Alors qu'Alexandria Ocasio-Cortez pousse sans relâche son projet de Green New Deal aux USA, il fait sa place en France et ailleurs en Europe.

par Servan Le Janne | 9 mai 2019

Un message du futur

En quelques mois, Alexan­­dria Ocasio-Cortez a secoué l’uni­­vers feutré du Capi­­tole. Tout juste élue à la Chambre de repré­­sen­­tants, la dépu­­tée améri­­caine tente même de semer ses idées sur les terres arides du Sénat, acquis aux Répu­­bli­­cains depuis 2014. Elle pour­­rait avoir l’im­­pres­­sion de prêcher dans le désert, ou contre des moulins, si les médias ne portaient pas ses idées jusqu’à l’autre bout du monde, comme le vent disperse les graines à l’ex­­té­­rieur des champs. « AOC » se sait regar­­dée ce mardi 26 mars 2019. Alors, avec un pull et une humeur assor­­tis au banc vert sombre de l’hé­­mi­­cycle, la jeune femme saisit le micro pour en faire un bâton de pèle­­rin.

Incrus­­tés dans ce haut-lieu de pouvoir depuis des années, les Séna­­teurs de la majo­­rité reprochent à cette New-Yorkaise un peu trop verte de prendre le parti de l’élite contre le peuple. Le peuple, ils le connaî­­traient bien, pour le pratiquer dans les mines de char­­bon, là où l’éco­­lo­­gie ne ferait guère recette. « Il y a un an, j’étais serveuse dans un restau­­rant de tacos de Manhat­­tan », répond-elle. « Je n’ai eu une assu­­rance santé pour la première fois qu’il y a un mois. Ce n’est pas une ques­­tion élitiste, c’est une ques­­tion de qualité de vie. » Les riches sont-ils les seuls à se soucier de la qualité de l’air et de l’eau ? « Allez le dire aux enfants du Bronx qui souffrent du plus haut taux d’asthme du pays, ou aux familles du Flint dont les enfants ont un taux de plomb qui flambe dans le sang. Les gens meurent. »

Par ces mots, la repré­­sen­­tante Ocasio-Cortez défend son Green New Deal, présenté par une réso­­lu­­tion le 7 février dernier. « Parce que les États-Unis sont histo­­rique­­ment respon­­sables d’une quan­­tité consi­­dé­­rable d’émis­­sions de gaz à effet de serre », rappelle le texte, « et qu’ils causaient encore 20 % des émis­­sions globales en 2014, tout en ayant de grandes capa­­ci­­tés tech­­no­­lo­­giques, ils devraient avoir un rôle pion­­nier dans la réduc­­tion de ces émis­­sions à travers une trans­­for­­ma­­tion de l’éco­­no­­mie. » Le quota de pollu­­tion à respec­­ter selon les Accords de Paris ne suffit pas Donald Trump a de toute manière décidé d’en reti­­rer son pays.

Comme le New Deal devait relan­­cer la machine améri­­caine grip­­pée des années 1930, en ponc­­tion­­nant les masto­­dontes de l’in­­dus­­trie, le Green New Deal passe par « des inves­­tis­­se­­ments publics dans la recherche et le déve­­lop­­pe­­ment d’éner­­gies propres ». La réso­­lu­­tion d’Oca­­sio-Cortez donne la direc­­tion à prendre et laisse les préci­­sions pour plus tard. Alors, afin d’ex­­ploi­­ter les poten­­tielles divi­­sions sur le sujet entre Démo­­crates, le chef des Répu­­bli­­cains au Sénat Mitch McCon­­nell a préci­­pité le vote au mardi 26 mars, date à laquelle AOC a appelé les membres de son parti à se conten­­ter de voter « présent ». Ils ont été 43 à le faire contre 57 oppo­­si­­tions.

