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par Servan Le Janne | 13 février 2018

Sacri­fice au Nouveau-Mexique

L’au­tel est prêt. Sur son pas de tir, en plein désert du Nouveau-Mexique, un petit avion chromé attend d’être sacri­fié par Athena. Le nom de la déesse de la stra­té­gie mili­taire est aussi celui d’un système de missiles inventé par le construc­teur améri­cain Lock­heed Martin, l’ « Advan­ced Test High Energy Asset ». Comme dans un ball-trap, l’ap­pa­reil auto­nome décolle pour être détruit. Il entame son dernier vol dans le ciel gris-bleu de ce mois d’août 2017. Au sol, entre les dunes émaillées de taillis qui recouvrent une grande partie du terrain d’es­sais de White Sands, un canon blanc tient le condamné en joue. Quand soudain, alors qu’au­cun tir n’est parti, l’ai­le­ron de l’Out­law prend feu. La loi de la gravi­ta­tion se rappelle vite à ce « hors-la-loi ». Il perd un morceau de son fuse­lage, puis l’équi­libre, et tombe à pic.

ATHENA vise juste
Crédits : Lock­heed Martin

Au cours de ces tests réali­sés en parte­na­riat avec la divi­sion espace et défense anti­mis­sile de l’ar­mée améri­caine, Athena abat ainsi cinq drones grâce à sa tech­no­lo­gie laser à fibre optique de 30 kilo­watts. Cela « valide nos modèles létaux et repro­duit les résul­tats obte­nus sur des cibles statiques », vante Keoki Jack­son. Le respon­sable de la tech­no­lo­gie de Lock­heed Martin fait notam­ment réfé­rence aux expé­ri­men­ta­tions menées en novembre 2014 avec la marine améri­caine. Un système laser d’une puis­sance de 10 à 20 kilo­watts installé sur le pont de l’USS Ponce avait alors pulvé­risé un objet situé à moins de 1 500 mètres.

Le 26 janvier 2018, l’US Navy a fina­le­ment passé commande d’une paire de canons lasers puisant entre 150 et 300 kilo­watts à Lock­heed Martin, pour la baga­telle de 150 millions de dollars. Un an après leur livrai­son, en 2020, les chas­seurs de l’ar­mée de l’air devraient eux aussi être équi­pés de lasers de classe 60 kilo­watts, moyen­nant 26,2 millions de dollars. « L’élec­tri­cité ne coûte rien », faisait remarquer le respon­sable de l’US Air Force, Greg Zacha­ris, en mai 2016. « Sans comp­ter que la vitesse de la lumière permet de parer faci­le­ment les missiles en approche. » L’op­tion de 800 millions de dollars prise par la marine pour équi­per dix autres destroyers serait donc un bon inves­tis­se­ment.

« En plus d’un faible coût par tir et d’un grand char­geur, les lasers embarqués offrent des temps d’en­ga­ge­ment rapides, une capa­cité à contrer les missiles télé­gui­dés, une grande préci­sion, et la possi­bi­lité de répliquer de manière graduelle », indique Ronald O’Rourke dans un rapport rendu au Congrès en décembre 2017. Selon ce spécia­liste des ques­tions navales, une autre tech­no­lo­gie peut à terme engen­drer une « révo­lu­tion » dans le domaine de la défense : les canons élec­tro­ma­gné­tiques. Leurs projec­tiles atteignent entre 5,9 et 7,4 fois la vitesse du son. Deux proto­types sont en phase de test depuis 2012. Mais ils ont toutes les chances de ne jamais être produits en série.

Le drone frappé en plein vol
Crédits : Lock­heed Martin

« Nous pensions vrai­ment que nous allions les adorer, mais il s’avère que les canons clas­siques sont capables de tirer les mêmes projec­tiles hyper­vé­loces avec quasi­ment la même effi­ca­cité », glis­sait l’ex-vice secré­taire à la Défense, Robert Work en mai 2016, à l’At­lan­tic Coun­cil de Washing­ton. L’in­no­va­tion pour­rait néan­moins être employée par d’autres armées. « Nous assis­tons à l’ou­ver­ture d’une course à l’ar­me­ment », analy­sait un expert en poli­tique nucléaire de la Carne­gie Insti­tu­tion, James Acton, dans les colonnes du New York Times en avril 2016.

