par Servan Le Janne | 16 avril 2018

Le compte à rebours est terminé. À l’in­­té­­rieur de l’Aqui­­taine, une des cinq frégates françaises déployées au large de la Syrie, la même lueur argen­­tée appa­­raît sur une batte­­rie d’écrans de contrôle. Enve­­loppé par la nuit, le pont du navire vire au blanc. Samedi 14 avril 2018, vers 3 heures du matin, la marine tire trois fois vers « un site de produc­­tion d’armes chimiques du régime syrien », selon la ministre des Armées, Florence Parly. Une tren­­taine de minutes plus tard, neuf autres missiles sont envoyés par autant d’avions de chasses Rafale et Mirage 2000.

Un centre de recherche ciblé par les frappes
Crédits : Digi­­talG­­lobe

Avec les États-Unis et la Grande-Bretagne, la France fait au total pleu­­voir une centaine de projec­­tiles sur trois sites liés, selon le Penta­­gone, au programme d’ar­­me­­ment non-conven­­tion­­nel syrien. Une cinquan­­taine de personnes sont tuées. Il s’agit, d’après Donald Trump, de réta­­blir « une puis­­sante dissua­­sion contre la produc­­tion, la dissé­­mi­­na­­tion et l’uti­­li­­sa­­tion de substances chimiques ». À l’en croire, le régime de Bachar el-Assad a déversé du chlore et du gaz sarin sur Douma, une ville du nord-est de Damas reprise aux rebelles le 7 avril. Char­­gée de détruire ce type de produits en 2013, l’Or­­ga­­ni­­sa­­tion pour l’in­­ter­­dic­­tion des armes chimiques (OIAC) arri­­vera fina­­le­­ment dimanche 15 avril dans la zone pour enquê­­ter.

La Russie ne se contente pas d’ap­­puyer Bachar el-Assad depuis le ciel. Elle a « complè­­te­­ment rénové le système de défense aérien », déclare le lieu­­te­­nant-géné­­ral Sergueï Rudskoy le 14 avril. Cela lui aurait permis d’in­­ter­­cep­­ter 71 missiles. Faux, rétorque son homo­­logue améri­­cain Kenneth McKen­­zie. Le Penta­­gone prétend que Moscou n’était pas prévenu de l’opé­­ra­­tion et que la parade de Damas a échoué. Ses 40 missiles sol-air auraient été envoyés trop tard et « ont bien dû tomber quelque part », pointe McKen­­zie. Pour le ministre des Affaires étran­­gères russe, Sergueï Lavrov, l’opé­­ra­­tion est d’au­­tant plus « inac­­cep­­table et hors-la-loi » que l’em­­ploie d’armes chimiques à Douma a été « mise en scène ». En tout cas, le décor d’un affron­­te­­ment géné­­ra­­lisé en Syrie est posé.

Prépare-toi, Russie

Une boule de feu s’élève au-dessus du pont de l’USS Porter, lais­­sant un panache de fumée grise derrière elle. Le drapeau améri­­cain du navire tremble à son passage. Tout juste évanouie dans le ciel encore noir de ce matin du 7 avril 2017, elle est suivie par une autre. Au total, les États-Unis lancent ainsi 59 missiles Toma­­hawk contre la base aérienne d’Al-Chaay­­rate, contrô­­lée par l’ar­­mée syrienne. Donald Trump a person­­nel­­le­­ment donné l’ordre de tirer. Le président améri­­cain présente l’opé­­ra­­tion comme une mesure de rétor­­sion à l’at­­taque chimique commise par Damas trois jours plus tôt à Khan Chei­­khoun. Le régime de Bachar el-Assad et ses alliés iraniens et russes s’em­­pressent de condam­­ner cet « acte d’agres­­sion ». Mais il demeure sans véri­­table riposte.

La base d’Al-Chaay­­rate après les bombar­­de­­ments
Crédits : DoD/Digi­­tal Globe

Un an plus tard, les mêmes causes pour­­raient entraî­­ner des effets bien plus graves. Tenant la Syrie et la Russie respon­­sables d’une attaque à l’arme chimique présu­­mée à Douma, région reprise aux rebelles dans le nord-est de Damas, Donald Trump les a direc­­te­­ment mena­­cées. « La Russie promet d’abattre tous les missiles lancés contre la Syrie. Prépare-toi, Russie, parce qu’ils arrivent, beaux, nouveaux et “intel­­li­­gents” ! » tweete-t-il le 11 avril. Or, Moscou avait juste­­ment prévenu que les consé­quences des frappes de 2017 pouvaient être « extrê­­me­­ment sérieuses pour la stabi­­lité de la région ». Cette fois, son ambas­­sa­­deur russe auprès des Nations Unies a annoncé qu’il ne pouvait « pas exclure » un conflit ouvert avec Washing­­ton.