« Encou­­ra­­gée » par ce résul­­tat, la jeune femme soute­­nue par le philo­­sophe Noam Chom­sky pour­­suit son plai­­doyer à travers une vidéo enre­­gis­­trée avec l’au­­trice et jour­­na­­liste de The Inter­­cept Naomi Klein. Le Green New Deal, explique-t-elle dans ce « message du futur », est « la seule manière d’évi­­ter » que « des millions de gens » soient « confron­­tés à des pénu­­ries de nour­­ri­­ture et d’eau ». Elle ne parle ainsi plus seule­­ment des enfants de l’Iowa et du Bronx, mais aussi de ceux d’ailleurs. À problème global, stra­­té­­gie globale : puisque les planètes refusent obsti­­né­­ment de s’ali­­gner, les socia­­listes améri­­cains et euro­­péens ont décidé de rassem­­bler leurs efforts.

« C’est un moment très impor­­tant pour cette idée », se réjouit le mili­­tant britan­­nique Colin Hines, qui a fondé le Green New Deal Group, une asso­­cia­­tion de mili­­tants anglais en 2007. « En Europe et au-delà, les gens n’en peuvent plus d’être sacri­­fiés au nom de la concur­­rence inter­­­na­­tio­­nale. Leurs préoc­­cu­­pa­­tions sont à la fois sociales et clima­­tiques, deux dimen­­sions auxquelles le Green New Deal doit appor­­ter des réponses. »

Une idée sans fron­­tière

Bien­­ve­­nue en « Répu­­blique popu­­laire de Burling­­ton ». Bapti­­sée ainsi par la presse locale lors de l’élec­­tion à la mairie de Bernie Sanders, en 1981, la ville du Vermont située au bord du lac Cham­­plain accueille vendredi 30 novembre 2018 l’acte fonda­­teur de Progres­­sive Inter­­na­­tio­­nal. Pour l’oc­­ca­­sion, le mentor d’Oca­­sio-Cortez a invité l’an­­cien ministre des Finances grec Yanis Varou­­fa­­kis, dont le Mouve­­ment pour la démo­­cra­­tie en Europe (DiEM25) est asso­­cié à la nouvelle orga­­ni­­sa­­tion. « Je porte le message de chacun de nous en Europe pour vos cama­­rades qui luttent afin de reconqué­­rir nos villes, notre monde et notre envi­­ron­­ne­­ment », déclare l’éco­­no­­miste. « Nous avons besoin que Bernie Sanders se présente à la prési­­den­­tielle. » Elle aussi présente, Naomi Klein affirme que « n’im­­porte quel candi­­dat voulant se présen­­ter » à la prési­­den­­tielle de 2020 devrait soute­­nir le New Green Deal. Et Varou­­fa­­kis opine.

Crédits : DIEM25

Dans une tribune publiée par le Guar­­dian le 23 avril 2019, celui qui a long­­temps bataillé contre l’aus­­té­­rité infli­­gée à son pays par les insti­­tu­­tions inter­­­na­­tio­­nales reprend à son compte le Green New Deal et tente d’en élar­­gir la portée. « Ici en Europe, DieM25 et notre coali­­tion Euro­­pean Spring font campagne sous la bannière d’un agenda d’un Green New Deal détaillé », expose le candi­­dat aux élec­­tions euro­­péennes en Alle­­magne. « Au Royaume-Uni, des parle­­men­­taires comme Caro­­line Lucas et Clive Lewis promeuvent une légis­­la­­tion simi­­laire. Et aux États-Unis, les mili­­tants achar­­nés du Sunrise Move­­ment travaillent avec des élus comme Alexan­­dria Ocasio-Cortez pour mettre leur propo­­si­­tion sur le devant de l’agenda poli­­tique. »

En faisant conver­­ger ces luttes, Varou­­fa­­kis espère récol­­ter 8000 milliards de dollars par an, soit 5 % du PIB mondial, pour les inves­­tir dans l’éner­­gie renou­­ve­­lable et proté­­ger l’en­­vi­­ron­­ne­­ment en fonc­­tion des besoins de chacun plutôt que selon ses moyens. Cet immense plan devrait être financé par un impôt sur les multi­­na­­tio­­nales, dont on sait qu’elles se débrouillent souvent pour en payer le moins possible. En paral­­lèle, propose l’éco­­no­­miste, les banques centrales publiques telles que la Banque euro­­péenne d’in­­ves­­tis­­se­­ment, la Banque mondiale ou la banque de déve­­lop­­pe­­ment alle­­mande (KfW), pour­­raient émettre des obli­­ga­­tions vertes de manière coor­­don­­née.