Tandis que l’US Navy annonçait avoir signé un contrat avec Lock­heed Martin, des photos d’un navire de guerre chinois équipé de canons élec­tro­ma­gné­tiques commençaient à circu­ler sur Twit­ter. À l’In­ter­na­tio­nal Defense Exhi­bi­tion and Confe­rence de Dubaï, en février 2017, Pékin avait présenté, entre diffé­rents types de drones et de robots, un modèle de canon laser, le Silent Hunter, utili­sant pour sa part entre 50 et 70 kilo­watts. La Russie n’est pas en reste. Son vice-ministre de la Défense, Yuri Bori­sov, a annoncé en janvier 2017 « une percée sérieuse dans le domaine des lasers et des canons élec­tro­ma­gné­tiques ».

Moscou prétend par ailleurs, comme Pékin, conce­voir des armes anti-satel­lites qui inquiètent certains gradés améri­cains. Les deux géants asia­tiques « ressentent le besoin de combler l’avan­tage de nos systèmes spatiaux sur le plan mili­taire, civil ou commer­cial, et envi­sagent des attaques contre nos satel­lites dans leur doctrine mili­taire future », alerte le conseiller du président améri­cain pour le rensei­gne­ment, Dan Coats. Il n’en faut guère plus pour ressus­ci­ter la dysto­pie d’une guerre des étoiles.

Star Wars

Une salve d’ap­plau­dis­se­ments reten­tit à l’ar­ri­vée de Ronald Reagan à la tribune. Après avoir tranquille­ment discouru sur le site de Disney World, à Orlando, en début d’après-midi, le président améri­cain s’ap­prête à prendre la parole devant les repré­sen­tants des asso­cia­tions évan­gé­listes du pays. Il est 15 heures, ce 8 mars 1983. Un silence reli­gieux se fait dans la salle de l’hô­tel Shera­ton Twin Towers de Floride. « Vous êtes connus pour votre travail spiri­tuel et huma­ni­taire », lance l’an­cien acteur, remer­ciant ses fidèles, tout sourires. Mais il n’est pas là pour étaler ses bons senti­ments.

Reagan exhorte l’as­sis­tance « à prendre posi­tion contre ceux qui place­raient les États-Unis dans une posi­tion d’in­fé­rio­rité mili­taire et morale » et conseille de ne pas « igno­rer l’his­toire et les pulsions agres­sives d’un empire du mal ». Pour dési­gner l’Union sovié­tique, celui qui jouait jadis dans des films de propa­gande pour l’ar­mée améri­caine emprunte l’ex­pres­sion à Star Wars, dont le deuxième opus doit sortir dans deux mois. Quinze jours plus tard, la fiction rattrape la réalité. L’ « Initia­tive de défense stra­té­gique » est surnom­mée « guerre des étoiles » par la presse.

Ce 23 mars 1983, depuis le Bureau ovale, le chef d’État appelle « la commu­nauté scien­ti­fique, ceux qui nous ont fourni les armes nucléaires, à mettre leur talent au service de l’être humain et de la paix en nous donnant les moyens d’aban­don­ner ces armes nucléaires impuis­santes et obso­lètes ». Au lieu de missiles, la Stra­te­gic Defense Initia­tive Orga­ni­za­tion mise en place un an plus tard doit déve­lop­per un arse­nal de protec­tion compre­nant des lasers, des micro-ondes, des fais­ceaux de parti­cules ou de projec­tiles. Autre­ment dit, l’am­bi­tion est que les États-Unis soient à terme proté­gés par un immense bouclier de lumière.

Pour­tant, remarque Daniel Kaplan, cher­cheur améri­cain au Maca­les­ter College, dans le Minne­sota, « les lasers alors discu­tés au Sénat sont seule­ment capables d’abattre quelques satel­lites et peut-être, pour certains, de s’at­taquer aux missiles sovié­tiques. Mais la rhéto­rique est la suivante : un laser anti­sa­tel­lite serait la première étape d’une défense anti­mis­siles d’ici 30 à 40 ans. » Depuis la décou­verte du laser à dioxyde de carbone, en 1960, dans les labo­ra­toires Bell, l’US Navy finance des recherches vouées à s’en servir sur les théâtres d’opé­ra­tions.