Le lende­­main, le président améri­­cain tempère légè­­re­­ment sa fougue. « Je n’ai jamais précisé quand une attaque en Syrie pour­­rait avoir lieu. Cela pour­­rait être très bien­­tôt ou jamais. Sous mon admi­­nis­­tra­­tion, les États-Unis ont en tout cas fait du bon boulot en débar­­ras­­sant la région de l’État isla­­mique. Où est notre Merci l’Amé­­rique ? » Sans aller jusque-là, ses alliés apportent fina­­le­­ment leur soutien à l’in­­ter­­ven­­tion du 14 avril. Réuni en urgence, le cabi­­net de la Première ministre britan­­nique, Theresa May, est arrivé à la conclu­­sion que « l’uti­­li­­sa­­tion d’armes chimiques ne devait pas rester impu­­nie ». Or, le président français, Emma­­nuel Macron, a assuré vendredi 12 avril dans une inter­­­view à TF1 qu’il déte­­nait « la preuve » que ça avait bien été le cas. Le ministre des Affaires étran­­gères russes, Sergueï Lavrov, parle de « mise en scène ».

À peine Donald Trump s’est-il féli­­cité de son bilan au Moyen-Orient qu’il souhaite « bonne chance » au nouveau secré­­taire d’État, Mike Pompeo, dont l’in­­tro­­ni­­sa­­tion a lieu le jour même. Et, le même jour, ce dernier confie à la presse que « plusieurs centaines » de Russes ont été tués en Syrie par l’ar­­mée améri­­caine. Dans une inter­­­view donnée sous couvert d’ano­­ny­­mat, un chef para­­mi­­li­­taire russe estime lui à 218 le nombre de ses compa­­triotes à être tombés dans le conflit. Beau­­coup seraient des merce­­naires n’en­­trant pas dans les statis­­tiques offi­­cielles. Le chef d’état-major des forces armées, Valéri Gere­­si­­mov a évalué le nombre de soldats russes passés par la Syrie à 48 000. Le Krem­­lin possède aussi des dizaines d’avions qu’il main­­tient en station­­ne­­ment sur la base aérienne de Hmey­­mim et une douzaine de navire de guerres qui croisent en Médi­­ter­­ra­­née sous son pavillon.

Ses appa­­reils mouillant dans la base navale de Tartous, dans le sud du pays, seraient partis pour des raisons de sécu­­rité, indique l’agence Inter­­fax. « Les photos satel­­lites montrent que les 11 vais­­seaux ont quitté la Syrie pour éviter de faire les frais de l’es­­ca­­lade rhéto­­rique entre Trump et la Russie », note pour sa part le site Live Univer­­sal Aware­­ness Map. C’est une « procé­­dure normale » en cas de menace, jure l’an­­cien colo­­nel Vladi­­mir Shama­­nov, président de la commis­­sion parle­­men­­taire de la Défense russe. Le destroyer améri­­cain USS Donald Cook est quant à lui bien dans la zone, de même que la frégate française Aqui­­taine. Avant de tirer, cette dernière a été survo­­lée par deux avions russes le week-end des 7 et 8 avril.

Le jeu d’al­­liances qui se met en place « comporte tous les éléments qui ont conduit aux guerres mondiales », aver­­tit le jour­­na­­liste britan­­nique Simon Jenkins dans les colonnes du Guar­­dian.

Coagu­­la­­tion

Tony Blair n’a pas beau­­coup changé. À 15 ans d’in­­ter­­valle, ses inter­­­views ont les mêmes accents inter­­­ven­­tion­­nistes, sinon belliqueux. L’an­­cien Premier ministre britan­­nique a gagné quelques cheveux blancs et perdu son pouvoir poli­­tique. Dans le décor, une plante a remplacé une lampe. Mais toujours, l’apôtre du New Labour plaide pour une inter­­­ven­­tion des troupes du royaume au Moyen-Orient. En 2003, elles s’étaient enga­­gées à son initia­­tive auprès des États-Unis en Irak. En 2018, il veut les envoyer en Syrie. « Si Assad utilise des armes chimiques et qu’il n’y a pas de réponse, il va conti­­nuer à le faire », alerte-t-il sur ITV News le 10 avril. Et, « si les Améri­­cains inter­­­viennent, nous devons être à leur côté », insiste-t-il sur BBC Radio 4. Quand Tony Blair parle avec tant d’as­­su­­rance, c’est l’his­­toire qui bégaye.

