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Pour contrer les menées russes et chinoises dans l'Arctique, Donald Trump envisage d'acheter le Groenland au Danemark.

par Servan Le Janne | 25 août 2019

La base

Entre le cercle arctique et le pôle Nord, aux confins du Groen­­land, la neige fait son lit au creux des montagnes. Le long de la baie de Baffin, elle coule comme de la lave blanche autour des baraque­­ments alignés au milieu d’un fjord. Non loin de là, un avion améri­­cain se pose sur une piste déga­­gée. Il ravi­­taille Thule, la base aérienne la plus isolée des États-Unis, mais aussi l’une des plus précieuses.

« Comme dans l’im­­mo­­bi­­lier, c’est l’em­­pla­­ce­­ment le plus impor­­tant », compare un soldat présent sur place. « Au sommet du monde, nous avons l’op­­por­­tu­­nité de voir ce que nous ne pouvons pas voir ailleurs et de faire ce que nous ne pouvons pas faire ailleurs, comme envoyer un satel­­lite autour du pôle ou obser­­ver un objet volant par ici dans l’es­­pace. »

Depuis une colline déser­­tique, deux dômes blancs dominent les 400 km carrés de terrain. Pendant la guerre froide, ces radars étaient char­­gés de repé­­rer les mouve­­ments des appa­­reils sovié­­tiques. Aujourd’­­hui, leur rôle est sensi­­ble­­ment le même. Car après une accal­­mie à la fin de la guerre froide, l’ac­­ti­­vité mili­­taire a imper­­cep­­ti­­ble­­ment repris de l’autre côté de l’océan Arctique. En 2016, la flotte russe s’est instal­­lée sur l’île Kotelny pour « réali­­ser des obser­­va­­tions radar, contrô­­ler l’es­­pace aérien, sécu­­ri­­ser les routes mari­­times du grand nord et élimi­­ner les dommages à l’en­­vi­­ron­­ne­­ment », selon le comman­­dant Vladi­­mir Pase­ch­­nik.

La base de Thule
Crédits : USAF

Lors d’une réunion sur l’Arc­­tique orga­­ni­­sée en Finlande le 6 mai dernier, le secré­­taire d’État améri­­cain Mike Pompeo a dénoncé « un compor­­te­­ment agres­­sif de la Russie » dans la zone. Il a aussi craint une présence mili­­taire chinoise accrue. « Pékin a déve­­loppé des liens forts avec le gouver­­ne­­ment auto­­nome du Groen­­land et les entre­­prises chinoises s’in­­té­­ressent à la région », remarque Frédé­­ric Lasserre, profes­­seur de géogra­­phie à l’uni­­ver­­sité québé­­coise de Laval et spécia­­liste de l’Arc­­tique. Dans ce contexte, les 400 km carrés de Thule paraissent bien maigres à certains respon­­sables de Washing­­ton et surtout à Donald Trump.

Le président améri­­cain « a demandé à ses conseillers si les États-Unis pouvaient ache­­ter le Groen­­land lors de réunions, de dîners et de conver­­sa­­tions infor­­melles » écrit le Wall Street Jour­­nal dans son édition du 15 août. « Il les a écou­­tés avec inté­­rêt détailler ses ressources abon­­dantes et son impor­­tance géopo­­li­­tique et, selon deux d’entre eux, il a demandé à son conseiller à la Maison-Blanche d’étu­­dier l’idée. »

À en croire une source consul­­tée par le quoti­­dien écono­­mique, quelqu’un aurait souf­­flé l’idée à Trump au cours d’une table ronde orga­­ni­­sée au prin­­temps dernier : pourquoi ne pas profi­­ter des diffi­­cul­­tés écono­­miques du Dane­­mark pour lui ache­­ter le Groen­­land ? Depuis 1979, ce terri­­toire auto­­nome sous la souve­­rai­­neté de Copen­­hague dispose d’un gouver­­ne­­ment. Sa ministre des Affaires étran­­gères, Ane Lone Bagger, n’a d’ailleurs pas tardé à réagir : « Nous sommes ouverts en affaires mais nous ne sommes pas à vendre », a-t-elle fait remarquer le lende­­main.

