Après avoir fondé Napster, présidé Facebook et investi dans Spotify, Sean Parker met ses immenses moyens dans la lutte contre le cancer.

par Servan Le Janne | 16 juillet 2019

Une médaille en glace

Au nord-ouest de Hous­­ton, après le parking d’un terrain de base-ball, la Route 290 part en lambeaux. Sur une de ses branches grises, un van se perd entre les gratte-ciels qui cachent le golfe du Mexique. Parti trois heures plus tôt d’Aus­­tin, dans l’ar­­rière-pays texan, il s’ar­­rête devant la maison de Padma­­nee Sharma et Jim Alli­­son, un couple d’on­­co­­logues améri­­cains. En ce vendredi d’oc­­tobre 2018, le second vient de rempor­­ter le prix Nobel de méde­­cine pour son travail sur « l’in­­hi­­bi­­tion de la régu­­la­­tion immu­­ni­­taire néga­­tive » dans le cadre du trai­­te­­ment du cancer. Il va ainsi parta­­ger 9 millions de couronnes suédoises (852 351 euros) avec le cher­­cheur japo­­nais Tasuku Honjo. Et le van lui amène une autre récom­­pense.

Seule au domi­­cile, sa femme voit débarquer 20 blocs de glace enrou­­lés dans des couver­­tures et de sacs de couchage. Les deux livreurs les posent un à un dans le jardin pour former une étrange sculp­­ture en forme de disque, sur laquelle appa­­raît le visage rond, la barbe touf­­fue et les cheveux rebelles de Jim Alli­­son. C’est une réplique de la médaille du Nobel de près de 2,5 mètres. À sa vue, Padma­­nee Sharma s’em­­presse de prendre une photo pour l’en­­voyer au prin­­ci­­pal inté­­ressé. Lequel invite alors ses collègues du MD Ander­­son Cancer Center à fêter ça chez lui. Quelques bouteilles de whisky et 24 heures plus tard, « il n’y avait plus rien », sourit Alli­­son.

Padma­­nee Sharma et Jim Alli­­son
Crédits : Parker Insti­­tute for Cancer Immu­­no­­the­­rapy

La sculp­­ture à 10 000 euros a été comman­­dée par le milliar­­daire améri­­cain Sean Parker, connu pour avoir fondé Naps­­ter avant de diri­­ger Face­­book et d’in­­ves­­tir dans Spotify. Si ses amis le décrivent comme un vision­­naire, l’en­­tre­­pre­­neur n’est pas tout à fait à l’avant-garde de la lutte contre le cancer. Dénué de tout bagage scien­­ti­­fique, il a décidé d’y mettre une partie de sa fortune en 2016, comme venaient de s’y enga­­ger l’an­­cien maire de New York Michael Bloom­­berg et le baron du prêt-à-porter Sidney Kimmel. Mais les 250 millions de dollars d’in­­ves­­tis­­se­­ment qu’il promet­­tait dépassent de loin les 100 millions avan­­cés par les deux hommes.

Certes à la même période, le vice-président Joe Biden jurait de mobi­­li­­ser 755 millions de dollars pour la même cause. Mais main­­te­­nant qu’il est candi­­dat à l’in­­ves­­ti­­ture Démo­­crate, son orga­­ni­­sa­­tion cari­­ta­­tive a annoncé la suspen­­sion de ses acti­­vi­­tés lundi 15 juillet 2019. À la Maison-Blanche, le président Donald Trump, qui promet aujourd’­­hui de soigner le cancer s’il est réélu, croit savoir que les éoliennes peuvent en être respon­­sa­­bles… Autant dire qu’a­­vec son Parker Insti­­tute for Cancer Immu­­no­­the­­rapy (Pici), Sean Parker est en pôle.

