer, relève Richard Sher­­man. Faute d’ac­­cord entre Alliés, la ques­­tion érythréenne échoit aux Nations Unies. Prise en tenaille entre les inté­­rêts des uns et des autres, l’or­­ga­­ni­­sa­­tion inter­­­na­­tio­­nale opte pour une solu­­tion « inter­­­mé­­diaire » : le fédé­­ra­­lisme.

En septembre 1952, l’Éry­­thrée devient « une unité auto­­nome sous la souve­­rai­­neté de la couronne éthio­­pienne ». Mais du fait de l’au­­to­­ri­­ta­­risme d’Ad­­dis-Abeba, cette auto­­no­­mie fait long feu. Quatre ans après les premières élec­­tions parle­­men­­taires sur les bords de la mer Rouge, la monar­­chie suspend « tempo­­rai­­re­­ment » l’As­­sem­­blée érythréenne. La même année, le tigré et l’arabe perdent leur statut de langue offi­­ciel au profit de l’am­­ha­­rique et le drapeau éthio­­pien flotte à Asmara. Dès lors, « des intel­­lec­­tuels musul­­mans en contact avec le Soudan, l’Égypte, la Syrie commencent à se mobi­­li­­ser », retrace Léonard Vincent. « Ils portent la parole des indé­­pen­­dan­­tismes arabes à l’in­­té­­rieur du problème érythréen. » Perce­­vant cet état de fait comme « une forme d’as­­sujet­­tis­­se­­ment de même ordre que le colo­­nia­­lisme italien et britan­­nique », dixit le leader du mouve­­ment « Libé­­ra­­tion de l’Éry­­thrée en Amérique du Nord » Araia Tseg­­gai, les indé­­pen­­dan­­tistes créent le Front de libé­­ra­­tion de l’Éry­­thrée en 1961. Mais autant prêcher dans le désert : en 1962, l’Éry­­thrée est réduite au rang de quator­­zième province.

Isaias Afwerki à la tête du FPLE

Une grande variété de groupes prennent alors le maquis. « La lutte interne à la guérilla était parfois impi­­toyable, d’une terrible cruauté », indique Léonard Vincent. « De chaque côté, il y a eu des exécu­­tions sommaires et même des batailles rangées. Dans les années 1970, une partie de la popu­­la­­tion d’As­­mara s’est inter­­­po­­sée entre deux groupes pour leur deman­­der de signer une trêve et de se concen­­trer sur l’en­­nemi éthio­­pien. » De retour d’une forma­­tion dans la Chine de la révo­­lu­­tion cultu­­relle, à l’aca­­dé­­mie mili­­taire de Nankin, Isaias Afwerki fonde un énième mouve­­ment, en 1970, le Front popu­­laire de libé­­ra­­tion de l’Éry­­thrée (FPLE). Ce chré­­tien de forma­­tion marxiste léni­­niste importe une forme de leader­­ship auto­­ri­­taire qui lui permet de construire une struc­­ture poli­­tique de masse. Il s’op­­pose fron­­ta­­le­­ment au succes­­seur du roi Haile Selas­­sié, l’in­­tran­­si­­geant colo­­nel Mengistu Haïlé Mariam. Surnommé « le négus rouge », ce dernier est soutenu par l’URSS alors que les indé­­pen­­dan­­tistes se retrouvent isolés. Mais son intran­­si­­geance lui aliène la commu­­nauté inter­­­na­­tio­­nale à mesure que le conflit s’en­­lise, engen­­drant famines et dépla­­ce­­ments de popu­­la­­tions. Engagé auprès des indé­­pen­­dan­­tistes pendant un an, Gérard Prunier quitte le pays après qu’I­­saias Afwerki a fait assas­­si­­ner sa femme.