Au Dane­­mark, la réponse est plus froide encore : « Si [Trump] envi­­sage vrai­­ment cela, c’est la preuve qu’il est devenu fou », assène le porte-parole aux affaires étran­­gères du Parti du peuple, une forma­­tion conser­­va­­trice. « La pers­­pec­­tive de voir le Dane­­mark vendre 50 000 de ses citoyens est complè­­te­­ment ridi­­cule. » Qu’im­­porte, Trump persé­­vère : « C’est quelque chose dont nous avons parlé », admet-il le dimanche 18 août, avant de monter dans l’Air Force One qui doit l’em­­me­­ner au sommet du G7 de Biar­­ritz.

La Première ministre danoise Mette Frede­­rik­­sen
Crédits : News Oresund

Le Groen­­land, ose-t-il même, « cause beau­­coup de tort au Dane­­mark car ils perdent près de 700 millions de dollars par an pour s’en occu­­per. Donc ils perdent beau­­coup pour s’en occu­­per et ce serait bien stra­­té­­gique­­ment pour les États-Unis. » L’opé­­ra­­tion ressem­­ble­­rait à « une grosse vente immo­­bi­­lière », ajoute celui qui a fait fortune en construi­­sant des immeubles, des hôtels, des casi­­nos et des terrains de golf.

Seule­­ment, « le Groen­­land n’est pas à vendre », repousse la Première ministre danoise, juste­­ment en visite sur place. « Le Groen­­land n’est pas danois, il appar­­tient au Groen­­land. J’es­­père bien que ce n’est pas sérieux. » Mette Frede­­rik­­sen juge même que « c’est une discus­­sion absurde ». Sans se dépar­­tir de son esprit boutiquier, Trump tente alors de rassu­­rer ses inter­­­lo­­cu­­teurs. « Je promets de ne pas faire ça au Groen­­land », tweete-t-il le 20 août en légende d’une photo d’une Trump Tower dorée au milieu d’un village de la région auto­­nome.

Hélas, le message ne passe toujours pas. « C’est un peu comme propo­­ser à la France d’ache­­ter la Corse, c’est incon­­gru », pointe Frédé­­ric Lasserre. Alors le président améri­­cain décide d’an­­nu­­ler sa visite au Dane­­mark prévue pour le 2 septembre. Mais il n’a pas aban­­donné l’idée de réali­­ser son affaire immo­­bi­­lière.

Vaste héri­­tage

À l’été 1941, entre le cercle arctique et le pôle Nord, les premiers appa­­reils améri­­cains atter­­rissent à Thule. Profi­­tant de la déroute danoise face aux nazis, les États-Unis ont négo­­cié un accès au Groen­­land avec l’am­­bas­­sa­­deur danois à Washing­­ton. Cet accord léonin doit rester en vigueur jusqu’à ce qu’ « on puisse conclure que les dangers pour la paix et la sécu­­rité du conti­nent améri­­cain soient passés ». Mais à peine la guerre est-elle termi­­née qu’une autre guerre, froide, se présente. « Avec les Sovié­­tiques qui tentent de gagner du terrain sur l’île de Spits­­berg », écrit le Time le 27 janvier 1947, « les mili­­taires de Washing­­ton ont pensé qu’il était temps d’ache­­ter le Groen­­land, si possible. »

La cause semble enten­­due. Le terri­­toire pour­­rait être « le plus grand porte-avion au monde », compare le maga­­zine. Bien sûr, « la fierté danoise pour­­rait s’op­­po­­ser à la vente. Mais les mili­­taires améri­­cains pensaient qu’ils avaient la réponse : le Dane­­mark devait 70 millions de dollars aux inves­­tis­­seurs améri­­cains. » Le secré­­taire d’État améri­­cain James Byrne formule fina­­le­­ment une offre de 100 millions de dollars. Elle est reje­­tée. « Pourquoi ne pas vendre le Groen­­land ? » s’ex­­plique le Premier ministre Hans Hedtoft le 23 janvier 1948. « Parce que cela ne serait pas en accord avec notre honneur et notre conscience. Les Groen­­lan­­dais se sentent des nôtres et nous nous sentons liés à eux. La tâche de notre géné­­ra­­tion ne peut pas être de rapié­­cer l’État danois. »