Non seule­­ment l’homme de 39 ans accorde des tombe­­reaux d’argent à des scien­­ti­­fiques recon­­nus comme Padma­­nee Sharma et Jim Alli­­son, mais il les encou­­rage à mener des recherches origi­­nales, pour lesquelles les moyens manquent ailleurs. Son inté­­rêt se porte surtout sur l’im­­mu­­no­­thé­­ra­­pie, une tech­­nique censée aider le système immu­­ni­­taire à recon­­naître les cellules cancé­­reuses pour s’en débar­­ras­­ser, quand la chimio­­thé­­ra­­pie tente de les détruire. « Les autres Jim Alli­­son du monde savent que certains projets n’ob­­tien­­dront pas de finan­­ce­­ments », défend Jeffrey Blues­­tone, le président du Pici. « Ou s’ils les obtiennent de la part de l’in­­dus­­trie, c’est avec des contraintes très problé­­ma­­tiques. » Doté de 240 cher­­cheurs et de 40 entre­­prises et asso­­cia­­tions dans son réseau, l’ins­­ti­­tut profite aussi de la popu­­la­­rité et du carnet d’adresse de Parker.

Sean Parker Crédits : JD Lasica

Pour son lance­­ment, en 2016, des centaines de scien­­ti­­fiques et de person­­na­­li­­tés de Holly­­wood trinquaient ensemble alors que John Legend, les Red Hot Chili Peppers et Lady Gaga défi­­laient au micro. « Je ne dirais pas que je cherche à rendre la recherche glamour », souligne le proprié­­taire d’une villa à Holmby Hills, sur les hauteurs de Los Angeles, près du fameux manoir Play­­boy. « J’es­­saye plutôt de célé­­brer les gens qui changent le monde et de faire que les valeurs de la société reflètent le travail des gens qui innovent vrai­­ment pour le futur. » Cela doit-il passer par un prix Nobel en glace à 10 000 dollars ?

Quand il est décerné à la bonne personne, oui, répond-il : « Aujourd’­­hui, la célé­­brité est deve­­nue un but en soi et n’a plus aucun rapport avec le talent. » Sean Parker en veut notam­­ment aux réseaux sociaux, prompts à célé­­brer « des gens qui n’ap­­portent rien de produc­­tif au monde ». L’en­­tre­­pre­­neur n’a pas tout à fait digéré son départ de Face­­book.

Le cours accé­­léré

À peine assis à la table de Mark Zucker­­berg, Eduardo Save­­rin et sa petite amie, dans un restau­­rant asia­­tique bran­­ché de New York, Sean Parker passe les commandes pour eux avec une arro­­gance désar­­mante. Volu­­bile, le fonda­­teur de Naps­­ter décrit la stra­­té­­gie de Face­­book sans qu’on le lui demande. À chacune de ses remarques, Zucker­­berg acquiesce. « Un million de dollars n’est pas cool, vous savez ce qui est cool ? » enchaîne-t-il. « Un milliard de dollars. » Si la rencontre a bien eu lieu avant son embauche, cette phrase n’existe que dans le film The Social Network, insiste Parker. Il ne se recon­­naît d’ailleurs pas du tout dans le person­­nage campé par Justin Timber­­lake.

Le mari de la chan­­teuse Alexan­­dra Lenas, qu’il a épou­­sée dans les fastes d’un faux château en ruine, aime peut-être l’argent et le luxe, mais il a déve­­loppé une approche critique de la Sili­­con Valley, où « le succès engendre un certain orgueil à l’en­­droit des problèmes de la biolo­­gie ». Sean Parker peut disser­­ter de longues minutes sur la complexité du corps humain et sa rési­­lience au cancer. « J’es­­père que ce n’était pas trop ennuyeux », lâche-t-il pour ponc­­tuer son laïus. « C’est devenu l’un des nôtres », juge David Agus, onco­­logue de l’uni­­ver­­sité de Cali­­for­­nie du Sud.