« Même si la mise en place tech­­nique est compliquée, il faut qu’il y ait une forme de Green New Deal inter­­­na­­tio­­nal car le chan­­ge­­ment clima­­tique n’a pas de fron­­tière », insiste Colin Hines. « Il faut y mettre en valeur le volet social afin que la majo­­rité des gens y trouvent leur inté­­rêt. Je pense que c’est possible car le secteur du déve­­lop­­pe­­ment durable peut à la fois créer des emplois quali­­fiés et des oppor­­tu­­ni­­tés d’en­­tre­­prendre. »

À condi­­tion qu’ils coopèrent, les États du monde ont la capa­­cité de produire toute leur éner­­gie de manière renou­­ve­­lable d’ici 2050, assure une étude de l’uni­­ver­­sité de tech­­no­­lo­­gie de Lappeen­­ranta, en Finlande, comman­­dée par le réseau de scien­­ti­­fiques et de parle­­men­­taires écolo­­gistes Energy Watch Group. Pour le démon­­trer, les cher­­cheurs ont quan­­ti­­fié les ressources en air, eau et vent qui pouvaient être captées à diffé­­rents endroits du monde. Ayant aussi passé en revue les ques­­tions de stockage, il estiment que des inves­­tis­­se­­ment de 699 milliards d’eu­­ros par an de 2020 à 2035 et de 488 milliards d’eu­­ros de 2035 à 2050 seront néces­­saires. Ce n’est donc « pas une ques­­tion de faisa­­bi­­lité tech­­nique mais de volonté poli­­tique », concluent-ils.

Colin Hines

Aux États-Unis, le think tank socia­­liste Data for Progress a tenté de donner une base chif­­frée au Green New Deal prôné par Alexan­­dria Ocasio-Cortez. Citant des données de l’Eco­­no­­mic Policy Insti­­tute, il souligne qu’in­­ves­­tir dans l’ef­­fi­­ca­­cité des bâti­­ments et dans un réseau de distri­­bu­­tion d’éner­­gies intel­­li­gent augmen­­tera le PIB améri­­cain de 147 milliards de dollars par an et créera 1,1 million d’em­­plois dès la première année, alors que les dépenses de santé liées à la pollu­­tion sont astro­­no­­miques. Sans comp­­ter que les oura­­gans ont coûté 270,3 milliards aux États-Unis et les incen­­dies 18,4 milliards en 2017.

Côté euro­­péen, DiEM25 élabore un agenda commun avec diffé­­rents partis, notam­­ment Géné­­ra­­tion.s, la forma­­tion de Benoît Hamon. Son concur­rent aux élec­­tions euro­­péennes en France, Yannick Jadot, propose lui aussi un Green New Deal dans un entre­­tien accordé au Jour­­nal du dimanche le 24 mars. Par ces mots, le candi­­dat d’Eu­­rope Écolo­­gie Les Verts entend « un plan d’in­­ves­­tis­­se­­ment de 100 milliards pour les éner­­gies renou­­ve­­lables et l’iso­­la­­tion des loge­­ments, qui nous permet­­tra, en vingt ans seule­­ment, d’avoir une élec­­tri­­cité 100 % renou­­ve­­lable et ainsi de créer des millions d’em­­plois ». 

En Espagne, le socia­­liste Pedro Sánchez est le grand vainqueur des élec­­tions légis­­la­­tives ce 29 avril 2019. Il propose l’adop­­tion d’un New Deal Verde dans le pays. Et malgré le Brexit, l’idée fait aussi son chemin outre-Manche. C’est même de là qu’elle vient, fait remarquer Colin Hines, qui a fondé le Green New Deal Group il y a 12 ans.