« Il n’y avait pas de raison pour la Grande-Bretagne de faire la guerre en Irak en 2003, au-delà du duel entre Tony Blair et George Bush », consi­­dère Simon Jenkins. Pour­­tant, sur la base des preuves d’armes de destruc­­tion massive fabriquées par le Penta­­gone, le parle­­ment a approuvé l’en­­voie de troupes. Aussi, se sont-elles retrou­­vées cornaquées par un état-major améri­­cain qui « n’avait pas de vision à long-terme », pointe Arthur Ques­­nay, cher­­cheur à l’Ins­­ti­­tut français du Proche-Orient et co-auteur de Syrie. Anato­­mie d’une guerre civile. Dès 2004, les hommes rete­­nus prison­­niers dans la prison de Camp Bucca, dans le désert irakien, ont planté les germes d’une insur­­rec­­tion contre les occu­­pants. Bapti­­sée plus tard État isla­­mique, elle débor­­dera la fron­­tière syrienne à la faveur de la guerre civile initiée en 2011.

La ligne rouge fixée puis igno­­rée par Obama pèse-t-elle vrai­­ment sur la diplo­­ma­­tie améri­­caine ?

L’échec de Tony Blair en Irak explique le refus du parle­­ment, en 2013, d’ac­­cor­­der au Premier ministre d’alors, David Came­­ron, le droit de déployer une force mili­­taire en Syrie. Cette déci­­sion sans précé­dent inter­­­vient moins de dix jours après le pilon­­nage de la Ghouta, au nord-est de Damas. Dans les décombres sont retrou­­vés 1 500 corps sans vie et des traces de gaz sarin. Le régime n’a pas hésité à se servir d’armes chimiques, au mépris de la ligne rouge fixée par Barack Obama. Le lende­­main du vote du parle­­ment britan­­nique, François Hollande est donc le premier surpris quand le président améri­­cain lui explique, au télé­­phone, qu’il a décidé de consul­­ter le Congrès. La France était prête à passer à l’acte. Il n’y en aura pas.

Tony Blair recom­­mande donc à sa succes­­seuse, Theresa May, de passer outre l’aval du parle­­ment : « Je pense, dans la mesure où il s’agi­­rait d’une inter­­­ven­­tion aérienne plutôt qu’au sol, que ce n’est pas stric­­te­­ment néces­­saire. Elle devrait y penser. » Pour Simon Jenkins, May est coin­­cée par Washing­­ton, comme Blair en son temps. « Ses conseillers ne pensent pas que bombar­­der la Syrie soit la meilleure réponse à une attaque chimique, mais elle refuse visi­­ble­­ment de l’ad­­mettre. Elle prétend ne pas avoir besoin de l’ap­­pro­­ba­­tion du parle­­ment pour tirer des missiles. Mais faire la guerre a de grandes consé­quences. Cela mérite clai­­re­­ment un accord collec­­tif, surtout pour un gouver­­ne­­ment mino­­ri­­taire. » D’après un sondage de l’ins­­ti­­tut YouGov, seuls 22 % des Britan­­niques sont favo­­rables à des frappes tandis que 43 % s’y opposent. Mais May suit Tony Blair.

Contrai­­re­­ment à l’Al­­le­­magne qui, a annoncé Angela Merkel, « ne pren­­dra pas part à une action mili­­taire », la France « est en première ligne », juge Arthur Ques­­nay. Dési­­gné « chef des armées » par la Cons­­ti­­tu­­tion, le président Emma­­nuel Macron peut parfai­­te­­ment se passer de l’ac­­cord des dépu­­tés. Ceux-ci sont consul­­tés lorsqu’il s’agit de prolon­­ger l’opé­­ra­­tion. Vendredi 13 avril, Vladi­­mir Poutine a donc mis en garde le chef d’État français contre « des actions incon­­si­­dé­­rées et dange­­reuses qui pour­­raient avoir des consé­quences impré­­vi­­sibles ».

Emma­­nuel Macron préside une réunion à l’Ély­­sée dans la nuit du 13 avril
Crédits : Prési­­dence de la Répu­­blique

Cane­­vas

« Bonne chance Mike Pompeo. » Le Tweet lâché par Donald Trump jeudi 12 avril n’est pas qu’une formule de poli­­tesse. Le nouveau secré­­taire d’État améri­­cain va devoir compo­­ser avec une diplo­­ma­­tie améri­­caine « toujours inexis­­tante sur le long-terme », estime Arthur Ques­­nay, pour ne pas dire désunie. « L’ap­­pa­­reil d’État est extrê­­me­­ment divisé », pour­­suit le cher­­cheur. « Beau­­coup de mili­­taires et de membres des forces spéciales veulent rester en Syrie pour appuyer les Kurdes et stop­­per l’avan­­cée iranienne alors que des hauts gradés comptent soute­­nir Israël pour jugu­­ler l’in­­fluence de Téhé­­ran. » L’am­­bas­­sa­­drice améri­­caine aux Nations Unies, Nikki Haley, a en tout cas affirmé avoir « assez de preuves » d’uti­­li­­sa­­tion d’armes chimiques par Damas jeudi 12 avril. Le secré­­taire d’État à la Défense, Jim Mattis, affir­­mait le contraire dix jours plus tôt : « Nous avons des témoi­­gnages de terrain de gens qui prétendent que c’est arrivé, mais nous n’avons pas de preuve. »