Fami­­lia­­risé à la program­­ma­­tion sur une Atari 800 par un père océa­­no­­graphe, Parker devient très jeune un hacker de talent. Plutôt que de rejoindre le FBI et de la CIA, inté­­res­­sés par son travail, il quitte l’école pour fonder Naps­­ter avec Shawn Fanning, un autre surdoué de l’in­­for­­ma­­tique rencon­­tré sur Inter­­net. Sitôt le site fermé par les auto­­ri­­tés, le jeune homme lance l’an­­nuaire en ligne Plaxo avant de prendre la prési­­dence de Face­­book à seule­­ment 24 ans. Au moment où il se penche sur la jeune société suédoise Spotify, en 2009, l’en­­tre­­pre­­neur rallie la villa du chan­­teur Sting, en Toscane, pour un « camp d’été » de philan­­thropes. Il y rencontre Laura Ziskin.

Atteinte d’un cancer du sein, la cinéaste de Holly­­wood gère l’as­­so­­cia­­tion Stand Up to Cancer. Devenu son ami, Parker tente en vain de lui donner accès à des trai­­te­­ments expé­­ri­­men­­taux. Ziskin meurt en 2011, à l’âge de 61 ans, et Parker pour­­suit le combat, fort de ce « cours accé­­léré sur le fonc­­tion­­ne­­ment de la recherche et de l’in­­dus­­trie » au cours duquel il réalise que bien des choses dysfonc­­tionnent. Le Parker Insti­­tute for Cancer Immu­­no­­the­­rapy voit le jour en 2016, quelques mois après la nais­­sance de la plate­­forme Brigade, vouée à « combattre le manque d’en­­ga­­ge­­ment poli­­tique ».

L’argent du milliar­­daire permet de tester l’ou­­til d’édi­­tion géno­­mique CRISPR sur des cellules humaines pour la première fois au monde. Les pontes de l’on­­co­­lo­­gie qui reçoivent ses subsides sont aussi invi­­tés deux fois par an à prendre quelques vacances à ses côtés à Hawaï où près de là où il a grandi, en Virgi­­nie. C’est l’oc­­ca­­sion pour eux de rencon­­trer d’autres poten­­tiels dona­­teurs aux poches pleines.

Les cher­­cheurs du Pici Crédits : Parker Insti­­tute for Cancer Immu­­no­­the­­rapy

La renom­­mée de Parker braque aussi un peu d’at­­ten­­tion média­­tique sur des labo­­ra­­toires un rien austères. « Des gens qui n’au­­raient habi­­tuel­­le­­ment pas été inté­­res­­sées se mettent à écou­­ter », se réjouit Blues­­tone. David Agus explique aussi rece­­voir des ques­­tions sur l’im­­mu­­no­­thé­­ra­­pie de la part de célé­­bri­­tés de Los Angeles, par l’en­­tre­­mise de Sean Parker. Même si la tech­­nique est promet­­teuse, nuance la jour­­na­­liste scien­­ti­­fique améri­­caine Sharon Begley, il ne faudrait pas que les moyens y convergent au détri­­ment de la recherche dans d’autres domaines. « Toutes les théra­­pies impor­­tantes sont venues d’ico­­no­­clastes, souvent jeunes », pointe-t-elle.

Or, le Pici prête main-forte à des spécia­­listes confir­­més tels que le septua­­gé­­naire Jim Alli­­son. Ceux-ci n’ont d’ailleurs pas attendu Parker pour colla­­bo­­rer, ni pour dispo­­ser de quelques moyens. Aux États-Unis, le Natio­­nal Cancer Insti­­tute dispose d’un budget de 5,74 milliards de dollars en 2019. Ses inves­­tis­­se­­ments sont réali­­sés sur le long-terme et ne sont pas prêts de s’ar­­rê­­ter comme la fonda­­tion de Joe Biden. Mais il n’est pas dit qu’un petit acteur icono­­claste comme le Pici, grâce à son audace et son agilité, vienne révo­­lu­­tion­­ner la recherche contre le cancer.


Couver­­ture : Sean Parker. (Ulyces/DR)


 

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