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Le fondateur de Wikileaks comparaît devant la justice britannique à partir de ce lundi 24 février. En cas d'extradition vers les États-Unis, il risque jusqu'à 175 ans de prison.

par Servan Le Janne | 24 février 2020

Aux sources

Sous les balcons d’un immeuble en brique de la rue Hans Cres, dans un quar­­tier cossu de Londres, un homme aux cheveux teints sort d’un van. Vitres fumées, pas feutrés, il se dirige discrè­­te­­ment vers l’en­­trée, comme d’autres avant lui. En ce mois d’août 2017, Julian Assange a déjà reçu de nombreux invi­­tés dans l’am­­bas­­sade d’Équa­­teur où il est réfu­­gié depuis juin 2012. Lui-même était arrivé sans faire de bruit, grimé en livreur à moto, afin d’échap­­per au mandat d’ar­­rêt lancé par la justice suédoise pour agres­­sion sexuelle. Ces pour­­suites seront aban­­don­­nées en novembre 2019 faute de preuve.

De toute façon, le fonda­­teur de Wiki­­leaks craint surtout une extra­­­di­­tion vers les États-Unis, où le minis­­tère de la Justice veut le juger pour avoir publié « des infor­­ma­­tions confi­­den­­tielles en sachant qu’elles pouvaient être utili­­sées au détri­­ment des États-Unis et à l’avan­­tage d’une nation étran­­gère ». Lâché par l’Équa­­teur en avril 2019, il compa­­raît depuis ce lundi 24 février 2020 pour savoir si le Royaume-Uni l’en­­voie à Washing­­ton. En 2010, sa plate­­forme a diffusé quelque 250 000 câbles diplo­­ma­­tiques et près de 500 000 docu­­ments secrets rela­­tifs aux acti­­vi­­tés parfois coupables de l’ar­­mée étasu­­nienne en Irak et en Afgha­­nis­­tan. Une vidéo tour­­née à Bagdad le 12 juillet 2007 montre notam­­ment le meurtre de sept civils dont deux jour­­na­­listes.

L’am­­bas­­sade d’Équa­­teur à Londres
Crédits : Tracey & Doug

Mais en ce mois d’août 2017, celui qui vient lui rendre visite offre juste­­ment de le blan­­chir. Dana Rohra­­ba­­cher propose un marché. À en croire les décla­­ra­­tions des avocats de Julian Assange faites mercredi 19 février 2020, le député Répu­­bli­­cain est à Londres « sur instruc­­tion du président » afin « d’of­­frir une grâce ou une autre solu­­tion si M. Assange déclare que la Russie n’a rien à voir avec les fuites du Comité natio­­nal démo­­crate [DNC] ». Cet habi­­tué des voyages en Russie fait réfé­­rence à la publi­­ca­­tion par Wiki­­leaks de 20 000 e-mails et près de 8 000 docu­­ments internes au parti Démo­­crate améri­­cain. Le 22 juillet 2016, en pleine campagne prési­­den­­tielle, le site avait ainsi montré comment ses instances avan­­ta­­geaient Hillary Clin­­ton à la primaire du parti, au détri­­ment de Bernie Sanders.

Dès le 27 juillet 2016, les services de rensei­­gne­­ment améri­­cains acqué­­raient la « forte convic­­tion » que la Russie était à la manœuvre. Autre­­ment dit, Moscou aurait cher­­ché à désta­­bi­­li­­ser le camp d’Hillary Clin­­ton pour offrir la victoire à Donald Trump ; voilà pourquoi Trump s’en défend. Inter­­rogé sur le sujet par Fox News le 3 janvier 2017, Assange avait assuré que sa source « n’était pas le gouver­­ne­­ment russe ni un autre État ». Sachant que le direc­­teur de campagne d’Hillary Clin­­ton, John Podesta, avait « pass­­word » pour mot de passe, « un enfant de 14 ans aurait pu [le] pira­­ter », ajou­­tait-il.

Le fonda­­teur de Wiki­­leaks a donc écarté la thèse de l’in­­gé­­rence russe avant de rece­­voir Dana Rohra­­ba­­cher. Dès lors, pourquoi ce dernier lui aurait-il proposé une grâce à condi­­tion de tenir un discours qu’il tenait déjà ? Au cours d’une inter­­­view donnée à Yahoo News le 20 février 2020, Rohra­­ba­­cher a expliqué qu’il voulait en réalité qu’As­­sange « four­­nisse des éléments prou­­vant qui lui avait donné les e-mails de Wiki­­leaks », en échange de quoi il « deman­­de­­rait au président de lui accor­­der sa grâce ». Il voulait des preuves, pas simple­­ment des mots.