Mais la ligne rouge fixée puis igno­­rée par Obama pèse-t-elle vrai­­ment sur la diplo­­ma­­tie améri­­caine ? Si c’était le cas, Washing­­ton n’au­­rait sans doute pas pris le soin de préve­­nir Moscou qu’il allait tirer sur Al-Chaay­­rate le 7 avril 2017. « Les forces russes ont été préve­­nues à l’avance des frappes », a reconnu le porte-parole du Penta­­gone, Jeff Davis. « L’ar­­mée a pris cette précau­­tion pour mini­­mi­­ser le risque de voir du person­­nel russe et syrien sur l’aé­­ro­­port. » Il ne s’agis­­sait donc que d’un effet d’an­­nonce ou, selon la version offi­­cielle, d’un « aver­­tis­­se­­ment ».

Un an plus tard, « il y a sûre­­ment eu des négo­­cia­­tions avec les Russes pour conve­­nir d’un endroit », juge Arthur Ques­­nay. « Les troupes iraniennes se sont cachées dans des bases, les milices chiites et le Hezbol­­lah se sont reti­­rés au Liban. Il y a un caser­­ne­­ment géné­­ral. Cela rela­­ti­­vise l’im­­por­­tance des tirs. » Donald Trump lui-même n’est pas systé­­ma­­tique­­ment dans l’af­­fron­­te­­ment verbal. Après avoir conseillé à Moscou de se prépa­­rer à des frappes, il a déploré que la rela­­tion des deux États soit aujourd’­­hui au plus bas : « Il n’y a pas de raison. La Russie a besoin de notre aide pour son écono­­mie, ce serait quelque chose de très facile à faire, et nous avons besoin que toutes les nations travaillent ensemble. On arrête la course à l’ar­­me­­ment ? »

Our rela­­tion­­ship with Russia is worse now than it has ever been, and that includes the Cold War. There is no reason for this. Russia needs us to help with their economy, some­­thing that would be very easy to do, and we need all nations to work toge­­ther. Stop the arms race?

— Donald J. Trump (@realDo­­naldT­­rump) April 11, 2018

En plus de rappe­­ler que l’éco­­no­­mie reste le nerf de la guerre, ce tweet montre toute la versa­­ti­­lité et l’in­­dé­­ci­­sion du président étasu­­nien. « Nous ne pouvons pas dépendre de ce qui se passe dans la tête de quelqu’un de l’autre côté de l’océan un beau matin », a grincé le premier-ministre adjoint russe, Arkady Dvor­­ko­­vich. Le chef du gouver­­ne­­ment turc, Binali Yildi­­rim a aussi moqué les prises de posi­­tion enfié­­vrée des deux géant : « L’un dit : “J’ai de meilleurs missiles”, l’autre dit : “Non, c’est moi qui ai de meilleurs missiles. Allez, chiche, envoie-les !” […] C’est une bagarre de rue, ils se bagarrent comme des caïds. » Si la Turquie a conclu un accord avec la Russie afin de fondre sur l’en­­clave kurde d’Afrin, le reste du Kurdis­­tan demeure sous le para­­pluie améri­­cain. Toujours membre de l’Otan, elle n’a « aucun inté­­rêt à se rappro­­cher davan­­tage de Moscou », observe Arthur Ques­­nay.

Si leur posi­­tions sont anta­­go­­niques, Russes et Améri­­cains ne sont pas aussi plei­­ne­­ment enga­­gés sur le terrain syrien que l’Iran. Ils adoptent des stra­­té­­gie plus contras­­tée qu’il n’y paraît. Les premiers « voudraient par exemple récon­­ci­­lier les kurdes avec le régime et les rebelles », avance Arthur Ques­­nay. La dialec­­tique est donc atté­­nuée par les diffé­­rentes alliances auxquels chacun est tenu. Il n’est bien sûr pas exclu que Trump ordonne des frappes sans préve­­nir. « Mais il faudrait qu’il ait un véri­­table inté­­rêt à le faire », nuance le cher­­cheur. Or son agenda reste à écrire.


Couver­­ture : Deux avions de chasse améri­­cain survolent la Syrie. (US Army/Ulyces.co)


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