Le rêve de Lock­heed Martin
Crédits : Lock­heed Martin

Un laser naît lorsque, soumis à une stimu­la­tion, des atomes, des molé­cules ou des ions émettent de la lumière sous forme de photons en se déchar­geant de leur éner­gie. Lesquels photons sont regrou­pés grâce à une cavité optique. Le fais­ceau ainsi créé concentre telle­ment d’éner­gie qu’il peut avoir de multiples appli­ca­tions, de la chirur­gie oculaire à la découpe du métal. Afin d’en faire une arme, il faut obte­nir une longueur d’onde suffi­sante, sans quoi l’éner­gie du laser sera absor­bée par l’at­mo­sphère d’at­teindre la cible. Des gaz toxiques comme le fluo­rure possèdent ce poten­tiel. Sauf que le maté­riel néces­saire à leur trans­for­ma­tion en fais­ceau laser – composé notam­ment de géné­ra­teurs et de refroi­dis­seurs – tient alors à peine sur un terrain de foot­ball.

Les Améri­cains ont beau faire des efforts, ils sont mal enga­gés dans leur match contre « l’em­pire du mal ». Ronald Reagan n’ignore sans doute pas l’exis­tence d’un programme d’armes sovié­tiques à base de lasers. Au milieu des années 1960, Moscou a commencé à construire un bunker à Sary Chagan, dans le désert kazakh. Ce programme baptisé Terra-3 abou­tit à l’ins­tal­la­tion d’un laser à rubis en 1979 et d’un laser à base de dioxyde de carbone en 1982. À l’au­tomne 1983, en plein lance­ment de l’Ini­tia­tive de défense stra­té­gique, ils sont utili­sés afin de traquer la navette spatiale de la NASA. D’après le rapport établi en 1997 par Steven Zaloga, elle aurait connu des dysfonc­tion­ne­ments à cause de Terra-3.

Alors que le guerre des étoiles se pour­suit, l’US Navy s’em­pare de la tech­no­lo­gie dans les années 1980. Elle conçoit un proto­type d’arme, le Miracl (Mid-Infra­rer Advan­ced Chemi­cal Laser), qui fonc­tionne à base de fluo­rure de deuté­rium. « Le fais­ceau laser avait une longueur d’onde supé­rieure à trois microns, ce qui lui permet­tait de bien se propa­ger dans l’at­mo­sphère », note le cher­cheur du MIT Subrata Ghosh­roy. « Il était aussi doté d’un dispo­si­tif de visée, dont le but était de diri­ger le fais­ceau laser de forte puis­sance vers la cible. » Ce système prenait cepen­dant toujours trop de place pour équi­per un navire de guerre. Il a donc fini sur le terrain d’es­sais de White Sands, dans le désert du Nouveau-Mexique.

Un canon laser monté sur un destroyer
Crédits : US Navy

KABOOM

Sur la rive ouest du lac Balkhach, demi-lune d’eau au milieu des steppes du Kaza­khs­tan, une route caho­teuse descend vers un petit groupe de blocs de béton. Le complexe n’est guère impres­sion­nant, mais, pour Ronald Reagan, c’est l’Étoile de la mort. En 1985, le dépar­te­ment d’État améri­cain iden­ti­fie ce coin reculé comme le cœur du programme « menaçant » de recherches et de déve­lop­pe­ment d’armes laser. Ses appa­reils, souligne une note, « peuvent jouer un rôle anti­sa­tel­lite dès aujourd’­hui et pour­ront poten­tiel­le­ment agir comme une défense contre les missiles balis­tiques dans le futur ».