Julian Assange à la prison de Belmarsh
Crédits : Ruptly

Cette promesse n’a jamais existé, répond la Maison-Blanche : « Le président sait que Dana Rohra­­ba­­cher est un ancien membre du Congrès, à peine plus », a déclaré la porte-parole Stepha­­nie Grisham. « Il ne lui a jamais parlé de ce sujet ni d’au­­cun autre. C’est une fabri­­ca­­tion complète ou un mensonge éhonté. C’est proba­­ble­­ment un de ces hoax qui n’en finissent jamais venant du DNC. » Mais selon Poli­­tico, une rencontre a bien eu lieu. Après avoir vu Rohra­­ba­­cher parler du cas Assange sur Fox News, Trump l’a invité dans le Bureau ovale en avril 2017. La discus­­sion a duré 45 minutes. Et à en croire un article du Wall Street Jour­­nal, Rohra­­ba­­cher a appelé la Maison-Blanche en septembre 2017 pour propo­­ser le marché.

Alors, que Trump ait promis à Assange de le gracier, ou que Rohra­­ba­­cher l’ait fait sans le consen­­te­­ment du président, les avocats du lanceur d’alerte cherchent en tout cas, avec cette affaire, un argu­­ment pour lui éviter l’ex­­tra­­di­­tion et, in fine, le libé­­rer. Seule­­ment, après avoir systé­­ma­­tique­­ment vanté les méri­­tés de Wiki­­leaks pendant sa campagne, le président améri­­cain ne semble désor­­mais pas disposé à épar­­gner son fonda­­teur.

« Les États-Unis, quand il s’agit de leur sécu­­rité, s’af­­fran­­chissent d’un certain nombre de règles inter­­­na­­tio­­nales », protes­­tait Eric Dupond-Moretti lors d’une confé­­rence de presse orga­­ni­­sée à Paris jeudi 20 février. Dans la foulée, l’avo­­cat de Julian Assange a annoncé qu’il s’ap­­prê­­tait à solli­­ci­­ter un entre­­tien avec Emma­­nuel Macron afin de deman­­der au président français d’ac­­cor­­der l’asile à son client. Des élus de Genève poussent aussi cette initia­­tive en Suisse. Ont-ils une chance de rete­­nir l’Aus­­tra­­lien en Europe ?

Impos­­sible asile

À son entrée ici, loin des regards, personne ne pouvait le recon­­naître. Ce 11 avril 2019, il ressort de l’am­­bas­­sade équa­­to­­rienne de Londres mécon­­nais­­sable, devant les camé­­ras du monde entier. Sous les balcons d’un immeuble en brique de la rue Hans Cres, Julian Assange est expulsé de son refuge, les menottes aux poignets. En sept ans de confi­­ne­­ment, son visage s’est couvert d’une épaisse barbe blanche qui lui donne des airs de vieillard.

Il « a été sérieu­­se­­ment affecté par l’en­­vi­­ron­­ne­­ment hostile et arbi­­traire auquel il a été exposé pendant de nombreuses années », note le Rappor­­teur spécial sur la torture des Nations unies. « Surtout, en plus de maux physique, M. Assange montre tous les symp­­tômes typiques d’une expo­­si­­tion prolon­­gée à la torture psycho­­lo­­gique, notam­­ment un stress extrême, de l’an­xiété chro­­nique et un trau­­ma­­tisme psycho­­lo­­gique intense. »

Julian Assange a été expulsé de l’am­­bas­­sade d’Équa­­teur à Londres le 11 avril 2019

Ses proches et ses parti­­sans sont évidem­­ment inquiets pour sa santé mais aussi pour son avenir judi­­ciaire. Assange va-t-il être remis aux auto­­ri­­sés suédoises ou, pire, aux États-Unis ? Quelques jours plus tôt, Wiki­­leaks avait annoncé savoir, d’une source bien placée dans l’État équa­­to­­rien, que son fonda­­teur « serait expulsé dans les heures ou les jours à venir », au prétexte que la plate­­forme avait publié des indis­­cré­­tions sur le président du pays andin, Lenín Moreno. « L’Équa­­teur prend ses déci­­sions de manière souve­­raine et indé­­pen­­dante », avait répondu une porte-parole du minis­­tère des Affaires étran­­gères. Et Assange a été éjecté de l’am­­bas­­sade.