Copen­­hague a un lien ancien avec la grande île de l’Arc­­tique. À son bannis­­se­­ment d’Is­­lande en 982, Erik Thor­­vald­­son s’y installe avec une troupe de vikings. Leurs colo­­nies, qui comptent 6 000 personnes, 300 fermes et une dizaine d’églises, font vite le lien entre l’em­­pire norvé­­gien et les popu­­la­­tions inuits. Ces dernières passent ainsi sous la souve­­rai­­neté d’Oslo en 1261. Unie avec le Dane­­mark dans les décen­­nies qui suivent, la Norvège perd le Groen­­land à son profit au moment de leur sépa­­ra­­tion, en 1814. Elle récla­­mera l’est du terri­­toire jusqu’à ce qu’un tribu­­nal arbi­­tral la déboute en 1933.

Erik Thor­­vald­­son

Copen­­hague n’hé­­rite toute­­fois pas seule­­ment de terri­­toires près du pôle mais aussi de trois îles situées dans les Caraïbes, à l’ouest de la Répu­­blique domi­­ni­­caine. En 1867, le secré­­taire d’État améri­­cain William H. Seward négo­­cie l’achat de deux d’entre elles, St. Thomas et St. Jan. À cette occa­­sion, le très impé­­ria­­liste séna­­teur Robert J. Walker lui suggère « d’ob­­te­­nir du même pouvoir la propriété du Groen­­land et proba­­ble­­ment de l’Is­­lande ». Dans un rapport rédigé pour appuyer ce projet, il vante des condi­­tions de pêche « superbes », du char­­bon et de la cryo­­lite en quan­­tité « inépui­­sable » et l’ou­­ver­­ture de routes mari­­times vers l’est.

Le choix améri­­cain se porte fina­­le­­ment sur l’Alaska, racheté 7,2 millions de dollars à la Russie, soit seule­­ment huit centimes le km carré. Rendue plus attrac­­tive par la décou­­verte d’or à la fin du XIXe siècle, puis par la mise à jour de champs de pétrole, la région devient selon le père de l’ar­­mée de l’air Billy Mitchell « l’en­­droit le plus stra­­té­­gique du monde » quand l’avia­­tion gagne de l’im­­por­­tance. Elle sert de trem­­plin vers le Paci­­fique lors de la Seconde Guerre mondiale puis d’avant-poste face à l’ours sovié­­tique.

Sous la glace

Sur les images d’un vieux numéro du maga­­zine Life, des cais­­sons gris, pris dans une gangue de neige, sont dispo­­sés les uns à la suite des autres, quelque part entre le cercle arctique et le pôle Nord. En cette année 1952, les Améri­­cains découvrent par ces photos l’exis­­tence de la base de Thule. Sa construc­­tion a néces­­sité quelque 10 000 soldats et ingé­­nieurs. Si le Dane­­mark a refusé de leur céder le Groen­­land, les Améri­­cains mettent force moyens dans la base dont ils disposent sur le terri­­toire. « Ils ont pris conscience de son inté­­rêt stra­­té­­gique au cours de la bataille de l’At­­lan­­tique », narre Frédé­­ric Lasserre.