Géné­­ra­­tion verte

Avec ses longs cheveux blancs sur les oreilles, Colin Hines dénote dans les cortèges de mili­­tants écolo­­gistes qui, avec Greta Thun­­berg, réclament des mesures rapides pour la planète. « Voilà des décen­­nies que je suis dans le mouve­­ment », admet-il. Jeune, le Britan­­nique s’in­­té­­resse à la crois­­sance démo­­gra­­phique et aux problèmes qu’elle char­­rie. Fonda­­teur de l’as­­so­­cia­­tion Popu­­la­­tion Stabi­­li­­za­­tion, il devient l’ex­­pert écono­­mique de Green­­peace Inter­­na­­tio­­nal. « Au départ, nous nous conten­­tions de secouer un drapeau, mais dans les années 1980–1990 nous avons essayé de travailler avec les déci­­deurs pour trou­­ver une solu­­tion sans perdre l’équi­­libre. »

Auteur d’un mani­­feste pour la relo­­ca­­li­­sa­­tion des acti­­vi­­tés écono­­miques, mais parti­­san d’un Royaume-Uni dans l’Union euro­­péenne, il rassemble un panel d’ac­­ti­­vistes autour de l’idée d’une relance par l’éco­­lo­­gie. En pleines recherches sur l’éco­­no­­mie améri­­caine des années 1930, il reprend à son compte le terme de New Deal. À l’aube de la crise finan­­cière de 2008, Roose­­velt revient juste­­ment à la mode aux États-Unis. Dans le New York Times, l’édi­­to­­ria­­liste Thomas Fried­­man appelle de ses vœux l’émer­­gence d’une « géné­­ra­­tion plus verte », notant qu’en Angle­­terre, la tempé­­ra­­ture moyenne a été la plus haute jamais rele­­vée depuis qu’on la mesure, en 1659.

Le 15 avril 2007, dans les mêmes colonnes, il exhorte les Améri­­cains à adop­­ter un « Green New Deal où le rôle du gouver­­ne­­ment ne serait pas de finan­­cer des projets, comme dans le New Deal origi­­nel, mais de lancer de la recherche fonda­­men­­tale, en four­­nis­­sant des garan­­ties de prêts où cela est néces­­saire et en défi­­nis­­sant des normes, des taxes et des inci­­ta­­tions pour toutes les formes d’éner­­gies propres. » Pour ce jour­­na­­liste peu suspect de sympa­­thies socia­­listes, il en va de la posi­­tion domi­­nante des États-Unis dans le monde. Les membres du Green New Deal Group anglais tiennent d’ailleurs à assu­­rer qu’ils n’ont rien à voir avec lui. « Je ne sais même pas qui est Thomas Fried­­man », jure alors Richard Murphy, un colla­­bo­­ra­­teur de Colin Hines. « S’il s’est lui aussi servi du terme, c’est une coïn­­ci­­dence complète. »

Crédits : The Inter­­cept

Dans son article de 2007, Fried­­man remarque alors que Barack Obama est en lice pour la Maison-Blanche, que les États-Unis ont besoin de leur premier président vert. Arrivé au pouvoir en plein crise finan­­cière, Obama annonce un plan d’in­­ves­­tis­­se­­ment de 150 milliards de dollars en dix ans dans la recherche sur les éner­­gies renou­­ve­­lables, avec l’es­­poir de créer cinq millions d’em­­plois.

À ce « Green New Deal », le Premier ministre britan­­nique Gordon Brown répond par un grand programme de travaux publics de plusieurs milliards. « Il y avait beau­­coup d’in­­té­­rêt pour le sujet », se souvient Colin Hines. Puis le vent a tourné. En contre-point des réfé­­rences à Roose­­velt, le parti conser­­va­­teur de David Came­­ron exhume le terme « austé­­rité » utilisé juste après la Seconde Guerre mondiale pour en faire la promo­­tion. Les coupes sombres dans les dépenses publiques se succèdent un peu partout en Europe.

En février 2018, une écono­­miste du Green New Deal Group, Ann Petti­­for, invite deux confrères améri­­cains. Ces colla­­bo­­ra­­teurs d’Alexan­­dria Ocasio-Cortez ramènent à New York l’idée d’un projet de relance par l’éco­­lo­­gie sur le modèle Roose­­velt. « Avant d’être élue à la Chambre des repré­­sen­­tants, AOC a appelé Ann Petti­­for et en a discuté avec elle », raconte Colin Hines. Deve­­nue depuis un axe majeure de sa campagne, la mesure trouve un immense écho dans les médias et fait frémir les multi­­na­­tio­­nales. « Elle n’est pas prête de sortir des radars », assure Coline Hines.


Couver­­ture : Mika Baumeis­­ter.


 

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