En 1991, le Front démo­­cra­­tique révo­­lu­­tion­­naire des peuples éthio­­piens renverse un régime affai­­bli, ouvrant la voie à des négo­­cia­­tions. Un droit de faire séces­­sion est reconnu aux peuples du pays, immé­­dia­­te­­ment activé par les Érythréens. En avril 1993, les sépa­­ra­­tistes emportent un réfé­­ren­­dum d’au­­to­­dé­­ter­­mi­­na­­tion avec 99,79 % des suffrages et déclarent l’in­­dé­­pen­­dance le mois suivant. En tant que chef du FPLE, Isaias Afwerki accède logique­­ment à la prési­­dence d’un régime provi­­soire dont les contours sont démo­­cra­­tiques. Il a quatre ans pour donner une consti­­tu­­tion à ce pays compor­­tant neuf ethnies et partagé de manière égale entre chré­­tiens et musul­­mans. « Pendant une temps, il a fait croire qu’il était social-démo­­crate, mais c’était un commis­­saire poli­­tique », moque Léonard Vincent. Moins d’une année après l’in­­dé­­pen­­dance, le FPLE est renommé Front popu­­laire pour la démo­­cra­­tie et la justice, un parti unique dont le chef de l’État demeure secré­­taire géné­­ral. Aucune élec­­tion n’est orga­­ni­­sée et l’éco­­no­­mie est mise tout entière au service de l’État. La consti­­tu­­tion rati­­fiée en 1997 n’en­­trera jamais en vigueur.

Il est minuit

Au sortir de la guerre, Isaias Afwerki dirige « un peuple de résis­­tants », selon Léonard Vincent. « Des enfants aux vieillards, tout le monde a fait quelque chose. » Trente années de lutte achar­­née ont fait péné­­trer le senti­­ment natio­­nal « dans les âmes et dans les cœurs de la société érythréenne ». Cela explique sans doute en partie pourquoi, plusieurs années après avoir quitté le pays, Selina vante « une société très chaleu­­reuse dans laquelle vous êtes élevé par tous ». La cohé­­sion est d’au­­tant plus utile que des problèmes de voisi­­nage perdurent. Les rela­­tions dégra­­dées avec le Soudan et le Yémen ne sont rien à côté de la tension qui s’ins­­taure avec Addis-Abeba. En 1997, le nafka devient la nouvelle devise natio­­nale au détri­­ment du birr éthio­­pien, dont les cours s’ef­­fondrent.

Des soldats éthio­­piens dans la guerre contre l’Éry­­thrée

Lors d’un passage la même année Gérard Prunier constate que « tous les méca­­nismes de la dicta­­ture se mettent en place. » En réac­­tion, le Premier ministre éthio­­pien Melew Zenawi rompt les échanges commer­­ciaux. Dans ce contexte extrê­­me­­ment lourd, et étant donné les fortes person­­na­­li­­tés des diri­­geants en place, un conflit fron­­ta­­lier dans la région de Badme met le feu aux poudres. Cette fois, les combats durent deux ans, de 1998 à 2000, et minent la reprise écono­­mique des belli­­gé­­rants. Initia­­le­­ment réti­cent à tout compro­­mis, Isaias Afwerki finit pas accep­­ter de signer un cessez-le-feu sous l’égide des Nations Unies à défaut de pouvoir l’em­­por­­ter. Au sein du parti, le chef d’État doit faire face à des critiques. « Il avait accu­­mulé trop d’er­­reurs dans sa gestion de l’État », observe Léonard Vincent. « Le projet commençait à être abîmé, la guerre de 1998–2000 avait été une erreur fatale, mons­­trueuse. »

Le 18 septembre 2001, alors que le monde a encore les yeux rivés sur New York, Isaias Afwerki fait arrê­­ter 11 des 15 oppo­­sants signa­­taires d’une lettre publiée au comité central du parti unique pour dénon­­cer sa dérive. Il est minuit à Asmara. En l’es­­pace d’une semaine, le pays « bascule dans le noir », déplore le jour­­na­­liste. « L’en­­semble des réfor­­mistes du pays sont incar­­cé­­rés ou dispa­­raissent. Tous les intel­­lec­­tuels et artistes qui comp­­taient sont arrê­­tés sans procé­­dure judi­­ciaire, la presse est fermée. » Cet « événe­­ment majeur des temps modernes » inter­­­vient après un peu plus d’un an de débat interne dans le parti, dont les cadres doivent s’ali­­gner sous peine d’être neutra­­li­­sés. « Ils ont été placés dans des contai­­ners en métal à un endroit où il fait 50 degrés à l’ombre dans la jour­­née », raconte Gérard Prunier. Pour protes­­ter, les ambas­­sa­­deurs de nombreux pays font leurs valises. « Ils partent puis reviennent et le silence se fait », souffle Léonard Vincent. Mis en œuvre en 1994 pour l’en­­semble des citoyens âgés de 18 à 40 ans, excep­­tion faite des femmes mariées, le service mili­­taire a été complété par un service de travail d’été imposé aux jeunes dans leur onzième année d’étude. Il comporte des tâches d’in­­té­­rêt géné­­ral. « C’est comme un camp d’été », témoigne Selina. « Vous plan­­tez des arbres, répa­­rez des struc­­tures, j’ai adoré. Mais une fois que votre éduca­­tion se termine, les choses changent complè­­te­­ment. » Deve­­nue poten­­tiel­­le­­ment perma­­nente en 2002, la mobi­­li­­sa­­tion commence à l’école.