Les prémices de la guerre froide les encou­­ragent. « Pourquoi le Groen­­land – si loin­­tain, si proche du pôle Nord – comp­­tait vrai­­ment ? » inter­­­rogent Ronald Doel, Kris­­tine Harper et Matthias Heymann dans le livre Explo­­ring Green­­land: Cold War Science and Tech­­no­­logy on Ice. « Pour les respon­­sables du Penta­­gone, la géogra­­phie était la clé. À mi-chemin entre l’Amé­­rique du Nord et la Scan­­di­­na­­vie, le Groen­­land n’était situé qu’à 3 000 miles (4 800 km) de grandes villes sovié­­tiques comme Moscou, Mour­­mansk et Lenin­­grad (Saint-Péters­­bourg) – une faible distance pour les lance-missiles. »

Consi­­déré comme une « colo­­nie » par les Nations Unies, le Groen­­land est inté­­gré sans consul­­ta­­tion au royaume danois en 1953. Deux dépu­­tés le repré­­sentent au parle­­ment de Copen­­hague, où des projets sont conçus afin d’amé­­lio­­rer les infra­s­truc­­tures de la province. Mais dans le même temps, pour permettre l’agran­­dis­­se­­ment de la base de Thule, Copen­­hague déplace près de 130 Inuits contre leur gré. Dès lors, les Améri­­cains peuvent tranquille­­ment forer. Sous la glace, ils construisent Camp Century, une ville fonc­­tion­­nant à l’éner­­gie nucléaire et capable d’en­­voyer des bombes atomiques. On estime aujourd’­­hui qu’elle contient 20 000 litres de déchets chimiques et 24 millions de litres d’eaux usées non-trai­­tées. Une partie pour­­rait être reje­­tée dans l’en­­vi­­ron­­ne­­ment par la fonte des glaces.

Camp Century

Un an après l’aban­­don du projet, en 1967, un bombar­­dier améri­­cain B-52 muni de quatre ogives nucléaires s’écrase juste avant d’at­­ter­­rir à la base de Thule. Par chance, la cargai­­son n’ex­­plose pas. Mais les 40 000 Groen­­lan­­dais sont furieux. Le Dane­­mark leur avait caché la présence d’armes nucléaires sur leur terri­­toire, alors qu’elles étaient offi­­ciel­­le­­ment inter­­­dites. Désor­­mais plus méfiants à l’égard de Copen­­hague, ils obtiennent la forma­­tion d’un parle­­ment propre en 1979. Et en 2008, ils votent à 75 % pour « l’auto-déter­­mi­­na­­tion » : il faut désor­­mais les distin­­guer des Danois, qui n’ont plus la main que sur certains sujets réga­­liens comme la défense ou la poli­­tique étran­­gère.

Pour s’of­­frir le terri­­toire, Trump ne devrait donc pas seule­­ment s’en­­tendre avec Copen­­hague mais aussi obte­­nir l’ac­­cord du Groen­­land. De longs pour­­par­­lers déci­­de­­raient du destin d’un pays qui, selon ses propres calculs, coûte 700 millions de dollars par an au Dane­­mark. Une étude améri­­caine rendue en 2008 a bien évalué ses ressources en hydro­­car­­bures à 31 milliards de barils, soit 15 % des réserves de l’Ara­­bie saou­­dite, mais « les campagnes de recherches ont fina­­le­­ment été déce­­vantes », observe Frédé­­ric Lasserre.

En revanche, le Groen­­land est riche en métaux rares, ces compo­­sants essen­­tiels dans les nouvelles tech­­no­­lo­­gies, dont la Chine est le prin­­ci­­pal vivier. « Il faudrait toute­­fois exploi­­ter beau­­coup de ressources pour que ce soit rentable », juge Fréde­­ric Lasserre. Alors, si les préten­­tions de Trump sont avant-tout stra­­té­­giques, ne pouvait-il pas tout simple­­ment négo­­cier un agran­­dis­­se­­ment de la base de Thule, ou sa dupli­­ca­­tion ?

« Ce n’est pas une prio­­rité », a-t-il d’ailleurs balayé avant de s’en­­vo­­ler pour Biar­­ritz. Sans doute espère-t-il surtout contrer les Russes et les Chinois dans la région. Une chose est sûre, en choi­­sis­­sant d’an­­non­­cer publique­­ment ses préten­­tions, le président améri­­cain a plutôt braqué Groen­­lan­­dais et Danois.


Couver­­ture : Darrell Kinsey/USAF


 

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