Si Quito satis­­fait Washing­­ton, Londres pour­­rait donc suivre, sans que la France ne bouge. « La réponse du gouver­­ne­­ment, c’est de faire confiance aux Britan­­niques sur la façon dont ils vont, avec leur justice, trai­­ter la ques­­tion de Julian Assange », déclare le ministre de la Culture, Franck Ries­­ter, au micro de France Info. Sur France Inter, la secré­­taire d’État aux Affaires euro­­péennes, Amélie de Mont­­cha­­lin rappelle pour sa part qu’il existe « en Europe un cadre qui s’ap­­pelle le cadre de protec­­tion des lanceurs d’alerte, je pense qu’il faut travailler juri­­dique­­ment dans ce cadre ». Elle ne peut toute­­fois igno­­rer que, tant aux États-Unis qu’en Europe, cette protec­­tion ne concerne pas les infor­­ma­­tions couvertes par le secret de la défense natio­­nale. Du reste, « on n’offre pas l’asile à quelqu’un qui ne le demande pas », pour­­suit-elle.

Une requête a pour­­tant été formu­­lée dès 2015. Dans une lettre à François Hollande publiée par Le Monde le 3 juillet 2015, Julian Assange explique que « le Royaume-Uni refuse de recon­­naître mon asile et de garan­­tir ma non-extra­­­di­­tion aux États-Unis, violant la conven­­tion de 1951 [rela­­tive au statut des réfu­­giés], et se refuse par ailleurs à confir­­mer ou à infir­­mer la récep­­tion d’une demande d’ex­­tra­­di­­tion de la part des États-Unis d’Amé­­rique. Il en va de même pour le gouver­­ne­­ment suédois. »

Aussi juge-t-il que « seule la France se trouve aujourd’­­hui en mesure de m’of­­frir la protec­­tion néces­­saire contre, et exclu­­si­­ve­­ment contre, les persé­­cu­­tions poli­­tiques dont je fais aujourd’­­hui l’objet ». Hélas, une petite heure après la publi­­ca­­tion de ce message, l’Ély­­sée répond sèche­­ment : « Un examen appro­­fondi fait appa­­raître que compte tenu des éléments juri­­diques et de la situa­­tion maté­­rielle de M. Assange, la France ne peut pas donner suite à sa demande », car « la situa­­tion de M. Assange ne présente pas de danger immé­­diat. Il fait en outre l’objet d’un mandat d’ar­­rêt euro­­péen. »

Mais ces deux raisons pour­­raient ne plus tenir. Dans un commu­­niqué publié le 1er novembre 2019, le Rappor­­teur spécial sur la torture des Nations unies a estimé qu’il pâtit tant de ses condi­­tions de déten­­tion que « sa vie est en jeu ». Jeudi 20 février 2020, le même Nils Melz­­ner jugeait qu’en cas d’ex­­tra­­di­­tion, « tant les condi­­tions de déten­­tion aux États-Unis que la peine qui pour­­rait lui être infli­­gée » faisaient peser un risque de torture ou de trai­­te­­ments inhu­­mains.

Des avocats de Julian Assange étaient réunis à Paris jeudi 20 avril
Crédits : RSF

Quant au mandat d’ar­­rêt euro­­péen, il n’existe plus. Après la réou­­ver­­ture de son dossier en mai 2019, un tribu­­nal d’Upp­­sala a débouté, un mois plus tard, le parquet suédois qui deman­­dait le place­­ment en déten­­tion de Julian Assange. Et les pour­­suites ont été aban­­don­­nées en novembre 2019. Entre-temps, au mois de juillet, l’ex-secré­­taire d’État améri­­cain Mike Pompeo confiait au jour­­nal équa­­to­­rien El Universo : « Nous avons déjà fait la demande et il va donc être extradé vers les États-Unis, où il est pour­­suivi en justice. »

Même si c’est un jour le cas, la procé­­dure devrait néan­­moins prendre du temps. « Après les premières audiences [à partir du 24 février 2020], il y aura une autre série d’au­­diences en mai, où il y aura des témoi­­gnages », indique l’avo­­cate Jenni­­fer Robin­­son. « Avec les procé­­dures d’ap­­pel, on s’at­­tend à ce que cela prenne entre deux ou trois ans, et possi­­ble­­ment plus long­­temps encore. » Le tribu­­nal londo­­nien de Wool­­wich Crown ne se pronon­­cera pas sur la culpa­­bi­­lité de Julian Assange, mais devra déter­­mi­­ner si la demande d’ex­­tra­­di­­tion améri­­caine respecte le traité conclu en 2003 entre les deux États. Les avocats du fonda­­teur de Wiki­­leaks estiment qu’il est réclamé par Washing­­ton pour des raisons poli­­tiques. Or, le traité ne prévoit pas d’ex­­tra­­di­­tion dans ce cas.

Assange ne pour­­rait donc obte­­nir le statut de réfu­­gié qu’une fois mis hors de cause par la justice britan­­nique. Vu la pres­­sion exer­­cée par les États-Unis pour le juger, il en aurait bien besoin. Mais depuis que l’Équa­­teur l’a lâché, aucun État n’a pour le moment osé contra­­rier les Améri­­cains.


Couver­­ture : DR


 

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