Depuis 1978, l’homme à la tête de ce programme est le fils du puis­sant ministre de la Défense sovié­tique, Dmitri Ousti­nov. Sachant qu’il est encore impos­sible de construire des canons lasers mobiles assez puis­sants pour détruire une cible, Niko­laï leur confère une fonc­tion désta­bi­li­sa­trice. En ciblant les capteurs des systèmes optiques d’armes ou d’hé­li­co­ptères adverses, le tank SLK 1K11 Stiletto les neutra­lise pour mieux les détruire. Produit à deux unités, il n’est qu’ex­pé­ri­menté par l’Ar­mée rouge. Le prin­cipe sera répliqué sur le « Sanguine » et le 1K17 Szha­tie, mis en service en 1992, peu après l’im­plo­sion de l’Union sovié­tique.

Aux États-Unis, « une grande quan­tité d’argent a été dépen­sée dans les années 1980 pour trou­ver des appli­ca­tions mili­taires à la tech­no­lo­gie laser », observe Subrata Ghosh­roy. Plusieurs dizaines de millions de dollars ont été inves­tis, d’après le New York Times, dans le programme secret Green­wa­ter. Les tests d’armes à base de lasers à rayons X étant « très coûteux et peu effi­caces », dixit Ghos­roy, ils sont inter­rom­pus en 1992 par l’ad­mi­nis­tra­tion Bush père, peu après l’im­plo­sion de l’URSS. À la faveur de la fin de la guerre froide, un proto­cole est signé le 13 octobre 1995 entre 82 États afin d’in­ter­dire les armes à laser aveu­glantes. L’an­cien respon­sable du programme Terra-3, Niko­laï Bassov déclare alors avoir « établi avec certi­tude que personne ne sera capable de lancer une roquettes balis­tique via un fais­ceau laser ».

La Chine emploie 10 000 personnes dans le programme laser natio­nal.

Un acteur jusqu’ici discret mais non moins inté­ressé par la tech­no­lo­gie conti­nue cepen­dant à la tester. La Chine emploie « 10 000 personnes dont envi­ron 3 000 ingé­nieurs, au sein de 300 orga­ni­sa­tions impliquées dans le programme laser natio­nal », indique l’ex­pert en sécu­rité améri­cain Mark Stokes dans son livre de 1999, China’s Stra­te­gic Moder­ni­za­tion: impli­ca­tions for the United States. En septembre 2006, la revue améri­caine Defense News rapporte l’uti­li­sa­tion par Pékin de lasers afin de brouiller la surveillance améri­caine par satel­lites. Ces derniers « sont parti­cu­liè­re­ment vulné­rables », prévient Subrata Ghosh­roy. « Les États-Unis en ont plus que n’im­porte qui et sont donc ceux qui ont le plus d’in­té­rêts dans ce domaine. »

De son côté, Washing­ton expé­ri­mente toujours. En 2010, un Boeing équipé de la tech­no­lo­gie Airborne Laser tente d’in­ter­cep­ter un missile Scud au-dessus de la Cali­for­nie lors d’un test. C’est un échec. « Il faudrait un laser 20 à 30 fois plus puis­sant pour être à distance sûre de point d’im­pact », recon­naît le secré­taire à la Défense Robert Gates devant le Congrès. À cet effet, l’ar­mée améri­caine utilise désor­mais de la fibre optique plutôt qu’un gaz comme matière première du laser. Elle « aide à four­nir une meilleure qualité de fais­ceau, ce qui est essen­tiel pour trans­fé­rer de l’éner­gie à distance », selon Subrata Ghosh­roy. « Cepen­dant, combi­ner les petits fais­ceaux géné­rés par les fibres en un grand peut poser problème. Le refroi­dis­se­ment appa­raît aussi compliqué. »

Le contrat signé fin janvier 2018 entre la marine améri­caine et Lock­heed Martin semble indiquer que le défi a été relevé. Des missiles rapides pour­raient être détruits par un laser de 150 kilo­watts. « Il y a trop peu d’in­for­ma­tions pour se faire un avis main­te­nant », tempère néan­moins Ghosh­roy. Il faudra d’autres sacri­fices de drones.

Une tourelle laser montée sur un jet
Crédits : Lock­heed Martin

Couver­ture : Pew Pew Pew. (NASA)


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