En 2003, une douzième année est réin­­tro­­duite dans la scola­­rité, qui doit s’ef­­fec­­tuer au camp mili­­taire de Sawa. « C’est une année diffi­­cile car il faut s’en­­traî­­ner et étudier », ajoute-t-elle. « La plupart des gens ne peuvent pas avoir leur certi­­fi­­cat et donc aller à l’uni­­ver­­sité. Ils n’ont d’autre choix que de rester dans l’ar­­mée. » Souvent envoyés dans des endroits recu­­lés, ces jeunes gens « ne touchent pas de salaire décent ». Or, il n’y a aucune échap­­pa­­toire. « La police fait des rondes pour trou­­ver les déser­­teurs et les mettre en prison. Chaque famille possède un docu­­ment listant ses membres. Il n’y a aucune liberté de mouve­­ment, vous devez le montrer à chaque dépla­­ce­­ment. Sans lui, vous ne pouvez ni étudier ni travailler. » Par consé­quent, les Érythréens « se sentent piégés dans leur propre pays. Ils voudraient être des jeunes normaux sans se sentir persé­­cu­­tés mais c’est impos­­sible. » Malgré la promul­­ga­­tion d’un décret n’au­­to­­ri­­sant la sortie du pays qu’à de très strictes condi­­tions, une fuite massive débute entre 2002 et 2004. « Quand les jeunes commencent à comprendre que le pays est immo­­bile, que leur avenir est d’être les jouets dociles de l’ar­­mée, et quand un système poli­­tico-mili­­taire mafieux commence à s’en­­ri­­chir et à s’ins­­tal­­ler dans le temps sur la base de leur réduc­­tion à l’es­­cla­­vage, ils partent », constate Léonard Vincent.

Chaque semaine, en 2006 et 2007, 120 personnes se retrouvent au Soudan pour se sous­­traire à la conscrip­­tion, d’après l’as­­so­­cia­­tion Human Right Watch. En y ajou­­tant les départs autre­­ment moti­­vés, l’agence des Nations Unies pour les réfu­­giés compte un millier de fran­­chis­­se­­ment de la fron­­tière par mois sur cette même période, sachant que d’autres prennent le chemin de l’Éthio­­pie ou de Djibouti. Cette diaspora qui gonfle irré­­mé­­dia­­ble­­ment « montre son visage, s’or­­ga­­nise et commence à avoir voix au chapitre », indique le jour­­na­­liste. « C’est peut-être le signe que le rapport de force bouge. » En janvier 2013, une centaine de soldats s’em­­pare des bâti­­ments du minis­­tère de l’In­­for­­ma­­tion pour promettre de « libé­­rer les prison­­niers poli­­tiques et les fugi­­tifs » et « mettre en appli­­ca­­tion la consti­­tu­­tion. » Sans attendre, « le patron des services secrets les calme, ils se rendent et les leaders sont assas­­si­­nés », résume Gérard Prunier. Personne ne suit le mouve­­ment car, selon Léonard Vincent, « le peuple est gelé par la terreur, acca­­blé par les pénu­­ries, téta­­nisé par sa propre culpa­­bi­­lité, peu informé sur l’état du monde et des forces poli­­tiques et bruta­­lisé de manière répété par un appa­­reil sans état d’âme. » Pour Selina, les Érythréens sont « silen­­cieux, tolé­­rants et possèdent une très grande rési­­lience. Ils préfèrent vivre avec un diable qu’ils connaissent plutôt qu’a­­vec un ange qu’ils ne connaissent pas. » L’en­­fer est pavé de bonnes inten­­tions.

Une réfu­­giée érythréenne prie après avoir été secou­­rue en septembre 2015
Crédits : Gabriele François Casini /MSF

Couver­­ture : Un homme érythréen et ses enfants. (UNDPE)


 

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